X

Ainsi, à mesure que cette liaison se prolongeait, Octave demeurait satisfait sans se sentir heureux. Mais, avec le peu d’estime qu’il accordait aux femmes, il restait persuadé qu’il avait trouvé la plus parfaite d’entre elles, et que toutes les joies qu’elles étaient capables de lui offrir, Isabelle les lui prodiguait. Fatigué des passions vives, qu’il avait inspirées beaucoup plus qu’il ne les avait éprouvées, il se reposait dans l’atmosphère paisible de cet amour discret, poursuivant avec calme le cours de ses travaux. Il ne demandait qu’une chose, c’est que ce bonheur relatif durât.

—Il y aurait un moyen sûr de le faire durer, lui dis-je une fois avec une liberté que notre amitié autorisait: ce serait d’épouser Isabelle.

—J’y songe, répondit-il, mais je n’y suis rien moins que décidé. Ce qui me fait hésiter encore, c’est l’inexplicable sentiment de méfiance que je garde après dix-huit mois d’intimité. Il y a quelque chose en elle qui se dérobe et qui m’échappe. Peut-être n’est-ce qu’un fantôme. Le jour où il se sera dissipé, rien ne m’arrêtera plus; et, ajouta-t-il avec un sourire, je passerai peut-être ce Rubicon, que je m’étais promis de ne jamais franchir.

Je n’insistai pas. J’avais seulement voulu sonder sa pensée. Ce mariage m’eût effrayé pour lui. Après avoir entendu sa réponse, je fus tranquille. Le fantôme dont il parlait ne se dissiperait pas, j’en étais sûr, et je me fiais à sa perspicacité pour transformer l’ombre en réalité. Si, pour une fois, je voyais plus clair que lui, c’est que je n’avais pas le même intérêt pour garder un bandeau sur les yeux. Je savais à présent qu’il ne s’était pas livré et qu’il n’était pas près de se livrer encore. Isabelle possédait son affection, ses égards, sa reconnaissance, elle ne possédait pas son cœur. Malgré toute l’habileté qu’elle avait déployée en de patients efforts, elle n’avait pas pu obtenir sa confiance.

Elle se lassa.

Ses visites devinrent plus courtes, plus rares; une sécheresse durcit sa voix; le piano resta fermé. Lorsque par hasard elle l’ouvrait, ses doigts le frappaient nerveusement et en tiraient des accords orageux ou des mélodies ironiques, au lieu des tendres harmonies dont jadis elle entourait les rêveries charmées d’Octave.

De tels symptômes n’eurent pas besoin de s’accentuer pour mettre celui-ci sur ses gardes.—Ce n’était donc vraiment qu’un masque? se dit-il amèrement. Le voici qui se détache. N’attendons pas le moment où il tombera et laissera voir la laide grimace de l’indifférence, du calcul déjoué, du dépit haineux. Je m’étais habitué à cette charmante société, à ces doux soins, à cette enveloppante affection. Je vais tâcher de m’en déshabituer avant que l’on m’en prive brusquement.

De sa propre initiative il interrompit presque tout à fait leurs relations. Cette femme n’ayant jamais conquis le meilleur de lui-même, il accepta sans violent déchirement l’idée de la perdre, idée à laquelle du reste une crainte vague et permanente l’avait accoutumé. Cependant il entra dans une triste période, et constata avec ennui que la certitude d’être obligé de se séparer d’Isabelle allait avoir pour effet de le rendre amoureux. Mille souvenirs lui revenaient pendant les longues heures qu’il passait maintenant solitaire: les causeries graves ou légères, l’hiver, au coin du feu, dans la chambre tiède, où si facilement la conversation s’amollissait et les mots se transformaient en caresses; ou bien, l’été, dans les sentiers des bois, quand la jeune femme le précédait, glissant de sa marche onduleuse et cadencée à travers les alternatives d’ombre et de clair soleil; des lambeaux de mélodies flottaient dans sa mémoire, et, tout en les fredonnant, il se rappelait les mains agiles qu’il aimait tant à voir voltiger sur le clavier comme deux colombes harmonieuses.

Un soir, il songeait à ces choses, étendu sur un canapé dans son salon. Il avait refusé la lampe, et demeurait au sein de l’obscurité, fumant une cigarette avec assez de mélancolie. Un double coup spécial retentit au timbre de l’escalier. Octave reconnut en tressaillant la façon de sonner d’Isabelle. Il y avait quinze jours qu’il n’avait pas vu la jeune femme.

Il alla ouvrir la porte lui-même. Elle entra vivement, gracieuse, animée, sentant bon, et il eut la sensation d’une fleur vivante et embaumée s’épanouissant dans un désert. Une chaude joie lui inonda le cœur. Il crut qu’elle venait se jeter dans ses bras, lui dire qu’elle ne pouvait vivre ainsi séparée de lui, et peut-être, la serrant sur son cœur, l’y eût-il gardée pour toujours. Jamais le sceptique philosophe ne se sentit plus désarmé.

Cependant elle ne l’embrassait pas, et ils se tenaient tous deux dans l’ombre, sans rien dire. Octave chercha de la lumière, et, sous le reflet de l’abat-jour, remarqua qu’elle portait une toilette exquise. A travers la voilette, il retrouvait les traits délicats et le regard des yeux candides. Mais ce regard était glacé. Alors soudain revint le souvenir des dernières froideurs, des mots aigres-doux, des dédains mal dissimulés. L’amant recouvra son sang-froid. Il offrit cérémonieusement un siège, et s’assit.

—Eh bien, chère amie, demanda-t-il, vous avez quelque chose à me dire?

Elle était très pressée; elle se rendait à une réunion de famille et une voiture l’attendait en bas. Seulement, comme il s’agissait d’un mariage pour elle, et que tout se décidait le soir même, elle n’avait pas voulu donner une réponse définitive avant de l’avoir averti.

—J’aurais été fâchée, ajouta-t-elle en terminant, que vous apprissiez cette nouvelle indirectement. C’était à moi de vous prévenir, et c’est pour cela que je suis venue.

—Je vous remercie, chère amie, fit-il de sa voix mordante—une voix de tête qu’il prenait parfois, et qui était bien la plus exaspérante, la plus tranquillement impertinente que j’aie entendue de ma vie.—Je n’attendais pas moins de ce tact parfait que j’ai toujours admiré en vous. Ainsi, vous vous mariez. Et... vous êtes contente? Votre fiancé vous plaît? J’espère qu’il est en tous points digne de vous.

—Oh! répliqua-t-elle négligemment, ce n’est pas un mariage d’amour. Vous savez bien, Octave, que le seul homme que j’aie aimé, c’est vous. Et si vous aviez voulu...

Il sourit légèrement.

Elle continua, se troublant un peu:

—Mais oui, je vous aimais. Je vous aime encore. Pourtant vous comprenez qu’une jeune femme de mon âge ne peut pas vivre longtemps de la vie que j’avais acceptée pour vous. Nos relations auraient fini par se savoir. J’aurais perdu mes leçons, ma position... Ah! si vous aviez été disposé à vous marier, cela eût été tout autre chose, jamais je n’aurais agréé un autre homme que vous.

Elle se tut. Elle attendit.

—Ainsi, fit Octave, vous m’auriez donné la préférence?

Elle répondit vivement:

—Certainement. Est-ce que vous pouvez en douter?

—Un peu, reprit-il. Je suis très modeste au fond. Et votre affirmation est si flatteuse pour moi...

Pas une exclamation de surprise, pas un accent de regret, pas un reproche. Un ton calme, ironique, égal, des questions polies; une espèce d’intérêt bienveillant pour ce mariage annoncé, voilà tout ce qu’Isabelle obtint, et le seul résultat d’une tactique qu’elle avait crue un chef-d’œuvre de ruse, et sur le succès de laquelle elle avait absolument compté. Elle en perdait la tête, elle bredouillait. Son langage, si sobre d’habitude et si élégamment clair, devenait un flot désordonné, incohérent, qui frémissait sur ses lèvres tremblantes. Elle expliquait comment elle avait connu son futur mari... un ami d’enfance; elle disait son âge, sa position.

Il n’était pas riche, mais tous les deux travailleraient ensemble, et elle retrouverait ainsi la vie de famille qui lui faisait cruellement défaut. Puis, ce qu’elle désirait surtout c’était une affection qui pût se montrer au grand jour; elle était lasse des rendez-vous furtifs, des intrigues, qui répugnaient à sa délicatesse.

Octave inclinait la tête d’un air d’aimable assentiment.

—Mais, fit-il observer, ne m’avez-vous pas dit qu’on vous attend? Vous aviez à peine quelques minutes... Tout ceci m’intéresse beaucoup; pourtant je ne voudrais pas abuser...

Elle n’y tint plus; des larmes de dépit s’échappèrent de ses yeux. Octave les regarda couler, avec un léger mouvement des sourcils qui peignait une grande surprise.

Elle eut beau lui dire à présent ce qu’il avait attendu en la voyant paraître—qu’elle l’aimait trop pour le perdre, et qu’il n’avait qu’à prononcer un mot pour empêcher son mariage, elle ne put éveiller en lui d’émotion, et, ce mot, elle ne le lui arracha point.

Il lui répéta, d’une voix implacablement douce, tous les arguments qu’elle avait énumérés, et lui démontra qu’elle n’avait rien de mieux à faire qu’à se marier, puisqu’elle en rencontrait l’occasion. Comme elle pleurait toujours, en lui jurant qu’elle l’aimait, il lui dit ceci:

—Je serais un égoïste, si j’acceptais maintenant cet amour au prix de tous les avantages qu’il vous ferait perdre. Je n’y aurais quelque droit qu’en vous offrant mon nom et ma modeste fortune. Mais cela m’est impossible. Vous le savez—je vous en avais prévenue d’avance—je n’ai aucune disposition pour le mariage. Mes intentions n’ont pas changé.

Elle le quitta sur ces paroles. Et il resta debout et rêveur, jusqu’à ce qu’il eût entendu le roulement du fiacre qui emportait la jeune femme se prolonger puis s’éteindre dans le silence des rues endormies.