XII
Les dernières aventures d’Octave l’avaient légèrement assombri; mais il fallait vivre comme je le faisais dans son intimité, et saisir les moindres changements dans les intonations de sa voix et dans sa manière d’être, pour s’apercevoir que les blessures de la vie laissaient quelques marques au fond de cette âme sereine, puissante et fière. Le sourire était aussi prompt à souligner la fine ironie, qui semblait à peine plus amère; la conversation était aussi vive, aussi pleine de saillies et de paradoxes amusants; les fortes théories demeuraient inébranlables, élargissant leur base au contraire à mesure que les événements venaient les confirmer.
Suivre à travers les mesquines circonstances de chaque jour ou parmi les révolutions dont le choc retentit durant des siècles, le rigoureux enchaînement des faits, et remonter pas à pas vers les causes lointaines afin de les tirer de l’ombre impénétrable—voilà quel intérêt absorbait cet esprit éminemment philosophique. Devant la majesté des lois qui gouvernent nos actions et qui fixèrent chaque destinée dès le berceau de l’univers, si bien que la plus faible de nos joies ou la plus insignifiante de nos douleurs s’est lentement élaborée à travers les âges infinis, il apprenait de plus en plus l’indulgence envers les personnes. Il plaignait et n’accusait pas.
—On ne peut s’indigner, disait-il, que lorsqu’on ne comprend point, et le rôle des philosophes est de s’efforcer de comprendre.
Sur ses lèvres, les plus hautes vérités perdaient toute pesanteur. Il avait une façon concise, brillante, enlevée, d’exprimer les choses les plus graves. Nul aussi bien que lui ne goûtait une plaisanterie ou n’y savait mettre plus de sel.
En le voyant ainsi, après la trahison de la seule maîtresse qui lui eut inspiré, sinon de l’amour, du moins un très vif attachement, et dont la perte devait lui être fort cruellement sensible, ce que j’éprouvais pour lui se rapprocha de l’admiration. Jamais l’élévation à laquelle, malgré toutes ses misères, peut atteindre la nature humaine, ne me frappa davantage et ne m’apparut empreinte de cette grâce imposante.
Cependant il méditait de nouveaux projets, dont il ne tarda pas à me faire part.
J’appris qu’il se disposait à quitter l’Europe.
Il me donna de son départ les raisons suivantes:
La vie—disait-il—est en réalité plus courte que les années qui la composent. Elle se résume en une somme limitée d’illusions, qui se dissipent vite, et de sensations qu’on ne peut renouveler sans les épuiser plus vite encore. On peut la comparer à une scène de théâtre sur laquelle se joue éternellement la même pièce, qui nous intéresse les premières fois, et qui nous fatigue ensuite. Devenue trop lourde, cette fatigue conduit au pessimisme sombre—la plus triste des philosophies, parce qu’elle est la plus inutile. C’est la fausse sagesse de ceux qui ne se contentent pas d’admirer la représentation, mais qui veulent pénétrer dans les coulisses, voir l’envers des décors, et respirer la poussière des magasins d’accessoires. Ce besoin pathologique ne s’observe guère d’ailleurs que chez les gens dont le foie ou l’estomac fonctionne mal.
Quant à lui, Octave, qui avait joui pleinement et sans arrière-pensée de la beauté du spectacle, s’efforçant toujours au contraire d’oublier la laideur des dessous, il le connaissait trop maintenant pour le contempler encore. Il serait bien forcé, malgré les efforts de sa volonté, de découvrir de plus en plus l’envers des choses, et il ne voulait pas vieillir inutilement parmi des ruines. Le moment était venu pour lui, spectateur qui ne saurait désormais s’empêcher d’être clairvoyant, de se lever et de quitter la salle. D’autres restent, et se donnent pour distraction d’éclairer, et, par conséquent, d’attrister leurs voisins: aucun rôle ne lui paraissait plus égoïste, et en même temps plus nuisible.
Il trouvait plus raisonnable de s’en aller. Ce qui ne voulait pas dire qu’il approuvât en aucune façon le suicide. Quand on a profité largement des bienfaits de l’expérience humaine et des travaux humains, on a contracté envers ses devanciers une dette qu’on doit payer à ses successeurs. Au moment où la vie devient pesante, où, derrière les horizons fuyants de l’heureuse jeunesse, on voit poindre les désillusions amères de l’âge mûr, on n’a rien à perdre, et on peut dès lors consacrer ses jours à quelque grande mais dangereuse œuvre. Suivant ces principes, Octave allait entreprendre l’exploration scientifique des régions les moins connues de l’Inde et de la Chine. Il visiterait le Népal et le Thibet, et recueillerait des documents sur l’architecture, la civilisation, la religion de peuples vers lesquels l’Europe se tourne avec un intérêt tout nouveau. Ces mystérieux plateaux de la Haute Asie, où se cache la faible source du fleuve majestueux de la civilisation humaine, attirent aujourd’hui nos regards, qui s’y portent avec une curiosité passionnée. Comme si, des antiques souvenirs qui y flottent encore, pouvait surgir le secret de notre origine et le dernier mot de notre destinée.
Octave adorait l’Orient. Il voulait en parcourir les profondeurs inexplorées et satisfaire son ardente passion pour l’inconnu en même temps que payer son tribut à la science. Il savait très bien que de telles expéditions on ne revient guère, et pensait ne pouvoir mieux terminer une vie qu’il considérait comme arrivée à son terme normal. Il quitterait ce monde satisfait de son sort, et complètement heureux s’il lui était donné d’ajouter quelques notions nouvelles au trésor accumulé de nos connaissances.
En vain essayai-je de le dissuader. J’aurais pu savoir que mes efforts seraient inutiles. Octave était breton, et il avait dans le caractère la ténacité de sa race. Lent à prendre une résolution, il ne s’en laissait plus détourner lorsqu’il s’y était arrêté.
Les divers arguments par lesquels je tentai de l’ébranler l’amenèrent à prononcer des paroles qui me frappèrent vivement, car jamais je ne les aurais attendues sur de pareilles lèvres.
Le tour de la conversation nous avait conduits à parler des femmes, sujet que j’hésitais à aborder, craignant de réveiller en lui des souvenirs pénibles,
—Elles ne m’intéressent plus, me dit-il. La somme des ennuis qu’elles nous causent est trop supérieure à celle des agréments qu’elles nous procurent.
—Vous en jugez ainsi, lui dis-je, parce que vous êtes trop difficile. Tout en les traitant de créatures inférieures, en réalité vous leur demandez plus que toutes celles que vous avez connues ne pouvaient vous donner. Mais j’espère pour vous qu’il en viendra une...
—Ah! fit-il en riant et en lançant vers le plafond la spirale de fumée légère et bleuâtre de sa cigarette, voilà Daniel qui va parler de l’idéal rêvé, de l’ange inconnu! Je vous comprends d’ailleurs, très cher ami, car j’aime aussi, dans mes moments perdus, à cultiver ce genre de distraction: fabriquer de toutes pièces un être idéal que nous savons parfaitement ne pouvoir jamais se rencontrer sur notre chemin.
—Quoi! vous, le philosophe sceptique, le railleur impitoyable, vous vous êtes réellement représenté à certaines heures un idéal féminin. Je serais curieux de le connaître.
—Ce n’est pas lui, reprit-il, qui m’empêchera de partir, car je ne l’apercevrai jamais hors du domaine de l’imagination. Pourtant, si j’étais Dieu, je le fabriquerais aisément, cet être idéal, en prenant une qualité à chacune des femmes que j’ai connues. Le malheur est que de pareils assemblages paraissent introuvables sur notre planète. Où la chercher, celle qui parlerait à la fois au cœur, aux sens et à l’esprit, la créature assez intelligente pour comprendre vos travaux et les partager, assez constante pour que vous puissiez sûrement vous reposer sur elle, assez aimante pour tolérer vos faiblesses, assez forte pour vous réconforter aux heures de lassitude? Si philosophe, et si pénétré de la vanité de ses propres songes qu’on puisse être, on ne peut s’empêcher de rêver quelquefois au bonheur qu’une créature pareille vous donnerait.
Ému et surpris, je l’écoutais.—Comme elle serait aimée, pensais-je, celle qui se rapprocherait assez de cette belle image pour en donner au moins l’illusion! Comme elle serait aimée! Quels trésors de tendresse passionnée il refoule au fond de son cœur, sans avoir peut-être, hélas! la moindre chance de les dépenser jamais.
Octave continuait d’un ton plus léger:
—Ne croyez pas d’ailleurs que cette fantaisie me préoccupe beaucoup, car j’imagine que la toute-puissance divine elle-même aurait quelque peine à réunir dans un même être des qualités si contraires. Elle a dû avoir des raisons sérieuses pour décider que les femmes de cœur n’auraient ni tête ni esprit, et que celles qui ont de la tête et de l’esprit manqueraient de cœur. Une haute intelligence détruit chez la femme toute grâce, et lui communique quelque chose de masculin particulièrement insupportable. Voyez les bas-bleus, quelles exécrables créatures! Il faut donc osciller perpétuellement entre le petit oiseau à tête vide, la pédante sèche et raisonneuse, l’artiste folle et détraquée. Quant à la confiance que l’on peut mettre en elles—l’élément le plus essentiel de l’amour à mon point de vue,—il n’y faut point songer. La bête donne dans tous les pièges, et la spirituelle n’a pas de scrupules. Les Orientaux, les seuls peuples qui aient compris quelque chose aux femmes, savaient tout cela quand ils inventèrent le harem. Sur ce, Daniel, souhaitez-moi bon voyage, car je ne vois guère comment, pendant les trois mois qui me restent, je pourrais trouver et posséder ce que je n’ai pas même entrevu pendant quinze ans.
Il me serra la main, et nous nous séparâmes.