V
Un dimanche matin, après m’être promené seul pendant plusieurs heures dans les bois de Chaville et de Ville-d’Avray, j’entrai dans un restaurant pour déjeuner. J’étais parti à cinq heures; il était midi. L’appétit parlait. L’endroit me parut charmant.
C’était un de ces établissements où l’on pénètre par une porte arrondie et peinte en vert, s’ouvrant dans une muraille de feuillage. Des nappes blanches reluisent doucement sous l’ombre des bosquets. Çà et là de jeunes couples sont installés en tête-à-tête. Un rayon de soleil se glisse sous les charmilles et éclaire une chevelure dorée ou fait briller le champagne dans un verre. Parfois, entre les branches, on aperçoit le bleu d’un lac.
J’allai droit au fond du jardin, et pris ma place non loin de la table la plus reculée, enveloppée comme les autres par des rideaux de verdure. J’avais cru deviner à cette table une société plus particulièrement désireuse d’isolement. Devais-je à Octave d’être devenu observateur et taquin? Peut-être. Le secret désir de voir un peu, d’entendre un peu, de gêner un peu, détermina le choix de ma salle à manger rustique.
A peine assis, et débarrassé des empressements du garçon, je lançai un regard sournois parmi les feuilles. Des chuchotements indignés parvenaient jusqu’à moi, excités par mon offensif voisinage. D’abord je ne perçus que des voix de femmes. Droit en face de moi, j’eus l’agréable surprise de découvrir un joli visage de madone; ovale pur, bouche candide, œil rêveur. Pourtant un léger désappointement suivit; car c’était sans doute une jeune fille, accompagnée d’un père, d’une mère, et d’une tante ou d’une amie, et ma curiosité recevait sa punition; je ne recueillerais là rien de piquant ou d’inattendu.
Mais ses voisines parlèrent. Elles devaient être à peine plus âgées que celle que j’avais seule distinguée jusque-là. Peu à peu, elles s’enhardirent, à la façon des oiseaux qui viennent par degrés picorer les miettes entre vos pieds si vous ne les regardez pas. Elles finirent par ne plus penser que j’étais là. Et alors je jouis du plus délicieux petit tournoi de malice élégante, des plus amusants petits coups de pattes veloutées ne rentrant qu’à demi leurs griffes, dont un homme qui déjeune tout seul à la campagne puisse souhaiter d’être le témoin oublié ou dédaigné.
Leur conversation, qui effleura mille sujets divers, empruntait toute sa verve à une sorte de rivalité toujours en éveil, et jusqu’à présent incompréhensible pour moi. L’une surtout excellait à ce jeu spirituel. Chacune de ses paroles contenait une raillerie piquante à l’adresse de l’une ou de l’autre de ses compagnes. La voix de celle-là était douce, mélodieuse, égale, et vibrante d’un léger dédain. Son langage était constamment pur, choisi, un peu précieux. L’esprit le plus prompt et le plus fin étincelait dans ses paroles, et tout ce que je percevais d’elle me révélait la plus haute distinction.
J’étais intrigué à un point que je ne saurais dire. Jamais dialogue débité à la scène ne m’avait autant captivé.
Mais qu’étaient-ce que ces trois jeunes, belles ou spirituelles créatures? Si elles étaient ennemies, qui les forçait à se réunir ainsi? Si elles étaient amies ou parentes, quel ton étrange régnait entre elles! Quant à la ravissante madone, que je trouvais toujours plus belle en la regardant davantage, c’était elle qui parlait le moins. Mais je m’étais trompé sur son compte. C’était certainement une jeune femme. Sans que les propos qui me parvenaient sortissent un instant des bornes de la décence et du goût, ils étaient de ceux que ne comprendraient pas et que diraient encore moins des jeunes filles.
Cependant le garçon m’apportait mon café. Je n’avais encore, à mon grand désespoir, rien découvert sur l’homme qui accompagnait ces trois femmes. Tandis que leurs jolis accents babillards et clairs me parvenaient distinctement, le sien restait sourd et inintelligible. Il parlait bas. De temps à autre, il semblait inviter sa petite bande joyeuse à en faire autant; c’était lorsqu’une jeune voix s’était élevée avec une vivacité involontaire. Parfois, si quelque flèche trop acérée avait vibré et transpercé les chairs, un mot de lui calmait, réprimait, rétablissait dans la causerie cet équilibre qu’au premier abord je croyais près de se rompre à chaque instant.
Il me semblait qu’il se jouait des volontés des trois femmes, et qu’il possédait sur elles un étrange empire. Même la hautaine—l’invisible,—que je pressentais si fière, il la courbait comme les deux autres, qui, elles, n’étaient que d’adorables enfants. J’aurais juré, à certains brusques silences, qu’un simple regard de lui venait d’arrêter ces esprits capricieux et opposés sur quelque chemin trop glissant. Si je m’amusais, moi, certes il devait éprouver un plaisir rare et de haut goût, celui qui dirigeait à son gré la représentation, et tirait ainsi tous les fils attachés aux cœurs de ces poupées merveilleuses—poupées vivantes, s’il en fût, vibrantes, et qui, à elles trois, par des qualités diverses, combinaient tout ce que l’élément féminin peut offrir de charme tendre, de noble hauteur, de folle espièglerie, d’enivrante beauté. Ah! que ma solitude du matin, dont j’avais joui si délicieusement au fond des bois, me parut morne et désolée à côté de l’excitement où me jetait un pareil rêve!
Mes voisins donnèrent un ordre, qui fut aussitôt crié par le garçon du côté des écuries:
—Faites avancer le cocher Paul!
Suivant la large allée tournante, un landau découvert s’approcha; une simple voiture de remise, mais fort bien tenue; un attelage passable, des harnais soignés, et, sur le siège, un cocher correct, rasé dans les règles, et qui prenait des airs de cocher de bonne maison. C’était une de ces voitures qu’on loue régulièrement et qui vous font une façon d’équipage particulier. Je me rappelai vaguement que mon ami Octave pratiquait ce système et me l’avait vanté, disant qu’on évite ainsi l’ennui et tous les tracas des «chevaux à l’écurie». Mais, au ton exquis du petit cercle, surtout à la distinction frappante émanant de l’une des trois dames, je m’étais vraiment attendu à voir avancer une voiture à panneaux armoriés. Un vain préjugé d’ailleurs; car cette bizarre petite société aurait pu partir à pied sans que je perdisse l’idée que ces femmes et que cet homme appartenaient à un monde d’élite.
Ils parurent.
L’homme s’approcha de la portière ouverte pour aider les dames à monter. J’eus un mouvement d’irrésistible curiosité. Il jeta sa cigarette pour offrir la main droite, tandis que la gauche s’appuyait légèrement sur le bord de la voiture.
C’était Octave.
La première femme qui monta, et s’assit au fond, était l’invisible orgueilleuse que j’avais tant voulu voir. Elle s’éleva sur le marchepied d’un mouvement élégant et décidé. Sa physionomie répondait à son langage, Elle avait les traits fins, de beaux yeux un peu durs, la bouche fière, aux coins légèrement abaissés. Elle était toute jeune.
Ses compagnes l’étaient plus encore.
Au moment où Octave achevait de placer la dernière, et se disposait à la suivre, il leva les yeux et me reconnut.
Il eut un imperceptible et indéfinissable sourire.
Le lendemain, je reçus de lui une invitation à dîner.