IX

Durant six mois, sa bizarre famille lui avait procuré toutes les satisfactions que j’avais devinées et qu’il m’avait décrites. Puis tout avait été bouleversé. La jalousie avait fait des siennes; la légèreté, l’inconstance aussi. Après une scène violente, l’une de ses jeunes et complaisantes amies avait disparu sans retour. Les deux autres maintinrent ensuite pendant quelque temps des droits égaux sur son cœur.

De ces deux étoiles pourtant, l’une commença à pâlir par degrés, tandis que l’autre brillait tous les jours d’un éclat plus doux et plus pénétrant. Celle dont la puissance gracieuse s’affirmait ainsi n’était autre que l’aristocratique et fine créature que j’avais jugée si supérieure à ses compagnes, le jour où je les avais entendues causer à travers un voile de verdure dans le jardin du restaurant.

Ce qui devait arriver ne tarda pas à se produire. Elle triompha de sa dernière rivale; et Octave, qui s’était lassé des autres et trouvait à celle-ci toujours plus de charme, revint de lui-même à la monogamie.

Il n’y revint pas cependant sans quelque défiance et sans quelques hésitations. Il craignait de se laisser aller aux sentiments presque tendres que lui inspirait la persévérante passion de la jeune femme. On a vu qu’il considérait l’amour chez l’homme, et surtout les témoignages de cet amour comme une impardonnable faiblesse,

—Aimez les femmes, si vous ne pouvez vous en empêcher, me disait-il quelquefois, mais, pour peu que vous teniez à les garder, ne le leur laissez jamais voir.

Celle qui était devenue son unique compagne, et que nous nommerons Isabelle pour la commodité du récit, ne se contenta pas du triomphe suprême d’avoir changé les habitudes de mon excentrique ami, et d’avoir fait osciller ce caractère de fer. Douée d’une intelligence déliée qui pressentait tout, elle devina le mécontentement secret d’Octave, et le vit se retrancher dans une réserve excessive et derrière mille barrières. Elle ouvrit une lutte qui demandait de l’audace, étant donné la force de l’adversaire, et qui ne manqua pas d’habileté.

Aimait-elle? L’objet de son ambition était-il de conquérir un cœur que nulle femme n’avait possédé? Je ne me permettrai pas de résoudre la question. Octave, malgré son scepticisme, malgré les découvertes qui auraient pu lui ouvrir les yeux, garda toujours l’idée qu’au moins pendant quelque temps cette femme l’avait aimé. Elle se serait, disait-il, prise à son propre piège, et le cœur aurait poursuivi pour son compte ce que la vanité seule avait d’abord ambitionné. Je me contente de rapporter les faits.

La situation d’Isabelle jettera quelque jour peut-être sur ce point obscur.

Elle appartenait à une noble et ancienne famille, et devait à son origine ces grandes manières, ce port de tête, cet air hautain, qui, pour un dédaigneux comme Octave, constituaient une de ses principales séductions. Il fut enchanté d’une de ses réponses, qu’il citait volontiers. On s’étonnait de la peine que prenait la femme d’un parvenu pour se donner des façons qui, chez Isabelle, venaient simplement et sans effet.—C’est que, dit-elle, il suffit de quelques millions pour faire en quelques jours une femme comme elle, tandis qu’il faut plusieurs siècles pour faire une femme comme moi.

Malgré de hautes prétentions, malgré la fierté de sa race, la pauvreté l’avait forcée, comme tant de filles nobles, à accepter la main d’un roturier. Elle s’était mariée de bonne heure, à un industriel. Celui-ci, après de mauvaises affaires, était mort tout à coup, et l’avait laissée plus dénuée encore qu’auparavant. Veuve à vingt ans, belle, pauvre, et dévorée d’ambition, Isabelle s’était mise à travailler. Elle possédait un talent remarquable comme musicienne. Elle donna des leçons de piano, et eut bientôt une riche clientèle dans le faubourg Saint-Germain, qui la protégea.

Levée tous les jours à six heures, habillée en vingt minutes, d’une exactitude à mettre en faute les pendules les mieux réglées, toujours correcte dans sa toilette, d’une élégance sobre, absolument irréprochable dans toutes ses habitudes extérieures, la jeune femme commença une existence que l’on eût vantée comme un modèle de régularité, de résignation courageuse. «L’eau qui dort est la plus profonde,» dit le proverbe. Je me suis toujours un peu méfié des profondeurs que cachait cette belle nappe d’eau pure.

Octave s’en méfiait aussi. Jamais, quoi qu’elle fît, cette femme ne put obtenir sa confiance. Mais elle obtint presque son amour, qu’il donnait encore moins facilement.

Durant une année, elle vint le voir régulièrement. Elle lui apportait un visage souriant et doux, une humeur égale, une voix agréable qui ne disait jamais que des choses gracieuses, sinon très tendres, un courant d’idées mondaines qui distrayaient le solitaire, et des flots de suave musique dont elle savait l’envelopper dès qu’elle le voyait sombre ou las. Elle sortait quelquefois avec lui, entreprenait des excursions à la campagne, mais seulement dans des endroits lointains et peu fréquentés. Elle évitait de se compromettre; pourtant elle n’y mettait point d’affectation, et ne l’ennuya jamais ni d’aucun remords ni d’aucun scrupule.

La santé d’Octave le força pendant quelques jours à interrompre ses travaux. Ses yeux se trouvaient fatigués par les veilles et par les lectures prolongées. On lui prescrivit de se retirer à la campagne et d’y vivre momentanément dans un repos absolu. C’était le condamner au pire des supplices, et peut-être eût-il refusé de s’y soumettre, en dépit de l’inquiétude que lui causait l’affaiblissement de sa vue. Isabelle le décida en lui offrant de l’accompagner. Elle abandonna ses leçons, s’enferma avec lui dans une maisonnette sombre, entourée de grands arbres décharnés et lugubres, par une saison pluvieuse; elle l’entoura de prévenances délicates, de soins charmants. Elle lui lut des livres de science et de philosophie; elle parut les comprendre, elle s’y intéressa. Octave découvrit qu’elle lisait à merveille. Lorsqu’ils revinrent à Paris, elle s’engagea à venir lui faire ainsi la lecture presque tous les soirs, car il dut désormais s’appliquer à ménager sa vue et s’interdire de travailler à la lumière.

Elle déchiffra ses manuscrits, corrigea ses épreuves. Sans que son esprit eût assez de portée pour apprécier la profondeur de celui de son ami, il avait assez de vivacité et de souplesse pour s’imprégner de certaines idées et les reproduire assez fidèlement. En entendant cette jolie femme pérorer gentiment sur une foule de sujets ardus et répéter ses théories, Octave éprouvait des illusions charmantes. Il pouvait se figurer qu’il avait découvert cette merveille—de l’existence de laquelle il avait toujours douté,—une créature joignant le cerveau d’un homme au corps et au cœur d’une femme, la compagne parfaite que nous avons tous rêvé de rencontrer un jour. Il ne la poussait pas trop vivement dans une discussion, car il se rendait compte qu’il apercevait une brillante surface, mais qu’au fond cet être aimé restait séparé de lui par un abîme. Cependant il lui savait gré, lorsqu’il la taquinait, de l’entendre lui renvoyer ses propres arguments, parfois même répéter textuellement—sans avoir l’air de s’en douter,—quelque phrase prise dans ses livres. Il voyait en cela la preuve d’un amour aveugle et inconscient, et mesurait avec une satisfaction attendrie l’étendue et la puissance de l’impression produite par lui sur cette nature supérieure et en même temps docile.

Ce pouvait être simplement un prodige de mémoire et de subtile flatterie.

Des pressentiments singuliers saisissaient quelquefois Octave. Pour un observateur comme lui, la moindre dissonance dans l’accent, la moindre contradiction dans la conduite, un geste faux, prenait des significations très nettes. Il se demandait alors quelle était la vraie pensée de cette femme, le mot de l’énigme de ce joli et calme sphinx. Puis, sa philosophie reprenant vite le dessus il en revenait à sa maxime favorite:—«Traversons la vie sans trop approfondir, conservons précieusement nos illusions, et évitons tout ce qui pourrait les détruire.»

—Il importe peu, disait-il, qu’une femme joue la comédie, du moment où elle la joue assez bien pour nous donner tous les agréments de la réalité.

Il tenait trop à Isabelle pour s’exposer à perdre en elle une compagne dont le caractère répondait à son caractère et à ses goûts, et ne tentait pas la moindre démarche dont le résultat eût pu le faire douter de la sincérité de cet amour.—Ce serait, prétendait-il, ressembler à l’enfant qui brise sa poupée pour voir ce qu’elle contient, et risquer de trouver comme lui un amas de poussière à la place d’un cœur.