A Octave
(Toutes les pièces de vers réunies sous cette dédicace, formaient le contenu de l’enveloppe scellée que me remit Octave, lorsque je le vis pour la dernière fois. Je n’en ai pas supprimé une seule, et je n’ai rien changé, ni aux vers eux-mêmes, ni à leurs titres, ni à l’ordre de leurs dates, qui est celui dans lequel je les publie aujourd’hui.)
D. L.
A Octave
Ami, vous si profond, vous, dont l’oreille écoute
Les solennelles voix de l’immense univers,
Vous m’avez demandé, pour vous railler sans doute,
De vous parler en vers.
Vous connaissez pourtant les paroles de femme,
Léger souffle effleurant votre lèvre tout bas;
Votre cœur s’y enivre un instant, mais votre âme
Les juge, et n’y croit pas.
Vous aimez le doux rythme et la lente harmonie;
Vous trouverez peut-être un plaisir tout nouveau
A voir ainsi monter la tendresse infinie
Du cœur jusqu’au cerveau.
Tous ces balbutiements de bouches frémissantes,
Tous ces aveux d’amour que vous avez comptés,
Ils vous lasseront moins lorsqu’en rimes puissantes
Ils seront racontés.
Eh bien, écoutez-les... Ce sont toujours les mêmes.
Qu’importe que je sache un art qui peut charmer,
Puisque vous demandez, en vos doutes suprêmes,
Si je sais mieux aimer?
Qu’importe que j’emprunte une langue divine,
Si vous ne voyez pas, sous les mots précieux,
Ces choses que, sans voix, on lit et l’on devine
Dans un éclair des yeux?
Ainsi vous connaîtrez, en parcourant le monde,
Tous les obscurs chemins par où l’homme a marché,
Et mon cœur qui se montre, ô misère profonde!
Vous restera caché.
Vous irez retrouver, dans son ombre farouche,
Avec son sens perdu, l’hiéroglyphe sacré;
Mais, en vous rappelant quelque mot de ma bouche,
Vous direz: «Est-ce vrai?»
Vous interrogerez les colonnes, les dômes,
Les piliers de granit du temple au vaste front,
Et vous les croirez, eux, ces muets, ces fantômes,
Lorsqu’ils vous répondront.
Mais si, malgré les dieux à la morne attitude,
Qui de leurs peuples morts nous gardent chaque trait,
Devant vos yeux lassés, dans votre solitude,
Mon visage apparaît;
Vous aurez aussitôt ce sceptique sourire,
Que je comprends trop bien pour vouloir m’en blesser;
J’en souffre, et je vous plains... Tout ce que je puis dire
Ne saurait l’effacer.
Voilà bien, voilà bien la douleur éternelle,
L’angoisse de l’amour, et l’effroyable émoi
Où l’on crie, en dépit de l’étreinte charnelle:
«Cet être est-il à moi?...»
Pourtant les mots sont doux; quoique vains, ils vous plaisent,
Comme un chant dans les bois ou la plainte des mers;
Sans vous guérir, qu’au moins les miens parfois apaisent
Vos souvenirs amers.
Quand vous ignoreriez combien leur source est vive,
Qu’importe!... je me trouve heureuse, simplement,
De penser que leur note attendrie et plaintive
Vous délasse un moment.
Rendez-Vous
Parfois vous m’expliquez votre philosophie:
La vie en tout mêlée à la mort chaque jour.
Mais, dans ces vérités, mon cœur, qui s’y confie,
Ne voit que notre amour.
Je songe—devenue entre vos mains savante—
A ces temps si prochains où chacun de nos corps,
Achevant son destin de matière vivante,
Perdra ses fins ressorts.
Je songe à l’infini des formes successives
Qu’ensuite vêtira chaque atome éternel,
Dans l’avenir—rendu par les âmes pensives
A l’élément charnel.—
Peut-être—car les jeux de l’immense nature
Suivent, m’avez-vous dit, une inflexible loi—
Ce qui fut vous aura quelque étrange aventure
Avec ce qui fut moi.
De votre être effacé peut-être une parcelle
Rencontrera, là-bas, là-haut, je ne sais où,
Un débris de mon cœur, qui maintenant recèle
Son amour tendre et fou.
Peut-être—c’est, je crois, ce qu’apprend la chimie—
Quelque combinaison étroite surviendra;
Un peu de votre cœur au cœur de votre amie
Tout à coup se fondra.
Et la fatalité des effets et des causes,
Bien que cruelle, et dure, et froide, aura rempli
Ce que serments, aveux, promesses, douces choses,
N’auront point accompli.
Aveu
Ami, le sentiment étrange qui nous lie,
Que nous analysons ainsi tranquillement,
Est-il plus que l’amour, n’ayant point sa folie,
Ni son aveuglement?
Nos cœurs, à contempler tout ce qui les divise,
L’avenir, le passé, mille abîmes sans fond,
Perdent l’heure où le temps, qui sans cesse improvise,
Les mêle et les confond.
Nous revenons toujours à ces dures pensées,
Toujours nous nous lassons à ce travail amer;
Conflit stérile et vain des vagues insensées,
Troublant l’immense mer!
L’Océan infini des tendresses profondes,
Entrevu dans nos yeux, pourtant se creuse en nous;
Mais l’orgueil vient sans cesse en irriter les ondes
De son souffle jaloux.
Hélas! qu’avons-nous fait?... Lorsque cette tourmente
En écume livide a changé le flot pur,
S’apaise-t-il jamais dans la douceur charmante
De son premier azur?
Des secrètes douleurs trop puérile image!
L’univers éternel ne nous ressemble pas:
Pouvons-nous, comme lui, lorsqu’a cessé l’orage,
Revenir sur nos pas?
Eh bien, écoute donc, puisque l’heure est si brève,
Puisque dans peu de jours il faut nous séparer,
Ce que mon cœur, cédant au charme de son rêve,
Ose te murmurer:
«Je t’aime!...» Ah! tu le sais... Ma révolte était vaine.
Je t’ai craint. J’ai voulu, c’est vrai, me délier;
Mais tu m’as trop comprise, et mon âme hautaine
A dû s’humilier.
Suprême Sagesse
Ami, lorsque, pensif, et chargé de science,
Les pieds encor poudreux du chemin parcouru,
Sceptique, et détrompé par votre expérience,
Vous m’êtes apparu;
Je me suis dit, moi, faible et l’âme si meurtrie:
Il connaît des secrets pleins d’âpre volupté,
Pouvant donner au cœur qui sanglote et qui prie
L’impassibilité.
Il sait, lui qui fraya sa route inexplorée,
A travers des tombeaux, vers les siècles lointains,
La valeur véritable et l’essence ignorée
Des bonheurs incertains.
Sans doute il guérira l’espoir qui reste encore,
Et qui fait tant souffrir, étant toujours déçu,
L’espoir, mal immortel, qui charme et qui dévore
Le sein qui l’a conçu.
La résignation et l’ardeur de connaître,
Le spectacle évoqué des jours évanouis,
Ont calmé doucement dans le fond de son être
Les désirs inouïs.
Il sonde le passé. Les vieilles pyramides
Ne sont plus à ses yeux que des témoins d’hier;
Il voit à ses débuts sauvages et stupides
L’homme aujourd’hui si fier.
De nos illusions, de la folle espérance,
Il a vu commencer et finir le pouvoir:
Règne court, séparant de l’heureuse ignorance
Le tranquille savoir.
Depuis quelques mille ans à peine l’âme humaine
Par un songe divin s’est voulu consoler,
Et ce songe, en la route où son destin la mène,
Déjà va s’envoler.
Ayant vu tout cela, ces choses que l’Histoire
Cache sous sa sévère et froide majesté,
Elle qui, d’un état fragile et transitoire
Fait une éternité;
Ayant vu cet abîme et sondé ces problèmes,
Vous deviez rapporter, chercheur audacieux,
Le dernier mot voilé par tant d’obscurs emblèmes
Sur terre et dans les cieux.
Et moi qui vous admire, et moi qui vous envie,
J’ai levé sur vos yeux mes yeux mouillés de pleurs,
Pour apprendre de vous à dérober ma vie
Aux stériles douleurs.
Je vous ai demandé: «Par quoi faut-il sur terre,
Par quoi faut-il emplir nos cœurs, qui n’ont qu’un jour?»
Vous m’avez répondu, vous, le savant austère:
«Emplissez-les d’amour.»
Quoi! l’immense univers n’a point comblé le vôtre?
Parmi tout ce qui naît et tout ce qui périt,
Quoi! nul bien ne valait un autre cœur, un autre
Qui pour vous seul s’ouvrît?
Vous m’avez révélé ce mystère suprême;
Vous m’avez dit: «Le monde et le ciel éclatant
Sont un gouffre effroyable et vide à moins qu’on n’aime,
N’aimât-on qu’un instant.
«De l’homme disparu chaque infime vestige
Dévoilerait vraiment trop d’atroce douleur,
Si l’amour n’entr’ouvrait sur sa cendre, ô prodige!
Son immortelle fleur.»
Partout il a germé, l’amour qui nous enivre;
Vous l’avez vu partout où votre esprit plongea;
Et vous venez me dire: «Il faut aimer pour vivre.»
Je le savais déjà.
Pourquoi je l’ai aimé
Pourquoi donc l’ai-je aimé? C’est très étrange à dire.
O mon cœur! réponds, toi. Pourquoi donc l’ai-je aimé?
Tu sortais cependant d’un bien affreux martyre;
Je te croyais fermé.
Ton sang avait coulé bien longtemps goutte à goutte;
Des pleurs, des pleurs cruels, avaient terni mes yeux.
Ah! s’il avait souffert, je comprendrais sans doute,
Mais il semblait heureux.
Ce n’est pas la douleur qui joignit nos deux âmes,
On ne la lisait pas dans ses regards de feu;
Il était fier et fort, et les chagrins des femmes
L’irritaient quelque peu.
L’amour, pour lui, n’est pas le dieu qui nous tourmente:
C’est un enfant joyeux jouant sur son chemin;
Il se penche, et lui rit... C’est une fleur charmante,
Qui se fane en sa main.
Une chose pourtant lui paraissait amère,
C’est que la fleur d’un jour, détruite sans pitié,
Portât si rarement sur sa tige éphémère
Le fruit de l’amitié.
Et j’ai cru deviner que, dans la solitude,
Le plus hardi marcheur à la fin devient las.
Ce n’était point l’amour, mais la sollicitude
Qui manquait à ses pas.
L’amour... Il en savait l’ivresse ardente et brève,
Le secret égoïsme et les transports jaloux.
Peut-être, malgré lui, nourrissait-il un rêve
Plus profond et plus doux.
Et moi, qui pressentis cette vague détresse
Dans un être si fort et si maître de soi,
J’eus l’éblouissement d’une immense tendresse
Montant soudain en moi.
Présenter à sa soif la coupe intarissable,
Être son ombre fraîche et son moment d’oubli,
Voir en cette âme haute, avec ce grain de sable,
L’équilibre établi;
Être mieux que sa sœur et mieux que sa maîtresse;
Être le souvenir qu’il berce en souriant
Quand luira sur son front l’éclatante tristesse
Du ciel de l’Orient:
Voilà l’ambition douce et passionnée
Qu’ont fait naître en mon cœur ses beaux yeux inconstants.
Et lorsque de l’aimer je me suis étonnée,
Il n’en était plus temps.
Philosophie
Je songe bien souvent à votre œuvre profonde,
A ce plan gigantesque en votre esprit conçu:
Retracer pas à pas le chemin que le monde
Poursuit à son insu.
Cet unique chemin, où, dans l’ombre éternelle,
Tout en semblant errer, marche le genre humain;
Où jadis de ses dieux la bonté paternelle
Le guidait par la main.
Vous contemplez partout les forces impassibles.
Sans pouvoir présumer leurs effets à venir,
Sans décider non plus sur leurs causes possibles,
Et sans les définir;
Vous voulez seulement constater leur empire,
Dire où leur bras de fer a dirigé nos pas.
Si, pour d’autres, Demain sera meilleur ou pire,
Vous ne le cherchez pas.
Et Demain, toutefois, recueillant vos idées,
En illuminera le Passé, noir décor;
Elles iront ainsi, par le temps fécondées,
Grandissantes encor.
Elles ajouteront leur pierre à l’édifice
Dont vous étudiez, pensif, les fondements:
Tour dont le sang des cœurs, les pleurs du sacrifice
Forment les durs ciments,
Et qui monte toujours, Babel inébranlable,
Et qu’on n’augmentera qu’en faisant comme vous,
En sondant les secrets du passé formidable,
Car lui seul est à nous.
Moi, qui de ces lueurs reste tout éblouie.
Et qui toujours échappe à la réalité,
J’eus un songe, embrassant—vision inouïe!—
La vague immensité.
Je vis l’effort constant de l’ardente nature,
A chaque illusion accordant son tribut,
Et suivant jusqu’au bout l’éternelle aventure,
Toucher enfin le but.
De progrès en progrès, se cherchant elle-même,
Grâce à des millions de siècles entassés,
La matière unirait dans un être suprême
Ses pouvoirs dispersés.
Elle aurait ce jour-là la pleine conscience
De son essence propre et de ses propres lois;
Toute évolution et toute expérience
Cesseraient à la fois.
Les temps seraient remplis. La puissance infinie
N’étant qu’un attribut de l’absolu savoir,
Il paraîtrait enfin, ce Dieu que l’esprit nie,
Que le cœur voudrait voir.
Ainsi s’expliquerait le tourment indicible,
Le désir implacable et de tous les instants,
Qui, sur l’âpre chemin du bonheur impossible,
Nous traîne haletants.
Ce rêve d’idéal, d’amour et de lumière,
Commençant à la bête et finissant à Dieu,
Nous tient, nous, qui, chétifs, à la forme première
Disons à peine adieu.
Mais tandis qu’autrefois, par une erreur grossière,
Nous placions hors de nous la divine grandeur,
Nous savons aujourd’hui que de notre poussière
Doit surgir sa splendeur.
Nous la portons en nous comme l’infime atome
En germe recélait l’esprit qui resplendit.
Quoi! déjà dans nos seins le sublime fantôme
Se dégage et grandit.
Triomphe, ivresse, espoir où notre orgueil s’abreuve!...
Hélas! qu’il nous soit doux au moins de le penser,
Car la loi qui nous fit, gauche et fragile épreuve,
Va nous recommencer.
Mais peut-être—ô mystère! ô synthèse des choses!
Enfantement brutal, horrible, essentiel,
Dont tout souffre, l’insecte en ses métamorphoses
Et l’astre énorme au ciel.
Peut-être, dans l’immense et finale harmonie,
Rien ne s’étant perdu, nos maux, nos passions,
Feront plus de clarté que la gloire infinie
Des constellations.
Et puisque, élaborant un Dieu, créant un être
Qui réunisse en soi ses milliers d’éléments,
La force unique doit avant tout se connaître
En tous ses changements;
Vous, dont l’œil calme a lu dans les temps et l’espace,
Qui voulez, pressentant cette suprême loi,
Dire à l’humanité qui se hâte et qui passe:
«Attends, regarde-toi.»
Vous êtes en avant de la foule frivole,
Vous avez fait un pas vers l’accomplissement,
Et votre voix tranquille a mis une parole
Dans notre bégaiement.
L’Adieu
Vous partez... Pourtant, sur la terre,
Rien, disiez-vous, n’est vrai qu’aimer.
Hélas! l’attrait d’une œuvre austère
Semble aujourd’hui seul vous charmer.
Vous allez, sondant les vieux mondes,
Chercher des vérités profondes,
Parmi leurs poussières fécondes,
Que vous aurez su ranimer.
L’ardeur de savoir vous entraîne;
L’amour n’a pu vous retenir;
Et mon bonheur, éclos à peine,
Comme un beau songe a dû finir.
Mais, sous les étoiles sans nombre,
Dans vos longs soirs sur la mer sombre,
Que poursuit donc votre œil, dans l’ombre?...
Est-ce un rêve, ou mon souvenir?
L’Inde éclatante et formidable
Vous livre ses secrets de feu;
Sous le symbole redoutable,
Vous évoquez l’âme et le dieu.
Mais votre regard qui se lasse
Se lève, et se perd dans l’espace...
Est-ce mon image qui passe
Alors, douce, au fond du ciel bleu?
L’exil est lourd, la route est dure;
Vous affrontez bien des combats;
Quelque dangereuse aventure
Vient peut-être entraver vos pas.
Mais une voix tendre et touchante
Vous rend l’espoir et vous enchante...
Est-ce alors mon amour qui chante
Au fond de votre cœur, tout bas?
Lettre écrite en Automne
Vous nous avez quittés, nous laissant la tristesse
De l’hiver, qui déjà frissonne sur nos fronts,
Et des lugubres soirs tombant brusques et prompts.
Le soleil, qui s’enfuit dans sa morne vitesse,
Ouvre au sein des brouillards des trous sanglants et ronds.
Les peupliers jaunis et les grands ormes chauves
Se dressent sur un ciel d’ardoise au dur reflet.
Leurs fronts touffus, vers qui le passereau volait,
Ne sont plus qu’un horrible amas de feuilles fauves,
Où le vent furieux joue ainsi qu’il lui plaît.
Les sentiers sont jonchés de leurs dépouilles sèches,
Qui, sous le pied distrait, grincent sinistrement;
Nul n’entend sans frémir leur sourd gémissement.
Les livides matins, voilés de brumes fraîches,
Dans les cieux, à regret, montent tardivement.
Nous suivons le vol fou des nuages rapides.
Mais vous, vers l’équateur avançant chaque jour,
Vous voyez s’élever de la mer, tour à tour,
Des constellations nouvelles et splendides,
Promontoires de flamme au scintillant contour.
Vous saluez, tandis que nos chairs se hérissent
De douleur et de froid, un éternel été.
Vers la rive immuable où vous êtes porté,
L’espoir tourne vos yeux.—Les bonheurs qui périssent,
Seuls, captivent encor notre cœur attristé.
Nous pensons au passé durant le crépuscule;
Mais votre âme éblouie embrasse l’avenir.
Nous nous disons: «Ceci n’a pu le retenir...»
Vous, devant l’horizon qui sans cesse recule,
Vous songez que l’exil est court et doit finir.
Car la Nature ainsi dirige nos pensées;
Nul ne soustrait son cœur à l’effet souverain.
Que le ciel soit d’azur ou bien qu’il soit d’airain,
Que les étoiles d’or y brillent balancées,
Notre rêve aussitôt devient sombre ou serein.
Notre être intérieur, qu’un aspect calme ou blesse,
S’offre comme un sensible et frémissant miroir,
Où l’énorme Univers se penche pour se voir.
L’infini redoutable emplit notre faiblesse;
Son ombre y devient joie exquise ou désespoir.
De son reflet changeant se forment nos idées;
Ses mystères profonds ont créé nos douleurs;
Ses océans amers semblent des flots de pleurs;
Nos âmes, par des yeux pleins d’amour obsédées,
Dans leur gouffre attirant retrouvent ses couleurs.
Sphinx éternel et beau, dont le sourire enivre,
Il siège en sa puissance au fond même du Moi.
Quand mon sein se soulève et palpite d’émoi,
Et que j’y veux descendre et me regarder vivre,
C’est lui que j’y découvre en reculant d’effroi.
Où suis-je?... Il me reprend et m’enlève à moi-même.
Ce que je fus hier, le serai-je demain?
Dans quel creuset brûlant me jettera sa main?
Je voudrais bien savoir pourquoi je souffre ou j’aime;
Je voudrais à mon gré poursuivre mon chemin.
Je ne le saurai pas; je marche à l’aventure.
Tout l’Univers circule en mes veines de feu,
Matière ou bien pensée, astre, air, fleur ou ciel bleu.
J’accomplis les destins de l’immense Nature
Aussi fatalement que l’atome et que Dieu.
Moi, qu’emplit la pitié, je me sais implacable;
Implacable, aussi bien pour me laisser souffrir
Que pour briser des cœurs que j’ai voulu chérir.
L’affreuse vision du mal inévitable
M’épouvante, et parfois je souhaite mourir.
Car je redeviendrais une poussière inerte,
Sans nerfs, sans jeux, sans cœur, sans amour et sans soins;
Insensible instrument, j’ignorerais du moins
L’horreur de consommer jour après jour ma perte;
Les maux que je ferais auraient d’autres témoins.
Et vous, que berce au loin la mer étincelante,
Quand le soleil rougit les vagues de cristal,
Que vous dit la splendeur du monde oriental?
Nul désir n’émeut-il votre âme vigilante?
Vous courbez-vous sans plainte au joug du sort fatal?
Pénétrer le secret des forces souveraines,
Vous suffit-il?... D’un œil tranquille et d’un cœur fier,
Les verriez-vous étreindre et broyer votre chair?
Ah! du fond du néant j’aime insulter ces reines,
Et pleurer longuement sur tout ce qui m’est cher.
Inquiétude
Vous reviendrez un jour de votre exil farouche;
Un jour vous reverrez notre ciel pâle et doux;
Mais l’adieu qu’en partant me laissa votre bouche,
Vous en souviendrez-vous?[1]
Au fond de votre cœur et de votre mémoire,
Ce tendre mot d’adieu, faible écho du passé,
Tout un monde inconnu, surgissant dans sa gloire,
L’aura-t-il effacé?
Vous en souviendrez-vous?... Sur cette rive étrange,
A l’ombre des palais, au bord du lac sacré,
Parmi les temples d’or baignés des flots du Gange,
L’avez-vous murmuré?
L’avez-vous dit parfois, descendant en vous-même,
Non plus prêt à me fuir, non plus comme un adieu,
Mais sûr de votre cœur, et dans l’ardeur suprême
D’un solennel aveu?
L’avez-vous dit ainsi loin de moi?... L’Inde antique
N’a-t-elle point, jalouse, épié le secret
Qui, devant sa beauté rayonnante et mystique,
Rendait votre œil distrait?
Oh! pour vous quelquefois j’ai peur de sa vengeance.
Sur la jungle fiévreuse erre un souffle de mort,
Et le tigre royal rôde avec diligence
Dès que l’homme s’endort.
Oh! j’ai peur... Gardez-vous, s’il vous souvient encore,
Lorsque vous me quittiez, de votre dernier mot,
Dans les bois, sur le fleuve, ou près du roc sonore,
De le dire tout haut.
Car la nature altière, imposante et terrible,
Que vous étudiez, connaît bien son dessein;
L’homme, vile poussière, est passé dans son crible,
Et se perd dans son sein.
Rien pour elle n’est moins qu’un être et qu’une vie.
L’Inde veut l’âme esclave et joue avec la chair.
En prononçant mon nom, craignez qu’elle n’envie
Un souvenir trop cher.
C’est moi qui redirai, lorsque mon cœur se serre,
Et tremble pour vos jours auxquels il est lié,
Ce mot magique et doux, ce mot qui fut sincère,
Mais peut être oublié.
Et quand vous reviendrez, s’il n’est pas sur vos lèvres,
Je n’en parlerai point, nous resterons amis.
Vous voulez plus encor que l’amour et ses fièvres,
Et je vous l’ai promis.
[1] Voir [page 101] le départ et l’adieu d’Octave.
Le Collier de Perles
Lorsque votre départ désespéra mon âme,
Tandis que je songeais à vos futurs dangers,
Un doute vous saisit touchant mon cœur de femme.
Parfois les doux serments deviennent mensongers.
Vous prîtes un collier que porta votre mère:
Des perles, en trois rangs chatoyants et légers.
«Si vous n’avez pour moi qu’un amour éphémère,
—Dîtes-vous—si l’absence en vous sème l’oubli,
Évitons au retour toute parole amère.»
«Si le rêve d’un jour doit être enseveli,
Sans un mot rendez-moi ces perles, et ma lèvre
Ne protestera point contre un fait accompli.»
«Une mâle douleur n’a pas de plainte mièvre,
Puisse un jour ce collier, chère âme, à votre cou,
M’annoncer le bonheur dont mon exil me sèvre.»
Hélas! et de vos mains je reçus le bijou.
Vous aimiez ma tendresse et vous fuyiez loin d’elle:
Tant l’homme en ses désirs est inconstant et fou.
Mais dans mon triste cœur je la sens éternelle.
Qu’on mette en mon cercueil vos perles, si je meurs!
Jusqu’au fond du tombeau je vous serai fidèle.
Mes yeux en ce moment les arrosent de pleurs:
Tandis que, loin de moi, vous risquez votre vie,
Un songe a cette nuit ravivé mes douleurs.
Enfin vous reveniez... La gloire qu’on envie
Couronnait votre front, pâli par vos travaux;
Je m’avançais vers vous, interdite et ravie.
Plus sacré qu’un fétiche adoré des dévots,
Sur mon sein, le collier, éclatant témoignage,
A notre ancien amour marquait des jours nouveaux.
Et moi je le touchais, le tendre et noble gage;
Vers lui, d’un geste fier, j’appelais vos regards:
Vous comprendriez bien son mystique langage.
Horreur! vos yeux si beaux se dilatent, hagards...
Entre mes doigts tremblants se rompt la fine chaîne,
Et les perles soudain roulent de toutes parts.
Alors je m’éveillai dans une étrange peine.
C’était un songe vain... Mais quoi! j’entends toujours
Le bruit sinistre et doux du collier qui s’égrène.
Il est là, ruisselant sur l’écrin de velours,
Intact et pur, ainsi qu’en moi la foi jurée;
Les seuls joyaux épars sont mes pleurs lents et lourds.
Ma douleur à sa cause est bien peu mesurée,
Mais l’amour rend crédule au présage trompeur
L’âme la plus hautaine et la plus assurée.
Et, malgré ma raison, ce rêve me fait peur.
L’Oubli
Ainsi vous avez cru que l’oubli, vague sombre,
Dont le flux lourd et lent monte jour après jour,
Avait pu dans mon cœur effacer jusqu’à l’ombre
De mon divin amour.
La vie est-elle donc, ami, si magnifique
Que j’ose me jouer de son meilleur trésor,
Et compter que demain sa bonté pacifique
Me le rendrait encor?
Hélas! n’est-elle pas si durement amère
Que nous restons tremblants du bonheur effleuré:
Il ne nous apparaît, dans une heure éphémère,
Que pour être pleuré.
Quand nous l’avons touché, de nos mains qui frémissent,
Pour qu’il demeure, en vain nous prierions les dieux sourds;
Nos cœurs l’ont reconnu, nos cœurs s’épanouissent...
Puis saignent pour toujours.
Et moi qui l’ai saisi, ce bonheur que l’on rêve,
Et moi qui l’ai pressé sur mon sein palpitant,
Je précipiterais sa course déjà brève
Au néant qui l’attend!
Moi qui crains tant pour lui, le sachant périssable,
Sur lui j’appellerais le souffle de l’oubli,
Semblable au vent de mer qui recouvre de sable
Un nom enseveli!
J’oublierais!... Mais quel bien me resterait sur terre,
Puisque vous êtes loin, puisque tout doit finir,
Puisque, aujourd’hui déjà, mon âme solitaire
N’a plus qu’un souvenir.
Je le berce tout bas et frémis, car je songe
Que ce cher souvenir, seul, n’est point incertain;
Gardé par le Passé, dans lequel mon œil plonge,
Il échappe au destin.
Mais l’espoir, qui vous suit sur votre longue route,
Qui vous ramène à moi tel qu’au soir des adieux,
Dépend de l’Avenir, dont j’épie avec doute
Le mot mystérieux.
C’est pourquoi j’éternise une heure passagère,
Où mon cœur doucement a cru vous deviner;
J’y vivrai jusqu’au jour où votre voix si chère
Viendra m’en détourner.
Lettre écrite au Printemps
Hier, la neige encor couvrait les plaines mornes:
Les flots étaient changés en cristaux clairs et durs;
Et nos cœurs se taisaient, pleins de doutes obscurs,
Dans les limpides soirs aux tristesses sans bornes,
Quand la lune montait, lente, au fond des cieux purs.
Et ce matin, voici comme une molle haleine
Flottante autour de nous dans les airs attiédis;
L’eau ruisselle en torrents sur les prés reverdis,
Et la forêt, de vie et de voix toute pleine,
Semble tendre au doux vent ses grands bras engourdis.
C’est un moment rempli d’ineffable surprise.
Nous savions que l’hiver devait s’enfuir un jour,
Pourtant nous éprouvons, dans le soudain retour
De ce baiser d’en haut, de cette chaude brise,
Comme l’émoi causé par un naissant amour.
Pour moi, j’ai mieux encor que cette vague ivresse;
Je vois dans le printemps la fin de votre exil.
Je ne murmure plus: «Hélas! reviendra-t-il?»
Le souffle des beaux jours a chassé ma détresse,
Je respire l’espoir en son parfum subtil.
Ah! oui, vous reviendrez... Tout l’annonce et le chante.
Dans mes songes déjà je crois voir sur la mer,
La proue à l’occident, filer un grand steamer.
Il sera, ce retour dont l’image m’enchante,
Doux autant qu’autrefois le départ fut amer.
Venez... Nous reprendrons nos longues causeries;
Dans nos cœurs éprouvés nous lirons jusqu’au fond.
Au-dessus des humains et du vain bruit qu’il font,
Quelle extase ravit deux âmes attendries
Lorsqu’une intimité sublime les confond!
L’amour nous a conduits par de mystiques voies.
Vous l’accusiez un jour d’avoir trop tard uni
Nos cœurs, où plus d’un rêve,—hélas!—s’était terni;
Mais il nous préparait d’inconcevables joies,
Car il nous mûrissait pour le moment béni.
Il nous fallait d’abord devenir forts et graves,
Avoir beaucoup lutté, cherché, compris, souffert.
Vu l’abîme des temps sous nos pas entr’ ouvert,
Et dominé le sort tranquillement, en braves,
Pour que le vrai bonheur enfin nous fût offert.
Ce que nous nous dirons par les douces soirées,
Dans le bruit de la ville ou le repos des bois,
Sera tendre et profond, mais austère parfois;
Car nos mains ont touché bien des choses sacrées;
L’angoisse du néant fera trembler nos voix.
Mais un arôme fin monte du sol humide,
Où la neige d’hier a doucement fondu.
C’est le printemps, ami... Vous êtes attendu.
Un petit passereau module un chant timide,
Puis s’étonne, et soudain vole tout éperdu.
Oh! combien je jouis de ces métamorphoses!
Chacune tour à tour va grandir mon espoir.
Des fleurs!... Il va s’ouvrir des fleurs sur le sol noir!
Venez... Il ne faut pas faire mentir les choses,
Et les arbres m’ont dit que je vais vous revoir.
Le Retour
Il est donc terminé, ce long, ce pesant rêve,
Où mon cœur vous suivait bien loin sous d’autres cieux.
Vous êtes près de moi. Mon regard qui se lève
Va rencontrer vos yeux.
Vos jeux... devant lesquels ont passé des merveilles,
Et qui, las de sonder pourtant et de savoir,
Après les jours brûlants, durant les sombres veilles,
Se fermaient pour me voir.
Vos yeux changeants... où j’aime à surprendre votre âme:
Tantôt douce, et croyante, et tendre, et se livrant,
Tantôt sceptique au point que leur cruelle flamme
Me brûle en m’effleurant.
Votre amour me ravit, comme aussi votre doute:
En vain vous proclamez un fatalisme obscur,
Je saurai malgré vous placer sur votre route
Un bonheur calme et sûr.
Je connais le secret de la détresse affreuse
Dont le plus fort se sent tôt ou tard accablé;
Tout au fond de notre être un abîme se creuse
Qui jamais n’est comblé.
Et plus le cœur est grand, plus le vide est immense.
Sur votre cœur, ami, je me penche en tremblant...
L’espoir de le remplir me saisit—ô démence!—
Enchanteur et troublant.
Je ne puis qu’apaiser l’âpre mal qui le blesse,
Tromper, jour après jour, son éternel désir,
Puisque le bien suprême est pour notre faiblesse
Impossible à saisir.
Mais j’ai rêvé du moins d’accomplir cette tâche.
Je vous consolerai de l’immortel ennui.
Mon amour à vos yeux voilera sans relâche
Le néant, même en lui.
Vous ne me direz plus qu’il est court et fragile,
Que la satiété mène aux mornes adieux.
Par lui vous garderez, sous votre front d’argile,
L’esprit serein des dieux.
Au bout de ce chemin, rude et plein de vertige,
Que vous suivez, marchant vers un but inouï,
Beau lis, il fleurira, mystique, sur sa tige
Toujours épanoui.
Vous n’éprouverez plus l’angoisse des abîmes
Où, tout en frémissant, se plonge la raison,
Quand vous le reverrez, plus riant, sur les cimes,
Après chaque saison.
Vous oublierez l’horreur de notre destin sombre
—Naître pour vivre seuls et mourir tout entiers—
Parce que l’humble fleur dessinera son ombre,
Le soir, sur vos sentiers.
Et comme elle a conçu de folles jalousies.
Son calice profond, dans l’air des hauts sommets,
Changera ses parfums suivant vos fantaisies,
Sans s’épuiser jamais.
Afin que vous goûtiez toute joie auprès d’elle;
Car son âme de fleur a conçu le dessein
De vous offrir ainsi, pour vous garder fidèle,
Mille amours dans son sein.
L’Inde Bouddhique
Ami, j’ai vu par vous les régions splendides
Où vous avez erré si longtemps loin de moi;
Votre amour et vos soins, qui m’y servent de guides,
M’en ont ôté l’effroi.
J’ai plongé sans péril en leur puissant mystère;
Vous seul avez porté le poids des lourds travaux;
Vous seul avez bravé, dans votre exil austère,
Mille dangers nouveaux.
Moi, je jouis en paix de votre œuvre hardie.
O voyageur, aux mains pleines d’illusions!
La sphère où je circule est par vous agrandie,
Car j’ai vos visions.
Si vous avez vécu dans les siècles antiques,
Que les temples déserts vous semblaient contenir,
Moi, je hante aujourd’hui tous ces hautains portiques
Dans votre souvenir.
L’Inde s’est tout entière empreinte en vos pensées,
Et, comme j’y sais lire, ainsi je l’entrevois;
Sa présente misère et ses splendeurs passées
Me frappent à la fois.
Comme vous, ce que j’aime en elle, triste esclave,
Ce n’est pas sa beauté, qu’un maître viola,
Ni ses villes d’or fin que l’eau du Gange lave,
Que l’Occident vola.
C’est l’idée immortelle, invincible, insondable.
Qui jadis y fleurit, digne d’un tel décor,
Qui, dans le sein muet du désert formidable,
S’épanouit encor.
Idée où la science, en nos sombres contrées,
Sans poétique flamme, arrive pas à pas,
Mais qui brille et se vêt de ses grâces sacrées
Au soleil de là-bas.
C’est l’évolution, l’éternité des choses,
L’Absolu qui se crée, en des efforts constants,
Par les combinaisons et les métamorphoses
Des formes dans le temps.
C’est notre être perdant au tombeau sa substance,
Mais s’immortalisant par tout ce qu’il aima,
Effet qui devient cause après son existence,
Mystérieux Karma[2].
Quoi! ne suffit-il pas à notre ardeur amère,
Au sein du radieux et vivant tourbillon,
De laisser après nous de notre œuvre éphémère
Un éternel sillon?
Quoi! ne suffit-il pas au besoin de justice
Qu’un mot de notre lèvre, aussitôt oublié,
Pour le bien ou le mal à jamais retentisse,
Fécond, multiplié?
A notre lâche cœur, qui cherche un vain salaire,
Que peindraient de plus grand ses vœux intéressés?
Et pour nous arrêter aux heures de colère
N’est-ce donc point assez?
L’Inde le proclama pendant trois mille années;
Notre aride science à peine le pressent.
Ces hautes vérités, vous les vîtes ornées
D’un cadre éblouissant.
Elles apparaissaient pour vous sous les symboles,
Parmi les dieux pensifs qui chargent les piliers,
Des assises du temple aux arceaux des coupoles
Surgissant par milliers.
Et vous les écoutiez, dans cette nuit sublime,
Où la lune, versant sa limpide clarté,
Éclairait pour vous seul, comme au fond d’un abîme,
Une morte cité.[3]
Je revois avec vous ces scènes inouïes,
Les monstrueux chevaux le long des murs dressés,
Les merveilles de l’art partout épanouies
En rêves insensés.
Parlez... Il est meilleur d’aimer que de connaître;
Ces deux bonheurs pour moi sont en vous réunis:
L’univers ne m’est rien s’il n’enferme en votre être
Ses secrets infinis.
[2] Le Karma est un principe immatériel qui, pour les Bouddhistes, répond à l’idée de l’âme. Il ne conserve pas au delà de la tombe la personnalité de l’être humain; il en est la quintessence, ce qu’on pourrait appeler la résultante morale. Mais l’auteur de ces vers a pris le mot dans un sens plus précis, enveloppant sous ce terme la série impérissable d’effets dont toute existence devient le point de départ, et qui varie suivant chaque action, chaque parole, et même chaque pensée de cette existence. Voilà en effet ce que nous laissons après nous d’immortel, ce qui attache au moindre de nos actes une telle importance et au rôle de l’homme une telle grandeur.
D. L.
[3] Vijayanagar, ancienne capitale du sud de l’Inde, dont les monuments sont encore debout, mais qui reste absolument abandonnée et dépeuplée. Voir la lettre d’Octave, [page 107].
Silentium
Nunquam aliud natura, aliud sapientia dicit.
Ami, dans un moment de doute et de détresse,
J’écrivis la boutade amère que voici,
Mon âme, où vous lisez, toujours vous intéresse,
Et des grands vers charmeurs vous aimez la caresse:
Sans trop hocher la tête écoutez donc ceci.
Le verbe—notre orgueil—nous égare et nous leurre;
C’est dans un jour maudit qu’il nous fut révélé.
Le cœur n’a pas de mots: il chante ou bien il pleure,
Il vibre pour jamais d’un soupir qui l’effleure.
Hélas! depuis Babel nous avons trop parlé.
Nous avons gravement prononcé des syllabes
Qui troublaient nos cerveaux et signifiaient peu;
En caractères grecs, égyptiens, arabes,
Enfermant l’infini, comme nos astrolabes
En des chiffres crochus enferment le ciel bleu.
Nous avons profané, dans nos langues vulgaires,
Le secret de notre être, inexpressible et doux;
Ce secret que sans doute on a compris naguères,
Lorsque, innocent encor de ses premières guerres,
L’homme sur son champ noir menait ses grands bœufs roux.
Le champ fumait d’amour sous l’aube rose et tendre;
Un désir éperdu de produire gonflait
La lèvre des sillons, et l’on pouvait entendre
Comme un bruit de baisers s’élever et s’étendre
Sur la cime des bois lorsque le vent soufflait.
On sentait palpiter la vie intense et neuve
Dans les veines du sol, les antres et les nids.
Le berger, près de l’onde ou le troupeau s’abreuve,
Songeait à deux jeux clairs plus limpides qu’un fleuve,
Qui le verraient rentrer de ses travaux finis.
Tout germait, tout croissait dans l’aurore dorée,
Tout aimait. Par l’amour triomphant du néant,
La nature venait de saisir la durée:
La génération, formidable et sacrée,
Livrait au couple humain tout l’avenir béant.
Il nous fallait rester, rudes fils de la terre,
Purs, orgueilleux et nus, et soumis aux destins.
De l’univers profond respectant le mystère,
Il nous fallait, plongés dans un silence austère,
Devant l’immensité courber nos fronts hautains.
Mais nous avons parlé... Nos bouches sacrilèges
Ont fait des créateurs, des genèses, des dieux;
Leur souffle a corrompu nos plus beaux privilèges,
Et mêlé d’espoirs faux, d’erreurs, de sortilèges,
Même l’âpre grandeur des éternels adieux.
Notre rôle ici-bas, notre rôle superbe,
N’était-il pas de vivre, et, vivant, d’adorer?...
D’adorer le soleil, la femme et le brin d’herbe,
L’enfant, l’étoile d’or, les lis, le flot, la gerbe,
Les cieux—mais sans jamais pourtant les implorer.
Qu’aurions-nous demandé que la bonne nature
Ne nous eût pas déjà donné de ses deux mains?
Quand nos rêves risquaient l’immortelle aventure,
Nous ont-ils peint là-haut, pour l’extase future,
Quelque chose de mieux que nos bonheurs humains?
Non! Nous devions serrer sur nos chaudes poitrines,
Pendant le jour béni qui nous était prêté,
Nos charnelles amours, fragiles et divines,
Créatrices amours, ou seules nos doctrines,
Malgré l’enfantement, ont mis l’impureté.
Puis nous devions mourir, fermer à la lumière
Si douce des matins nos yeux reconnaissants;
D’un suprême regard, plein de candeur première,
Enveloppant les fils, l’épouse et la chaumière,
Tout ce qui fait nos cœurs joyeux et frémissants.
Quel désir, quelle crainte eût ébranlé nos âmes?
Quel juge ou quel sauveur pouvions-nous invoquer?
Nos devoirs—ceux qu’un ordre universel proclame—
Ont, pour l’esprit subtil et pour les sens de flamme,
Des charmes si puissants qu’on n’y saurait manquer.
La nature n’a pas commis à nos morales
Le pouvoir de hâter son auguste action.
Nos gestes sont les siens. Les ombres sépulcrales
N’ont point de rouge enfer au bas de leurs spirales:
L’œuvre utile avec soi porte sa sanction.
Ce qui doit être fait est bon et simple à faire;
De quoi serions-nous donc alors récompensés?
Et puisque la douleur suit le mal qu’on préfère,
Et qu’elle est pour nous seuls, par-delà cette sphère
Quel courroux frapperait de pauvres insensés?
O superstitions obscures et sanglantes!
Sacrifices hideux fumant au bord des flots,
Longues processions de victimes dolentes,
Chaînes, croix et carcans, et chastetés brûlantes,
Vous avez pour toujours éveillé nos sanglots!
Comment vous effacer jamais de nos mémoires?
Il nous faut remonter tous vos sentiers maudits,
Saigner tous vos tourments, lire tous vos grimoires,
Car vos crosses, vos clefs, vos chasubles de moires,
Cachent encor le seuil de nos vieux paradis.
O nature, nature, oh! dis, tes bras de mère
S’ouvriront-ils encor pour tes fils révoltés?
Nous voulions t’arracher notre vie éphémère;
Mais nous y renonçons... L’épreuve est trop amère,
Et nous tombons, martyrs de nos divinités!
Pour naître, nous quittons tes entrailles fécondes;
Pour vivre, il faut ton air qui joue en nos poumons,
Il faut tes fruits, ton blé, la fraîcheur de tes ondes;
Pour aimer, il nous faut les caresses fécondes;
C’est aussi sur ton sein que nous nous endormons.
Avons-nous tant parlé pour découvrir ces choses?
Cent siècles ont passé, le jour est-il plus beau?
Paraît-il dans les nids plus de métamorphoses,
Plus d’étoiles au ciel, plus de feuilles aux roses,
Depuis que nous restons penchés sur un tombeau?
Quoi! mourir est-il donc un problème si sombre?
N’est-il point de splendeur dans un couchant vermeil?
Tout s’éteint, douce loi. Pendant les nuits sans nombre,
Alors que nous fermions nos paupières dans l’ombre,
Nous est-il arrivé de craindre le sommeil?
Apprendrons-nous enfin à garder le silence,
A demeurer muets devant les morts pensifs?
A quoi bon tant de mots? Lorsque, avec violence,
La passion en nous se déchaîne et s’élance,
Nos plus informes cris sont les plus expressifs.
Que valent nos discours? En supposant un être
—Un monstre, un malheureux—qui n’eût jamais aimé,
Et qui, voulant un jour à cette aurore naître,
Dans des livres choisis chercherait à connaître
Les douloureux bonheurs dont le monde est charmé:
Sentirait-il, du chœur confus de nos paroles,
Monter le frisson fou qui dévore la chair,
Et l’éblouissement qui met des auréoles
Blanches autour du front riant de nos idoles?
Saurait-il tout le prix de ce qui nous est cher?
Non: ceci ne s’apprend qu’au fond des yeux sans voiles,
Dans les bras enlacés et dans les cœurs unis,
Dans les torrents de feu qui parcourent nos moëlles.
Pour savoir ce qu’on doit savoir sous les étoiles,
Fermons le livre obscur, et regardons les nids.
Toujours
Nous l’avons prononcé ce mot, ce mot suprême
Que l’austère sagesse interdit à l’amour,
Que tout fragile cœur pourtant au cœur qu’il aime
Veut redire à son tour.
«Toujours!...» Nous avons dit: «toujours!» nous dont les âmes
Acceptent fièrement l’universel destin,
Et roulent, fleuves purs, se perdre dans les lames
D’un Océan lointain.
Nous l’entendons mugir quand nous prêtons l’oreille,
Cet abîme profond aux antres ténébreux,
Et nous avons pu dire une chose pareille,
Et nous sentir heureux!
Oui, car nous méprisons l’âpre mélancolie
Qui fait pâlir les fronts quand luit la vérité.
Notre «toujours» à nous, s’efface et s’humilie
Devant l’éternité.
Mais il n’en est pas moins joyeux lorsqu’il palpite,
Sublime et vain serment, sur nos lèvres de chair.
Nous savons où le Temps entraîne et précipite
Tout ce qui nous est cher.
Si nous la murmurons, la trompeuse parole,
A ceux de qui demain viendra nous séparer,
C’est que l’amour poursuit cette illusion folle
Et veut s’en enivrer.
Car, bien qu’il soit trop vrai que tout meurt et s’oublie,
L’amour déjà n’est plus s’il croit qu’il peut finir.
Nous aurions blasphémé, si l’aveu qui nous lie
N’engageait l’avenir.
Et vous ignoreriez la véritable ivresse
Si, bravant la raison sur son trône usurpé,
De votre cœur le cri d’éternelle tendresse
Ne s’était échappé.
Mais vous m’avez donné cette joie infinie.
Qu’importe que je meure et que les temps soient courts!
A votre lèvre enfin, qui raille, doute et nie,
J’ai fait dire: «Toujours!»
Une Pensée de Pascal
O Pascal, tu disais: «Quand l’univers immense
Briserait l’homme, astre humble et qui dans l’ombre a lui,
L’homme encor, méprisant l’univers en démence,
Serait plus grand que lui.»
«Tandis que la matière au hasard s’évertue,
Lui, l’atome pensant, songe avant de périr;
Le monde en l’écrasant ignore qu’il le tue;
Lui, sait qu’il va mourir.»
Et moi, je te réponds: Immortel solitaire,
Penseur sombre et puissant qui refusas d’aimer,
Notre orgueil est plus haut, mais ton génie austère
N’a point su l’exprimer.
Si nous sommes très grands, si l’univers s’incline
Devant le rayon pur qui tremble sur nos fronts,
C’est que nous enlaçons d’une étreinte divine
Ceux que nous adorons.
C’est en les possédant que, dans nos courtes heures,
Nous sommes les rivaux de l’Infini sacré;
Lui seul nous les reprend lorsque dans ses demeures,
Morts, ils ont pénétré.
Il les berce à jamais sur son sein formidable,
Comme nous les bercions pendant les nuits d’amour;
Mais il reste jaloux dans le temps insondable
De nos baisers d’un jour.
Car, à nos bien-aimés, en sa longue caresse,
S’il dispense la paix et l’oubli précieux,
Leur rend-il un instant l’ombre de cette ivresse
Que leur versaient nos yeux?
Non, non!... Qu’il vienne alors et saisisse sa proie,
Nous demeurons vainqueurs même au jour des adieux.
Quand un cœur frémissant par nous s’emplit de joie,
Nous devenons des dieux.
Repentir
Je suis triste, ô grands bois! j’ai péché contre vous.
Vous courbiez sur nos fronts vos feuillages si doux,
Qu’assombrissait la nuit divine;
Et nous pouvions errer en nous disant tout bas
Ces choses, que, souvent, l’oreille n’entend pas
Tandis que le cœur les devine.
Hélas! et mes discours vous ont tous mis en deuil.
J’ai laissé s’élever la voix de mon orgueil
Dans votre auguste et pur silence,
Et j’ai blessé celui qu’en secret vous charmiez.
Dites, m’écoutiez-vous quand vous vous endormiez
Au vent du soir qui vous balance?
Lui—lui, qui s’irritait—ne souffre déjà plus;
Car j’ai chargé son mal de baumes superflus;
J’ai guéri sans peine sa plaie.
Il sait que je suis fière et qu’il était jaloux,
Et que l’amour parfois, dans ses caprices fous,
Met notre âme ainsi sur la claie.
Mais vous, m’accordez-vous aussi votre pardon?
Vous avez par moments de doux airs d’abandon,
Qu’avec ivresse je contemple;
Vous murmurez des bruits tendres comme des mots,
Et vous arrondissez vos superbes rameaux
Ainsi que les arceaux d’un temple.
Le jour, des fleurs sans nombre émaillent vos sentiers,
Vous êtes rayonnants, sur vos sommets altiers,
L’azur tend ses immenses toiles;
Mais je vous aime mieux dans le calme des soirs,
Quand vous êtes pensifs, et que vos arbres noirs
Pour fruits d’or portent des étoiles.
Si jamais j’ai rêvé de bonheur infini,
Sans cesse j’y mêlais votre charme béni,
O grands bois frissonnants et sombres!
Afin de l’enchanter d’un songe surhumain,
J’avais conduit celui que j’aimais par la main
Dans la profondeur de vos ombres.
Et, puisque je l’ai fait souffrir dans ces beaux lieux,
Puisqu’il a pu, sous votre abri mystérieux,
Douter de mon amour sans bornes,
Je vous croirai toujours irrités contre moi,
Et je verrai toujours en tressaillant d’effroi
Frémir vos hautes cimes mornes.
Mais du moins entendez aujourd’hui mon serment:
Lorsque je marcherai pas à pas, lentement,
Près de lui sous vos voûtes fraîches;
Soit que le gai printemps fasse éclore les nids,
Soit que le vent d’hiver, sur les chemins brunis,
Roule à nos pieds vos feuilles sèches;
Craignant l’âpre regret et l’amer souvenir,
Je ne laisserai point à ma lèvre venir
Des mots moins doux que ma pensée.
De mes torts d’un instant, bien que légers et courts,
Humble, je veux distraire et consoler toujours
Sa chère âme que j’ai blessée.
Et, s’il veut éprouver son pouvoir absolu
—Ce pouvoir sous lequel l’amour a résolu
De plier ma fière nature,—
Docile, il me verra suivre ses volontés,
S’il vous invoque, et s’il m’entraîne à ses côtés
Dans vos abîmes de verdure.
Paroles d’Amour
Quoi vous connaissez votre empire,
Et vous pouvez être jaloux!
Ami, ma lèvre ne respire
Que pour vous.
Quoi! vous éprouvez ma tendresse,
Et vous redoutez l’avenir!
Vous croyez donc que notre ivresse
Peut finir?
Savez-vous que mon cœur frissonne
Quand votre front est soucieux?
Mon bonheur s’efface ou rayonne
Dans vos yeux.
Un mot de vous change mon âme:
Aussi longtemps qu’il vous plaira,
Votre souffle de cette flamme
Se jouera.
Cher tyran qui prenez ma vie,
Vous me la rendez quelquefois,
C’est lorsque j’écoute, ravie,
Votre voix.
Ou bien lorsque mon regard plonge
Dans votre œil au rayon béni,
Et que je m’enivre d’un songe
Infini.
J’aime inventer des rimes folles,
Pour vous les murmurer tout bas;
Vous n’êtes de leurs sons frivoles
Jamais las.
Alors qu’ainsi je vous enchante,
Quand vous vous inclinez vers moi,
Et que le rythme ailé vous chante
Mon émoi:
Nous avons le bonheur suprême,
Et tous nos désirs superflus
Ne demanderaient à Dieu même
Rien de plus.
Les Peaux de Tigre[4]
Hier, dans le salon, de votre marche égale,
Vous tourniez lentement, tandis que je songeais;
Vos pas foulaient le poil des tigres du Bengale,
Fauve, pailleté d’or et marqueté de jais.
Vos voyages lointains ont orné cette salle;
Vingt pays ont produit ces merveilleux objets.
Tout en pressant du pied la peau, robe royale,
Vous formiez de nouveaux et hasardeux projets.
Mais, beau tigre enfermé dans ma passion folle
—Cage où s’épuiserait votre fureur frivole,—
Comment partiriez-vous, étant ainsi captif?
De vos grands fauves morts, couchés, les yeux sans flamme,
Certes je verrai l’un avant vous fugitif!
Car pour vous rendre libre il faut briser mon âme.
[4] Voir, pour ce sonnet et le suivant, la description du salon
d’Octave, [page 36].
La Panoplie
Vers l’angle où l’ombre douce attire le regard,
Dans la pourpre enchâssé, l’acier pur étincelle;
On dirait qu’un sang frais en longs filets ruisselle
Sur le tranchant aigu du clair et fin poignard.
Le courbe yatagan lance un éclair hagard;
Sa gaine s’est usée à battre sur la selle;
Et cette svelte dague, arme charmante, est celle
Où Tolède épuisa son adresse et son art.
Toutes les voici donc, l’atroce avec l’exquise,
Chacune ayant été par vous au loin conquise,
Ces lames dont la pointe aime à percer les chairs.
Leur lit d’obscur velours les porte inassouvies,
Car des cruels baisers qui leur furent si chers
La soif les brûle encor, ces buveuses de vies.
Suprême Bonheur
Rêves de ma jeunesse, ô mes rêves sublimes,
Qui jadis habitiez d’inaccessibles cimes,
Mes beaux oiseaux sacrés!
Vous êtes descendus vivants parmi les hommes,
Dans la réalité triste et sombre où nous sommes,
Purs, vous êtes entrés.
Je vous croyais trop beaux pour ce monde où tout pleure,
Et voici que soudain au toit de ma demeure
Se suspend votre vol;
Quand l’aube luit, j’entends frémir vos douces ailes,
Et, le soir, vos chansons me font oublier celles
Du divin rossignol.
Mes yeux vous ont suivis, pleins de larmes amères,
Lorsque vous sembliez, visions éphémères,
Fuir au sein de l’azur;
Mon cœur de votre adieu se brisait en silence...
Et voici qu’aujourd’hui votre nid se balance
A l’angle de mon mur.
Que vous êtes charmants, fiers et joyeux, mes hôtes!
Je vous ai vus planer dans des sphères très hautes,
Parmi des rayons d’or;
Tremblante, j’admirais votre splendeur farouche;
Mais vous apparaissez, sous ma main qui vous touche,
Plus radieux encor.
L’un de vous est l’Amour, sûr, profond et fidèle,
L’Amour au vaste essor, dont le large coup d’aile
Vibre dans l’infini;
L’autre est l’Intimité, qui fait une deux âmes;
L’autre est la Poésie, à l’aigrette de flammes,
Chantant son chant béni.
Tous vous êtes venus, chers captifs de ma vie.
Un seul eût pu me rendre heureuse à faire envie;
Pourtant j’aurais souffert:
Car mes vœux insensés vous appelaient ensemble;
Mais le sort en un jour à mon seuil vous rassemble,
Et mon ciel s’est ouvert.
Amour!... Culte du beau!... Communion suprême!...
Oh! sentir qu’on s’élève au-dessus de soi-même,
Que le cœur s’agrandit,
Que l’on voit de plus loin la foule et ses mensonges,
Parce qu’un œil aimé plein de merveilleux songes
Doucement resplendit!
Oh! dans un clair esprit lire comme en un livre,
Surprendre sa pensée et la faire revivre
En des rythmes légers;
D’un être grave et fort vaincre l’orgueil austère,
L’entendre murmurer que rien ne vaut sur terre
Nos aveux échangés!
Découvrir à la fois dans la main que l’on presse
La virile énergie et l’exquise tendresse,
Un ferme et cher soutien.
Être deux, se livrer sans jamais se connaître,
Et se trouver nouveaux et plus charmants peut-être
Après chaque entretien.
Aimer tous deux les champs où frissonnent les roses,
Les flots bleus, les parfums, les puériles choses,
Les bois mystérieux,
Accueillir la gaîté qui rit et qui s’éveille,
Et fixer sur la vie, étonnante merveille,
Un regard sérieux.
Tout voir, tout admirer, tout chercher, tout comprendre
Au fond d’un cœur, miroir qui prend tout pour tout rendre,
Cœur à notre âme uni;
Savoir que rien n’est beau ni grand qu’il ne reflète,
Et, comme en s’y peignant l’univers s’y complète,
Y trouver l’infini.
O rêves, rêves d’or que formait ma jeunesse,
Vous êtes devenus, riants et pleins d’ivresse,
Une réalité.
Je ne demande rien que prolonger cette heure:
Dieu même n’en ferait pour moi point de meilleure
Dans son éternité.
La Nature et l’Amour
Ainsi donc, ô vallons! ô lacs purs! ô retraites
Où rayonne l’amour sur la bruyère en fleur,
Ils ne vous ont chantés, les orgueilleux poètes,
Qu’au sein de leur douleur.
Ils ne vous ont parlé, par leurs voix immortelles,
Que lorsqu’en vos abris ils sont revenus seuls,
Et qu’ils n’ont plus trouvé sous vos ombres si belles
Que d’horribles linceuls.
Leurs vers ont découlé de leur lèvre tremblante
Lorsqu’ils ont parcouru votre désert sacré,
Y suivant pas à pas la fuite grave et lente
D’un fantôme adoré.
Et ce n’était point vous alors que leur tristesse
Se plaisait à parer d’un charme déchirant:
C’était leur amour mort et c’était leur jeunesse
Qu’ils cherchaient en pleurant.
Ils vous ont accusés de rester impassibles
Lorsqu’ils marchaient pensifs en sanglotant tout bas,
Et que dans vos sentiers leurs rêves impossibles
S’envolaient sous leurs pas.
Bien peu leur importaient vos airs gais ou moroses
Quand leur bonheur semblait ne pas devoir finir,
Mais plus tard ils ont dit que l’éclat de vos roses
Blessait leur souvenir.
Ils se sont étonnés que vos grâces divines
Devant leur désespoir resplendissent toujours,
Et que vous n’eussiez point fait prendre à vos ravines
Le deuil de leurs amours.
Que n’ai-je, ô bois charmants! leur sublime génie,
Puisque je suis heureuse et que vous m’enchantez,
Puisque celui dont l’âme à mon âme est unie
S’avance à mes côtés!
Puisque je vois briller parmi vos frêles herbes
En paillettes de feu les traits d’or du soleil,
Et que sur les sommets de vos arbres superbes
Reluit le jour vermeil.
Puisque tout est chansons, que tout est rire et joie
Sous vos ombrages frais, dans les cieux, dans mon cœur.
Oh! pourquoi donc faut-il que l’écho ne renvoie
Que l’accent du malheur?
Pourquoi n’avons-nous pas des mots pleins de délire
Qui fixent à jamais nos bonheurs fugitifs,
Alors qu’un léger mal arrache à notre lyre
Des accords si plaintifs?
Pour élever vers vous une voix attendrie
Beaux asiles profonds où mon cœur fut bercé,
Non, je n’attendrai point l’heure où la rêverie
S’en va vers le passé.
Non, je n’attendrai point de la trouver déserte
La place où mon ami se reposa souvent,
Et seule, d’écouter dans la forêt inerte
Les longs soupirs du vent.
Voyez, nous sommes deux, nous savons vous comprendre,
Notre aveugle bonheur ne cache point vos cieux,
Votre sereine paix rend notre amour plus tendre
Et plus mystérieux.
Nous revenons à vous toujours, ô solitude!
Votre calme imposant plaît à notre fierté;
Les bois silencieux, dans leur noble attitude,
Ont tant de majesté!
Notre âme, qui remonte aux sources de la vie,
D’un monde étroit et vain fuyant les trahisons,
S’agrandit tout à coup et s’élance ravie
Vers vos purs horizons.
Nos pas en vos chemins errent à l’aventure,
Vos aspects imprévus nous font longtemps rêver,
Et tout autour de nous la tranquille nature
Semble nous approuver.
Qu’il monte donc vers vous l’encens de nos hommages,
Dans nos félicités il doit vous être offert;
Et puissions-nous encor vous bénir, ô bocages!
Quand nous aurons souffert.
Aujourd’hui, l’œil perdu dans vos riants abîmes,
Nous sentons les liens qui nous tiennent unis,
Se serrant doucement au souffle de vos cimes,
Devenir infinis.
Et, songeant que demain les heures envolées,
Blancs spectres, flotteront en ces muets séjours,
Émus, nous voyons naître en vos vertes allées
Les plus beaux de nos jours.