XI

Huit jours après cette scène, les relations entre Octave et Isabelle s’étaient établies de nouveau, aussi régulières, aussi intimes que par le passé.

Cependant la jeune femme n’avait pas abandonné ses projets de mariage; mais elle en parlait comme d’une nécessité douloureuse, comme d’une affaire que les circonstances la forçaient à conclure, et qu’elle reculait pour se séparer le plus tard possible de celui qui seul, à ce qu’elle disait, lui avait fait connaître le véritable amour. Elle entretenait tranquillement son ami de ses nouveaux plans pour l’avenir, lui montrait les lettres qu’elle recevait de son fiancé, lui demandait même des conseils sur certains points délicats. Elle rencontrait de l’opposition du côté de la mère du jeune homme. Celle-ci se conduisit à son égard d’une façon dont Octave admira la prudence.

Cette dame, en effet, avait conçu contre sa future belle-fille la vague prévention qu’Isabelle inspirait souvent à ceux qui ne la regardaient pas à travers le prisme de l’amour. Mais elle se garda bien de contrarier la passion de son fils. Feignant au contraire de l’approuver, elle fit de bonne grâce les démarches nécessaires; puis, peu à peu, elle en vint à lui tenir des raisonnements comme celui-ci:

—Mon ami, vous portez un nom modeste, et cette jeune femme est de famille noble; son grand talent lui rapporte par an le double de vos appointements. Ne craignez-vous pas d’avoir l’air intéressé en recherchant sa main, et ne devriez-vous pas attendre au moins un an ou deux, jusqu’à ce que votre situation vous permît d’entretenir votre femme sur le pied de son existence actuelle, sans pour cela être obligé de compter sur son travail? Ne serez-vous pas humilié que son mariage avec vous l’amoindrisse? Songez qu’elle fréquente une société où vous ne sauriez être admis, et craignez qu’un jour elle ne vous fasse sentir quelque regret de s’être alliée à un petit bourgeois comme vous. La fortune arrangerait les choses; patientez au moins jusqu’à ce que vous puissiez lui offrir le luxe dont elle a le goût.

Simple et doué d’un cœur fier, le jeune homme se sentait singulièrement ébranlé par de tels arguments. Il les rapportait à Isabelle, et, à son tour, il lui demandait d’attendre. Elle, plus fine, voyait bien que la mère, qui travaillait à les séparer, s’aidait du temps tout en cherchant avec obstination des moyens plus décisifs. Avec une naïveté apparente, elle faisait part de ses embarras à Octave.

Elle connaissait bien l’empire qu’elle avait pris sur lui par dix-huit mois de soins qui, fatalement, étaient devenus indispensables. Elle savait que, si tant de peine ne lui avait pas valu d’être aimée, les conversations qu’elle poursuivait avec lui maintenant faisaient tous les jours grandir une passion contre laquelle Octave se débattait en vain. Quel homme—pensait-elle—résisterait au spectacle de ces lettres d’amour, à la pensée de cette nuit de noces qui s’approchait et dont chaque mot réveillait l’image, lorsqu’il s’agissait d’une femme qu’il avait considérée comme sienne pendant si longtemps et à qui l’attachait un charme si réel? D’un autre côté, ne savait-elle pas son ami trop généreux pour la retenir s’il ne lui offrait tous les avantages qu’elle lui aurait sacrifiés? Elle se croyait donc sûre de toucher enfin à son but, après avoir désespéré pendant quelques heures. Car, en face de son attitude, le soir où elle avait risqué sa suprême ressource et annoncé son mariage, elle avait cru tout perdu.

Jusque-là, en effet, cette femme habile n’avait guère commis de fautes. Je la voyais avec regret sur le point de gagner la partie. Et contre un homme de la force d’Octave!... Je n’en revenais pas.

—Voyons, disais-je à mon ami qui me tenait au courant de tout, est-ce que cela ne crève point les yeux? Cette femme trouve des avantages énormes à vous épouser. Quel succès d’orgueil de vaincre un entêté célibataire et un enragé polygame de votre espèce! Sans compter votre nom déjà célèbre, et votre position de fortune qui n’est point à dédaigner. Elle travaille à cela depuis qu’elle vous connaît. Et, comme vous ne paraissiez pas mordre à l’hameçon, elle a intrigué pour se faire demander en mariage par le premier petit nigaud venu, afin de vous mettre sans pudeur le marché à la main. Si elle vous aimait, aurait-elle un instant l’idée d’en épouser un autre? Si vous donnez dans le piège, vous verrez quel intérieur elle vous fera. Rappelez-vous les derniers temps, le piano fermé, les mines froides, les bâillements d’ennui. Elle vous traînera dans le monde et bouleversera vos habitudes. Au fond, elle aime le bruit et le luxe, et ne dissimulera plus ses goûts dès qu’elle aura obtenu ce qu’elle désire.

Mais Octave maintenant la comprenait, l’excusait. N’était-il pas naturel qu’elle souhaitât de se marier? Pouvait-on lui en faire un crime? Ne songeait-il pas lui-même, il y avait quelques mois, à légaliser leur situation? Si elle avait joué la comédie, cette comédie n’était-elle pas délicieuse? N’en avait-il pas égoïstement profité pendant près de deux ans? Ne devait-il pas faire preuve de reconnaissance? Alors même qu’il constaterait dans la conduite d’Isabelle une ombre de calcul, après tout, elle était femme, il fallait lui passer quelque chose. En rencontrerait-il jamais une autre qui supporterait avec tant de douceur ses boutades, ses originalités et ses moments d’humeur, et dont l’esprit répondrait si bien au sien?

J’abrège ce panégyrique. Octave le développait autant pour se convaincre, je crois, que pour me convaincre moi-même. Il hésitait encore; et, voyant le mariage de la jeune femme indéfiniment reculé, il ne se pressait pas de prendre une décision.

Ce fut à ce moment précis que l’éclat se produisit violemment—cet éclat sur lequel j’avais fini par ne plus compter.

Le dépit d’Isabelle entre ses deux amoureux trop circonspects devait être arrivé à l’exaspération. Un troisième larron survint... Je laisse penser avec quel enthousiasme il dut être accueilli.

Seulement, avec celui-là elle changea de tactique. Elle vit promptement que la finesse d’esprit, le charme de la voix et des manières, le sentiment artistique, n’auraient sur lui qu’une faible prise. C’était une sorte de juif portugais, un tripoteur d’affaires immensément riche; un gros garçon à la peau brune, aux cheveux noirs et frisés, aux yeux luisants et ronds comme ceux d’un nègre, que le charmant visage et la taille svelte d’Isabelle avaient séduit.

Il alla vivement en besogne.

Dès le premier rendez-vous, il lui offrit un magnifique diamant. Et elle, éblouie, lasse de sa longue lutte avec un esprit supérieur—lutte qui d’abord l’avait amusée et qui maintenant l’énervait,—avide d’un amour moins austère où elle se relâcherait de la rude surveillance qu’elle exerçait à tout instant sur elle-même, tomba dans les bras de ce joyeux viveur, se disant qu’après tout c’est ainsi qu’on tient les hommes, et qu’un libertin ne pouvait pas être plus difficile à mener à la mairie qu’un philosophe.

Octave découvrit cela un soir, rien qu’au regard de cette femme, au son de sa voix, à d’imperceptibles indices. Lorsqu’il lui eut dit:—Qu’avez-vous donc aujourd’hui, chère amie?... Et qu’elle se fut récriée à cette simple question comme à une offense, sur un ton à la fois agressif et gêné, il l’amena sous la clarté de la lampe, afin de la regarder au fond des yeux, et déjà trop sûr de ce qu’il y verrait.

Elle se débattit, elle se plaignit qu’il lui blessât les poignets; elle détourna la tête pour qu’il ne la vît pas en face. Alors, lui, sentit comme un effondrement; et, bien qu’il n’eût jamais eu d’amour pour elle, et qu’il eût vécu toujours préparé à toutes les désillusions, il dut se raidir contre le vertige de sombre tristesse qui, pendant une seconde, troubla la force de son âme.

Après l’avoir observée en silence, il lui dit ce qu’il devinait.

Elle nia.

Il se dirigea vers la porte, la ferma, et prit la clef. Puis il revint vers la jeune femme, que son calme effrayant épouvantait, et il lui déclara qu’elle ne sortirait point de la chambre avant d’avoir avoué la vérité. Il ajouta qu’elle n’avait rien à craindre de lui, et qu’il était trop désintéressé dans la question pour se livrer à aucune violence.

Elle ne le crut pas, et pensa toucher à sa dernière heure. Mais le danger même auquel elle supposait être exposée lui prêta une exaltation factice; elle dit tout, donnant les détails, affermissant sa voix, prolongeant le récit. Elle y mit à la fin une certaine fanfaronnade; et, voyant qu’Octave l’écoutait sans l’interrompre et ne s’enflammait point, elle termina en l’accusant, lui reprochant d’être la cause de tout, puisqu’il avait persisté à ne point vouloir l’épouser.

Octave éprouvait plus de dégoût et de pitié que de colère.

C’était pire que ce qu’il avait soupçonné.

Lorsqu’il l’avait confondue et forcée à parler, il croyait qu’elle s’était donnée à son soi-disant fiancé, à ce bon jeune homme qui la considérait comme une sainte; et, rapidement, il avait songé qu’elle avait dû faire de bien claires avances pour que le petit eût osé. Mais cela, cette infamie!...

Il demeurait absorbé, méditant sur le manque absolu de conscience chez les femmes et sur leur effroyable fragilité. En voilà une qui avait presque l’air de trouver qu’elle agissait tout naturellement. Puis un écœurement le prit, et il la fit taire, lorsqu’elle prononça de nouveau son éternel mot de mariage, et qu’elle lui annonça, avec une conviction jouée, que son Portugais l’épouserait.

C’en était trop. Il se leva froidement, prit la lampe et offrit à la jeune femme de la reconduire, faisant observer qu’il était tard, comme s’il se fût agi d’une visite ordinaire.

Elle, heureuse de voir un moment si terrible se terminer ainsi, se leva presque avec gaîté. Elle était aussi sûre de la discrétion d’Octave que s’il eût été mort, et, puisqu’il prenait les choses de cette façon, tout était pour le mieux. Le grand soulagement qu’elle éprouva lui fit entrevoir l’avenir en rose dans une vision rapide comme un éclair. Elle tourna vers son amant son visage souriant et attendri, et lui tendit la main.

—Alors, fit-elle, vous ne m’en voulez pas trop? Moi qui croyais que vous alliez me tuer.

Octave posa sur elle un regard profond.

A chaque mot qu’elle disait, à chaque geste, il la voyait plus loin de lui. Quoi! n’avait-elle donc pas le plus léger pressentiment de ce qui se passait dans son cœur d’homme? Il lui sembla qu’elle s’agitait dans une sphère étrange, à des distances incommensurables. Il lui adressa quelques mots vagues et ferma la porte derrière elle. Il ne pouvait plus supporter cette vision terrible, qui lui montrait, non pas une femme, mais la femme, cette créature dont pourtant nous attendons tous notre bonheur, séparée de lui par des abîmes qu’il avait cru pouvoir mesurer, mais que maintenant il apercevait sans fond.