SONNETS PHILOSOPHIQUES
I
A Octave
Ami, j’ai dans le champ sans fin de vos pensées,
Tout en rêvant, choisi quelques sauvages fleurs,
Pour leurs ardents parfums et leurs vives couleurs,
Et les ai, dans mes vers, côte à côte enchâssées.
Hélas! mes durs sonnets les tiennent oppressées;
Elles perdent en eux leur sève et leurs senteurs,
Elles qui, dispersant leurs souffles enchanteurs,
Ondulaient librement par le vent balancées.
Je vous fais don pourtant de leur bouquet pâli;
Vous y reconnaîtrez le reflet affaibli
Des amples floraisons écloses dans votre âme.
Et vous saurez aussi que mon cœur enivré,
Épuisant dans leur sein leur arôme de flamme,
Bat plus calme et plus fort pour l’avoir aspiré.
II
Le Temps
Saisis du vain regret des grands songes antiques,
Parfois nous repeuplons nos Olympes déserts:
Erreur des aïeux morts hantant nos cœurs mystiques!
Le Temps, dernier des dieux, chancelle au sein des airs.
L’atome, obéissant aux forces despotiques,
Dans l’abîme infini n’a point d’âges divers;
L’horloge suspendue aux éternels portiques
Marque une heure immuable à l’immense univers.
Le passé, l’avenir,—inconstantes chimères—
Troublent par leurs aspects des êtres éphémères
Qui naquirent hier et périront demain.
Quel sens auraient ces mots pour la matière sombre,
Qui soumise à jamais aux changements sans nombre,
N’a point eu d’origine et n’aura point de fin?
III
Les Forces
Aux jours obscurs et doux de sa candeur première,
L’homme, en sa gratitude ou ses vagues effrois,
Des astres bienfaisants adorait la lumière,
Et du vaste univers il les proclamait rois.
De ces faux souverains, rigide justicière,
La raison depuis lors a renversé les droits,
Et nous les a montrés, ces amas de poussière,
Signes mystérieux des forces et des lois.
Eux, qui régnaient jadis, tombent sans espérance,
Ils ne sont que la vive et splendide apparence
D’un principe caché toujours en mouvement.
Nos sens ont inventé leurs beautés éternelles;
Leurs fantômes glacés peuplent le firmament,
Leur grâce et leur éclat naissent dans nos prunelles.
IV
La Vie
Quand nous tournons les yeux vers les débuts du monde,
Songeant aux êtres vils qui peuplèrent les eaux,
Nous disons: «Dieu frappa plus d’une race immonde,
Puis il fit naître l’homme après les grands oiseaux.»
Et plus tard, entr’ouvrant quelque couche profonde,
Et trouvant dans le sol les débris de nos os,
Un enfant plus parfait de la terre féconde
Reniera notre sang, notre âme et nos travaux.
Pourtant nous sommes fils des monstres de l’abîme,
Et, d’héritiers plus purs l’Humanité victime,
A son tour périra pour leur donner le jour.
La route du progrès pas à pas est suivie.
Dans l’univers, ainsi qu’en notre étroit séjour,
S’enchaînent sans repos les formes de la vie.
V
La Lutte pour l’Existence
La loi, l’unique loi, farouche, inexorable,
Qui régit tout progrès, c’est la loi du plus fort.
L’être imparfait périt; marâtre impitoyable,
La nature l’écrase et poursuit son effort.
Partout est engagé le combat redoutable;
A l’heure harmonieuse où la terre s’endort,
Il rend la nuit sinistre et l’ombre épouvantable,
Tout brin d’herbe est un champ de carnage et de mort.
L’angoisse de la faim, qui toujours hurle et gronde,
Est le ressort puissant jouant au cœur du monde,
Et celui qui dévore est l’élu du destin.
L’esprit même naquit des brutales entrailles;
Et la rivalité du repas incertain
Fait surgir l’avenir en de sombres batailles.
VI
La Source
La source de cristal frémit sous la fougère;
La voici qui murmure et court sur les cailloux
Tout enfants autrefois, dans sa nappe légère,
Nous avons en riant miré nos fronts si doux.
Aussi n’est-elle point à nos cœurs étrangère;
Nous lui disons tout bas: «Te souviens-tu de nous?»
Quoi! ne savons-nous pas que l’onde est passagère?
Sans cesse un flot s’enfuit devant un flot jaloux.
Par son aspect charmant c’est encor notre source,
Mais, changeante toujours en sa rapide course,
Peut-elle être aujourd’hui ce qu’elle fut hier?
Et notre âme, elle aussi, se transforme à tout âge.
Qu’est-ce donc après tout que notre Moi si fier?
Rien qu’un vain souvenir dans une frêle image.
VII
La Mort
La Vie est une mort incessamment active;
Pour exister longtemps il faut périr toujours;
Chaque instant la détruit, la forme fugitive
Dont la beauté si chère enivre nos amours.
La Mort délivre enfin la matière captive,
Lui rouvrant l’univers et ses vastes séjours:
D’une nouvelle vie, intense et moins chétive,
Elle anime nos corps au terme de nos jours.
Vie et Mort: Grands mots creux et mensongers fantômes!
Pleurons-nous aujourd’hui les frémissants atomes
Qui formaient autrefois le sang de notre cœur?
Où sont-ils? Dans l’air pur, dans l’herbe, dans les roses...
Et quand la mort sur nous mettra son doigt vainqueur,
Pourquoi craindrions-nous d’autres métamorphoses?
VIII
Dieu
L ’homme a dit: «Le Seigneur m’a fait à son image.»
Homme, insecte orgueilleux, cesse de blasphémer!
De tes sens imparfaits reconnais l’esclavage:
Concevraient-ils Celui qui les a pu former?
Ce Dieu, que, d’après toi, je renie et j’outrage,
Ne l’offenses-tu point quand tu prétends l’aimer?
Tu lui prêtes ton cœur, tes haines, ton langage,
Et de tes passions tu le veux animer.
Moi, devant sa grandeur je m’incline en silence.
Lorsque son soleil d’or sur mon front se balance,
J’admire le rayon dont la splendeur a lui;
Car le soleil est fait de poudre et me ressemble.
Mais Dieu, qu’il règne ou non, que saurais-je de lui?
Et qui de nous l’insulte, ô chrétien! que t’en semble?
IX
Les Premiers Ages
Quels rêves insensés, formés par les poètes,
Ont placé l’âge d’or au berceau des humains?
Nous avons vu s’éteindre, en nos lentes conquêtes,
Les siècles par milliers sur nos sombres chemins.
Nous avons combattu de monstrueuses bêtes,
Nous avons labouré le sol avec nos mains,
Nous avons succombé dans de mornes défaites,
Sans avoir entrevu les brillants lendemains
De l’animalité nous dégageant à peine,
Alors que nous traînons encor sa lourde chaîne,
Pourquoi ce vain regret allant vers le passé?
L’avenir seul est plein de visions sublimes.
Puisqu’un si profond gouffre est enfin traversé,
C’est qu’il n’est plus pour nous d’inaccessibles cimes.
X
Les Sentiments
La France, traversant de tragiques journées,
Vit placer la Raison sur les divins autels;
Pourtant la froide reine, aux foules prosternées,
Ne saurait imposer des décrets immortels.
Son règne achèverait soudain nos destinées;
Contre le sphinx obscur nous cesserions nos duels;
Quittant leurs vains espoirs, nos âmes résignées
Ne s’élanceraient plus vers de merveilleux ciels.
Car nous marchons guidés par un sublime rêve,
Qui, flottant à nos yeux et reculant sans trêve,
Se transforme toujours, mais sans pâlir jamais.
Et les Sentiments seuls, en nous prêtant des armes,
Nous mènent à l’assaut de tous les hauts sommets.
Pour conquérir les cœurs, Jésus versa des larmes.
XI
La Raison
Le jour où la Raison gouvernerait la terre,
L’aube se lèverait au fond d’un ciel en deuil;
L’océan de nos jours, n’ayant plus de mystère,
Sous chaque flot d’azur nous montrerait l’écueil.
L’enfance songerait à la vieillesse austère,
L’heure semblerait courte et proche le cercueil;
Las des vaines amours, l’homme irait solitaire,
En d’ingrats descendants ne prenant plus d’orgueil.
Voyant toujours grandir les limites du monde,
Le savant suspendrait la poursuite profonde
Du mirage imposant qu’on nomme Vérité;
Le prêtre se tairait dans l’église déserte;
Et, cessant tout effort, la triste Humanité,
Pensive, s’assoirait devant sa tombe ouverte.
XII
L’Idéal
Féconde illusion, que notre âge méprise,
Indestructible Espoir d’un bonheur inconnu,
Une fausse sagesse en vain veut qu’on te brise,
Dans le fond de nos cœurs tu fleuris ingénu.
C’est toi qui nous conduis sur la route entreprise,
Qui nous fais accomplir un progrès continu,
Et chaque vin d’amour dont notre âme se grise
De ton fruit immortel à longs flots est venu.
Par toi, dont le pouvoir les inspire et les fonde,
Mille religions ont consolé le monde,
Les martyrs ont chanté, voyant le ciel ouvert.
Ce siècle se croit grand parce qu’il te renie:
Ta forme change—hélas! nous en avons souffert—
Mais rien ne détruira ton essence infinie.
XIII
Le Caractère
Un peuple est noble ou vil par son seul caractère;
L’esprit, dans ses destins, n’agit qu’au second rang.
Les sentiments acquis, partage héréditaire,
Lentement transformés, coulent avec le sang.
Le type originel siècle à siècle s’altère;
Un trait parfois subsiste et s’en va grandissant;
Puis tout à coup surgit un héros solitaire
Qui saisit en sa main ce levier tout puissant.
Un désir, un besoin, un espoir, une haine,
Tels sont les fondements de la puissance humaine,
Et tout ce qu’on élève est bâti là-dessus.
L’être qui laisse au monde une immortelle trace,
Qu’il soit César, Bouddha, Mahomet ou Jésus,
Incarna dans son sein le rêve d’une race.
XIV
L’Histoire
Histoire, tu n’es plus cette muse élégante
Qui soumettait Dieu même à des décrets hautains
Et qui nous le montrait, d’une plume fringante,
Balançant le succès des combats incertains.
Toi que nous avons vue, injuste et provocante,
Couronner les héros avec des airs mutins,
Tu te troubles, pauvrette, en ta candeur piquante,
Devant l’enchaînement terrible des destins.
Aujourd’hui tu pressens ta rude et noble tâche;
L’immense drame humain se poursuit sans relâche,
Sur chaque événement il pèse tout entier.
Lève-toi donc, déesse, et, de tes orteils roses
Foulant les durs cailloux d’un âpre et long sentier,
Remonte lentement vers les lointaines causes.
XV
La Morale
O Morale! ô respect de la loi nécessaire!
Nous nous sommes raillés de ta diversité,
Parce que tu suivais, perfectible et sincère,
Dans tous ses lents progrès la faible Humanité.
Pour t’avoir vue ainsi varier sur la terre,
Notre esprit contre toi souvent s’est révolté,
Mère des foyers purs, ô reine salutaire!
Qui nous donne la force et la félicité.
Viens poser sur nos fronts ton joug doux et paisible.
Nulle marche en avant aux peuples n’est possible
Si de tes ordres saints ils n’écoutent la voix.
Tu vaux à nos cités mieux que vingt citadelles.
Apprends-nous à lutter en affirmant tes droits,
Pour qu’un jour sans effort nos fils te soient fidèles.
XVI
La Voix des Morts
Morts qui dormez, couchés dans nos blancs cimetières,
Parfois, en relisant tous vos noms oubliés,
Je songe que nos cœurs, à vos froides poussières
Par des fils infinis et puissants sont liés.
Muets, vous dirigez nos volontés altières;
Par vos désirs éteints nos désirs sont pliés;
Vos âmes dans nos seins revivent tout entières,
En nous vos longs espoirs vibrent, multipliés.
Bien que nous franchissions une sphère plus haute,
Vos antiques erreurs nous induisent en faute,
Nous aveuglant encor malgré tous nos flambeaux.
Car le passé de l’homme en son présent subsiste,
Et la profonde voix qui monte des tombeaux
Dicte un ordre implacable, auquel nul ne résiste.