VI

Rarement une journée me parut plus longue. Sans doute j’allais avoir l’explication de la scène bizarre de la veille, j’allais pénétrer dans le secret de l’existence intime d’Octave. Or, toutes les aventures banales qui arrivent plus ou moins à chacun de nous me paraissaient d’une platitude insipide auprès du plus simple épisode de la vie de cet homme, raconté et interprété par lui. Tout ce qui le touchait prenait une saveur extraordinaire. Cela tenait à ses façons d’envisager les choses et de prévoir les conséquences des faits, aux jugements profonds qui accompagnaient ses récits. Mais cela tenait aussi aux événements eux-mêmes.

Certaines natures à part appellent, on ne sait par quel mystère, des accidents ou des bonheurs à part.

Octave, doué de cette âme redoutable et attirante qui se peignait dans ses yeux pleins de sombres éclairs, et de cette beauté mâle qu’adoucissait si étrangement le reflet argenté sur ses larges tempes, avait été le héros de plus d’une histoire passionnée ou terrible. Il était sévère pour les femmes, qu’il considérait comme des êtres inférieurs, impulsifs, changeants, auxquels on ne saurait se fier sans imprudence. Il était adoré par elles.

La crainte un peu comique qu’il éprouvait de cette adoration, souvent tenace et importune, me faisait lui dire qu’avant de savoir au juste comment il nouerait une liaison, il songeait aux moyens de s’en débarrasser.

—Certes, répondait-il. Il est plus facile de conquérir une femme que de se défaire d’elle ensuite.

Une bohémienne, ajoutait-il en riant, a prédit à ma mère que je périrais par la main d’une femme. Aussi je me tiens sur mes gardes vis-à-vis d’elles.

A en juger par quelques-unes de ses aventures, il n’avait pas trop tort.

Une grande dame russe avait essayé de le faire empoisonner par un pope, son ancien serf; une Espagnole exaltée lui avait tiré un coup de revolver; une Allemande sentimentale avait fait mine d’avaler devant lui le contenu d’une fiole de laudanum. Mais, en somme, le plus méchant tour que la jalousie lui eût joué, avait été de lancer contre lui une agence suspecte, cause d’ennuis sans nombre dont il ne put d’abord découvrir l’origine; des lettres furent volées dans son appartement, une maîtresse à laquelle il tenait beaucoup, gravement compromise. Il finit, grâce à sa perspicacité, par mettre la main sur ses invisibles ennemis, et il en fit justice promptement et sommairement. Quant à la femme qui les faisait agir, il se borna à l’effrayer en lui montrant que pour la perdre il n’avait qu’à prononcer un mot. Il ne s’y serait décidé pourtant qu’à la dernière extrémité, car il poussait jusqu’à l’excès les scrupules chevaleresques dont malheureusement notre époque se dégage de plus en plus. Si les femmes l’aimaient tant, il faut bien dire que la fascination qu’il exerçait sur elles ne suffisait pas toujours à les subjuguer; mais son extrême délicatesse dans les affaires d’amour, sa discrétion absolue, et—pour une certaine classe de conquêtes—sa générosité qui ne comptait point, achevaient l’œuvre de ses regards, de ses paroles, de sa réputation d’original farouche et blasé.

Lui, il se plaisait à n’attribuer ses succès qu’à la froideur un peu dédaigneuse avec laquelle il traitait les femmes.

—Elles aiment, disait-il, à se sentir maîtrisées par une main de fer. Comme tous les êtres inférieurs, elles sont à genoux devant la force. Elles s’éprennent de celui qui les méprise et qui ne craint guère de le leur montrer.

Il les considérait comme de jolis petits animaux fort malfaisants, mais très agréables d’ailleurs, et surtout extrêmement intéressants à observer. Il les déclarait incapables de se laisser influencer par le raisonnement, et livrées tout entières aux impulsions du moment. Pour lui, elles ressemblaient au sauvage qui échange le matin sa couverture contre de l’eau-de-vie, ne prévoyant pas qu’il en aura besoin pour se coucher le soir.

Il n’avait jamais voulu se marier, car il trouvait que c’est une incompréhensible folie de livrer son cœur, son repos, son honneur, son avenir, à un être à demi inconscient, qui, sans même de mauvaise intention, peut, d’un jour à l’autre, briser tout cela avec ses faibles mains.

Il avait eu de nombreuses liaisons, et prétendait n’avoir jamais été le premier à en rompre aucune. Cependant son horreur pour ce qu’un vocable bas mais expressif appelle le «collage», ses goûts changeants, la répulsion qu’il éprouvait à la seule idée d’un partage, la sûreté instinctive avec laquelle il pressentait l’ombre d’une trahison non encore accomplie, tout contribuait à rendre de sa part un amour de longue durée bien difficile, étant donnée la catégorie de femmes peu sévères à laquelle seule un célibataire peut s’adresser. Cette classe se restreignait encore par suite de sentiments très arrêtés chez Octave; jamais il n’avait fait la cour à une femme mariée. Il raisonnait ainsi:—Si je l’aimais, je ne pourrais souffrir l’idée qu’un autre la possédât; si je ne l’aimais pas, je ne verrais pas de raison suffisante pour la détourner de ses devoirs et me créer, ainsi qu’à elle, de justes remords et d’humiliants compromis.

Je m’appuyais sur ces circonstances pour défendre contre lui les femmes.—Les seules que vous connaissiez bien, lui disais-je, sont toutes, plus ou moins, des déséquilibrées, des déclassées, d’après lesquelles vous ne sauriez juger les autres. Si vous songez à votre mère...

—Ma mère, interrompait-il d’un air grave, était la femme la plus admirable que j’aie connue. Je l’ai vue se dévouer à mon père, devenu infirme, aveugle, exigeant, avec des raffinements de sacrifice que je qualifierai d’absurdement sublimes. Le vieillard, qui avait perdu la notion du temps et des saisons, lui demandait des perdreaux au mois de juin et des pêches au mois de janvier; jamais elle ne lui a dit non; et parfois ensuite, elle se contentait de manger dans sa chambre, en hiver sans feu, les aliments les plus communs.

—Ce qui prouve?...

—Ce qui prouve précisément ce que je veux prouver, Daniel: que les femmes ne raisonnent point. Elles sont dominées exclusivement par le sentiment. Lorsque ce sentiment est la pitié ou la générosité, elles le suivent jusqu’à ses dernières limites comme elles en suivraient un autre. Pourquoi ont-elles tant de prise sur nous? Parce que leur action s’exerce sur nos sentiments et non sur notre raison, et que nous obéissons beaucoup moins à l’une qu’aux autres. Nous sommes tous plus ou moins femmes ou enfants, et le raisonnement ne nous conduit guère. Plus on est homme, plus on est fort, plus on résiste à l’impulsion du sentiment, et plus on est au-dessus des entraînements de l’amour.

L’amour, Octave en parlait, mais je restais persuadé qu’il ne l’avait point connu. Il avouait cependant l’avoir éprouvé une fois.

C’était, suivant lui, une maladie dégradante, qui diminue l’homme, qui lui plante dans le cerveau une idée fixe, et lui ôte momentanément toute liberté d’esprit. Cette maladie sévit aussi bien sur le penseur que sur l’imbécile; elle a ses phases et son traitement. On ne s’en guérit que par une séparation prompte et radicale de la personne aimée. Alors se produit une crise aiguë, pendant laquelle on perd le boire et le manger, et, généralement l’usage de toutes ses facultés; puis le mal s’adoucit et enfin finit par disparaître, à la façon d’une fièvre éruptive ou d’un rhume de cerveau.

Octave s’était ainsi délivré d’une passion qu’il désignait sous le nom peu respectueux de «toquade». Une belle Italienne la lui avait inspirée. Mais cette femme était légère et lui aurait causé des chagrins sans nombre. Il eut la force de s’éloigner d’elle, et, prévoyant les divers degrés d’intensité puis d’apaisement du mal auquel il se sentait en proie, il le supporta patiemment et en nota avec le plus grand soin les effets et la durée. Je le vis bien souffrir à ce moment-là. Il s’était retiré tout seul à la campagne, et je me le rappelle encore jetant son dîner par-dessus le mur du jardin pour faire croire qu’il l’avait mangé, et mâchonnant sans pouvoir l’avaler l’unique bouchée qu’il avait mise entre ses dents. Cette fois en effet il avait pu se croire sérieusement amoureux.

L’était-il enfin aujourd’hui? Laquelle des trois charmantes femmes dont il se montrait entouré avait réussi à fixer ce grand volage, cet éternel railleur, qui se mettait au plus dur régime afin de se guérir aussitôt qu’il se croyait épris?

A six heures et demie, j’arrivai chez Octave. Son domestique m’introduisit au salon.—Monsieur n’était pas encore rentré, mais il ne pouvait tarder à revenir.

Je me jetai sur un canapé, et j’attendis.