XV
Le retour d’Octave, qui me réjouit infiniment, ne me rendit pas mon ami. Elles étaient finies pour moi les longues causeries dans la vapeur bleue des cigares, et les longues promenades du soir sous les marronniers sombres, tandis que résonne affaiblie la musique des cafés-concerts, et que l’on suit machinalement des yeux les lumières des voitures qui montent vers le Bois. Ce fut un grand désappointement. Je ne m’en consolai qu’en le sachant heureux, mais je n’eus pas le privilège de contempler et de constater ce bonheur.
Ce n’est point que son affectueuse amitié ou sa confiance en moi fussent changées; c’est qu’il était pris complètement et trop absorbé dans un seul être.
A peine passait-il quelques heures de suite à Paris. Une retraite mystérieuse, située dans un endroit romanesque et sauvage, au milieu des bois, qu’il ne se lassait jamais d’admirer et de parcourir, et dans lesquels il errait maintenant près d’une compagne aimée, le retenait loin de nous et l’attirait invinciblement dès qu’il remettait le pied dans nos rues. Il s’excusa de ne pas m’inviter à venir l’y voir, moi, son meilleur ami. Je ne lui en voulus pas. La présence d’un tiers eût semblé insupportable à ces amants, qui, bien des mois après leur réunion, ne voyaient pas encore baisser à l’horizon leur étonnante lune de miel. Puis la solitude absolue où ils s’étaient renfermés s’expliquait sans doute par une autre raison.
Malgré le vif désir qu’Octave ne me cacha point, et son intention bien arrêtée d’épouser celle qui lui avait ouvert une nouvelle existence, la consécration du mariage manquait encore à leur union. Quel était l’obstacle? Je l’ignorais. Mais je comprenais le mystère plein de dignité dont s’enveloppait la jeune femme, au milieu de telles circonstances. Un intérêt puissant, supérieur à une vulgaire curiosité, me portait à souhaiter qu’elle se départît de sa réserve au moins à l’égard d’un ami aussi sûr et aussi respectueux que je pouvais l’être, mais je me gardai de faire la moindre allusion à Octave sur ce sujet.
Quand il me parlait de son amour, il le faisait sur ce ton demi-sérieux, demi-railleur qu’il appliquait généralement à ce qui l’intéressait le plus. Il employa de nouveau le mot de «démon féminin,» et manifesta son étonnement de ne pas avoir encore entendu sonner l’heure des désillusions et du réveil.
—C’est évidemment, disait-il en souriant, un parti-pris de sa part.—Il ne la désigna jamais par aucun nom,—et une preuve nouvelle du caractère contrariant des femmes. Elle me force à admettre l’exception. Mais les exceptions, comme chacun sait, ne font que confirmer la règle. Une femme qui ne finit pas un jour où l’autre par devenir parfaitement insupportable peut être considérée comme un phénomène, et un gouvernement sage devrait la faire transporter dans une île déserte, afin de ne pas laisser induire en erreur les célibataires par d’aussi fallacieux exemples.
Jamais il ne revint aux confidences attendries que l’émotion du départ provoqua jadis, et cependant tout me prouvait que sa passion, loin de s’atténuer, allait grandissant. Un fait très particulier, et tout à l’honneur de sa compagne, c’est que, loin de se ralentir dans ses travaux et de s’amollir dans d’énervantes tendresses, il se donna des buts d’étude plus élevés que jamais, et marcha vers eux avec une persévérance jusque-là un peu étrangère à son caractère. L’amour obtint ce que l’amitié avait sollicité vainement: Octave sembla se soucier davantage des services qu’il pouvait rendre et de la gloire qu’il pouvait atteindre.
Il publia une grande partie de ses travaux, qu’une patiente main féminine avait, paraît-il, compilés, rassemblés, recopiés, et préparés pour l’impression. Du jour au lendemain, les journaux furent pleins de son nom, qui retentit au sein des réunions savantes de tous les pays civilisés. Ce nom devint presque illustre lorsque parut enfin le grand ouvrage qui résumait ses explorations et ses découvertes.
Il ne s’arrêta pas encore là; et sa jeune femme s’intéressa tellement à son œuvre, qu’elle-même le poussa à entreprendre un nouveau voyage, dans lequel elle dut l’accompagner.
J’imagine—mais ce n’est qu’une présomption—que le désir de s’appartenir plus encore, loin d’une société dont les convenances marquaient leur union d’un caractère irrégulier, la possibilité peut-être de se marier à l’étranger, les décidèrent à porter leur persistant bonheur vers des climats où il serait libre de mieux s’épanouir. Ce sont des conjectures absolument personnelles, et je me hâte de les donner pour ce qu’elles valent. Ils étaient sous le coup d’une fatalité que j’ignore, et des circonstances spéciales, non leur volonté, maintenaient encore entre eux une suprême barrière.
Faut-il le regretter pour eux? Toute félicité a son côté sombre qui souvent en fait mieux ressortir les splendeurs. Qui sait si le couronnement de ce brillant édifice n’en eût point ébranlé la base, et si ces amants ne durent pas l’intensité de leur bonheur en partie à l’épreuve mystérieuse, à l’épine cachée qui les fit souvent souffrir?
«L’amour ne subsiste que lorsqu’il a quelque chose à espérer ou à craindre,» a dit le plus amer et peut-être aussi le plus sage de nos moralistes.