VII

C'est ainsi que Satni fit mourir ses enfants,

Qui portaient comme lui la tresse sur la tempe,

Pour la femme qu'il vit, sous les cieux triomphants,

Du grand temple de Phtah gravir la large rampe.

SONNETS
PHILOSOPHIQUES

[ 62]

DÉDICACE

Ami, j'ai dans le champ sans fin de vos pensées,

Tout en rêvant, choisi quelques sauvages fleurs,

Pour leurs ardents parfums et leurs vives couleurs,

Et les ai dans mes vers côte à côte enchâssées.

Hélas! mes durs sonnets les tiennent oppressées;

Elles perdent en eux leur sève et leurs senteurs,

Elles qui, dispersant leurs souffles enchanteurs,

Ondulaient librement par le vent balancées.

Je vous fais don pourtant de leur bouquet pâli;

Vous y reconnaîtrez le reflet affaibli

Des amples floraisons écloses dans votre âme.

Et vous saurez aussi que mon cœur enivré,

Épuisant dans leur sein leur arome de flamme,

Bat plus calme et plus fort pour l'avoir aspiré.

I
LE TEMPS

Saisis du vain regret des grands songes antiques,

Parfois nous repeuplons nos Olympes déserts:

Erreur des aïeux morts hantant nos cœurs mystiques!

Le Temps, dernier des dieux, chancelle au sein des airs.

L'atome, obéissant aux forces despotiques,

Dans l'abîme infini n'a point d'âges divers;

L'horloge suspendue aux éternels portiques

Marque une heure immuable à l'immense univers.

Le passé, l'avenir—inconstantes chimères—

Troublent par leurs aspects des êtres éphémères

Qui naquirent hier et périront demain.

Quel sens auraient ces mots pour la matière sombre,

Qui, soumise à jamais aux changements sans nombre,

N'a point eu d'origine et n'aura point de fin?

II
LES FORCES

Aux jours obscurs et doux de sa candeur première,

L'homme, en sa gratitude ou ses vagues effrois,

Des astres bienfaisants adorait la lumière,

Et du vaste univers il les proclamait rois.

De ces faux souverains, rigide justicière,

La raison depuis lors a renversé les droits,

Et nous les a montrés, ces amas de poussière,

Signes mystérieux des forces et des lois.

Eux, qui régnaient jadis, tombent sans espérance.

Ils ne sont que la vive et splendide apparence

D'un principe caché toujours en mouvement.

Nos sens ont inventé leurs beautés éternelles;

Leurs fantômes glacés peuplent le firmament,

Leur grâce et leur éclat naissent dans nos prunelles.

III
LA VIE

Quand nous tournons les yeux vers les débuts du monde,

Songeant aux êtres vils qui peuplèrent les eaux,

Nous disons: «Dieu frappa plus d'une race immonde,

Puis il fit naître l'homme après les grands oiseaux.»

Et plus tard, entr'ouvrant quelque couche profonde,

Et trouvant dans le sol les débris de nos os,

Un enfant plus parfait de la terre féconde

Reniera notre sang, notre âme et nos travaux.

Pourtant nous sommes fils des monstres de l'abîme,

Et d'héritiers plus purs l'Humanité victime

A son tour périra pour leur donner le jour.

La route du progrès pas à pas est suivie.

Dans l'univers, ainsi qu'en notre étroit séjour,

S'enchaînent sans repos les formes de la vie.

IV
LA LUTTE POUR L'EXISTENCE

La loi, l'unique loi, farouche, inexorable,

Qui régit tout progrès, c'est la loi du plus fort.

L'être imparfait périt; marâtre impitoyable,

La Nature l'écrase et poursuit son effort.

Partout est engagé le combat redoutable;

A l'heure harmonieuse où la terre s'endort,

Il rend la nuit sinistre et l'ombre épouvantable,

Tout brin d'herbe est un champ de carnage et de mort.

L'angoisse de la faim, qui toujours hurle et gronde,

Est le ressort puissant jouant au cœur du monde,

Et celui qui dévore est l'élu du destin.

L'esprit même naquit des brutales entrailles;

Et la rivalité du repas incertain

Fait surgir l'avenir en de sombres batailles.

V
LA SOURCE

La source de cristal frémit sous la fougère;

La voici qui murmure et court sur les cailloux.

Tout enfants, autrefois, dans sa nappe légère

Nous avons en riant miré nos fronts si doux.

Aussi n'est-elle point à nos cœurs étrangère;

Nous lui disons tout bas: «Te souviens-tu de nous?»

Quoi! ne savons-nous pas que l'onde est passagère?

Sans cesse un flot s'enfuit devant un flot jaloux.

Par son aspect charmant c'est encor notre source;

Mais, changeante toujours en sa rapide course,

Peut-elle être aujourd'hui ce qu'elle fut hier?

Et notre âme, elle aussi, se transforme à tout âge.

Qu'est-ce donc après tout que notre Moi si fier?

Rien qu'un vain souvenir dans une frêle image.

VI
LA MORT

La Vie est une mort incessamment active;

Pour exister longtemps il faut périr toujours;

Chaque instant la détruit, la forme fugitive

Dont la beauté si chère enivre nos amours.

La Mort délivre enfin la matière captive,

Lui rouvrant l'univers et ses vastes séjours:

D'une nouvelle vie, intense et moins chétive,

Elle anime nos corps au terme de nos jours.

Vie et Mort: grands mots creux et mensongers fantômes!

Pleurons-nous aujourd'hui les frémissants atomes

Qui formaient autrefois le sang de notre cœur?

Où sont-ils? Dans l'air pur, dans l'herbe, dans les roses...

Et quand la Mort sur nous mettra son doigt vainqueur,

Pourquoi craindrions-nous d'autres métamorphoses?

VII
DIEU

L'homme a dit: «Le Seigneur m'a fait à son image.»

Homme, insecte orgueilleux, cesse de blasphémer!

De tes sens imparfaits reconnais l'esclavage:

Concevraient-ils Celui qui les a pu former?

Ce Dieu, que, d'après toi, je renie et j'outrage,

Ne l'offenses-tu point quand tu prétends l'aimer?

Tu lui prêtes ton cœur, tes haines, ton langage,

Et de tes passions tu le veux animer.

Moi, devant sa grandeur je m'incline en silence.

Lorsque son soleil d'or sur mon front se balance,

J'admire le rayon dont la splendeur a lui;

Car le soleil est fait de poudre et me ressemble.

Mais Dieu, qu'il règne ou non, que saurais-je de lui?

Et qui de nous l'insulte, ô chrétien! que t'en semble?

VIII
LES PREMIERS AGES

Quels rêves insensés, formés par les poètes,

Ont placé l'âge d'or au berceau des humains?

Nous avons vu s'éteindre, en nos lentes conquêtes,

Les siècles par milliers sur nos sombres chemins.

Nous avons combattu de monstrueuses bêtes,

Nous avons labouré le sol avec nos mains,

Nous avons succombé dans de mornes défaites

Sans avoir entrevu les brillants lendemains.

De l'animalité nous dégageant à peine,

Alors que nous traînons encor sa lourde chaîne,

Pourquoi ce vain regret allant vers le passé?

L'avenir seul est plein de visions sublimes.

Puisqu'un si profond gouffre est enfin traversé,

C'est qu'il n'est plus pour nous d'inaccessibles cimes.

IX
LES SENTIMENTS

La France, traversant de tragiques journées,

Vit placer la Raison sur les divins autels;

Pourtant la froide reine, aux foules prosternées,

Ne saurait imposer des décrets immortels.

Son règne achèverait soudain nos destinées;

Contre le sphinx obscur nous cesserions nos duels;

Quittant leurs vains espoirs, nos âmes résignées

Ne s'élanceraient plus vers de merveilleux ciels.

Car nous marchons guidés par un sublime rêve

Qui, flottant à nos yeux et reculant sans trêve,

Se transforme toujours, mais sans pâlir jamais.

Et les Sentiments seuls, en nous prêtant des armes,

Nous mènent à l'assaut de tous les hauts sommets.

Pour conquérir les cœurs, Jésus versa des larmes.

X
LA RAISON

Le jour où la Raison gouvernerait la terre,

L'aube se lèverait au fond d'un ciel en deuil;

L'océan de nos jours, n'ayant plus de mystère,

Sous chaque flot d'azur nous montrerait l'écueil.

L'enfance songerait à la vieillesse austère,

L'heure semblerait courte et proche le cercueil;

Las des vaines amours, l'homme irait solitaire,

En d'ingrats descendants ne prenant plus d'orgueil.

Voyant toujours grandir les limites du monde,

Le savant suspendrait la poursuite profonde

Du mirage imposant qu'on nomme Vérité;

Le prêtre se tairait dans l'église déserte;

Et, cessant tout effort, la triste Humanité,

Pensive, s'assoirait devant sa tombe ouverte.

XI
L'IDÉAL

Féconde illusion, que le penseur méprise,

Indestructible Espoir d'un bonheur inconnu,

Une fausse sagesse en vain veut qu'on te brise,

Dans le fond de nos cœurs tu fleuris, ingénu.

C'est toi qui nous conduis sur la route entreprise,

Qui nous fais accomplir un progrès continu,

Et chaque vin d'amour dont notre âme se grise

De ton fruit immortel à longs flots est venu.

Par toi, dont le pouvoir les inspire et les fonde,

Mille religions ont consolé le monde,

Les martyrs ont chanté, voyant le ciel ouvert.

Ce siècle se croit grand parce qu'il te renie:

Ta forme change,—hélas! nous en avons souffert,—

Mais rien ne détruira ton essence infinie.

XII
LE CARACTÈRE

Un peuple est noble ou vil par son seul caractère;

L'esprit, dans ses destins, n'agit qu'au second rang.

Les sentiments acquis, partage héréditaire,

Lentement transformés, coulent avec le sang.

Le type originel siècle à siècle s'altère;

Un trait parfois subsiste et s'en va grandissant;

Puis tout à coup surgit un héros solitaire

Qui saisit en sa main ce levier tout-puissant.

Un désir, un besoin, un espoir, une haine,

Tels sont les fondements de la puissance humaine,

Et tout ce qu'on élève est bâti là-dessus.

L'être qui laisse au monde une immortelle trace,

Qu'il soit César, Bouddha, Mahomet ou Jésus,

Incarna dans son sein le rêve d'une race.

XIII
L'HISTOIRE

Histoire, tu n'es plus cette muse élégante

Qui soumettait Dieu même à des décrets hautains,

Et qui nous le montrait, d'une plume fringante,

Balançant le succès des combats incertains.

Toi que nous avons vue, injuste et provocante,

Couronner les héros avec des airs mutins,

Tu t'arrêtes, troublée en ta candeur piquante,

Devant l'enchaînement terrible des destins.

Aujourd'hui tu pressens ta rude et noble tâche;

L'immense drame humain se poursuit sans relâche,

Sur chaque événement il pèse tout entier.

Lève-toi donc, déesse, et de tes orteils roses

Foulant les durs cailloux d'un âpre et long sentier,

Remonte lentement vers les lointaines causes.

XIV
LA MORALE

O Morale! ô respect de la loi nécessaire!

Nous nous sommes raillés de ta diversité,

Parce que tu suivais, perfectible et sincère,

Dans tous ses lents progrès la faible Humanité.

Pour t'avoir vue ainsi varier sur la terre,

Notre esprit contre toi souvent s'est révolté,

Mère des foyers purs, ô reine salutaire,

Qui nous donnes la force et la félicité!

Viens poser sur nos fronts ton joug doux et paisible.

Nulle marche en avant aux peuples n'est possible

Si de tes ordres saints ils n'écoutent la voix.

Tu vaux à nos cités mieux que vingt citadelles.

Apprends-nous à lutter en affirmant tes droits,

Pour qu'un jour sans effort nos fils te soient fidèles.

XV
LA VOIX DES MORTS

Morts qui dormez, couchés dans nos blancs cimetières,

Parfois, en relisant tous vos noms oubliés,

Je songe que nos cœurs à vos froides poussières

Par des fils infinis et puissants sont liés.

Muets, vous dirigez nos volontés altières;

Par vos désirs éteints nos désirs sont pliés;

Vos âmes dans nos seins revivent tout entières,

En nous vos longs espoirs vibrent, multipliés.

Bien que nous franchissions une sphère plus haute,

Vos antiques erreurs nous induisent en faute,

Nous aveuglant encor malgré tous nos flambeaux.

Car le passé de l'homme en son présent subsiste,

Et la profonde voix qui monte des tombeaux

Dicte un ordre implacable, auquel nul ne résiste.

XVI
L'ŒUVRE DE LA NATURE

Ce qu'il t'importe, à toi, Nature, ô froide reine!

Ce n'est pas que mon cœur s'assouvisse ici-bas:

Qu'il s'épuise et qu'il saigne en d'horribles combats,

Tu n'en souris pas moins, implacable et sereine.

Ce qu'il t'importe, à toi, c'est que la moindre graine

Trouve un sol favorable et germe sous tes pas.

Ton éternel souci, qui ne me connaît pas,

N'a pour but que la vie obscure et souveraine.

La vie!... Et que ce soit la mienne, avec ses pleurs,

Ou l'humble éclosion des bêtes et des fleurs,

Ou le rayonnement des astres dans l'espace,

Nature, ton ardeur et tes soins sont pareils.

Pourquoi donc plaindrais-tu ce qui souffre et qui passe,

Toi qui vois s'enflammer et mourir les soleils?

XVII
LES RACES DE L'AVENIR

Puisque nous sommes vieux, très vieux, et que nos veines

Roulent un sang troublé par d'antiques douleurs,

Et puisque nos enfants, héritiers de nos pleurs,

Naîtront pour s'irriter en des angoisses vaines,

Accourez donc, des bois, des îles et des plaines,

O peuples dont le front ignore nos pâleurs,

Sauvages, qui vivez comme vivent les fleurs,

Aux vents libres et purs emmêlant vos haleines!

Hommes au teint de cuivre et d'ébène, venez!

Rouvrez donc l'avenir à ces infortunés

A qui nous léguerons demain nos défaillances.

Ah! rendez à nos fils la sève d'autrefois,

Pour qu'à notre savoir ajoutant vos vaillances,

Votre rire puissant éclate dans leurs voix.

XVIII
LES PYRAMIDES

Quand l'Égypte éleva ses hautes Pyramides,

Son orgueil a dressé, vers la face des cieux,

Au néant, le défi le plus audacieux

Qui jamais ait surgi de nos âmes timides.

Quand seront condensés les éléments humides

Sur notre globe éteint, froid et silencieux,

Ces monuments hardis d'un rêve spécieux

Survivront seuls, debout dans les déserts numides.

Or ils furent construits en l'honneur de la Mort.

C'est un suprême instinct qui dicta cet effort:

La Mort transforme, crée, et n'a point d'épouvante.

Chaque temple verra s'obscurcir son flambeau,

Car tous les dieux mourront... La Mort seule est vivante,

Et ce qui doit rester sur terre est un tombeau.

XIX
LE BUT FINAL

Pour qui travaillons-nous, ouvriers sans salaire?

Ah! le savoir au moins, ce serait bon, pourtant!

Voir le but, quel qu'il soit, rendrait enfin content

Le cœur humain, gonflé d'espoir et de colère.

Si tout n'est pas perdu de l'œuvre séculaire,

Nous lutterons encor, jour à jour, en chantant,

Pour porter jusqu'aux cieux l'édifice éclatant

Du progrès éternel, que le temps accélère.

Hélas! le besoin vil d'apaiser notre faim,

La lutte pour la vie, est la suprême fin

Vers qui tend tout l'effort de nos âmes hautaines.

L'esprit subtil y va par des chemins divers,

Et, malgré la fierté des visions lointaines,

Nos douleurs sont sans fruit pour l'immense univers.

XX
L'ATOME HUMAIN

Dans l'organisme obscur la cellule captive

Naît, évolue et meurt, et pour un court moment

Peut croire qu'elle existe et se meut librement,

Quand la Force, en ses jeux universels, l'active.

Inerte esclave aussi, notre terre chétive,

D'un Tout mystérieux parcelle en mouvement,

Se proclamait jadis centre du firmament,

Nommant éternité son heure fugitive.

Et l'être humain, soumis à l'ordre illimité,

Seul veut sauver encor sa personnalité.

Mais de l'astre à l'atome à nos yeux tout s'enchaîne.

Il s'efface, le rêve à notre orgueil trop doux.

Entre le berceau frêle et la tombe prochaine,

L'éclair de notre vie, hommes, n'est point à nous.

XXI
LA FIN D'UN MONDE

Parfois, lorsque je songe aux sombres destinées

Qui sont nôtres, mon cœur ému se glace en moi,

Car c'est un sort étrange, amer et plein d'effroi

Celui que subit l'homme en ses courtes années.

Vers un but inconnu ses forces détournées

N'obéissent jamais un instant à sa loi;

Il souffre, pleure et lutte, et ne sait pas pourquoi,

Car il voit au néant ses œuvres condamnées.

Si la terre demain s'arrêtait dans son cours,

C'en serait fait de l'être et du temps et des jours.

Un seul choc!... et soudain tout redeviendrait flamme.

Où donc seraient alors la gloire, le progrès,

Le renom du guerrier, la beauté de la femme?

Pourquoi tant espérer s'il n'est plus rien après?