XIII
Les jours passaient vite. Je voyais peu Octave, que les préparatifs de son grand voyage absorbaient. Il me semblait que déjà il était loin de moi. Son souvenir revenait à tout instant dans ma pensée, et, chaque fois, j’éprouvais un soubresaut comme si en marchant j’eusse rencontré le vide. Je perdais infiniment en me séparant de lui. Je m’affligeais de voir cette belle destinée hasardée ainsi volontairement dans une entreprise dangereuse, et je craignais que sa résolution de ne jamais revoir l’Europe ne fût plus ferme encore qu’il n’avait voulu en convenir. Cependant je remarquai, durant nos dernières entrevues, qu’un changement survenait en lui, sans que je pusse en deviner précisément la nature ni surtout en pressentir la cause.
Un matin, je reçus ces quelques mots, tracés sur le mince papier bleu d’une carte-télégramme:
«Venez dîner ce soir gare de Lyon. Je pars à huit heures par l’express de Marseille. Nous passerons une dernière heure ensemble.»
«Octave.»
Lorsque j’entrai dans la salle des départs, où des gens pressés se bousculaient près des guichets et couraient après leurs bagages, où des commissionnaires circulaient, courbés sous le poids d’énormes malles, lorsque je cherchai des yeux mon meilleur ami, qui s’éloignait peut-être pour toujours, j’eus la noire sensation des irrévocables adieux et des éternels exils.
L’homme a mis son orgueil à vaincre partout la nature, et la vie qu’il s’est faite n’est pas celle à laquelle il était destiné. Aussi, jusqu’à ce que de longues habitudes héréditaires l’aient rendu conforme à son factice milieu, il souffrira. La nature domptée se redresse contre lui et se venge par les vagues et douloureux sentiments qui atteignent les cœurs en secret. Un désaccord existe, l’équilibre est rompu, et les cordes qui vibrent en nous ne sont plus à l’unisson des harmonies du dehors.
Inexprimable tourment!
Si nous étions faits pour cette rapidité d’existence, pour ces changements perpétuels de demeure, pourquoi lorsque le train s’ébranle, lorsque la cloche du steamer retentit, lorsque l’horizon natal s’efface, pourquoi sentirions-nous ces déchirements indicibles qui ne guérissent jamais? Subtiles douleurs qu’un rien suffit à réveiller: le nom d’un paquebot sur une affiche, un coup de sifflet traversant la campagne, l’odeur fade d’une salle d’attente.
Ces pénibles impressions me saisirent alors que j’arpentais la gare, attendant Octave, par ce grisâtre soir d’octobre. La scène bruyante et sombre devint plus triste encore lorsque des lumières jaunes l’éclairèrent à demi. Les fiacres arrivaient maintenant avec leurs lanternes allumées; elles s’élevaient de la rue le long de la pente, semblables à des astres impurs.
Enfin, d’un coupé, sauta près de moi celui dont j’allais me séparer, leste et mince dans son costume de voyage, qui lui donnait l’air d’un gentleman anglais.
Nous nous assîmes devant une table du restaurant, et il commanda le dîner, auquel il ne toucha guère. Il alluma un cigare, prétendant que les morceaux trop durs ne pouvaient traverser son gosier; et j’étais étonné de le voir si nerveux.
Il nous restait environ trois quarts d’heure. Nous marchâmes sous la galerie vitrée, lentement, allant puis revenant, et d’abord silencieux.
—Ainsi, dit-il enfin, je vais donc quitter pour de bon notre brillante capitale. Ce n’est pas sans regret, ajouta-t-il après un moment de réflexion.
—Comment! cher ami, m’écriai-je, je compte bien que vous y reviendrez.
—Je crois, le diable m’emporte, fit-il, que j’en ai presque envie maintenant.
—A la bonne heure. C’est ainsi que vous devez parler. Vos idées noires d’il y a quelques mois n’étaient vraiment pas dignes de vous.
—Dignes ou non, elles étaient sincères, et je ne les aurais pas chassées tout seul.
—Et... serait-il indiscret de vous demander quel pouvoir magique les a fait envoler?
—Oh! envoler... reprit-il, c’est beaucoup dire. Quant à l’indiscrétion, mon cher Daniel, vous n’en sauriez avoir avec moi. Vous êtes le seul homme qui me connaisse à fond, et j’éprouve à m’ouvrir à vous autant de plaisir qu’à me sentir impénétrable pour les autres. Vous rappelez-vous cette tirade fantaisiste que je vous fis jadis sur mon idéal féminin.
—Parfaitement.
—Eh bien, si invraisemblable que cela puisse vous paraître, Daniel, si inconcevable que cela me semble à moi-même, j’en suis à me demander si je ne l’ai pas rencontré. Oui, cet être imaginaire, que je vous dépeignais comme une vision vainement poursuivie pendant tant d’années, et à laquelle je renonçais pour toujours, peut-être m’est-il apparu au moment même où je suis forcé de m’en éloigner, peut-être l’ai-je contemplé en réalité, peut-être est-ce lui que je laisse derrière moi.
—Mais alors, Octave, si vous le croyez, pourquoi partez-vous?
—Précisément pour ne pas avoir à reconnaître que je me suis trompé. Vous connaissez bien ma théorie: il ne faut pas demander un lendemain aux bonheurs qui nous enchantent.
—Comment! vous auriez la folie de quitter ainsi—pardonnez-moi l’expression—la proie pour l’ombre? Ne craignez-vous pas de vous exposer à bien des regrets?
—Nullement. C’est une sensation fort agréable d’avoir quelque chose à regretter. Cela me gênait un peu—bien que je me demande véritablement pourquoi—de quitter ma patrie sans autre sentiment que celui d’une immense lassitude.
—Je persiste à croire cependant que vous avez tort. Pour qu’une femme ait pu changer à ce point les idées d’un philosophe aussi blasé et aussi sceptique que vous, elle doit être vraiment bien en dehors des autres.
—Bien en dehors en effet.
—Et, je suppose—puisque vous m’avez autorisé à être indiscret—qu’elle vous aime et que vous lui avez dit que vous l’aimiez?
—Je crois, fit-il, qu’elle m’aime. Et je me demande si je ne l’aime pas moi-même beaucoup plus que je ne voudrais. Quant à le lui avoir dit, c’est autre chose. Il ne faut jamais dire à une femme que vous l’aimez si vous voulez qu’elle tienne à vous, et, jusqu’à présent, je me suis toujours très bien trouvé d’avoir appliqué cette théorie.
—Je ne voudrais pas vous blesser, repris-je, ni réveiller des souvenirs désagréables; mais, ne croyez-vous pas que vous avez perdu par votre extrême froideur certaines femmes qui, sans cela, vous eussent aimé longtemps?
—Non, me dit-il. Dans tous les cas, je n’ai guère perdu en les perdant, et je n’aurais pas fait pour les garder l’effort d’un mensonge. Elles me plaisaient plus ou moins; je ne les ai point aimées. Je crois avoir agi prudemment avec elles, mais cette prudence venait de ma sincérité et non d’un calcul. Aujourd’hui, c’est différent. Je suis plus épris sans doute qu’il ne me plaît de me l’avouer à moi-même; pourtant je me garderai de le montrer, parce que ce serait une irréparable faiblesse dont on pourrait abuser aussitôt.
—Quel étrange raisonnement!
—Étrange tant que vous voudrez, mais éminemment sage: croyez-en ma vieille expérience. Le jour où je dirai à une femme que je l’aime, sera celui où je renoncerai à elle pour toujours. Et cependant avec celle-là, ajouta-t-il, rêveur, je crois que j’aurais pu me départir de ma réserve sans courir trop de danger.
—Allons, lui dis-je en souriant, je vois que vous éprouvez enfin ce sentiment pour lequel votre cœur ardent était si bien fait, mais que votre impitoyable clairvoyance empêchait toujours de naître. Car ce sentiment ne va pas sans quelques illusions, et vous n’en pouviez point avoir.
—Des illusions, répéta-t-il. Je n’en ai que faire devant une telle réalité. Elle est trop belle d’ailleurs pour durer longtemps. C’est pour cela que je m’enfuis. Mais je n’oublierai jamais les dix dernières semaines qui viennent de s’écouler. La vie ne m’avait rien offert de semblable; mon imagination n’avait rien rêvé de plus doux et de plus vif à la fois. L’esquisse que je vous ai faite un jour de mon idéal impossible pâlirait à côté de ce charme que les mots ne peuvent exprimer, et qui enivre l’esprit, aussi complètement que le cœur.
—Vous excitez ma curiosité au plus haut degré, mon cher Octave. Quelle femme extraordinaire est celle qui a pu produire un tel effet sur vous? L’esprit et le cœur!... Je vous connais plus difficile que de raison en ce qui concerne les choses de l’esprit, et quant à votre cœur, je le croyais enveloppé de ce triple airain dont parle le poète.
—Cela est vrai, Daniel. Et c’est justement parce que j’ai rencontré ce phénomène, une femme chez laquelle le cœur, le caractère, l’esprit et la passion sont à la même hauteur, et se complètent mutuellement au lieu de se nuire, que je me demande si je ne suis pas le jouet de quelque rêve. Quoi qu’il en soit, je suis bien certain de ne pas avoir de réveil, puisque dans moins d’une heure je roulerai vers les régions ensoleillées de l’Orient et probablement de l’oubli.
—Ainsi vous ne la verrez plus?
—Cinq minutes seulement. Elle doit venir me dire adieu lorsque je monterai en wagon. Placez-vous dans le coin du coupé, et vous pourrez l’apercevoir. Vous ne trouverez peut-être pas que son aspect justifie mon admiration. Elle est de celles dont le visage ne révèle pas les secrets de l’âme. Mais sa physionomie expressive et mobile, qui, à certains moments, paraît insignifiante, atteint à d’autres une beauté tout extraordinaire. Je m’imagine que son grand charme extérieur vient de ces transfigurations inattendues, qui empêcheraient de se blaser jamais sur ses traits, quoique ceux-ci n’aient rien de frappant. Lorsque ses yeux profonds s’animent, vous enveloppent et vous pénètrent de flammes, lorsque vous entendez résonner sa belle voix, pure comme un timbre d’or, il se dégage d’elle je ne sais quel fluide qui vous enivre et vous transporte en des sphères inconnues. Elle ferait parfois croire à l’âme immatérielle et immortelle. J’ai passé des heures enchantées à faire vibrer les cordes si délicates de son cœur, éveillant à dessein, d’un mot tendre ou cruel, les échos frémissants de son être. L’amour, la joie, la colère, elle exprime tout avec des accents que jalouserait la plus grande artiste; mais elle ne le fait point à volonté, et n’apparaît ainsi que lorsqu’elle est émue. Mais qu’il est facile de l’émouvoir, la fine et sensitive créature! Elle a des tendresses infinies, des gaîtés d’enfant; et, avec cela, elle sait tout comprendre. Les questions les plus abstraites de la philosophie, je les discute avec elle, et, sa petite main dans la mienne, je m’élève vers ces régions désolées et sublimes où il est triste de voyager seul. Enfin, et par-dessus tout, elle possède cette honnêteté native et absolue, que j’estime si haut chez certains hommes, et que je ne croyais pas exister chez la femme. Les ruses, les coquetteries, les mesquines tactiques de son sexe, lui sont aussi inconnues que le sont les souillures de nos rues à la neige des Alpes. Ah! quel délice de pouvoir étudier une femme sans craindre de voir s’évanouir l’amour! quelle joie de faire résonner les échos de son cœur en sachant que jamais une note discordante ne vous avertira qu’il peut mentir! Voilà ce que j’ai connu, Daniel, et c’est à ce beau songe que je vais dire adieu.
L’heure sonna à l’horloge de la gare, et coupa court à des confidences qui m’impressionnaient et m’intéressaient vivement. Nous nous dirigeâmes vers le train, le long duquel se faisait le dernier mouvement du départ, et je montai dans le coupé que mon ami avait fait réserver.
Presque aussitôt, Octave, resté sur le quai, fit deux pas au-devant d’une jeune femme qui venait de paraître. Je me penchai légèrement, le cœur battant de curiosité.
Elle était debout devant lui, et attachait sur son visage un regard qui m’empêcha d’examiner le reste de la personne. Ce regard était si doux, si mélancolique, si poignant dans sa profondeur anxieuse et attristée! Les yeux d’où il s’échappait comme une flamme étaient si grands et si beaux! Cependant je garde le souvenir d’une taille élevée, svelte sans maigreur, aux lignes élégantes accusées par un costume de velours et de faille noirs très ajusté; et d’un visage régulier, dont les traits fins et pâlis d’émotion paraissaient, dans la lumière électrique, ceux d’une délicate statuette. Et, sous le front blanc, illuminant d’un rayon sombre et vivant cette physionomie qu’une angoisse visible rendait rigide comme du marbre, resplendissaient les inoubliables prunelles. Toute l’âme de la jeune femme semblait jaillir vers celui qui s’en allait, dans une douleur intraduisible et dans une interrogation suprême.
Et moi, je compris bien ce que demandait ce regard à l’homme qui n’avait jamais dit qu’il aimait.
Lui, il ne semblait point deviner, mais je savais bien qu’il souffrait. Comment, dans un moment pareil, pouvait-il conserver ce ton détaché qu’il affectait encore?
—Adieu, chère belle, dit-il. Envoyez-moi de vos nouvelles, et pensez à moi quelquefois.
—Toujours, répondit-elle d’une voix pénétrante, à l’harmonie singulière.
—Toujours, c’est bien long, reprit-il en raillant encore. J’espère seulement que ce sera longtemps.
—Toujours, répéta-t-elle avec la même voix.
Le sifflet de la locomotive déchira l’air, et je sautai hors du compartiment. Octave s’y élança.
Je le vis se pencher par la portière. Il saisit la petite main qui se tendait encore vers lui... Son expression changea tout à coup.
Il hésita une dernière seconde, puis lançant à son tour un regard qui ne le cédait point en passion à celui qu’il rencontrait:
—Je vous aime! murmura-t-il. Ne m’oubliez pas.