XVII

Une lettre m’arriva du Caire; une seconde d’Aden; une troisième de Ceylan. Puis le silence commença.

Silence lugubre, auquel on ne fait pas attention tout d’abord, mais qui, en se prolongeant, étonne, et, peu à peu, s’épaissit comme des ténèbres. Il arriva un moment où je ne pensai plus qu’à cela. Chaque nom de pays oriental aperçu tout à coup dans un livre, sur une enseigne, fascinait mes yeux; chaque coup de sonnette à ma porte me faisait tressaillir. Dès que j’ouvrais un journal, j’y cherchais les nouvelles maritimes, le mouvement des navires, les entrées et les sorties des ports. Je n’y trouvais plus le nom de l’Elf; et cependant ce yacht était célèbre, comme un des plus jolis et des plus sûrs navires appartenant à un particulier. Son départ pour une si grande expédition avait été remarqué; on avait suivi sa course jusqu’aux confins de la mer des Indes. A partir de là, on avait complètement perdu sa trace.

Le pressentiment qui grandissait en moi se transforma en vive inquiétude, en profonde anxiété, en certitude navrante.

Cependant lord X*** avait commencé d’actives recherches, et, avec les moyens d’information dont il disposait, elles ne pouvaient manquer de donner quelques résultats. Voici les deux versions, aussi incomplètes l’une que l’autre, qu’il finit par recueillir.

Dans le golfe du Bengale, et à la hauteur du quinzième parallèle, un steamer anglais, fuyant devant un cyclone, avait rencontré un bateau que l’on pouvait supposer être The Elf, complètement désemparé, ses feux éteints, et faisant des signaux de détresse. La mer était trop démontée pour qu’il fût possible de lui porter secours; le steamer, occupé de son propre danger, l’avait laissé sur tribord et bientôt perdu de vue.

Une autre histoire, répétée avec des circonstances semblables par plusieurs capitaines, à leur retour de l’Extrême-Orient, fut généralement admise comme probable. Elle contenait un trait qui répondait bien du reste au caractère de mon ami. Le yacht aurait été attaqué par des jonques chargées de pirates, en rade d’un petit port chinois. Après une lutte désespérée, Octave,—si c’était lui,—voyant qu’il ne pourrait sauver des mains de ces misérables la femme qui l’accompagnait, avait porté une mèche allumée dans la soute aux poudres et fait sauter le navire avec ses envahisseurs.

Ces tristes détails étaient vraisemblables, mais cependant bien vagues, et surtout rien moins que certains. Du beau petit yacht, il ne restait plus sans doute que des épaves flottantes, émiettées par les vagues ou noircies par le feu; mais des êtres vivants qu’il avait emportés au loin, peut-être quelques-uns, sauvés comme par miracle, subsistaient-ils encore.

Je m’obstinai, contre toute évidence, à attendre des nouvelles. J’espérai longtemps. Je veux espérer encore.

Mais plus d’un an s’est écoulé depuis la dernière lettre, joyeuse et confiante, qu’Octave m’écrivit de Ceylan. Conformément à son désir, et dans l’espoir de trouver parmi ses papiers quelque nouvelle résolution qui m’expliquerait son silence et m’éclairerait sur sa destinée, j’ai ouvert le paquet qu’il me remit à son départ.

Ce paquet, je n’ai rien à en dire, puisque j’ai pris la résolution de publier son contenu, qui forme la seconde partie de ce volume. J’en ai expliqué la provenance; c’est assez, je crois, pour que l’intérêt que j’y ai trouvé soit compris de ceux qui le liront, et peut être partagé par eux. Je ne les importunerai pas de mes impressions, qui, en raison de mon amitié pour celui qui a disparu et que je regretterai toujours, doivent être plus vives que les leurs.

Toutes les pièces composant le recueil dont cette notice n’est que l’introduction, étaient signées d’un petit nom de femme, adressées à Octave, et portaient des dates qui me permirent de reconstituer le roman entrevu seulement par mon affectueuse perspicacité.

Les plus anciennes furent écrites avant le premier départ pour les Indes. Elles marquent le commencement d’un amour, timide chez Elle, approchant avec une douceur hésitante le cœur fier et blessé; et, chez Lui, rebelle, révolté, se refusant à l’aveu suprême—qui lui échappe pourtant, au déchirement de la séparation, et dont je fus le témoin. Puis ce sont les lettres à l’absent, les mélancolies de la solitude, l’inquiétude des dangers lointains, le tremblant espoir du retour. Sur celles-ci le doute plane encore... Aura-t-il oublié le dernier mot, le mot solennel des adieux? A-t-il vraiment voulu le prononcer quand une force intérieure, dominant ses résolutions, le lui a fait monter aux lèvres? L’entendra-t-elle encore? La mort ou l’oubli ne l’ont-ils pas éteint pour jamais?

Certes, elle doit l’entendre. Voici le retour, voici le couronnement de la longue attente et les ivresses de l’abandon. Puis, quand les transports des premiers jours, quand les étonnements délicieux s’apaisent, voici la communion intime et profonde des deux âmes qui s’établit. C’est l’écho des conversations élevées, fécondes, des magiques récits; ce sont les entretiens des soirs d’été, dans la campagne silencieuse et sous les cieux criblés d’étoiles, ou des grises après-midi d’hiver, auprès des tisons, avant que la lampe s’allume. Et quels entretiens pour des amants! Il lui livrait toute sa pensée, dont quelquefois, même devant moi, il voilait la hardiesse ou ralentissait l’élan. Elle en devint le miroir fidèle. L’esprit d’Octave vit et rayonne dans les quelques lignes que cette main de femme a laissées.

Le portrait de mon meilleur ami par un peintre illustre, un fils à lui qui serait son image, ne me le rendraient pas comme ces simples poèmes. Je l’y retrouve partout, avec ses idées, avec ses défiances, et jusque dans la description de ses bibelots et de ses armes, dans sa lente promenade d’un bout à l’autre du salon bien connu, la cigarette aux dents, et préoccupé de «hasardeux projets.»

La puissance mystérieuse d’un amour supérieur a produit cet effet étonnant. L’intelligence si particulière et si originale du penseur s’est coulée, bronze en fusion, dans le moule délicat de la tendre organisation féminine.

A cette heure où nous sommes, à juste titre, épris de la science subtile qui sait mettre à nu les complexes ressorts de l’âme, j’ai pensé que nos psychologues trouveraient quelque intérêt à cette histoire, et en pourraient tirer de nouvelles déductions. On nous a trop fait voir dans l’amour ce que Chamfort y découvrait seulement: «L’échange de deux fantaisies et le contact de deux épidermes.» Nous sommes si fatigués des grossières peintures, que volontiers nous nous enfuirions comme autrefois vers les idéals bleus, et que les exagérations sentimentales sont prêtes à redevenir de mode.

Entre ces extrêmes, la vérité existe.

Nous ne sommes ni anges, ni bêtes. Une union comme celle d’Octave et de sa mystérieuse amie est à la fois extrêmement belle et extrêmement naturelle. Et, tout en la qualifiant de naturelle, je ne veux pas dire qu’elle ne soit pas rare. La perfection des traits est une qualité rare, et néanmoins fort naturelle. Ce sont les excès de sensualité ou les raffinements d’une pureté impossible qui ne sont pas dans la nature. Pour prendre notre parti de la laideur, il nous suffit de rencontrer de gracieux visages; pour nous consoler de certaines bassesses, il nous est bon de contempler des spectacles tels que ceux qu’a mis sous mes yeux une amitié très chère, et,—hélas!—brisée.

Ces courtes réflexions expliqueront pourquoi je me décide à publier les vers que renfermait l’enveloppe scellée d’Octave. Là où je trouve un précieux et touchant souvenir, de plus habiles et de plus désintéressés que moi verront la matière d’observations psychologiques, que ma plume trop faible, et surtout trop émue, serait incapable d’entreprendre.

Ce que je livre aux amateurs de sensations prises sur le vif, ce sont des matériaux absolument authentiques, des documents rigoureusement vrais.

Si, quelque jour, Celui qui a inspiré ces vers ou Celle qui les a écrits, reviennent, comme je l’espère encore, me demander compte du dépôt qui m’a été confié, ils ne blâmeront point l’emploi que j’en ai fait, et comprendront, avec la générosité de leurs nobles âmes, que le désir de répandre un peu de lumière dans des cœurs assombris par le pessimisme moderne a seul inspiré ma conduite.

Mais le dernier vœu que je forme, si l’un des deux a péri, c’est que son autre lui-même ne lui ait pas survécu. Je n’ose penser à ce que serait un tel deuil! Et je préfère porter seul le poids d’un regret que les années n’effaceront point, plutôt que de voir saigner une telle blessure et de faire retentir les vaines paroles d’une impuissante consolation sur les ruines d’un pareil amour.