XVI

Un soir du mois d’août 1884, à Trouville, je sortis de l’hôtel des Roches-Noires, où j’étais installé pour quelques jours, et j’allai m’asseoir sur la plage, aussi loin que possible des nombreux promeneurs. Je venais de quitter la table d’hôte, et la banalité des conversations qui s’y tiennent m’avait frappé plus que de coutume. J’éprouvais un invincible besoin de silence et de solitude.

C’était à marée basse. Tout ce qu’on apercevait de la mer consistait en une bande étroite et lointaine, d’un blanc verdâtre, semblable à une île de jade au milieu d’un océan de sable. Au-dessus, le ciel était rouge, d’un rouge qui devenait rose, puis jaune, et plus haut encore vert pâle, pour finir en une immense tente d’azur sombre que piquaient déjà les clous d’or des étoiles. A mes pieds, des flaques d’eau salée miroitaient, pourpres comme du sang, entre les petites dunes que la vague avait plissées régulièrement. Et ce qui était bon, c’était de respirer le vent pur qui me venait du large, en plein visage, comme une haleine aux parfums sauvages et frais.

Là, sous l’influence charmante de la nuit et de la mer qui montaient toutes deux—la première rapide et silencieuse, la seconde avec des élans pleins de paresse et de sourds mugissements—je m’expliquai mon accès d’humeur et de misanthropie. Au moment de descendre dîner, une vieille adresse, traînant parmi des papiers que je feuilletais, avait mis sous mes yeux le nom d’Octave; et le souvenir de cet ami si original m’avait fait trouver bien lourde la platitude de mes voisins.

Je me remis à penser à lui, à ses idées, aux détails de sa vie. Je cherchai, en rassemblant mille vagues indices, à me présenter au moral comme au physique, la femme qui avait fixé cet être indépendant, doué à si haute dose d’inconstance et de fantaisie. Je lui en voulais un peu, à cette femme, qui m’avait ôté la jouissance d’une pareille amitié. Comment avait-elle ensorcelé mon philosophe? Un tel miracle était bien l’œuvre d’un «démon féminin», suivant le nom qu’il lui donnait lui-même; il y avait là-dessous quelque maléfice et quelque sortilége. Certainement elle n’avait rien de supérieur aux autres. S’il la trouvait si différente, c’est parce qu’il l’aimait, et qu’il l’aimait de tout l’amour non dépensé dans la jeunesse et qui se développait ardent et fort en la puissante virilité. Maintenant pourquoi l’aimait-il?... Bah! y a-t-il jamais eu de réponse plausible et sensée à ce pourquoi là?

—Monsieur, dit tout à coup une voix qui interrompit ma boutade. Voilà un bon quart d’heure que je cherche monsieur.

C’était un garçon de l’hôtel. Il était envoyé par un visiteur qui lui avait promis une honnête récompense s’il me ramenait au plus vite. Je demandai le nom de l’homme pressé qui mettait ainsi ma tête à prix—ou plutôt mon repos. Je n’avais nulle envie de me déranger.

Le garçon me remit une carte, et, dans la dernière lueur du jour, je lus avec un étonnement joyeux:

«OCTAVE DE B...»

Je courus à l’hôtel, et je le rencontrai qui flânait sur les planches à m’attendre, son inséparable cigarette entre les dents. Il promenait un regard de dédain sarcastique impossible à décrire sur la société plus que mêlée qui s’agite à cette heure aux abords du Casino; les mises tapageuses des femmes et les visages niais et mornes des jeunes gens, semblaient, pour ses yeux qui avaient vu tant de scènes étranges et diverses, un des plus pauvres spectacles qu’ils eussent contemplés. Il me saisit la main avec chaleur, et je sentis bien que notre vieille amitié subsistait toujours aussi vive.

A peine eut-il parlé que j’en eus la preuve. Il venait me confier, avant son départ pour un nouveau voyage, plus aventureux encore que les autres, un dépôt qui représentait, me dit-il, ce qu’il possédait de plus précieux. Je saurais bientôt de quoi il s’agissait. Pour le moment, nous allions passer vingt-quatre heures ensemble, pendant lesquelles il m’emmènerait au Hâvre. Dans un des bassins du port, je devais voir et visiter un superbe yacht, que lord X..., un de ses amis, mettait à sa disposition pour deux ou trois ans, pendant lesquels le riche seigneur anglais se trouvait retenu au rivage par sa grandeur, comme Louis XIV, c’est-à-dire par les nécessités de la politique. C’était sur ce yacht qu’Octave comptait parcourir les mers de l’Extrême-Orient. Il aborderait enfin au Japon et en Chine. Depuis longtemps il désirait y pénétrer, et il avait besoin de connaître ces contrées pour ajouter un volume à l’énorme monument historique qu’il se proposait d’élever, et dont il avait jeté déjà les majestueuses fondations.

Nous passâmes une partie de la nuit à causer; et, le lendemain, à onze heures, le bateau de Trouville nous amena au Hâvre. Après quelques détours le long des quais, encombrés de cordages, de tonneaux et de caisses, et au-dessus desquels se dresse la forêt des mâts, nous nous trouvâmes en face d’un joli vapeur, de taille assez respectable, mais coquet, paré, brillant comme un bibelot d’étagère. Sur sa poupe, je lus ce nom, formé par des lettres en relief richement sculptées et dorées:

«The ELF.»

Je ne pus m’empêcher de sourire. Octave le remarqua. Il suivit mon regard, prit l’air étonné, puis tout à coup comprit.

—Ah! dit-il amusé, the Elf, le lutin, le démon familier... Oui, le nom est heureusement choisi, bien que je n’y sois pour rien. Il s’appliquera tout aussi bien à l’un des passagers qu’au navire.

—C’est donc bien vrai, bien décidé? Elle vous accompagne?

—Qui? Mon petit Elfe, mon démon féminin? Sans aucun doute, ami Daniel. Pourrais-je m’en passer à présent? On se lasse des anges, dont les faces béates doivent inspirer un lamentable ennui; mais on ne se lasse pas des démons. Le monde entier sans elle m’offrirait moins d’intérêt que la pelouse de son chalet et que ces étroites allées dont je connais le moindre caillou. Je resterais si elle ne venait pas. Mais c’est elle qui veut partir, la vaillante petite femme. Elle est aussi curieuse que moi. Elle veut voir et savoir, elle aussi. Nous séparer était encore possible il y a deux ans, quand je suis parti pour les Indes; aujourd’hui nous ne le pourrions plus.

Nous avions franchi la passerelle, et je tâchais de retrouver au fond de ma mémoire quelques mots d’anglais qui y traînaient, afin de me montrer aimable avec le capitaine. C’était un bel homme blond, encore jeune, l’air correct et rigide, un vrai marin de la vieille Albion.

Octave nous ayant quittés un instant, ce gentleman me fit, avec autant de chaleur que sa nature britannique le comportait, l’éloge de mon ami. Il eut à son adresse un compliment bien caractéristique, peignant sa nationalité en même temps que le trait principal de celui dont il parlait; il l’appela: «A man of few words.» La concision froide, claire, impérieuse d’Octave, son peu de goût pour les mots inutiles et les conversations frivoles, devaient faire en effet les délices des Anglais, qui l’avaient en haute estime pour ces seules qualités, dès le premier abord.

Nous parcourûmes en tous sens le ravissant petit navire, aussi parfaitement aménagé à l’intérieur qu’il était élégant lorsqu’on l’apercevait se balançant doucement sur ses ancres. Deux canons, mignons comme des bijoux, étaient installés sur le gaillard d’arrière.

—Ils sont à l’usage des pirates chinois, me dit Octave gaîment, et nous avons à bord une provision de poudre suffisante pour bombarder une place forte.

Le déjeuner nous fut servi sur le pont, et la présence du capitaine nous força à rester, en causant, dans le domaine des généralités. Nous ne parlâmes naturellement que de voyages; deux des convives en avaient assez accompli pour que la conversation ne tarît point.

L’après-midi s’avança. Octave attendait son amie ce jour-là même et devait aller à la gare au-devant d’elle. Bien qu’il ne me fît en aucune façon sentir qu’elle préférerait peut-être ne pas rencontrer un étranger, je parlai de me retirer longtemps avant l’heure. Il ne me retint pas.

—Eh bien, cher Daniel, me dit-il, voici le moment des adieux. Ce n’est jamais sans un profond regret que je me sépare de vous, vieux camarade. Vous savez quel cas je fais de votre précieuse amitié. Après en avoir abusé si souvent, je vais en user encore, et vous demander un nouveau service.

Je fis un mouvement.

—Inutile de parler, ajouta-t-il vivement en me pressant la main, je sais tout ce que vous pourriez dire.

Je me tus. Je connaissais son antipathie pour les démonstrations extérieures et les protestations. Les quelques mots affectueux qu’il venait de prononcer étaient déjà bien expansifs pour lui. Il continua:

—Il faut tout prévoir. Les vents et les flots sont inconstants, et changent sans que l’on sache pourquoi.

—Comme les femmes, répliquai-je, non sans un peu de malice.

—Comme la plupart des femmes—comme toutes les femmes, même, les phénomènes exceptés, reprit-il gravement. Si vous restez jamais un an sans nouvelles de l’Elf, c’est que ses habitants auront été faire des études de psychologie comparée chez les monstres sous-marins. Alors, mais alors seulement, vous ouvrirez ce paquet.

Il s’interrompit pour me remettre une épaisse enveloppe, scellée de cire rouge, qu’il venait d’emporter de sa cabine, en remontant sur le pont. J’attendais qu’il continuât, mais il fumait lentement et paraissait réfléchir.

—Que ferai-je du contenu? lui demandai-je.

—J’y pense encore. Ne vous étonnez pas que je n’aie pris à ce sujet aucune décision. Les plus philosophes ne se figurent jamais bien sérieusement qu’ils peuvent mourir. D’ailleurs la précaution que je prends n’est pas seulement en vue d’un départ plus définitif que celui d’aujourd’hui. Les papiers que je vous confie ont une grande valeur pour moi. La copie de ce qu’ils contiennent ne me quitte guère, mais je ne veux pas les exposer eux-mêmes au hasard de mille accidents. Si nous sommes dévalisés, si nous faisons naufrage et ne sauvons que notre vie, je retrouverai ce dépôt dans vos mains; et il compensera bien des pertes. Si nous ne revenons pas, eh bien...

—Eh bien? répétai-je.

—Vous en ferez ce que vous voudrez. Vous commencerez par lire ces pages en souvenir de votre ami. Elles vous expliqueront beaucoup de choses. Si vous croyez, comme je le pense, que, parmi les réflexions qu’elles renferment ou qu’elles suggèrent, quelques-unes sont bonnes à garder, je vous autorise à les recueillir, mais à une condition expresse: c’est que vous brûliez l’original, afin que jamais des indifférents ne touchent à ces feuilles. Et maintenant, bien cher ami, adieu. Si vous ne me revoyez plus, consolez-vous en songeant que l’homme ne change rien à sa destinée. Mektoub!—c’était écrit—comme disent les Orientaux.

Je les entends encore, ces dernières paroles; je le vois encore, ce gracieux Elf, que nous quittions à ce moment pour rentrer dans la ville. Ses matelots achevaient leurs préparatifs; son capitaine me donnait un énergique shake-hands. Je lui souhaitai bonne chance et beau temps. Tout rayonnait et resplendissait sur le port, sous un grand soleil d’août, joyeux et presque importun par son triomphant éclat.

Et là-bas, elle brillait aussi, limpide et bleue, pleine de brises charmantes et d’onduleuses caresses, la vaste mer. Elle attendait le petit vapeur. Elle semblait l’attirer et lui promettre l’enchantement de ses murmures et de ses lointains horizons.

Nous étions devant Frascati, lorsque nous nous dîmes adieu, Octave et moi.

Et toi aussi, je te revois, mon vieil ami. Tu te tenais debout devant moi, et jamais tu ne m’apparus tellement toi-même, avec cette émotion de l’adieu qui mettait malgré toi comme une lueur douce au fond de tes regards, où pétillait cependant l’éternelle raillerie. C’est bien en ce mélange de sentiments contraires que consistait l’originalité de ta nature; c’est là ce qui éloignait de toi ceux qui te connaissaient à demi, mais ce qui t’attachait pour toujours ceux qui avaient su te comprendre. Je revois ta belle et fière physionomie et tes yeux tournés au loin, vers le large, vers l’inconnu.

Des jeunes gens et de jolies femmes babillaient et riaient derrière nous, sous la tente fraîche de l’hôtel; des enfants couraient pieds nus dans le sable, poussant des cris joyeux si la vague les éclaboussait.

Quand je pense qu’il y aura encore des après-midi d’été, où je regarderai cette scène, où j’entendrai ces rires, sur cette terrasse de Frascati, et où la mer s’étendra ainsi devant moi, bleue, infinie, calme et splendide...

O signification des muettes choses! ô puissance de nos souvenirs!