VII
Je me trouvais dans une pièce que je connaissais bien, mais dont l’aspect me plaisait toujours. Je m’y attardais volontiers à causer ou à rêver. J’étais enchanté de m’y trouver seul, d’y laisser ma fantaisie errer sur tous les objets et se perdre en des songes lointains.
Des vitraux en ogive assombrissaient les deux croisées; Octave en avait composé lui-même le dessin. Des étoffes de l’Orient, aux éclatantes couleurs, pendaient devant les portes. D’énormes corps de bibliothèque en bois sculpté, renfermant des milliers de volumes, couvraient les murs. Dans leurs intervalles, sur la tenture rouge foncé, brillaient des armes bizarres disposées en panoplies, des yatagans recourbés, des poignards de Tolède, des kriss malais, des coupe-têtes indiens. Çà et là, des écrans immenses, faits de plumes de paon, aux reflets de pierreries. Quelques tableaux accrochés; des vues de pays éloignés, avec des perspectives infinies, dont les bleus horizons faisaient contre les sombres panneaux comme des taches de ciel. A terre, des tapis du Levant et des peaux de tigre; sur les tables, sur les consoles, de hauts narghilés, des aiguières d’or, des idoles de bronze, des coupes d’agate; des albums remplis de photographies, les unes de jolies femmes, les autres de villes étranges et de fantastiques contrées.
Les voyages et les femmes... Quelle place les uns et les autres tenaient dans la vie du maître de ces lieux!
Parmi les riches ou curieux bibelots, qui, tous, avaient été recueillis et rapportés par Octave dans ses expéditions scientifiques, on était surpris d’apercevoir quelques articles de Paris; ils avaient été dispersés là et trouvés dignes de cette espèce de charmant musée, l’un pour sa couleur, l’autre pour sa forme. Souvent on remarquait un cendrier de quelques sous dont la note heureuse corrigeait le brillant d’un coffret laqué valant plusieurs centaines de francs. C’est ainsi que sans s’inquiéter du prix ou de la provenance des objets, Octave composait des gammes de nuances, des ensembles de lignes, tout comme un musicien composerait une mélodie. Il s’amusait beaucoup des remarques stupéfaites des bourgeois, qui ne comprenaient rien à cette association de raretés et de choses sans prix, de Musée du Louvre et de boutique à treize.
—Mais quoi! disait mon ami, le seul cachet personnel que l’on puisse imprimer à un appartement vient de la disposition de ce qui s’y trouve. Il n’est point difficile aujourd’hui de posséder de vrais objets d’art, de vrais tapis d’Orient, de vrais tableaux de maîtres. Le beau mérite de les entasser dans une pièce, et d’avoir un salon qui ressemble à une boutique de curiosités! Dans l’arrangement d’une boutique de ce genre, le seul but est d’épargner la place. Ainsi fait le bourgeois; plus il peut faire tenir de bibelots dans une pièce, plus il trouve cela beau, et plus il est content. Surtout il faut que chaque objet coûte cher. Moi, qui ne reçois presque personne et qui ne collectionne que pour mes yeux, je désire que mes yeux soient satisfaits; peu m’importe par quel moyen. Autrefois le luxe était criard; maintenant tout le monde croit avoir du goût parce que tout le monde recherche les couleurs effacées. Je trouve bon pour ceux qui ne savent pas ce qu’ils veulent, de faire comme ils voient faire aux autres. Je n’ai pas besoin d’imiter. Que je sois en plein Paris du XIXe siècle ou que je vive au fond d’un désert, j’organiserai mon intérieur exactement de la même façon.
Lorsque Octave s’exprimait ainsi, je trouvais qu’il avait raison. Vraiment je ne devrais plus le dire, de peur d’être accusé de partialité. Mais je connais plusieurs artistes qui s’extasiaient en entrant chez lui.
Bientôt j’entendis sa voix dans l’antichambre. Dès qu’il m’aperçut en ouvrant la porte, il eut le même sourire que la veille lorsqu’il m’avait salué imperceptiblement du regard.
—Eh bien, dit-il, j’espère, homme curieux, que le spectable des joies de ma famille vous a converti.
—Converti à quoi?
—A la polygamie, parbleu! à cette grande et vénérable institution dont j’ai essayé plus d’une fois de vous faire comprendre les bienfaits.
Je crus d’abord à une plaisanterie. Lorsque j’eus compris, je restai pensif et quelque peu choqué.
—Vous êtes trop original pour moi, lui dis-je. Jusqu’à présent j’ai essayé de profiter de votre expérience des femmes et de la vie. Je m’aperçois qu’il me reste certains préjugés plus forts que votre exemple et que vos arguments.
Il sourit ironiquement, et, développant une de ses thèses favorites, compara les peuples de l’Occident avec ceux de l’Orient. Il condamna la morale relâchée des premiers, et vanta les principes sévères des seconds, qui doivent à la polygamie des institutions solides en contraste avec les mœurs mobiles et pleines de contradictions des Européens.
—Ceux-ci, ajouta-t-il, passent leur vie à se plaindre. Quel voyageur a jamais entendu un Oriental se lamenter sur sa destinée? Est-il un préjugé plus absurde que celui qui porte à critiquer une institution maintenue à travers les âges par les trois quarts des peuples du globe? N’est-ce pas le comble de l’hypocrisie que de contester l’utilité d’une coutume que les Européens eux-mêmes pratiquent plus ou moins en secret? En Orient, les foyers sont purs; les femmes sont forcément fidèles, puisqu’elles sont enfermées; les amours vénales et abjectes des pays chrétiens y sont totalement inconnues; il n’y a pas d’enfants illégitimes. La seule objection sérieuse est l’antipathie des femmes de nos contrées pour ce genre de vie. J’ai donc voulu m’assurer de la facilité avec laquelle on les persuade lorsqu’elles sont suffisamment éprises. Deux de celles que vous avez aperçues avec moi se sont assez volontiers soumises à cet essai, et la troisième... ne semble pas éloignée d’en faire autant.
La rivalité de ces trois charmantes créatures, qui toutes trois l’aimaient, et dont chacune rêvait en secret de conquérir entièrement un cœur partagé, procurait à Octave des jouissances particulières et très raffinées. J’avais eu le pressentiment de ces jouissances en écoutant la causerie pétillante et endiablée, dans le bosquet du restaurant. Mais, suivant moi, ces femmes étaient peu dignes d’estime puisqu’elles acceptaient de pareils compromis, et, par conséquent devaient aux yeux d’un homme délicat, perdre le plus exquis de leurs charmes.
Ma réflexion fit rire Octave.
—Cette manière de voir est par trop occidentale, s’écria-t-il. Il est vrai que le respect de la femme est peu développé chez nous, et c’est encore un point sur lequel nous sommes inférieurs à nos frères d’Orient.
—C’est trop fort! Vous prétendrez peut-être que la femme est plus considérée à Constantinople ou au Caire qu’à Paris?
—Sans comparaison. Vous savez ce que devient ici une conversation entre hommes dès que l’éternel sujet «femmes» est mis sur le tapis. Vous savez avec quelle légèreté—pour ne pas dire plus—nous parlons des plus fières et des plus chastes d’entre elles. Nos propos plongeraient un Arabe ou un Turc dans un étonnement indigné. Jamais ces gens-là ne causent des mystères du harem. Demander à l’un d’eux des nouvelles de sa femme serait lui faire une grave injure. Manquer de respect à l’une d’elles dans la rue, comme nous le faisons journellement à Paris, serait s’exposer à être massacré par les passants.
Pour moi, continua Octave en s’animant, je trouve cette dignité, cette sécurité conjugales, cette constance dans l’affection réciproque du mari pour la femme et de la femme pour le mari, bien supérieures à notre corruption et à nos hypocrisies européennes. Puisque la nature a destiné l’homme à avoir plusieurs femmes, puisque partout il en possède plusieurs, pourquoi jeter la pierre à des peuples qui agissent, en somme, avec plus de décence et de moralité que nous. Là où les lois humaines contrarient des nécessités naturelles plus puissantes et par conséquent fatales, elles créent le vice. Nos civilisations raffinées ont engendré des vices hideux. Les mœurs simples et naturelles de l’Orient ne connaissent ni la prostitution, ni l’infanticide, ni l’adultère, ni la vente des petites filles par leurs mères, ni l’abandon des enfants, ni tant d’autres monstruosités.
—Alors, dis-je, amusé, vous voulez nous amener, Octave, à reconnaître qu’il n’y a d’autre Dieu qu’Allah et que Mahomet est son prophète. C’est, je suppose pour propager vos doctrines par l’influence salutaire de l’exemple, que vous vous promenez le dimanche accompagné de trois femmes charmantes. Je ne doute pas que vous ne fassiez promptement des disciples.
—Je l’espère. Mahomet a introduit le monothéisme dans le monde, et a restreint la polygamie à ses justes limites, que la plupart des peuples avaient outrepassées. Voyez Salomon et ses centaines d’épouses. Quant à ces dames, elles sont enchantées. Étant plusieurs, elles peuvent se promener avec moi sans se compromettre. Une seule s’afficherait, mais trois...
—Comment, demandai-je, les avez-vous persuadées? Ce sont des femmes du monde, toutes plus ou moins distinguées par l’esprit ou la beauté, à ce qu’il m’a été aisé de juger. Plus elles vous aimaient, plus il était difficile de les unir dans cette singulière fraternité. Vous leur avez donc jeté un sort?
Il hocha la tête, haussa légèrement les épaules, et ne répondit que par un sourire.
Je continuai à réfléchir en silence. Octave tournait lentement autour du salon tout en fumant. C’était son habitude. Je le suivais des yeux, tirant moi-même de temps à autre quelques bouffées de mon cigare. Vraiment je ne savais trop que penser. Sa hardiesse d’idées, sa logique, sa bonne foi, me séduisaient. Pourtant quelque chose restait froissé au fond de moi.
L’amour idéal, l’amour unique et absolu, tel que le poétique et religieux Moyen Age en a gravé l’image dans nos cœurs, me hantait. Il nous emplit tous d’un vague tourment, nous autres Occidentaux, cet amour impossible. Nous ne sommes pas si vicieux que mon sceptique ami voulait bien le dire. C’est notre rêve que nous poursuivons, au moins tant que sourit notre jeunesse, à travers bien des souillures, après lesquelles, chaque fois, nous secouons nos ailes dans l’espérance de nous envoler pour les fuir à jamais. Nos erreurs viennent malgré tout d’une immense supériorité sur ces lourds serviteurs de Mahomet et du Coran, qui s’endorment dans un songe sensuel. Ils n’ont jamais entrevu ce que chacun de nous espère à vingt ans, ce qui nous fait marcher vers la mort avec tant de mélancolie dans le désespoir de ne point l’avoir trouvé. Mais je n’étais pas encore parvenu à ce triste jour où l’on abdique tout espoir. C’est pourquoi j’éprouvais une douleur secrète des théories implacables d’Octave.
Je lui dis enfin:
—Vous ne m’avez pas convaincu. L’amour n’est pas pour moi ce qu’il est pour vous. Vous êtes bien heureux—ou bien malheureux peut-être—de l’envisager comme vous le faites.
—Comment donc voulez-vous que je l’envisage? répliqua-t-il. Tenez, voyez cette cigarette; je la fume avec un grand plaisir. Serait-il sage de m’affliger à chaque seconde parce qu’elle se consume? Ainsi la vie, ainsi tous les bonheurs, ainsi les femmes surtout. Si vous voulez être heureux, ne demandez aux choses que ce qu’elles peuvent donner. Acceptez la joie présente quand vous la rencontrez, mais gardez-vous de songer au lendemain. Mettre les femmes sous clef dans un harem avec un eunuque à la porte, est encore le seul moyen qu’on ait trouvé pour leur éviter les tentations et s’assurer à peu près de leur constance. Tant que cette institution n’existera pas en France, je me passerai d’épouse légitime. A en juger par ce que j’observe autour de moi, je n’ai pas à le regretter beaucoup.