XIV
L ’absence d’Octave se prolongeait. Je recevais rarement de ses nouvelles. Jamais il ne me parlait de son amour.
Les splendeurs de l’Inde lui faisaient-elles dédaigner tout à fait ce sombre Occident, dont volontiers il disait du mal, et où cependant il avait cru entrevoir le bonheur? La crainte d’une désillusion plus cruelle que les précédentes le retiendrait-elle toujours au loin, et voulait-il vraiment quitter la vie pour emporter intact son beau rêve au fond de son cœur? Pensait-il son amie fidèle, ou se croyait-il oublié? Ces questions je me les posais inutilement, car, dans ses courtes lettres, je n’y trouvais point de réponse.
Il semblait se livrer tout entier aux sensations inattendues que lui procuraient les péripéties de son voyage. Ce qui lui plaisait, dans des régions très diverses, c’étaient les contrastes qu’il rencontrait à chaque pas. Ses hautes relations et l’importance de ses travaux lui valaient, de la part des autorités anglaises, le plus gracieux accueil. Sur la recommandation du gouvernement des Indes, les souverains indigènes le recevaient avec les plus grands honneurs, le traitaient en prince, et déployaient pour lui tout le faste des pompeuses réceptions. Les portes des villes s’ouvraient devant ses éléphants couverts de pourpre et d’or; il y entrait parmi de brillantes escortes; les canons le saluaient du haut des citadelles, et les populations l’acclamaient en l’appelant Bara Sahib (puissant seigneur).
L’éclat de ces spectacles charmait ses yeux, épris des couleurs intenses et franches, du ruissellement des pierreries, du miroitement des métaux précieux, sous la lumière splendide. Puis, du jour au lendemain, il quittait une merveilleuse capitale et s’enfonçait dans le désert des jungles. Il passait les nuits dans des endroits sinistres, où l’ombre s’emplissait tout à coup de formidables miaulements; il traversait à la nage des rivières pleines de crocodiles; affrontant ces dangers pour faire le croquis de quelque temple où nul être humain ne pénétrait depuis des siècles, et qu’il trouvait souvent peuplé de redoutables hôtes.
Il dormit seul, une nuit de Noël, parmi les ruines de l’antique cité de Khajurao, dans un de ces sanctuaires abandonnés, que les gens du pays prétendaient hanté par des fantômes. Il y fut témoin d’une scène curieuse, et s’expliqua les fantastiques légendes.
Des bruits l’éveillèrent; il ouvrit les yeux, s’accouda, et ne se les expliqua pas tout d’abord. Les dieux, accroupis ou debout, remplissaient les milliers de niches, et l’on distinguait dans la vague clarté que répandait la lune, leurs attitudes bizarres que les sculpteurs hindous varient capricieusement. Ce n’étaient certes pas eux qui avaient tiré le voyageur de son sommeil. Pourtant des pas légers glissaient dans l’obscurité des galeries, et, finalement, Octave aperçut des formes humaines qui, lentes et furtives, effleuraient les murs. Il pensa d’abord que des prêtres de Siva avaient envoyé ces importuns visiteurs pour l’épouvanter, dans quelque religieuse intention. Il se leva vivement, les interpella à haute voix, et déchargea au hasard son revolver.
O miracle! Les vieilles divinités s’animèrent. Elles étaient si nombreuses que, durant une seconde, de la base au faîte, les colonnes semblèrent vivantes; des formes légères les couvrirent, les enveloppèrent de silencieux mouvements, puis s’élevèrent et disparurent dans le noir des énormes voûtes.
Octave, stupéfait, se frotta les yeux. Ce n’était point un songe; les niches restaient vides. Mais il n’était pas homme à respecter un pareil mystère. Quelque vénération qu’il eût pour Siva, il ne lui supposait pas la puissance d’intriguer à ce point un profane. Aux premiers rayons du jour, il découvrit que les susceptibles divinités n’étaient que des légions de singes. Ces animaux pullulent aux Indes, et s’établissent ainsi sans façon dans les demeures désertes des dieux.
Jamais, paraît-il, l’impression du miraculeux et du surnaturel ne saisit à ce point Octave. Malheureusement elle ne pouvait durer pour son esprit positif; mais il la regretta, comme une des plus vives qu’il eût ressenties.
La lettre qui contenait ces détails fut la plus longue de celles qu’il m’écrivit. En général il se bornait à tracer rapidement quelques réflexions sur une simple carte postale. Ce mince carré de papier, venu de si loin, et dont les nombreux timbres portaient des noms étranges:—Odeypoor, Hyderabad, Bhopal, Bénarès—me jetait dans des rêveries sans fin. La carte postale, tout ouverte, si familière, si frêle, employée comme moyen de correspondance d’un hémisphère à l’autre, cela ressemblait bien à ce bizarre Octave.
Voici quelques-unes de ses phrases, prises au hasard, avec leur style bref, précis, sans apprêt—son style épistolaire, à lui:
«Je vis dans un songe des Mille et une Nuits. Ce qu’il y a de merveilleux dans cet étrange pays, c’est que, suivant les contrées que je parcours, je revois à volonté tous les âges successifs de la civilisation, depuis les primitives époques de la pierre taillée, représentées par certains sauvages, jusqu’aux temps modernes, en passant par la féodalité, le moyen âge et toutes les phases d’évolution intermédiaires. Rien ne vaut de telles leçons d’histoire. Ce n’est pas dans les livres qu’on apprend à connaître l’homme. Quelques jours passés chez un peuple permettent de réunir sur son compte plus de notions que la lecture de vingt volumes.»
«Les nuits à la belle étoile succèdent aux réceptions dans les palais. Je passe de l’opulence extrême à la misère noire, et ces alternatives me séduisent beaucoup. Rien ne me frappe davantage que la vue de grandes cités mortes, vastes comme Paris, aujourd’hui désertes, et où les pagodes et les palais sont plus nombreux que les maisons. Je me représente alors le voyageur de l’avenir, cherchant parmi les ruines de ce qui fut la capitale de notre belle France des vestiges de ses habitants disparus, et s’efforçant de reconstituer leurs mœurs, leurs croyances, leurs coutumes et leurs lois. Quelque savant à lunettes de cette époque future écrira peut-être un long mémoire pour démontrer, en s’appuyant sur des indications tirées de la numismatique, que les Parisiens du XIXe siècle adoraient une déesse suprême nommée Égalité et des dieux inférieurs qu’ils appelaient Fraternité et Liberté. Le même savant prouvera aisément par la comparaison de certains emblèmes, que cette trinité peut être identifiée avec les divinités que d’anciens peuples désignaient sous les noms de Vénus, Diane, Minerve, dont les statues ressemblent fort à celles de la très puissante et très sainte Liberté. Il y a des gens qui entrent de nos jours à l’Institut pour des travaux très voisins par leur ingéniosité fantaisiste de ceux de ce futur savant.»
Toujours ce voile de raillerie légère dont il enveloppait ses pensées les plus profondes. Pas un seul mot sur son amour. Et cependant quinze longs mois s’étaient écoulés depuis son départ.
Enfin je reçus de Katmandou, capitale de l’impénétrable Népal, la lettre suivante:
«Katmandou, 1er mars 18....»
«Regarde le nom barbare écrit au haut de ce papier, ami Daniel. Tu ne verras guère d’épîtres datées de cet endroit. Je ne te fais pas de descriptions pour la bonne raison que tu en entendras bientôt assez de ma bouche éloquente. Je me prépare à regagner l’Europe et mes lointains foyers. Décidément, je renonce à la Chine. Chose extraordinaire, Pékin m’attire moins que Paris.»
«Post-Scriptum.—Peut-être est-ce parce qu’à Paris je compte revoir certain petit démon féminin, que les bayadères de l’Inde n’ont point réussi à me faire oublier.»
C’était peu. Mais, pour moi qui le connaissais si bien, c’était tout. Il aimait toujours et il devait être certain de la constance de celle qui l’attendait.
Il avait donc eu le courage de soumettre ses propres sentiments et ceux de cette ardente jeune âme de femme à une pareille épreuve! Plus d’une année de séparation absolue, avec des mois d’intervalle souvent entre les lettres à cause des difficultés du voyage! Il ne lui avait pas fallu moins, à ce défiant du bonheur, pour qu’il se livrât sans crainte au charme d’aimer.
Mais puisqu’il cédait enfin, puisqu’il revenait pour se donner, lui qui avait passé sa vie à défendre contre des séductions vulgaires le trésor de ses tendresses intimes, elle n’aurait point à se repentir de sa longue patience celle qui lui avait dit si doucement: «Toujours...,» le soir des tristes adieux. Quel cœur éprouvé et sûr, tout plein d’ardeurs longtemps contenues, il allait enfin lui ouvrir!