DEUXIÈME DIALOGUE.
DIOTIME, VIVIANE, ÉLIE, MARCEL.
Le lendemain, en se réunissant dans la matinée pour l'excursion projetée au cap Plouha, on s'aperçut que le temps n'y était pas favorable. Le vent soufflait de l'ouest; les nuages s'amoncelaient, bas et lourds; par intervalles, une pluie fine tombait. Les mouettes volaient au ras des flots et poussaient leur cri aigu. On délibéra s'il serait prudent de se mettre en route; et, comme la fatigue du jour précédent se faisait encore sentir, on s'accorda vite sur les motifs de rester à Portrieux, et l'on s'établit dans le pavillon.
Ce pavillon, bâti sur une légère élévation de terrain isolé, abrité d'un bouquet d'arbres, était très en renom dans le pays. On y venait de fort loin, dans les longs jours d'été, respirer la brise de mer et s'égayer au concert des oiseaux qui nichaient en multitude sous l'épaisse feuillée. La bonne Mme Évenous, qui tirait quelque vanité de ce lieu de plaisance où se donnaient les plus beaux repas de la saison, l'avait fait décorer avec beaucoup de soin; mais pour nos amis son agrément était tout entier dans ses deux fenêtres d'où la vue s'étendait, d'une part, jusqu'à la jetée, de l'autre, jusqu'à un promontoire de roches granitiques que le flot, à la marée haute, recouvre et qu'il laisse en se retirant tout enveloppées de goëmons, ce qui leur donne un air échevelé et pleureur singulièrement pittoresque.
À ce moment, le bateau qui, chaque semaine, vient faire à Portrieux les approvisionnements de l'île de Jersey, était dans le port, prêt à remettre à la voile. De longues files de bœufs s'avançaient sur la plage, lentement, tristement, avertis de je ne sais quel mauvais destin par les mugissements qui partaient de l'extrémité de la jetée, où l'on procédait à l'embarquement des animaux. Quelques-uns s'arrêtaient comme frappés de stupeur, et demeuraient dans un état d'immobilité presque incroyable. Des enfants de pêcheurs suivaient cette procession morne, les plus grands portant les plus petits, tous déguenillés, infirmes, chétifs et hâves, plus hébétés d'aspect que le bétail, et consternants à voir pour qui veut croire à la providence divine et à la bonté humaine. Grifagno, à qui ces enfants et ces bœufs ne plaisaient pas, avait essayé de les poursuivre et de mettre, par ses aboiements, quelque désordre dans cette monotonie; mais les enfants de la campagne ne s'émeuvent de rien, et le premier d'entre les bœufs à qui s'attaqua le gai lévrier lui ayant fait sentir d'une atteinte de ses cornes qu'il n'entendait pas la plaisanterie, Grifagno s'était résigné. Il regardait à distance et en bâillant ces lenteurs champêtres, que le bruit du fléau aux mains de quatre vieilles femmes qui battaient le blé dans une aire voisine accompagnait de son rhythme pesant et sourd.
Viviane avait pris ses crayons. Assise à la fenêtre, elle essayait de rendre l'effet étrange de ces profils d'animaux qui se découpaient en noire silhouette sur l'immense pâleur de la mer et du ciel. À la prière de sa jeune amie, Diotime était allée chercher son portefeuille et les deux petits volumes dont il avait été question la veille. Après qu'Élie en eut curieusement examiné la reliure romaine en blanc parchemin, quand Marcel, avec l'agrément des deux dames, eut allumé sa longue pipe de cerisier, on fit silence. Puis, selon sa promesse, la Nina di Dante reprit ainsi:
DIOTIME.
Si j'ai tenu, avant de vous parler du poëme de Dante, à vous remettre sous les yeux sa vie, c'est que, selon moi, après les innombrables commentaires qui, depuis plus de cinq siècles, s'efforcent d'expliquer la Divine Comédie, le plus sûr est encore de s'en tenir à Dante lui-même. La connaissance de sa personne et de sa destinée, voilà le commentaire véritable de son œuvre. C'est la condition première d'une interprétation discrète, à laquelle rien ne supplée, mais qui peut suppléer à tout.
MARCEL.
À la bonne heure! on ne saurait mieux dire, et me voici délivré d'un grand souci. Il faut bien que je vous le confesse, la vue de ce gros portefeuille, tout bourré de notes, à ce que je suppose, ne me présageait rien de bon; car je ne connais pas, pour ma part, de peste plus noire que ces cuistres, ces triples pédants qu'on baptise du nom de commentateurs, et qui s'abattent sur les œuvres du génie comme les sauterelles sur les moissons d'Égypte.
DIOTIME.
Vous me louez trop vite, Marcel, de ce que je n'ai point dit. Il s'en faut que j'aie cette haine vigoureuse que vous portez aux commentateurs. À mon sens, ceux de la Comédie ont rendu de vrais services. Sans eux, je parle des anciens surtout, nous aurions aujourd'hui perdu toute trace d'une multitude de particularités de la vie florentine, auxquelles Dante fait allusion dans son poëme et qui rompent très-heureusement, par un accent de vérité familière, la solennité de l'ensemble. Selon l'opinion de Fauriel, qui compare les commentateurs de Dante à ceux d'Homère, ils auraient eu un mérite plus grand encore: ils auraient contribué, pour leur bonne part, au maintien de la nationalité littéraire de l'Italie.
ÉLIE.
Comment cela?
DIOTIME.
Quand le classicisme grec ou latin menaçait d'étouffer l'idiome national, quand une littérature académique, sans tempérament de race ou de peuple, s'imposait au goût perverti, ces querelles d'érudits ont, à diverses reprises, ramené les esprits égarés à la source vive de poésie que Dante a fait jaillir du sol toscan.
MARCEL.
C'est possible; mais enfin vous l'avez à peu près dit tout à l'heure: s'il fallait, pour comprendre Dante, lire tout ce fatras de dissertations, une vie d'homme n'y suffirait pas.
VIVIANE.
Et puis, tous ces commentateurs ne se contredisent-ils pas l'un l'autre? Il me semble que, bien loin d'éclaircir les textes, ils doivent embrouiller très-fort la cervelle du pauvre lecteur.
DIOTIME.
Il y a du vrai dans ce que vous dites là, Viviane. Durant cette longue controverse qui n'a pas encore pris fin et qui remplirait à elle seule toute une bibliothèque, on a subtilisé, sophistiqué à l'envi sur un hémistiche ou sur un mot, sans parvenir à s'entendre, et les opinions les plus modernes ne sont pas, peut-être, les moins opposées.
VIVIANE.
Et vous avez eu le courage de lire tout cela?
DIOTIME.
Presque tout, et je ne le regrette pas; car c'est précisément parce que ma passion pour Dante m'a fait entreprendre ce dur labeur qu'aujourd'hui, comme je vous le disais quand Marcel m'a interrompue, il me sera facile, je l'espère, de vous faire comprendre de prime abord tout ce qu'il y a d'essentiel et de vraiment beau dans la Comédie. Après cela, si vous y prenez goût et que vous souhaitiez d'en apprendre davantage, vous n'aurez plus qu'à consulter les meilleurs entre les commentaires.
VIVIANE.
Malgré toute la clarté de votre esprit, j'ai quelque peine à croire qu'il vous soit facile de dégager la pensée de Dante de ses nuages. À différentes reprises, j'ai essayé, à moi toute seule, de lire la Divine Comédie, je n'ai jamais pu aller jusqu'au bout. Dès les premiers chants, les aspérités du sens et du style se dressaient devant moi; les froideurs de l'allégorie, ces interminables expositions de dogmes et de doctrines, ces arguties scolastiques, toute cette longue suite de visions que ne vient jamais animer une action quelconque, produisaient sur moi un effet de monotonie insupportable. J'étais déconcertée par l'impossibilité du suivre à la fois le sens triple ou quadruple de ces tercines apocalyptiques. Je ne voyais pas comment je pourrais m'intéresser à des personnages énigmatiques à ce point qu'on ne sait jamais, par exemple, si c'est Virgile ou la raison, Béatrice ou la théologie, qui parlent. Je vous assure que j'y ai mis une grande persévérance, mais c'était plus fort que moi; et, chaque fois que je m'y reprenais, le livre me tombait des mains.
DIOTIME.
Nous le relèverons respectueusement, Viviane, et, si vous m'en croyez, nous suivrons l'exemple de ce sage prélat qui un jour, à Oxford, sommé par des théologiens qui disputaient sur la Bible, d'entrer dans leurs querelles, prit de leurs mains les saintes Écritures et y déposa un pieux baiser.
VIVIANE.
Mais la Comédie n'est pas la Bible.
DIOTIME.
Elle a été longtemps appelée le poëme sacro-saint, il sacratissimo poema, et, assurément, elle est, elle restera toujours le Livre par excellence de ce peuple florentin qui, lui aussi, se nommait le Peuple de Dieu.
MARCEL.
Comment! ces Florentins du diable ont eu le front de s'appeler le Peuple de Dieu?
DIOTIME.
Tout comme les Hébreux, mon cher Marcel, qui ne les valaient certes pas. Savonarole, en leur donnant pour roi Jésus-Christ, ne les appelle pas autrement; et, cent ans auparavant, le cardeur de laine Michel Lando, quand triomphait à Florence le tumulte des Ciompi, se faisait proclamer, dans la grande salle du Palais de la Seigneurie, Gonfalonier de la République du Peuple de Dieu… Mais je reviens à vos objections, Viviane. Avec votre justesse habituelle, vous faites de la Comédie une critique qui allége singulièrement ma tache. D'un trait vous avez marqué les défauts, les grands défauts de la trilogie dantesque; je n'y veux pas contredire. Je ne suis pas de ces idolâtres qui transforment en beautés les défauts du maître. Je ne confonds pas l'obscurité avec la profondeur; je ne pense pas que la monotonie soit un effet de la perfection. Pas plus que vous je ne parviens à ranimer dans mon esprit cette triple orthodoxie théologique, métaphysique et scientifique que saint Thomas, Aristote et Ptolémée imposaient au moyen âge, et dont le génie de Dante lui-même était si bien pénétré, que, à part certaines opinions particulières et quelques idées empruntées aux Arabes et à Platon (au Platon d'Alexandrie s'entend), il ne pouvait rien imaginer en dehors d'elle. J'admire Dante non pas à cause des doctrines et des symboles qui lui sont suggérés par son siècle, mais en dépit de tout cela. Je l'admire pour la merveilleuse puissance de son génie qui, dans ce monde d'abstractions, dans ces régions d'un surnaturel qui n'a plus aucune prise sur notre imagination, fait palpiter la douleur, la haine, la vengeance, la joie, l'amour, toutes les passions de la vie réelle, et l'éternelle jeunesse d'un cœur héroïque. Songez donc, Viviane, à tout ce que la Comédie a inspiré aux arts de chefs-d'œuvre qui nous charment encore! Rappelez-vous ces églises, ces palais de Florence, que nous visitions ensemble l'an passé! ces fresques du Dôme, de Santa Maria Novella, du Bargello, les peintures de Saint-François d'Assise, celles d'Orvieto, de Padoue, du Campo-Santo, les stances du Vatican, la chapelle Sixtine, où la personne et l'œuvre de l'Allighieri ont reçu de la main des Giotto, des Gaddi, des Angelico, des Orgagna, des Masaccio, des Michel-Ange et des Raphaël, une réalité pittoresque et sculpturale qui suffirait à elle seule, à supposer que la Comédie eût péri, pour la rendre immortelle! et de nos jours, tout à l'heure, les plus grands artistes, Flaxman, Cornelius, Ingres, Scheffer, Delacroix, y trouvant le sujet de compositions qui deviennent aussitôt populaires! et le culte passionné d'un Alfieri, d'un Goberti, d'un Giusti pour le gran' Padre Allighieri! et l'enthousiasme de la Jeune Italie qui fait de la Divine Comédie son Évangile! et la piété d'un Manin qui consacre les veilles de l'exil à l'étude et à l'enseignement du poëme dantesque! et les supplications répétées de Florence pour obtenir de Ravenne, qui les veut garder comme un glorieux dépôt, les ossements sacrés de l'Allighieri! et la fête solennelle qui se prépare en ce moment même, à Florence, par les soins de toutes les municipalités italiennes, pour célébrer l'anniversaire du Grand Italien! Tout cela, que serait-ce donc, Viviane, si ce n'était le signe manifeste de cette puissance de vie que cinq siècles de durée n'ont point affaiblie, qui nous attire, nous aussi, quoi que nous en ayons, et que vous allez bientôt sentir, soyez-en sûre, se communiquer à vous, si vous ne craignez pas de tenter une fois encore avec moi le voyage dantesque?
VIVIANE.
À vos côtés je ne craindrai jamais ni fatigue ni ennui. Me voici prête à vous suivre de l'enfer au ciel.
DIOTIME.
Mais vous, Marcel, qu'en dites-vous? N'allez-vous pas faire comme ce bon monsieur Gervais dont parle votre ami Voltaire, à qui l'on proposait le même voyage, mais qui recula de deux pas, trouvant le chemin un peu long?
MARCEL.
Non vraiment. Par le temps qu'il fait, cette excursion métaphysique me semble fort à propos. Vous me permettrez bien, d'ailleurs, de loin à loin, pour me rafraîchir l'esprit de tant de sublimités, quelque légère critique, et vous ne me laisserez pas dans les flammes de l'enfer pour cause d'incrédulité, n'est-ce pas, Diotime?… Et tenez, avant de nous mettre en route, expliquez-moi donc ce titre de Comédie, qui, tout d'abord, me choque; car enfin, à part quelques diableries assez drôles, je ne vois pas le plus petit mot pour rire dans cette fameuse Comédie.
DIOTIME.
L'intention de Dante ne fut pas un moment de vous faire rire, mon cher Marcel; il ne prétendait aucunement amuser, il voulait non pas divertir, mais avertir, et, s'il se pouvait, convertir ceux qui le liraient. À la façon des prophètes hébraïques dont il a le génie visionnaire et imprécateur, il veut émouvoir d'une terreur salutaire les âmes endurcies; il cherche à ranimer la foi des croyants en mettant sous leurs yeux les récompenses et les châtiments réservé dans l'autre vie aux fidèles et aux pécheurs, en rendant visible et palpable la vérité des jugements de Dieu. Dans ce poëme extraordinaire, Dante raconte sa propre conversion, de quelle manière son âme, égarée dans les dissipations de la vie mondaine, fut ramenée au bien par l'étude et la contemplation des choses divines. Il veut, à son exemple, retirer ses contemporains du vice et de l'erreur, leur offrir, pour nourrir leur âme, tout l'ensemble des vérités qu'il a acquises, la somme, comme on eût dit alors, de son savoir, ce qu'il appelle lui-même, dans son langage métaphorique, le pain spirituel. Il veut aussi, avec toute l'ardeur de son ambition poétique, faire de son œuvre une apothéose de la femme qu'il a aimée, et s'éterniser avec elle. Il veut enfin, comme de nos jours l'auteur de Faust, à qui je le compare, unir à jamais couronner, dans la gloire céleste, les trois aspirations suprêmes de l'homme vers Dieu, la foi, la science et l'amour.
VIVIANE.
Mais alors, je dis comme Marcel: pourquoi ce titre de Comédie qui trompe?
ÉLIE.
Il faut savoir, Viviane, que le mot comédie n'avait pas au moyen âge le sens qu'il a pris plus tard. Les comédies ou plutôt les spectacles de marionnettes qui se donnaient dans les foires, sous les porches des églises, et dont le sujet était presque toujours emprunté à la Bible ou à la légende, étaient généralement des pantomimes. Placé sur le devant de la scène, un coryphée récitait ou chantait, en prose ou en vers, l'action que les personnages de bois exprimaient par leurs gestes. On appelait ces explications narratives des cantiques.
DIOTIME.
Votre observation est juste, Élie; et, quant à moi, je ne doute pas que la division du poëme de Dante en cantiques et son titre de comédie ne vienne de ces représentations scéniques que les Florentins avaient héritées des Romains, leurs ancêtres, et qu'ils aimaient passionnément.
ÉLIE.
Mais j'y songe…, vous rappelez-vous les vers que chantait Trimalcion à ses convives, pendant que passait à la ronde, sur la table du festin, le fameux squelette d'argent décrit par Pétrone? Ce squelette, qui faisait des gestes et prenait des attitudes expressives, c'était une marionnette funèbre, un personnage de comédie; ces vers étaient un canticum:
Heu! heu! nos miseros, quam totus homuncio nil est.
Cela n'avait rien de fort gai ni de précisément comique, comme vous voyez, Viviane.
DIOTIME.
Il y a, d'ailleurs, une autre raison encore de ce titre de Comédie qui a dérouté même la critique allemande, que Schelling et Gervinus déclarent inexplicable, et dont Schopenhauer s'égaye comme d'une ironie; selon l'opinion du temps, ce titre convenait aux compositions d'un genre mixte et tempéré, écrites dans un style simple. C'est pourquoi, au vingtième chant de l'Enfer, Dante fait dire à Virgile parlant de l'Énéide l'alta mia tragedia, et que, de son propre poëme, il dit, au chant suivant, la mia commedia.
ÉLIE.
En cherchant bien, je crois que nous trouverions plus d'un exemple de ce titre de Comédie appliqué à des sujets fort graves; à l'instant, il me revient d'avoir vu, je ne sais plus où, sur un catalogue de livres portugais du XVe siècle, la Comedieta di Ponza, par le marquis de Santillane, et la préface que j'ai feuilletée appelait ce poëme une allégorie tragique.
MARCEL.
Voilà qui est plaisant! Mais, si modeste que fût, à l'en croire, l'idée que se faisait Dante du genre et du style de sa Comédie, il ne lui en attribue pas moins une qualification fort peu modeste en l'appelant divine.
DIOTIME.
Ce n'est pas Dante, mon cher Marcel, qui a donné à sa Comédie l'épithète de divine. Elle ne l'a reçue qu'après sa mort, de la foule qui se pressait dans les églises pour l'entendre lire. Et encore, ce n'a pas été tout de suite. Le décret de la commune de Florence qui institue la première chaire pour l'exposition des Cantiques (c'était, si je ne me trompe, en 1373), ne les appelle encore que le Livre de Dante.
MARCEL.
Et on les lisait en guise de prêche! Oh! mais cela change la question. En tant que comédie, je ne les trouve point divertissantes vos cantiques, mais en tant que sermon… Si M. le curé de Saint-Jacques voulait bien nous lire en chaire quelques chants de l'Enfer de Dante, je serais plus assidu à l'office, car enfin, si les démons de l'Allighieri ne sont pas toujours amusants, il leur arrive du moins, par-ci par-là, de dire de fort beaux vers, tandis que son diable à lui parle une bien méchante prose.
DIOTIME.
Par-ci par-là! quelle indulgence pour ce barbare Allighieri!
MARCEL.
Voltaire comptait dans la Comédie une trentaine de bonnes tercines.
ÉLIE.
Je crois me rappeler que Bettinelli en accorde cent cinquante environ; M. de Lamartine, qui doit s'y connaître, assure que Dante a écrit soixante très-beaux vers. Mais, dites-moi, cette exposition de la Comédie, qui se faisait dans les églises, elle s'accorde mal, ce me semble, avec ce que vous nous disiez hier, que Dante avait été de son vivant suspecté d'hérésie.
DIOTIME.
La Comédie a été tour à tour considérée comme un sujet d'édification ou de scandale, selon le sentiment plus particulièrement chrétien ou papiste dans lequel on la lisait. Elle a été recommandée ou prohibée à Rome, selon qu'y soufflait un esprit plus zélé pour les intérêts spirituels de l'Église ou plus jaloux des prérogatives du Saint-Siége. Les prieurs de Florence, en conférant au vieux Boccace le soin d'exposer publiquement dans l'église de San-Stefano la Comédie, pensaient que, pour le peuple florentin, elle serait une école de vertu; et c'était aussi la persuasion du gouvernement national qui restaura en Toscane la liberté, quand, aux premières heures d'un pouvoir en proie aux plus pressants soucis de la politique, il rouvrait avec éclat la chaire dantesque supprimée par les princes étrangers qui auraient voulu imposer à l'Italie jusqu'à l'oubli de son nom et de son histoire. Quant au peuple, qui allait entendre dans les églises le récit de la vision dantesque, il la tenait, non pour fiction, mais pour réalité. Il révérait Dante comme un autre saint Paul. Les Dominicains, non plus, lorsqu'ils expliquaient les cantiques à Santa Maria del fiore et à San-Lorenzo, ne doutaient certes pas de leur orthodoxie. De très-saints personnages les recommandaient comme lecture de carême. Ce fut à la prière du concile qui condamnait Jean Huss, qu'un évêque italien, Giovanni da Serravalle, entreprit une version latine de la Comédie. D'autre part, à la vérité, on en jugeait différemment. Nous avons vu Dante mandé devant l'inquisiteur. Après sa mort, on ne saurait laisser en paix ses os. La cour de Rome en voulait à Dante, non-seulement pour avoir jeté en enfer des cardinaux, des papes et jusqu'à un pontife canonisé, mais encore, chose plus grave, pour avoir soutenu, dans son traité de la Monarchie, que le pouvoir de l'empereur égale celui des souverains pontifes, et que l'autorité de la tradition est moindre que celle des saintes Écritures (propositions condamnées plus tard par le concile de Trente). Ajoutons que l'Allighieri, lorsqu'il faisait partie du Conseil des Anciens, s'était toujours opposé aux subsides demandés par le pape à sa chère ville de Florence.
ÉLIE.
Atto Vannucci m'a fait voir un jour à la bibliothèque Magliabechiana, sur les registres du Conseil des Anciens, ce vote laconique signé Dante Allighieri: Niente per il papa.
DIOTIME.
C'était aussi de très-mauvais œil que l'on voyait à Rome la langue populaire mise par Dante en honneur, au détriment du latin, qui était la langue du parti guelfe et qui gardait inaccessible aux profanes le trésor dangereux de la science et de la philosophie.
ÉLIE.
On aurait voulu à Rome arrêter l'essor de la langue italienne! Et pourquoi?
DIOTIME.
L'essor de cette belle langue, que l'on appelait alors nouvelle, c'était l'essor de l'esprit nouveau d'indépendance et de libre examen. On le sentait instinctivement à Rome. Nouveauté, liberté, deux termes synonymes, également suspects au clergé romain. Sur ce point, jamais il n'a varié. Le souverain pontife condamne l'astronomie nouvelle de Copernic, parce qu'elle est contraire à l'astronomie ancienne de Josué, comme il a blâmé la musique nouvelle, le chant en parties, parce qu'elle est contraire à la musique ancienne, à l'unisson du chant grégorien. Le cardinal-légat Bertrand du Poyet ou del Poggetto, envoyé par Jean XXII à Ravenne pour faire exhumer les os de Dante et jeter aux vents ses cendres, pensait exactement comme de nos jours le cardinal Pacca, chargé par Léon XII d'annoncer à l'abbé de Lamennais la condamnation du journal l'Avenir, et qui lui écrivait à cette occasion une phrase dont je me souviens mot pour mot, tant elle exprime clairement la doctrine pontificale touchant les libertés de la société civile et politique. «Si, dans certaines circonstances, dit le cardinal Pacca, la prudence exige de les tolérer comme un moindre mal, elles ne peuvent jamais être présentées par un catholique comme un bien, ou comme un état de choses désirable.» Je cite fidèlement, bien que de mémoire.
ÉLIE.
Mais, permettez…
VIVIANE.
Ne permettez pas qu'il discute; vous savez qu'un Breton ne cède jamais. Pour peu que Marcel s'en mêle, nous ne commencerons pas aujourd'hui le voyage dantesque.
DIOTIME.
Pour expliquer, sinon pour excuser la mission du cardinal del Poggetto, il faut dire que l'orthodoxie de Dante a toujours et partout été contestée. Un des plus convaincus entre les réformés du XVIe siècle, Duplessis-Mornay, salue Dante comme un précurseur; un autre l'inscrit au catalogue des illustres Témoins de la vérité; le concile de Trente se range à cet avis et condamne la Comédie. C'est encore aujourd'hui l'opinion de la critique protestante en Allemagne, que le poëme dantesque est tout pénétré de ce qu'elle appelle l'élément réformateur. Lorsque l'inquisition d'Espagne, au XVIIe siècle, prend pied en Italie, elle expurge rigoureusement les Cantiques, puis, au siècle suivant, la Société de Jésus les explique à la jeunesse, en fait une édition qu'elle dédie au souverain pontife, et à laquelle elle ajoute cette version italienne du Magnificat, du Credo et des Psaumes qui mettrait hors de doute, si elle était authentique, la parfaite orthodoxie du poëte. La dispute à ce sujet n'a pas encore cessé de nos jours. Ozanam et Balbo pensent, avec le cardinal Bellarmin, que Dante était bon catholique. Renouvelant les excentricités du Père Hardouin, qui attribuait la Comédie à un adepte de Wiclef, un écrivain contemporain voit dans les Cantiques le mystérieux langage d'un sectaire. Ugo Foscolo et Rossetti ont fait de Dante un libre penseur, un révolutionnaire du XIXe siècle. Mazzini, qui l'a étudié avec amour, ne consent à voir en lui qu'un chrétien et non un catholique. Enfin, tout à l'heure, la congrégation de l'Index met sur la liste des ouvrages dont la lecture est interdite aux fidèles, avec les Mémoires du Diable, par Frédéric Soulié, et les Bourgeois de Molinchart, par Champfleury, une édition nouvelle de la Divine Comédie; et le Calendrier évangélique qui se publie à Berlin porte le nom de Dante, avec les noms de Joachim de Flore, de Calvin, de Luther, de Coligni. Vous le voyez, Élie, selon les temps, je me trompe, dans le même temps, le poëme de Dante a été revendiqué tout ensemble par les partisans et par les adversaires de Rome.
ÉLIE.
Mais vous, qu'en pensez-vous?
DIOTIME.
Je pense que la Comédie est catholique, et par le milieu où elle a été conçue, et par sa donnée générale, et par l'occasion qui en hâte l'exécution même par le sentiment moral qui l'inspire, mais que, à l'insu peut-être de Dante, elle est mêlée, comme la société dans laquelle il vivait et comme son propre génie, d'un grand nombre d'éléments étrangers ou contraires à l'orthodoxie, en sorte que l'Église romaine et la critique protestante ou rationaliste n'ont eu ni tout à fait raison ni tout à fait tort quand elles l'ont déclarée non catholique.
VIVIANE.
Expliquez-vous, je vous prie.
DIOTIME.
Par exemple, si nous considérons le lieu et le moment où la Comédie se produit, hésiterons-nous à donner au XIVe siècle italien l'épithète de catholique? Et pourtant, quelle licence effrénée de mœurs et d'opinions dans Florence: quelle incrédulité railleuse dans le peuple, quel dédain de la cour de Rome dans le gouvernement de la République, quelle rébellion incessante aux décrets pontificaux! Au sein des universités, en plein enseignement, quelles infiltrations des idées arabes, quel excès d'enthousiasme pour l'antiquité païenne, quelles témérités de l'astrologie et de l'alchimie, quel matérialisme de la médecine et de l'anatomie qui commence! Parmi les grands et les riches, que d'épicuriens et de libertins, que d'esprits forts, et qu'on était voisin du temps où Boccace, devançant de trois siècles un Lessing et un Voltaire, allait comparer, en les égalant, les trois religions juive, chrétienne et musulmane! Et cet horoscope hardi que Pierre d'Abano tirait de leurs destinées futures, et cet Évangile Éternel qui annonçait une troisième révélation supérieure à celle du Christ et qui, du fond de la Calabre, agitait toute l'Italie, ne cachaient-ils pas en germes cette question que nous croyons née dans notre siècle: Comment les dogmes finissent! Et ce Millenium annoncé qui n'était pas venu! Quel ébranlement de la foi, quel trouble dans les consciences! Et ces vertus héroïques dont Florence était si fière, ces vertus fatalistes, superbes et vindicatives des Farinata, des Cavalcanti qui ne s'humilient pas même dans l'enfer, n'étaient-elles pas formées sur le modèle stoïcien bien plus que sur l'idéal de la sainteté chrétienne? et les grands hommes ne pratiquaient-ils pas l'imitation de Caton, bien plutôt que l'imitation de Jésus-Christ? Il s'en faut, Viviane, que ces temps de foi que pleurent les dévots et qu'ils voudraient ramener, aient été exempts d'incrédulités et de doutes. Dans un vaste horizon catholique, ces siècles, tout comme le nôtre, renfermaient une infinité de choses, d'idées et de personnes qui n'étaient point du tout catholiques. Ne soyons donc pas surpris de retrouver dans le génie de Dante et dans son œuvre les contradictions de son siècle.
ÉLIE.
Vous venez de nous dire que l'occasion de la Divine Comédie avait été catholique, Comment l'entendez-vous?
DIOTIME.
Cette occasion fut le grand Jubilé célébré à Rome dans la première année du XIVe siècle. C'est la date que Dante assigne à sa vision. On ne sait pas avec certitude s'il assista à cette solennité extraordinaire qui vit pendant quelque temps arriver au siége de la catholicité deux cent mille pèlerins par jour, mais cela paraît bien probable; en tous cas, Villani, qui se trouvait à Rome, dut lui en faire une vive peinture, et plusieurs comparaisons des cantiques qui s'y rapportent montrent que l'imagination du poëte avait reçu du moins le contrecoup de l'exaltation universelle produite par la pompe et la nouveauté d'un tel spectacle. Je ne voudrais pas omettre non plus cette autre occasion, quoique secondaire, dont je vous parlais hier, cette représentation de l'enfer sur le pont alla Carraia, qui eut pour dénoûment, le pont s'étant rompu, l'engloutissement d'une foule immense accourue, comme elle y était conviée, «pour apprendre des nouvelles de l'autre monde.» Quant au sentiment moral qui inspire la Comédie, il est presque toujours catholique; c'est la foi dans la purification du péché par la vertu de la confession et de l'expiation volontaire, c'est un humble et amoureux espoir du salut par l'intercession de la Vierge et des saints…
ÉLIE.
Sans doute, j'ai bien entrevu tout cela dans la Comédie; mais j'y ai vu d'autres sentiments aussi qui ne me paraissent pas du tout catholiques, l'orgueil qui éclate partout, la passion de la gloire, la colère, la vengeance… une opinion de soi la plus éloignée qui se puisse de l'humilité chrétienne.
DIOTIME.
Je vous disais à l'instant, mon cher Élie, que Dante avait été, avec toute sa génération, en proie à des influences diverses où le paganisme grec et latin avait autant de part que la révélation chrétienne. Bien des éléments opposés entraient comme en fusion dans son tempérament ardent, bien des passions contraires étaient entraînées ensemble dans le généreux essor de son génie. Nous allons voir tout à l'heure comment il introduit, sans scrupule, dans cette donnée légendaire de la vision et dans cette trilogie catholique que lui impose la foi du moyen âge, une foule de personnages, dieux, démons, héros de l'antiquité polythéiste, absolument étrangers à la mythologie chrétienne.
VIVIANE.
Vous disiez que cette donnée de la vision est imposée à Dante?
DIOTIME.
Imposée serait trop dire. Elle était familière aux imaginations, elle s'offrait d'elle-même au poëte.
VIVIANE.
Mais c'était une raison, ce me semble, pour un homme de génie, d'écarter, puisqu'elle était si banale, une forme si ennuyeuse.
DIOTIME.
Vous êtes trop artiste, Viviane, pour ne pas sentir quel avantage c'est pour le poëte de trouver un cadre tout fait, accepté par l'imagination populaire. De tous les poëtes modernes, celui qui a le plus réfléchi sur les lois de l'art, Gœthe, en jugeait ainsi lorsqu'il choisissait pour cadre à une invention entièrement originale quant aux sentiments et aux idées, une vieille pièce de marionnettes qui traînait depuis deux cents ans sur tous les théâtres de la foire. Avant lui Lessing avait eu la même pensée et voulait également faire un drame du docteur Faust. Dante qui sentait s'agiter en lui un esprit tout nouveau, Dante qui avait tout à créer, jusqu'à cette langue hardie, personnelle à ce point qu'on en a pu dire qu'elle était dantesque avant d'être italienne et que certains mots créés par lui n'ont servi qu'à lui seul, Dante était trop heureux de prendre en quelque sorte des mains du peuple cette donnée de la vision, devenue pour nous une convention inanimée comme le songe de la tragédie classique, mais qui alors, dans la vivacité des croyances populaires, avait une réalité sensible.
Faire accepter des formes nouvelles, c'est, pour les poëtes, une tension de l'esprit où s'use beaucoup de la force créatrice qu'ils appliqueraient plus heureusement à la composition intime du sujet. Quel privilége pour les artistes grecs et italiens de sculpter ou peindre des sujets connus de tous! L'émotion était instantanée; l'intérêt pour les personnages, l'adoration pour les divinités représentées, se confondaient avec l'enthousiasme pour le talent qui les figurait aux yeux. Il n'y avait pas d'hésitation; il n'était besoin d'aucune recherche de l'esprit pour admirer la Minerve de Phidias ou le Jugement dernier de Michel-Ange. Mais voyez ce qui arrive aujourd'hui! Les lettrés seuls comprennent la plupart des sujets traités par les arts. Que sait la foule touchant l'Orphée de Delacroix, l'Œdipe de M. Ingres, ou la Mignon de Scheffer? Et lorsqu'il lui faut lire dans le livret de nos expositions un long argument qui lui explique un sujet d'histoire ou de sainteté qu'elle ignore, comment éprouverait-elle ces frémissements, ces transports, ce «tumulte de joie,» dont je vous rapportais hier un effet si charmant, à propos de la Madone de Cimabuë!
VIVIANE.
Je le crois comme vous. L'indifférence du peuple pour la plupart des sujets traités par nos artistes doit être pour beaucoup dans la froideur publique dont ils se plaignent… Ces visions si populaires, ne nous avez-vous pas dit qu'elles étaient originaires des cloîtres?
DIOTIME.
Elles étaient naturelles à des hommes qui renonçaient à tous les attachements de la vie présente, pour s'absorber dans la contemplation des choses de la vie future, et c'est là, en effet, dans les cloîtres, qu'elles ont pris commencement. Mais, à son tour, le peuple, quand il crut que le monde allait finir, s'inquiéta fort de ce qui l'attendait par delà. Les traditions autorisées par l'Église admettaient des communications surnaturelles entre le ciel et la terre. Quelques textes de saint Pierre, commentés par les Pères des premiers siècles, l'Apocalypse, l'Évangile de Nicodème, la Vision de saint Paul, celle d'Hermas que l'on croyait écrite sous l'inspiration divine, celle que le pape Grégoire VII avait eue et qu'il se plaisait à raconter en chaire, ne laissaient à cet égard aucun doute. Les descriptions de l'autre vie abondaient dans une multitude d'ouvrages qu'on lisait avidement. Les chansons populaires étaient remplies de peintures de l'enfer; la fiction d'un trou, d'un puits par lequel on y descendait, était généralement répandue. Pour satisfaire les curiosités de Clément V, un nécromant y transportait son chapelain. Ces sortes de visions ou de voyages dans l'autre monde n'étonnaient guère plus d'ailleurs que les voyages entrepris par de hardis navigateurs et par des missionnaires dans les contrées inconnues de notre globe, d'où l'on rapportait alors tant de prodiges. C'était le temps des Mirabilia.
VIVIANE.
Les Mirabilia? Qu'est-ce que cela?
DIOTIME.
C'était le nom de toute une classe de livres consacrés à la description des choses émerveillables qui se voyaient aux pays lointains. Il y avait les Mirabilia de l'Orient, les Mirabilia de l'Irlande, les Mirabilia du monde. En ces temps d'ignorance, les récits véridiques ne semblaient pas moins prodigieux que les fictions. L'océan Atlantique et les mers polaires excitaient presque autant de curiosité et d'effroi que les régions infernales. Quand Marco Polo, revenant à Venise après vingt ans d'absence, raconta à ses compatriotes les choses qu'il avait vues sur l'océan Indien, lorsqu'il publia son Livre des choses merveilleuses, ce ne fut qu'un cri d'étonnement. La première carte géographique, où un autre Vénitien, Marco Sanuto, avait situé, d'après les cartes arabes, le continent africain au milieu des eaux, causa une indicible surprise. Beaucoup plus tard, dans la légende de Faust, on trouve encore de vives traces de la passion populaire pour ces voyages merveilleux à travers les mers et les airs, dans l'ancien et le nouveau monde. La vie elle-même était alors considérée comme un voyage. Selon le tour métaphorique que l'on prenait dans la lecture habituelle des Livres saints, l'homme, ici-bas, était un pèlerin, un fils égaré dans la vallée des larmes, qui cherchait son chemin pour rentrer dans la maison du Père céleste… Et vous auriez voulu, Viviane, que Dante ne tînt pas compte d'une préoccupation, d'une passion universelle des esprits? qu'il écartât cette forme de la vision et du voyage qui rencontrait dans le peuple une croyance naïve, que l'Église autorisait, et que les esprits les plus cultivés acceptaient sans hésitation? Il eût fallu pour cela qu'il ne fût pas ce qu'il était dans toutes les fibres de son être, un grand, un véritable artiste.
VIVIANE.
J'ai parlé sans réflexion; ce que vous dites est de toute évidence.
DIOTIME.
Nous allons voir de quelle manière notre poëte prend possession de cette donnée banale, comment il la transforme, la fait servir à l'expression de ses sentiments, de ses idées propres, et lui imprime le sceau de son génie.
VIVIANE.
J'écoute de toute mon attention.
DIOTIME.
La composition de la trilogie de Dante, c'est-à-dire la représentation qu'il s'est faite des trois royaumes où s'exerce la justice finale de Dieu, est d'une précision parfaite. L'Enfer, le Purgatoire et le Paradis, avec leurs divisions et leurs subdivisions, sont construits selon la rigueur des lois mathématiques et se suivent dans un ordre savamment combiné, en formant un parallélisme exact, de telle sorte que l'on a pu tracer au compas des cartes topographiques de ces lieux imaginaires, et planter de jalons la route que le voyageur y a parcourue en rêve. J'ai ici la copie de l'une de ces cartes. C'est celle que Philaléthès, le roi Jean de Saxe, a jointe à son excellent commentaire. Jetons-y un coup d'œil. Ma mémoire y trouvera un peu d'aide, et mes explications vous paraîtront moins obscures.
MARCEL.
Quelle invention bizarre, et véritablement de l'autre monde!
DIOTIME.
L'Enfer de Dante a pour origine la chute des anges rebelles. Leur chef, le beau et resplendissant Lucifer, précipité du ciel, tombe la tête la première sur notre planète, qui est, selon l'astronomie du moyen âge, le centre du monde. Il s'y abîme, en creusant un vide qui prend la forme de cône renversé, jusqu'au milieu de l'hémisphère de terre ferme, c'est-à-dire, d'après les géographes du temps, jusqu'aux antipodes de Jérusalem.
ÉLIE.
Ista est Jerusalem; in medio gentium posui eam et in circuitu ejus terram.
DIOTIME.
C'est cela. Mais comment savez-vous si couramment votre Ézéchiel?
ÉLIE.
Parce que la passion que vous avez pour l'Allighieri, je l'ai, moi, pour les prophètes.
DIOTIME.
Cela n'est pas si différent qu'il semblerait. Le génie de Dante est tout à fait biblique. À chaque pas, dans sa Comédie, nous rencontrerons des réminiscences des prophètes, en particulier d'Ézéchiel et de Jérémie.—Lucifer, dont la rayonnante beauté devient laideur horrible, et qui va désormais se nommer Satan ou Dité, demeure éternellement fixé dans un lac de glace qui fait le fond du séjour de la damnation. La terre qui occupait l'espace où s'est creusé l'abîme, est poussée au dehors, vers l'hémisphère austral, que l'on se figurait alors couvert d'eau; elle y forme, au sein de la mer du Sud, une montagne isolée. Cette montagne, qui correspond exactement, dans son élévation conique, au puits conique de l'enfer, est le séjour de l'expiation et de la purification, le purgatoire. À son sommet est le paradis terrestre, qu'entoure le fleuve Léthé, et au centre duquel s'élève l'arbre de la science du bien et du mal. Au-dessus de ce paradis, dans la lumière éthérée, est le paradis céleste. Il se compose de neuf sphères ou ciels qui ont pour centre la terre, et qui tournent, d'un mouvement épicyclique, de plus en plus rapides et lumineuses, à mesure qu'elles s'éloignent de leur axe. Par delà ces neuf sphères, et les enveloppant toutes, est l'empyrée, qui est la demeure suprême de Dieu. Là il siége, entouré de sa cour séraphique. Là sont assis, sur des milliers de trônes qui figurent les pétales d'une immense rose mystique, les esprits bienheureux, tout rayonnants d'une candeur éblouissante. Tel est l'ordre, telle est la forme générale de la trilogie dantesque.
Suivons maintenant le poëte dans le chemin qu'il se fraye, de cantique en cantique, à travers les épouvantements de l'enfer et les mélancolies du purgatoire, jusqu'à la béatitude céleste.
Un jour, au sortir du sommeil, Dante se trouve égaré, sans qu'il sache comment, au fond d'une vallée déserte, dans une forêt obscure. En en cherchant l'issue, il arrive au pied d'un colline éclairée à son sommet des premiers rayons du soleil levant. Comme il s'apprête à gravir cette riante colline, trois bêtes féroces, une panthère, une louve, un lion, lui barrent le passage. Effrayé, il recule, il va retomber aux ténèbres de la forêt, quand soudain une ombre lui apparaît qui le rassure et l'invite à le suivre. Cette ombre est Virgile. Le chantre de l'Énéide annonce à Dante qu'il lui est expressément envoyé pour le tirer de la forêt périlleuse et pour le guider dans les commencements d'un grand voyage aux mondes invisibles. Et comme Dante s'étonne, il s'explique davantage. Trois dames célestes, lui dit-il, ont eu de lui compassion. L'une, il ne la nomme pas; l'autre, il l'appelle Lucie; la troisième est Béatrice. C'est cette dernière qui, avertie par les deux autres du péril où est Dante, descend des hauteurs suprêmes pour venir trouver Virgile dans les limbes de l'enfer où il demeure banni avec Homère et les autres grands poëtes antiques qui n'ont point connu le vrai Dieu. C'est Béatrice qui prie Virgile de voler au secours de Dante et de le conduire aux royaumes douloureux que, par grâce spéciale, il lui sera permis de visiter. À l'entrée du royaume de la béatitude où Virgile n'a point d'accès Béatrice réapparaîtra; et, à sa suite, Dante montera jusqu'au pied du trône de l'Éternel. En entendant le nom de Béatrice, Dante, qui s'était effrayé, qui doutait, «n'étant ni Énée ni Paul,» qu'une faveur extraordinaire lui permît la vue des choses éternelles, s'incline. Et le cœur enhardi, il entre avec Virgile dans un chemin sauvage et profond qui va les conduire jusqu'aux portes de l'enfer.
MARCEL.
Vous expliquez tout cela avec une clarté parfaite; mais dans ce qui vous semble si bien ordonné je ne vois, moi, que confusion. Quel baroque amalgame que ce puits, cette montagne et cette rose blanche! Qu'ont affaire ensemble, je vous prie, Virgile et Béatrice, le Léthé et le paradis terrestre? D'honneur, je ne saurais m'étonner beaucoup que Voltaire ait qualifié toutes ces belles choses de salmigondis!
DIOTIME.
En effet, mon cher Marcel, tout ce mélange de paganisme et de christianisme, de personnages de la Bible et de héros latins, semble bizarre, si nous le considérons avec notre savoir et notre goût modernes. Ces inventions se ressentent de la barbarie du moyen âge et de l'incohérence qu'un ensemble de notions superstitieuses et de connaissances fragmentaires jetaient dans les meilleurs esprits. Fausse astronomie imposée par Ptolémée, confirmée par saint Thomas, et dont l'autorité ne devait rencontrer un premier doute qu'à deux siècles et à trois cents lieues de là, dans le cerveau d'un Copernic, lequel, notez-le bien, a été excommunié par l'Église et frappé d'une sentence de réprobation qui n'a été levée formellement que de nos jours!—Fausse classification des sciences et des arts, dans le trivium et le quadrivium des écoles.—Fausse cosmogonie, sur la foi d'un Aristote latin altéré par les Arabes, christianisé par Albert le Grand et saint Thomas.—Fausse histoire envahie par la légende, écrite en vue de l'édification bien plus que de la vérité, et qui tourne les événements à la démonstration perpétuelle des justes jugements de Dieu.—Fausse histoire naturelle tirée des Bestiaires.—Fausse mathématique qui cherche la quadrature du cercle.—Fausse antiquité où l'on entrevoit à peine Homère, où l'on ne sait de Virgile que ce qu'en donnent des manuscrits et des traductions pleines d'erreurs.—Fausse morale, enfin, à la fois astrologique et théologique, qui croit à l'influence des planètes sur les passions de l'homme, et qui ne repose que sur la crainte servile d'un maître jaloux. Il n'était pas possible que de toutes ces notions fausses sortît spontanément un art pur. Et nous devrions nous étonner, Marcel, non pas de ce que le poëme de Dante renferme beaucoup de ces choses qui blessent le goût de Voltaire, mais de ce qu'on y rencontre en si grand nombre des traits d'une simplicité homérique, des sentiments, des images d'une vérité si vivante, d'une grâce si naturelle, que rien n'a pu, ne pourra jamais en altérer la force et l'inimitable beauté. Et voyez, tout d'abord, dès le début de la Comédie, dans cette première scène par qui s'ouvrent les deux chants les plus obscurs peut-être, les plus allégoriques de tout le poëme:
Nel mezzo del cammin di nostra vita
Mi ritrovai per una selva oscura
Che la diritta via era smarrita…
MARCEL.
Ah! de grâce! pitié pour les ignorants. Un peu de bon français, pour l'amour de Dieu; car, mon italien appris, s'il vous en souvient, de notre vetturino sur la route de Sienne à Pérouse, ne saurait me servir beaucoup à l'intelligence des Cantiques.
DIOTIME.
Avec quelque attention, votre latin y pourrait suffire; mais je ne veux pas vous imposer un tel effort, et je vais risquer de traduire.
ÉLIE.
De quelle traduction vous servez-vous?
DIOTIME.
De toutes et d'aucune; souvent de la mienne. C'est présomptueux, peut-être; mais que voulez-vous? En cette circonstance, je dis avec Gœthe: «La passion supplée le génie.» D'ailleurs, je ne saurais quelle version préférer, n'ayant de choix que dans l'insuffisance. Notre vieux français, dans sa vive allure, le français que parle Grangier, se prêtait à la tâche du traducteur qui consiste, comme le dit si bien Rivarol, à «marcher fidèlement et avec grâce sur les pas d'un autre,» mais le français moderne est absolument impropre, il faut bien le dire, à cette pénétration du génie d'une autre langue, sans laquelle toute traduction d'une grande œuvre poétique n'est qu'impertinence et mensonge. Quand un traducteur français vise à l'exactitude, il devient aussitôt tendu, inintelligible; lorsqu'il cherche l'élégance, il ne garde de l'original ni sève, ni saveur, ni essor, ni vibration, il tombe dans la platitude. Il serait temps que l'on renonçât à la prétention de faire passer dans notre langue sans hardiesse, sans naïveté, sans mystère, ces créations primitives des grandes poésies nationales qui ne sont que hardiesses, naïvetés, mystères.
MARCEL.
Mais à ce compte, vous condamneriez la plupart d'entre nous à ignorer ces cinq ou six grandes œuvres dont tout le monde parle et qu'il semble honteux de ne pas connaître.
DIOTIME.
Je me fais mal comprendre, Marcel. Je voudrais, au contraire, qu'on les connût beaucoup mieux en les lisant dans l'original. À la rigueur, je puis vous accorder que les langues orientales, le sanscrit ou l'hébreu, restent l'objet d'un luxe ou d'une vocation particulière de l'esprit; mais je n'admets guère, je l'avoue, que l'on ne prenne pas la peine, chez nous, d'apprendre l'idiome vivant des quatre nations modernes qui ont exprimé leur génie dans une grande littérature.
MARCEL.
Cela vous plaît à dire; mais, apparemment, cela ne serait pas si aisé.
DIOTIME.
Ce devrait être un jeu pour un Français, qui a étudié pendant tout le cours de son éducation universitaire le grec et le latin, que d'apprendre par surcroît les deux langues sœurs de la sienne, comme elle filles de Rome. Resterait donc l'étude des langues germaniques, l'allemand et l'anglais. Je reconnais qu'il y a là quelque difficulté. Mais, pour peu que l'on réfléchisse sur les conditions nouvelles de la vie européenne, on verra que, indépendamment des joies intellectuelles qui nous attendent dans l'intimité d'un Shakespeare, d'un Milton, d'un Gœthe, les études philosophiques, scientifiques et politiques, les affaires industrielles et commerciales elles-mêmes qui jouent un si grand rôle dans l'existence moderne, ont déjà beaucoup à souffrir et souffriront de plus en plus, chez nous, de notre infériorité dans la connaissance des langues.
ÉLIE.
J'ai eu dans les mains un livre curieux du XIVe siècle, un traité sur le commerce, dont l'auteur, un certain Baldinucci, abonde dans votre sens. Il recommande aux négociants italiens la connaissance d'une langue orientale, qu'il appelle le Coman, et dont il ne reste plus d'autre trace. Il y a cependant un inconvénient réel à cette culture des idiomes étrangers: c'est que, à force de parler et d'écrire en d'autres langues, on parlera et on écrira beaucoup moins bien dans la sienne.
DIOTIME.
Il y aura certainement, lorsqu'on parlera un grand nombre de langues diverses, un effort à faire pour rester fidèle au génie de la sienne propre, et pour éviter la banalité cosmopolite qui déjà envahit le journalisme européen. À mesure que notre domaine intellectuel s'étend, il nous devient moins facile de le posséder et de le fertiliser. Voyez de nos jours l'histoire! Elle embrasse un champ si vaste et si encombré de matériaux, elle exige dans l'écrivain une telle force de contrôle et d'appropriation, la composition, la proportion, l'ordre et la suite y paraissent si impossibles, que les plus excellents artistes, les maîtres en l'art d'écrire, un Thucydide, un Salluste, un Machiavel, un Bossuet, s'y pourraient sentir troublés. Mais un tel état n'est pas pour durer, et l'ordre renaîtra bientôt en toutes choses: un ordre supérieur dans une société qui saura mieux user de ses richesses et au sein de laquelle se produiront de nouveaux génies créateurs. Ceux-là, d'une science plus vaste, feront jaillir une poésie plus vraie et qui des profondeurs mieux pénétrées de la nature et de l'humanité s'élèvera plus haut vers Dieu.
ÉLIE.
Vous croyez qu'un jour un poëte viendra qui pourrait surpasser Homère ou
Virgile?
DIOTIME.
Je pense, avec le philosophe allemand, que les destinées de l'art dépendent des destinées générales de l'esprit humain. Comment donc, ayant une persuasion si vive des progrès de la civilisation, douterais-je que d'une société renouvelée doive sortir un jour un art nouveau?
MARCEL.
«Ô grand poëte qui naîtrez!» vous voilà parlant comme Amaury!
DIOTIME.
On pourrait parler plus mal.—Mais où en étions-nous donc de mon grand poëte et de mon petit commentaire?
MARCEL.
À la première tercine de l'enfer, que je vous priais de me traduire.
DIOTIME.
Au milieu du chemin de notre vie,
Je me trouvai dans une forêt obscure.
Avant perdu la droite voie.
Quelle simplicité dans ce début, Viviane, quel mouvement rhythmique! Et comme aussitôt l'artiste se déclare dans la manière tout imagée dont il expose l'action! Rien d'abstrait, un chemin, une forêt, un voyageur. Avec quelle franchise Dante entre tout d'abord en scène! Comme cela est personnel et vivant, familier et solennel tout ensemble! C'est le grand secret d'Homère.
VIVIANE.
Assurément, si l'on voulait bien me laisser prendre les choses comme elles semblent dites. Mais voici les commentateurs qui m'étourdissent, dès ces premiers pas, de leurs sens quadruple et de leurs allégories.
DIOTIME.
L'allégorie est ici presque aussi simple que le sens littéral. La voie droite, le vrai chemin, sont les images familières de la vie chrétienne. «Celui qui me suit ne marche point dans les ténèbres,» dit le Sauveur. Les litanies comparent la Vierge à l'étoile qui guide le voyageur dans ce chemin, dont la moitié est l'âge de trente-cinq ans qu'avait Dante dans l'année 1300 où il suppose avoir commencé son voyage.
MARCEL.
Mais voilà qui est fort arbitraire. Pourquoi prendre trente-cinq ans, plutôt que trente ou quarante, pour le milieu de la vie?
DIOTIME.
Au temps de l'Allighieri, mon cher Marcel, on avait sur toutes choses des idées dogmatiques. Nourri, comme il l'était, des saintes Écritures, Dante n'ignorait pas les années comptées à l'homme par David et Jérémie: Dies annorum nostrorum septuaginta anni. Et déjà, dans son Convito, il avait dit que l'âge de trente-cinq ans est le point culminant de la vie pour les hommes bien nés, ai perfettamente naturati.
ÉLIE.
Nos paysans de l'Ouest disent encore vivre son droit âge, et ils entendent par là ne pas mourir avant soixante-dix ans.
DIOTIME.
Quant à la forêt sauvage, c'est la forêt des vices et de la barbarie, cela ne peut pas faire question. La société du moyen âge, à peine policée dans les villes et dans les cours, charmée et comme surprise de cette civilisation urbaine, figurait sous l'image de la forêt, du désert, toutes les passions brutales et anarchiques. La cité, au contraire, était prise comme emblème des vertus et des grâces. Urbanité, courtoisie, étaient les attributs par excellence des nobles esprits; les mœurs rustiques étaient en grand dédain à Florence; on y appelait la noblesse nouvelle, que l'on détestait, le parti sauvage. Dans le Purgatoire, la France est qualifiée de trista selva; dans le livre de l'Éloquence, c'est l'Italie tout entière aux mains des guelfes qui prend ce nom de réprobation.
VIVIANE.
Et cette colline, éclairée des rayons du soleil levant, que Dante veut gravir pour s'arracher aux ténèbres de la forêt, comment la faudra-t-il entendre dans votre interprétation?
DIOTIME.
N'y reconnaissez-vous pas la montagne sainte dont s'approche le prêtre au sacrifice de la messe, la montagne de vie et de délectation qui apparaît si souvent dans les livres mystiques? Ne vous rappelez-vous pas cette belle mosaïque du dôme de Sienne où Socrate et Cratès sont représentés gravissant avec effort la montagne escarpée de la vertu?
ÉLIE.
Il faut croire que c'est une image bien naturelle à l'esprit humain, car on la trouve partout. Je l'ai vue dans Hésiode, et on l'emploie jusque dans le style le moins mystique des temps les plus modernes. Souvenez-vous de cette ellipse de Mirabeau qui parle de gravir au bien public. Évidemment il y sous-entend la montagne de Dante.
DIOTIME.
Pour Mirabeau, cette montagne est celle de la vertu civique. Pour tout le moyen âge, elle est l'emblème de la vertu contemplative, et le soleil qui l'éclaire n'est autre que Dieu lui-même, le soleil des intelligences, comme dit l'Ecclésiaste, l'astre de vérité qui éclaire tout homme venant en ce monde.
MARCEL.
Cet astre-là ressemble furieusement au roi soleil de mon cher empereur
Julien; ne trouvez-vous pas?
DIOTIME.
Je ne dis pas non.
L'alto sol che tu disiri.
Le suprême soleil que tu désires,
dira Virgile parlant à Sordello dans le Purgatoire. Selon Ptolémée, le soleil, qu'il tient pour une planète, est le foyer ardent d'où émanent les clartés prophétiques et l'inspiration des poëtes.
VIVIANE.
Et ces animaux furieux, qui m'ont fait autant de peur qu'à Dante lui-même, cette panthère, ce lion, cette louve, qui le menacent et le font redescendre vers la forêt, trouvez-vous que l'explication en soit si facile?
DIOTIME.
Ces bêtes féroces, qui ont tant tourmenté les commentateurs, Dante les a prises tout simplement dans Jérémie. Il n'a fait que transcrire. Tenez, voici le passage: Percussit eos LEO de silva; LUPUS ad resperam castavit; PARDUS vigilans super civitates eorum.
VIVIANE.
Mais cela ne me dit pas du tout la signification allégorique de ces animaux.
DIOTIME.
N'en déplaise aux commentateurs, je la trouve très-simple. Dans la Bible, qu'il ne faut pas ici perdre de vue, car elle forme avec les Pères de l'Église et Aristote le fond même du savoir à cette époque, la panthère est légère et dissolue. Le lion est un roi terrible, dévorateur des peuples.
ÉLIE.
Saint Paul, qui emprunte à Ézéchiel cette métaphore, rend grâces à Dieu de l'avoir délivré du lion Néron.
DIOTIME.
Un autre auteur que Dante lisait beaucoup, Boëce, prend le lion comme emblème de l'orgueil et de l'ambition. Quant à la louve, partout la Bible lui donne l'épithète d'avide, de rapace. Ainsi donc, la panthère, le lion et la louve figurent trois péchés capitaux: la luxure, l'orgueil, l'avarice, qui s'opposent à ce que l'homme en général, ou Dante plus particulièrement ici, s'avance dans la voie du salut. Mais notre poëte nous avertit lui-même que, selon l'usage, son allégorie est susceptible de plusieurs interprétations, et que sa Comédie est polisensa.
VIVIANE.
Et c'est bien ce qui me décourage. Comment se décider à chercher quatre ou cinq sens différents à un seul vers?
ÉLIE.
Vous manquez de l'esprit rabbinique, ma chère Viviane. Selon les rabbins, il n'y avait pas moins de soixante et dix sens légitimes pour un seul verset de la Bible.
DIOTIME.
Et les docteurs chrétiens étaient entrés à l'envi dans cette voie, ouverte par les Juifs, de l'interprétation mystique, anagogique, tropologique, que sais-je encore? Et les commentateurs de Dante ne font rien que de conforme à l'esprit du temps en voyant dans la forêt l'emblème des calamités politiques de l'Italie; dans la panthère, cruelle et pleine de grâce, au pelage tacheté, à laquelle les rimeurs comparaient souvent les belles femmes, la démocratie des Noirs et des Blancs, ces Florentins inquiets et injustes qui semblaient nés, comme Thucydide le dit du peuple d'Athènes, «pour ne jamais connaître le repos et pour le ravir aux autres.»
Le lion, selon cette interprétation historique, c'est l'emblème des rois de France, et en particulier celui de l'ambitieux Charles de Valois qui entre à Florence, dans cette première année du siècle, furieux et dévastateur, et qui en chasse tous les amis de Dante.
VIVIANE.
Et la louve?
DIOTIME.
La louve, qui «paraît, dans sa maigreur, toute chargée de convoitises,» qui, «s'étant repue, a plus faim qu'auparavant,» c'est l'Église romaine, insatiable de richesses, de qui le Méphistophélès de Gœthe dira un jour que «elle a l'estomac assez vaste pour dévorer des provinces et pour se repaître du bien mal acquis sans qu'il lui cause jamais d'indigestion.» La louve, chez les Latins, synonyme de prostituée, s'applique également à cette épouse adultère de Jésus-Christ, accusée par notre poëte et par tant d'autres de s'unir à tous les princes étrangers. Partout dans la Comédie, les guelfes, qui servaient les intérêts temporels de l'Église, sont appelés loups et louveteaux, lupi, lupicini. Vous voyez donc bien, Viviane, que le sens historique n'est pas ici plus difficile à saisir que le sens moral.
VIVIANE.
Me voilà presque réconciliée avec ces terribles animaux. Mais le lévrier, je vous prie, ce Veltro qui doit, à ce que dit Virgile, chasser la louve en enfer, et qui sera le salut de l'Italie, qui est-il?
DIOTIME.
Les ennemis de la louve, les chiens, c'étaient au temps de Dante les gibelins, les Mastini, les Cane della Scala, etc. À mon avis, ce lévrier, ce grand chien libérateur, n'est autre que Can Francesco, seigneur de Vérone, le puissant gibelin sous l'invocation de qui notre poëte a mis sa troisième cantique; d'autres voient dans le lévrier Uguccione della Faggiola; d'autres encore l'empereur Henri VII. Au commencement de ce siècle, Troia a publié tout un gros volume sur le Veltro allegorico. De nos jours, de naïfs adorateurs de Dante, voulant à toute force faire de lui un prophète au sens le plus strict du mot, ont appliqué l'allégorie du lévrier sauveur, les uns à l'empereur des Français, Napoléon III, pendant la campagne de 1859 (avant Villafranca, comme bien vous pensez), les autres, à Victor-Emmanuel roi d'Italie. Cette prédiction du lévrier, j'en conviens, est, comme toutes les prédictions, extrêmement vague; mais bien qu'elle intéresse vivement les imaginations italiennes, elle n'est pour nous qu'un accessoire, un détail, une curiosité qui se peut négliger dans une exposition générale du poëme.
MARCEL.
En admettant et en expliquant, comme vous le faites si bien, toutes ces allégories chrétiennes de la voie droite, de la forêt des vices, de la montagne de contemplation, du soleil spirituel, de la panthère, du lion et de la louve, que ferons-nous, je vous prie, dans cet ensemble mystique, de ce grand païen Virgile?
DIOTIME.
Le Virgile du XIIIe siècle, ne l'oublions pas, ne ressemble guère à notre Virgile du XIXe. Une auréole de sagesse, presque de sainteté, entoure son front. On lui attribue la chasteté parfaite, et l'on tire son nom de sa virginité. On fait de lui une sorte de médiateur entre le monde païen et le monde chrétien, entre la raison et la foi. En ce siècle, l'Énéide compte tout autant de lecteurs et d'aussi pieux que l'Ancien Testament. On lui fait l'honneur de l'interprétation allégorique et mystique, tout comme à la Bible.
VIVIANE.
Mais cela ne se comprend pas.
DIOTIME.
L'enthousiasme qu'inspirait le beau et lumineux génie de l'antiquité à une génération encore tout enténébrée (passez-moi cette expression dantesque), élève à l'égal, au-dessus des plus grandes gloires du christianisme, Aristote, Platon, Virgile. L'Église, qui avait vu d'abord d'un œil jaloux une telle exaltation du paganisme, avait fini, ne l'osant trop combattre, par s'en accommoder. Elle qui devait, plus tard, en haine de l'antiquité, proscrire jusqu'au mot Académie, elle admettait avec saint Jérôme, saint Augustin, saint Ambroise, saint Justin, saint Clément d'Alexandrie, qu'un souffle précurseur de la révélation dans le monde ancien avait ému les âmes vertueuses. Un cardinal osait dire qu'il eût manqué quelque chose à la perfection du dogme si Aristote n'avait point écrit. L'Église adoptait l'application des vers de la quatrième églogue à la venue du Messie et la supposition que le poëte Stace avait été converti à la loi chrétienne par ces vers mystérieux. Elle laissait s'accréditer une légende selon laquelle saint Paul aurait visité, à Naples, le tombeau de Virgile; elle souffrait qu'à Mantoue, le jour de la fête du saint, on chantât, pendant la messe, une hymne où l'apôtre du Christ pleurait de regret de n'avoir pas connu le chantre d'Auguste. Ce que je vous dis là est de toute exactitude. Un de mes amis qui était à Mantoue, il n'y a pas très-longtemps, m'a dit avoir encore entendu cet hymne à l'office de saint Paul. Quant au populaire, il n'avait pas manqué, non plus, de se faire un Virgile à sa mode. Par le même procédé qui lui fait changer les divinités de la mythologie païenne en fées et en démons, il habille Virgile en magicien; il en fait un nécromant, un miraculier, comme on disait alors. L'auteur de l'Énéide fait ses études à Tolède, ce foyer de magie; il bâtit pour l'empereur Auguste un vaste édifice qu'il nomme Salvatio Romæ. Il plante des jardins enchantés où règne un printemps éternel. Il s'en va vers Babylone où il épouse la fille du Sultan; il revient avec elle à Naples sur un pont qu'il jette à travers les airs. Il fabrique une mouche d'airain et une sangsue d'or qui délivrent la ville de grands fléaux; il creuse, à la requête de l'empereur, dans les flancs du Pausilippe, une grotte immense. On le voit paraître à la cour du roi Artus. Et ces légendes populaires n'étaient pas absolument rejetées des esprits sérieux. Villani semble croire que Virgile exerçait la magie; Boccace ne doute pas qu'il n'ait été un grand astrologue; un peu plus tard, Pétrarque se plaindra que le pape le tient pour sorcier, «parce qu'il lit Virgile!» Cependant, au récit de ses prodiges et de ses bienfaits se mêlent des anecdotes moins favorables, inventées peut-être dans les cloîtres, pour discréditer la sagesse antique. On suppose Virgile, comme on a imaginé Aristote, oubliant la sagesse aux pieds d'une courtisane, et celle-ci, en grande malice et dérision, le suspendant tout au haut d'une tour, dans un panier, où, un jour de procession publique, toute la ville de Rome le voit et le raille.
ÉLIE.
Que dirons-nous du bonhomme Virgile
Que tu pendis, si vray que l'Évangile,
Dans la corbeille jadis en ta fenestre
Dont tant marry fut qu'estoit possible estre.
C'est le motif d'une des plus jolies gravures de Lucas de Leyde.
VIVIANE.
Est-ce que vous l'avez dans votre collection?
ÉLIE.
Non. Je l'ai vue dans l'Histoire des Peintres, de Charles Blanc.
DIOTIME.
Lucas de Leyde paraît s'être préoccupé beaucoup de nos deux poëtes, car il a fait une autre composition qui représentait Dante au moment fatal où il apprend la mort de Henri VII.
VIVIANE.
Cette composition est-elle aussi dans l'Histoire des Peintres?
DIOTIME.
Je ne l'ai vue nulle part, et je ne sais si elle existe encore. En dépit de ces récits malveillants et sarcastiques, le peuple, qui aime assez que les grands hommes soient amoureux et qui ne se laisse pas troubler par le ridicule, continuait, avec les érudits, d'adorer Virgile. Vous voyez, Viviane, par quelle heureuse concordance notre poëte trouve dans toutes les imaginations un Virgile en quelque sorte national, transformé à la fois par les docteurs de l'Église et par le génie populaire, et qui entrait sans difficulté dans une fiction catholique. J'ajoute que, dans la Comédie, Virgile subit une autre transformation encore, et qu'il y devient, non pas tant un prophète, un précurseur de Jésus-Christ, qu'un précurseur de Dante lui-même.
VIVIANE.
En quelle manière?
DIOTIME.
Je vous disais que la Comédie, si vaste en son dessein, est une œuvre très-personnelle, une sorte d'histoire intime de la conversion de Dante, le voyage, le progrès, nous dirions aujourd'hui l'évolution de son âme, des ténèbres à la lumière, de la vie mondaine à la vie en Dieu. Eh bien, dans ce voyage dont le dernier terme est la céleste Rome où Béatrice promet à Dante, que, avec elle, il sera citoyen dans l'éternité.
E sarai meco senza fine cive
Di quella Roma onde Cristo è Romano
Virgile ne joue qu'un rôle secondaire. Malgré la déférence avec laquelle Dante lui adresse la parole, ne l'appelant jamais que son maître et son seigneur, bien qu'il le consulte et lui obéisse en toutes choses, Virgile n'a d'autre mission néanmoins que de le conduire à travers les régions inférieures où Béatrice ne saurait descendre. Du moment que l'on touche aux régions de la pure lumière, à l'entrée du paradis terrestre, Virgile s'en retourne aux limbes d'où il est venu. Une autre plus digne, c'est lui-même qui parle, va mener Dante là où le plus grand des païens ne saurait être admis, au pied du trône de l'Éternel. Et, ce qui semble bien étrange, dès que Béatrice se montre, Virgile disparaît soudain, sans que Dante s'en aperçoive, sans qu'il lui dise une parole d'adieu; et Béatrice ne souffre même pas qu'il donne un regret, une larme, à ce guide si cher.
Dante, perché Virgilio se ne vada
Non piangere anco; non piangere ancora,
Che pianger ti convien per altra spada.
Et, sur cette parole presque dédaigneuse, sur cette défense de le pleurer, nous quittons le chantre de l'Énéide. Dante ne fait pas plus de façons pour congédier le poëte magicien qui vient de traverser avec lui les flammes de l'enfer, que n'en fera Gœthe pour congédier le démon Méphistophélès, lorsque l'âme de Faust, après avoir traversé toutes les misères de la vie humaine, entre dans l'immortalité. Cette analogie m'a beaucoup fait songer. Mais nous y reviendrons. J'ai encore à vous rendre attentifs à la remarque d'un grand critique, qui concorde avec ce que je vous disais de la subordination de Virgile à Dante. Fauriel observe que, sans avoir égard aux champs Élysées ni à l'enfer, tels que Virgile les a décrits dans son Énéide, Dante place celui-ci dans les limbes, et, par deux fois, le fait descendre dans l'enfer catholique: une première fois, pour y assister à la venue triomphale de Jésus-Christ, une seconde fois sans aucun autre but que celui d'y conduire notre poëte. Si vous voulez bien tenir compte aussi de l'opinion de Rossetti, qui attribue le choix que fait Dante de Virgile à l'importance qu'avait au point de vue personnel de l'auteur du de Monarchia le chantre de l'empire romain, et si vous considérez que Dante fait parler et penser ce grand Latin en Italien du XIIIe siècle, qu'il lui prête ses propres pensées avec la connaissance des choses de son temps, vous ne mettrez plus guère en doute ce qui vous a tant surpris d'abord, ce que Fauriel appelle la négation audacieuse de Virgile, c'est-à-dire cette transformation dantesque que subit, dans la Comédie, le Virgile déjà transformé à trois reprises différentes par les érudits, par l'Église, et par le peuple du moyen âge.
MARCEL.
Et transformé en ce moment, pour la cinquième fois, par le poëte
Diotime!…
VIVIANE.
Mais, avec tout cela, je ne me vois pas dispensée de tenir ce Virgile pour une allégorie. Je n'y aurais, quant à lui, qu'une demi-répugnance, et je consentirais encore à le prendre pour la raison naturelle ou pour la sagesse profane, comme le veulent les commentateurs; mais, si je leur fais cette concession, ils ne me tiendront pas quitte; me voici condamnée à ne plus voir dans cette belle et touchante Béatrice, que la froide, l'insensible, l'ennuyeuse théologie.
DIOTIME.
Ne vous tourmentez pas, Viviane; et, comme nous le disions en commençant, prenez-en tout à votre aise avec les allégories. Il n'y a d'indispensables et aussi d'évidentes que les premières: celles de la voie droite, de la forêt, de la colline et des animaux sauvages. Le sens allégorique dans la figure de Virgile est déjà moins nécessaire et aussi moins certain; arrivés à Béatrice, nous pourrons le négliger presque entièrement. Rien que la description de son apparition, et ce que disent d'elle les bienheureux, ne puisse pas s'entendre au sens réel et ne s'applique qu'à la science des choses divines, la femme que le poëte a aimée garde dans son poëme une vie, une grâce, un charme ineffables, et qui permettent heureusement d'oublier qu'elle figure la théologie. Le vieux Fauriel, tout épris de Béatrice, s'emporte, en cette occasion, contre les commentateurs, et les traite de stupides. Sans entrer en colère, comme il le fait au sujet de cette Béatrice abstraite, nous l'oublierons souvent pour nous attacher de préférence à cette douce enfant dont la vue causait à Dante des «palpitations terribles,» à cette Florentine sitôt ravie par la mort, à cette Béatrice Portinari, dont la vie ne fut en quelque sorte qu'un éclair de beauté, mais tel qu'il alluma au plus profond d'un cœur de poëte et de héros un foyer inextinguible d'amour. Lorsque nous en serons à sa venue au paradis terrestre, vous verrez que la peinture du char sur lequel elle descend du ciel, ne peut s'appliquer qu'à une idée symbolisée. Mais nous n'en sommes pas là. Pour le moment, nous arrivons, avec Virgile et Dante, aux portes de l'enfer, où nous lisons l'inscription tragique:
Per me si va nella città dolente,
Par moi l'on va dans la cité dolente,
Par moi l'on va dans l'éternelle douleur,
Par moi l'on va chez la race perdue.
La justice fut le mobile de mon grand Facteur;
Me firent la divine puissance,
La suprême sagesse et le premier amour.
Avant moi il n'y eut point de choses créées,
Sinon éternelles; et éternellement je dure:
Laissez toute espérance, vous qui entrez.
VIVIANE.
Cette inscription est vraiment sinistre.
MARCEL.
Mais quelle idée bizarre a eue Dante d'inscrire le mot amour sur les portes de l'enfer! Que la puissance divine ait créé des tortures sans fin pour la pauvre créature d'un jour, admettons-le; la sagesse et la justice…, passe encore, quoique cela devienne assez peu compréhensible; mais l'amour!… convenez que c'est là une licence poétique par trop forte.
DIOTIME.
Dante fait comme vous, Marcel; trouvant difficulté au sens de ces paroles, il s'adresse à Virgile pour qu'on les lui explique. Mais Virgile n'éprouve pas à cet égard l'embarras que j'aurais aujourd'hui. Le chantre d'Énée répond selon saint Thomas. L'enfer créé, comme nous l'avons vu, à la chute des anges, est l'œuvre du Dieu en trois personnes, de ce Dieu qui est amour autant que sagesse et puissance. Le Saint-Esprit, l'amour du père pour le fils, qui gouverne et vivifie la création tout entière, l'enfer y compris, ne pouvait être écarté ni par la théologie, ni conséquemment par le poëte théologien Allighieri, au seuil de son poëme sacré. Quoi qu'il en soit, Virgile et Dante franchissent la porte fatale. Ils arrivent sur les bords de l'Achéron, où le vieux nocher Caron passe dans sa barque les âmes damnées. L'Achéron traversé, ils entrent au premier cercle de l'enfer, où sont les limbes. C'est de là que Virgile est venu vers Dante. C'est là qu'ils rencontrent la belle compagnie des poëtes de l'antiquité, Horace, Ovide, Lucain, à la tête desquels s'avance, l'épée à la main, le chantre de l'Iliade.
MARCEL.
Ne nous disiez-vous pas tout à l'heure, et je le croyais aussi, qu'au temps de Dante on connaissait à peine Homère?
DIOTIME.
Dans le midi de l'Italie, l'étude des lettres grecques n'avait jamais été abandonnée. Mais, dans le nord, en Lombardie, et même en Toscane, on ne s'en occupait guère. Avant Pétrarque il n'est jamais question de textes grecs, et Dante ne cite rien que sur les versions latines; je doute fort qu'Homère ait été pour lui plus qu'un grand nom, un nom presque symbolique, le nom d'un clerc merveilleux, tel à peu près qu'il figure dans notre Roman de Troie.
ÉLIE.
L'Homère grec, en effet, ne fut révélé à l'Italie qu'après la mort de Dante. Ce fut un moine de Saint-Basile, envoyé par l'empereur Andronic, en 1339, si je ne me trompe, qui l'apporta et le fit connaître à Pétrarque. La première édition de l'Iliade, publiée à Florence par le Grec Chalcondyle, est de l'année 1488, par conséquent près de deux siècles après que l'Allighieri avait cessé d'exister.
DIOTIME.
Dante reçoit d'Homère et de ses illustres compagnons, dans les limbes, un accueil plein d'honneur. On le salue poëte. Il est admis, lui sixième, nous dit-il avec cette simplicité fière qui est un attribut de son génie, à ces nobles entretiens, et Virgile sourit à son triomphe. On entre dans un lieu ouvert, lumineux et haut, où Dante voit passer des personnages à l'air majestueux. Ce sont les ombres des grands guerriers et des sages hellènes, troyens et latins, les ombres de ces Arabes fameux de qui l'on apprenait les sciences dangereuses: Hector, Énée, l'ancien Brutus, César «armé de ses yeux de proie,» Aristote «le maître de ceux qui savent,» Socrate, Platon, Euclide, Ptolémée, Hippocrate, Avicenne, Averroës: avec eux des femmes héroïques dans la cité, dans la famille, dans l'État, amazones, reines, filles, épouses, amantes illustres: Penthésilée, Lucrèce, Cornélie; puis, seul, à l'écart, Saladin, le loyal et généreux sultan de Babylone: toute une école de vertus guerrières, civiles et politiques, réunies par le grand sens moral de Dante et par la tolérance naturelle à l'Église romaine avant qu'elle eût ouï gronder le rigorisme farouche des Savonarole et des Calvin. La peinture de ces limbes au quatrième chant de la première cantique est, selon moi, un des morceaux les plus captivants de la Comédie. Cette lumière éthérée qui éclaire de vertes prairies tout émaillées de fleurs et qu'arrose une rivière limpide; ces nobles ombres au regard lent et grave, de grande autorité dans leur aspect, qui ne paraissent ni joyeuses ni tristes, dont la parole est rare et la voix mélodieuse; la suavité, la fraîcheur de cette atmosphère de paix que l'on respire un moment avant d'entrer au tumulte ténébreux des cris de l'abîme, tout cet ensemble d'une harmonie sereine et tempérée produit un effet de contraste que je n'ai vu surpassé ni peut-être même égalé dans aucun art. Écoutez la musique enchanteresse de quelques-unes de ces tercines:
Genti v' eran con occhi tardi e gravi,
Di grande autorità ne' lor sembianti:
Parlavan rado con voci soavi.
Traemmoci così dall' un de' canti
In luogo aperto, luminoso, e alto.
Si che veder si potean tutti quanti
Colà diritto supra 'l verde smalto.
Mi fur mostrati gli spiriti magni,
Che di vederli in me stesso m' esalto.
VIVIANE.
C'est un bien grand charme que d'entendre les modulations si douces de votre voix virile, et je ne sais quelle vibration qui semble venir de votre âme à vos lèvres, quand vous dites ces beaux vers dans cette belle langue toscane.
DIOTIME.
Sortis des limbes, Dante et Virgile descendent au second cercle où ils se trouvent en présence de Minos, juge des crimes et distributeur des châtiments. Mais regardez encore une fois la disposition de ces cercles infernaux, Viviane; voyez, ils vont toujours se rétrécissant. Des supplices de plus en plus horribles, selon une loi du talion assez rigoureusement observée et selon des catégories conformes en général à la doctrine de l'Église, mais avec des particularités propres à Dante, et bien des ressouvenirs de l'Ethique d'Aristote, y punissent des âmes de plus en plus réprouvées. À chaque cercle préside un démon. Les sept péchés capitaux, la luxure, la gourmandise, l'avarice, la colère, l'orgueil, l'envie, la paresse, et tous leurs dérivés et tous leurs contraires vont nous faire descendre de spirale en spirale jusqu'au neuvième et dernier cercle où Dante a châtié le crime le plus exécrable à ses yeux, le plus opposé à sa nature magnanime, la trahison. À mesure que l'on descend, la fumée, les brouillards, les vapeurs des lacs fétides et des fleuves de sang obscurcissent davantage l'air plus épais. Le tourbillon du premier cercle, où sont emportées les âmes qui ont failli par amour, celles que l'Église appelle luxurieuses, et parmi lesquelles Dante voit passer rapides, éperdues, Sémiramis, Cléopâtre, Hélène, et cette Francesca, sœur de Juliette, qui l'émeut d'une compassion si vive qu'à l'entendre gémir il tombe évanoui, ce tourbillon où notre poëte met ensemble le grand Achille et Pâris avec Tristan, le preux des chansons de geste, est trop connu pour nous y arrêter. Lorsqu'il sort de sa défaillance, Dante est entouré de nouveaux tourments et de nouveaux tourmentés.
Nuovi tormenti e nuovi tormentati
Mi veggio intorno.
Nous sommes avec lui au troisième cercle où tombe sur les pécheurs par gourmandise une pluie froide et lourde, mêlée de grêle et de neige. Notre poëte y est reconnu par un Florentin que ses compatriotes avaient surnommé Ciacco, pourceau, à cause de sa gloutonnerie. C'était un parasite de la maison Donati, uomo ghiotissimo quanto aleun fosse giammai, mais agréable, picao di belli e piacevoli motti, dit Boccace, et de qui il raconte, dans une de ses plus gaies nouvelles, un tour fort plaisant. C'est dans la bouche de ce Ciacco que notre poëte met une première satire de ses concitoyens à laquelle il reviendra. C'est là qu'il est question pour la première fois aussi de ce parti sauvage, dont nous parlions tout à l'heure, et qui a pour chef Vieri de' Cereta, venu avec les siens des forêts du val de Sieve. C'est ce Ciacco qui, répondant aux questions de Dante sur sa patrie, lui dit que la superbe, l'envie, l'avarice (nos trois bêtes féroces du commencement), y régnent, et que Florence ne compte que deux hommes justes.
MARCEL.
Deux justes! moins qu'à Sodome! Oh! quel peuple de Dieu!
DIOTIME.
Et ils n'y sont pas compris, ajoute le satirique Ciacco,
Giusti son due, ma non vi sono intesi.
Plusieurs croient que, parlant de ces deux justes, Dante entend Guido Cavalcanti et s'entend lui-même. Cela semble vraisemblable, car, plus loin, Dante va faire encore une allusion à sa propre gloire, à propos de Cavalcanti, lorsqu'il dira que celui-ci a ravi l'honneur des lettres à un autre Guido (Guido Guinicelli), mais qu'un troisième est né qui, peut-être, les éclipsera tous deux.
MARCEL.
Décidément, il n'est pas modeste, votre Dante.
DIOTIME.
Il n'est pas modeste, Marcel, selon qu'il nous est recommandé de l'être dans les rapports extérieurs de cette vie tout artificielle que nous nous sommes faite aujourd'hui; il l'est selon l'instinct naturel des hommes bien nés. Il est surtout équitable, hiérarchique, comme le sont généralement les grands esprits. Il s'incline devant Virgile qu'il reconnaît son maître; il lui parle «d'un front rougissant;» il confesse qu'il tient de lui «ce beau style qui lui a fait honneur, avec l'art de chanter les hommes et les dieux.» Malgré le grand privilége qui lui permet de visiter les royaumes inconnus aux mortels, il n'y marche qu'avec révérence, à la suite de Virgile et des autres ombres. Dante est humble envers Béatrice, par qui il se laisse reprendre et tancer comme un enfant. Il s'assigne à lui-même, sans présomption, mais sans fausse pudeur, la place qui lui revient dans l'ordre spirituel, absolument comme Gœthe lorsque, parlant de je ne sais plus quels écrivains en vogue de son temps, il disait: «Je suis au-dessus d'eux de toute la distance qui met au-dessus de moi Shakespeare.»
ÉLIE.
Si Dante a pris ce beau sentiment de la hiérarchie morale à la démocratie florentine, il faut croire qu'elle ne ressemblait guère à la démocratie française, qui ne sait ce que c'est que respect et tradition; qui souffre de toute supériorité; qui ne veut rien recevoir et ne sait rien transmettre; où chacun enfin n'est occupé qu'à rabaisser autrui et à se hisser soi-même, de telle sorte que le niveau égalitaire repose bien d'aplomb sur la tête du plus triste sot et sur le front d'un homme de génie! Car c'est là, vous n'en disconviendrez pas, l'idéal démocratique de vos républicains prétendus et parvenus!
VIVIANE.
Que voilà bien le gentilhomme breton!
ÉLIE.
Le gentilhomme breton, étant de sa nature indépendant, désintéressé, prêt à donner sa vie pour ce qu'il croit juste, pourrait bien, ma chère Viviane, être de trempe plus républicaine que tel de vos républicains envieux, qui trouvent plus commode de tirer en bas la grandeur que de gravir (je parle comme votre cher Mirabeau) à la vertu et au bien public.
DIOTIME.
La démocratie florentine ne valait peut-être pas beaucoup mieux que la nôtre, Élie. Elle était entachée, elle aussi, de ces deux vices funestes, l'ingratitude et l'envie. Mais elle avait beaucoup d'esprit avec beaucoup d'enthousiasme.—Je reprends. Dans le quatrième cercle où règne Plutus, le démon de l'avarice que Virgile apostrophe en l'appelant «loup maudit,» les prodigues et les avares, chargés de poids énormes, courent l'un sur l'autre et se frappent mutuellement. Là sont en très-grand nombre des papes, des cardinaux, des clercs, des tonsurés de tous grades, qui, selon la dédaigneuse expression de Dante, se sont laissé tromper par «la courte moquerie des biens de la fortune.»
La corta buffa
De' ben, che son commessi alla Fortuna.
Un peu plus bas, le Styx forme un marais stagnant que Dante traverse dans la barque de Phlégias, et où l'on voit, plongées sous les eaux fangeuses, les âmes des hommes colères et violents. Là, notre poëte est accosté par ce Florentin bizarre,
Lo fiorentino spirito bizzarro.
par ce dédaigneux et irascible Filippo, «di molto spese et di poca virtute,» que ses concitoyens surnommaient argentieri, pares qu'il passait, comme un peu plus tard chez nous Jacques Cœur, cet autre argentier, pour faire mettre, par grande bravade, à tous les chevaux de son écurie des fers d'argent. Filippo, de ses bras fangeux, embrasse Dante et s'écrie: «Bénie soit celle qui t'a porté dans ses flancs! Benedetta colei che in te s'incinse!»
MARCEL.
Toujours la même modestie!
DIOTIME.
Le sixième cercle et les trois inférieurs où sont punis les superbes, c'est-à-dire les mécréants, les hérésiarques, les impies, est appelé par le poëte la cité de Dité.
VIVIANE.
Qu'est-ce que ce nom de Dité?
DIOTIME.
Il vient probablement du Dis des Latins qui était le Jupiter infernal. Dans cette cité qu'entourent les eaux du Styx, s'aggravent les tourments et commencent les flammes. Les trois furies, voulant en interdire l'entrée à Dante et à son guide, les menacent de la tête de la Gorgone, mais un envoyé du ciel vient à leur secours. La porte de Dité leur est ouverte. Une vaste et lugubre plaine s'offre alors aux veux de Dante. Elle est parsemée de sépulcres entourés de flammes ardentes. Dans ces sépulcres sont couchés les hérésiarques, les partisans d'Épicure, «qui font mourir l'âme avec le corps.» dit Virgile à Dante:
Che l'anima col corpo morta fanno.
Là est l'empereur Frédéric II, ce grand lettré, excommunié par l'Église, de qui un écrivain presque contemporain disait naïvement: Seppe latino, greco, saracinesco; fu largo, savio, lussurioso, soddomita, epicureo. C'est là que nous allons entendre ce dialogue sublime entre Dante et le grand gibelin Farinata degl'Uberti, interrompu par Cavalcante Cavaleanti, et, selon mon opinion, un des plus beaux morceaux et des plus vraiment dantesques de toute la Comédie. Voulez-vous que je vous le dise?
VIVIANE.
Assurément.
DIOTIME.
Pour voir ce phénomène étrange, un homme vivant dans l'enfer, Farinata s'est dressé dans son sépulcre:
Ô Toscan qui, par la cité du feu,
Vivant, t'en vas, ainsi parlant discrètement,
Qu'il te plaise t'arrêter dans ce lieu.
Ton langage te déclare manifestement
Citoyen de cette noble patrie
À laquelle, peut-être, je fus trop rigoureux.
(Il faut savoir qu'après une bataille gagnée sur les guelfes, Farinata exerça dans Florence des représailles cruelles.) Ainsi parle le gibelin à Dante qui s'effraye et se serre contre son guide. Mais Virgile le pousse des deux mains vers la tombe où Farinata se tient, le front et la poitrine haute, «comme s'il avait l'enfer en grand dédain.»
Com' avesse lo inferno in gran dispitto.
Après qu'il a jeté sur notre poëte un regard hautain: «Qui furent tes ancêtres?» lui dit-il. À peine quelques paroles sont échangées entre les deux Toscans que, d'une tombe voisine, une ombre qui semble s'être levée sur ses genoux, surgit. Elle regarde tout autour d'elle, comme pour s'assurer si personne n'est avec Dante, et le voyant seul: «Si, dans ce sombre cachot, tu viens par la puissance de ton génie, dit-elle en pleurant, mon fils où est-il? et pourquoi n'est-il pas avec toi?» Cette ombre inquiète, qui garde dans l'enfer la sollicitude et les illusions de l'amour paternel, et qui ne connaît pas à son fils de supérieur en génie, c'est Cavalcante Cavalcanti, le père de Guido. Je ne viens pas ici de moi-même, lui répond l'Allighieri, qui le reconnaît aussitôt à son langage et à la nature de son supplice. J'y suis conduit par celui qui attend là (montrant Virgile), et que votre Guido eut peut-être à dédain. (Dante ici semble faire un reproche à son ami Guido d'avoir négligé l'étude des poëtes classiques.) «Comment dis-tu, s'écrie Cavalcanti en se dressant tout droit dans sa tombe: il eut?… Aurait-il donc cessé de vivre? Ses yeux ne verraient-ils plus la douce lumière?»—Et comme Dante tarde à répondre,
Il retombe en arrière et ne reparaît plus.
Supin ricadde, e più non parve fuora.
ÉLIE.
Il me semble que Dante a, plus qu'aucun autre poëte, de ces ellipses hardies de la pensée. Quand Francesca, par exemple, dit ce mot si simple:
Et ce jour-là nous ne lûmes pas davantage,
on se sent frissonner de la tête aux pieds. La passion terrible, le meurtre, la colère divine, le châtiment éternel, tout est là, dans ce livre qui tombe à terre, et dont on ne lit pas davantage.
DIOTIME.
Après cette interruption tragique, le dialogue avec Farinata reprend. Cet autre magnanime, «quell' altro magnanimo,» c'est ainsi que le désigne Dante (ailleurs il appellera Florence, mère des magnanimes), sans changer de visage, sans se mouvoir, s'informe de sa ville natale et du doux monde des vivants. Il voudrait savoir pourquoi le peuple florentin se montre si cruel envers les siens dans toutes ses lois. Il explique à Dante qui, à son tour, l'interroge, comment il se fait que les damnés qu'il a rencontrés lui ont prophétisé les temps futurs, mais paraissent, comme Cavalcanti, ignorer le temps présent. Dante charge Farinata de dire au père de Guido que celui-ci existe encore. Puis, rappelé par Virgile, ils descendent ensemble au septième cercle, où sont punis d'autres catégories de pécheurs par violence d'âme.
Je me suis arrêtée à cet épisode, parce que rien dans la Comédie ne me paraît plus caractéristique du génie de Dante, à la fois si tendre et si fier. Cet orgueil paternel du vieux Cavalcanti, sa désolation à la pensée que son fils ne jouit plus de la douce lumière du jour, aussi chère aux Florentins qu'aux héros d'Homère, l'amour que gardent pour leurs proches, leurs amis, leur patrie, ces héros désintéressés d'eux-mêmes, insensibles à leurs propres tourments, et cette admirable mise en scène, comme nous dirions aujourd'hui, ces tombes ardentes d'où sortent des gémissements, que cela est tragique et grand! Enfin la facilité avec laquelle notre poëte admet que ces magnanimes, ces héros de la vie civile, sont en enfer, est un trait qui marque le temps et ce singulier état des esprits, soumis aux décisions de l'Église touchant le dogme, mais d'une manière extérieure, en quelque sorte, et qui n'atteignait point, au fond, le sentiment moral. L'enfer de Dante est tout rempli de ces contradictions; le rigorisme du théologien s'y allie à l'humanité, à la tendresse, au respect, à l'admiration de l'homme pour ces grands réprouvés qu'il est contraint de damner avec l'Église. Et ce n'est pas là un des moindres attraits de cette mystérieuse Comédie, où nous voyons en conflit la loi acceptée et le sentiment révolté contre la loi. Nous allons trouver un exemple frappant de cette opposition dans la catégorie de ceux qui, selon les paroles de l'Allighieri, «font violence à la nature,» dans ce cercle des sodomites où il rencontre son maître vénéré, Brunetto Latini.
MARCEL.
Mais voilà une ingratitude abominable!
DIOTIME.
Pas le moins du monde, mon cher Marcel. En mettant Brunetto dans le cercle des «violents contre nature,» Dante ne croyait assurément faire aucun tort à son honneur. La compagnie qu'il lui donne est celle des hommes les plus lettrés, les plus en renom de son temps.
Tutti fur cherci,
E letterati grandi e di gran fama.
Dans le vingt-sixième chant du Purgatoire, il fait expier ce même vice à Guido Guinicelli qu'il appelle il padre mio e degli altri miei miglior. On avait alors à ce sujet des euphémismes étranges. Villani, qui donne à Brunetto les louanges les plus grandes, lui attribuant l'honneur d'avoir, le premier, enseigné aux Florentins l'art de bien parler et les règles de la politique, l'accuse seulement d'avoir été mondain, un poco mondanetto. C'est aussi ce que Brunetto dit de lui-même dans son Tesoretto.
ÉLIE.
Et puis, l'enfer de Dante n'est-il pas assez semblable à cet enfer de Florence dont nous avons parlé hier, tout mêlé de choses atroces et charmantes, de saccages, de meurtres, de festins, d'amours et de musique?
DIOTIME.
En effet. Le peuple, en ses chansons, parle très-gaiement de l'enfer, où il suppose très-nombreuse et très-bonne compagnie.
Son' andato all' inferno, e son' tornato,
Misericordia, la gente che c'era!
Les amoureux s'y donnaient de tendres baisers:
Ora caro mio ben, bacciami in bocca
Bacciami tanto ch' io contenta sia!
Le Callimaque de Machiavel, lorsqu'il s'exhorte à n'avoir ni peur ni vergogne d'aller en enfer, se dit qu'il y rencontrera tant de gens de bien!
Sono là tanti uomini da bene!
Et certainement, en mettant dans l'enfer, avec les plus grands caractères et les plus grands génies de l'antiquité, avec des trouvères illustres et avec les plus touchants personnages des romans de chevalerie, Cavalcanti, Farinata, Brunetto, Il Tegghiaio, «qui furent si dignes,» et qui mirent à faire le bien tout leur esprit, che a ben far poser l'ingegni, Dante ne croyait porter la moindre atteinte ni à la haute estime où les tenait Florence, ni à leur part de gloire dans la postérité. Cela semble incompréhensible à notre logique rationaliste. En ce temps de jeunesse d'âme, c'était une manière poétique de tourner le dogme de la damnation éternelle, inacceptable pour tous les grands cœurs.
MARCEL.
Mais aujourd'hui personne ne prend plus cette peine. Personne ne croit à l'enfer.
DIOTIME.
C'est absolument comme si vous disiez que personne n'est plus catholique. Sur ce point, il n'y pas de composition possible. La grande raison de Bossuet n'hésite pas à punir des châtiments éternels un Socrate, un Scipion, un Marc-Aurèle. Le grand cœur de Pascal est moins surpris de la sévérité de Dieu envers les damnés que de sa miséricorde envers les élus. Il se plaît à conjecturer que les tourments des hérésiarques s'aggravent de siècle en siècle, à mesure que leurs doctrines séduisent des âmes nouvelles.
MARCEL.
Vous ne répondez pas tout à fait à ma proposition. J'ai dit que, aujourd'hui, personne ne croyait plus aux flammes éternelles.
DIOTIME.
Rappelez-vous donc, c'est d'hier, le concile de Périgueux décrétant que l'enfer doit être l'objet d'une foi très-ferme, tout à fait immuable, et que, si quelqu'un en doute, il a encouru ces mêmes peines dont il nie l'existence! Plus récemment encore, dans une instruction synodale, un évêque, très-grand docteur, ne dénonce-t-il pas à toute la catholicité la conspiration qui se produit partout à cette heure contre le dogme de la damnation éternelle? L'Église reste en cela invariable, Marcel. Le catholicisme théologique ayant rejeté de son sein l'interprétation progressive de l'Évangile, ne peut pas céder aux exigences de la conscience moderne, excitée par l'esprit de la réformation et par les découvertes de la science.
Quoi qu'il en soit, la rencontre de Dante avec Brunetto est extrêmement touchante. Brunetto s'exclame: Qual mariaviglia! en reconnaissant son cher disciple. Il tend vers lui les bras; il le prie de permettre qu'il fasse quelques pas à ses côtés, et Dante baisse la tête en signe de révérence.
Il capo chino
Tenea, com' uom che riverente vada.
Et alors Brunetto l'interroge avec un accent de tendresse paternelle, sur lui-même, sur Virgile; puis il lui prédit sa gloire future: «Si tu suis ton étoile (vous vous rappelez que Dante est né sous le signe des Gémeaux, tenu en astrologie pour favorable aux lettrés et aux savants), tu ne saurais manquer le port glorieux. (Toujours, vous le voyez, la figure de voyage, l'étoile, le port, appliquée à la vie.) Et si ma mort n'avait été si hâtive, te voyant le ciel si favorable, à l'œuvre je t'aurais encouragé.» Mais, ajoute Brunetto, cet ingrat et méchant peuple qui descendit de Fiesole aux temps anciens, et qui tient de la montagne et de la pierre, se fera, à cause de ta vertu, ton ennemi.
Ti si fara, per tuo ben far, nimico.
Remarquez, Viviane, cette façon pittoresque de parler: pour exprimer que les Florentins sont durs et hautains, ils tiennent de la montagne et de la pierre, dit Brunetto. «Race avare, envieuse, superbe! fais en sorte de te nettoyer de leurs mœurs!»
Da' lor rostumi fa che tu ti forbi.
C'est la même censure amère des mœurs florentines qui se retrouve dans le titre primitif que Dante avait écrit de sa main sur son manuscrit, et qui a été retranché de toutes les éditions, hormis de l'édition faite par Mazzini sur le manuscrit d'Ugo Foscolo:
LIBRI TITULUS EST: INCIPIT COMŒDIA DANTIS ALLAGHERII FLORENTINI NATIONE NON MORIBUS.
Sans s'étonner à l'annonce de sa gloire future, Dante exprime à Brunetto la gratitude qu'il lui garde en son cœur pour lui avoir enseigné comment l'homme s'éternise, come l' uom s'eterna. Avec une touchante simplicité, Brunetto recommande à son disciple, son Trésor, il mio Tesoro, dans lequel, il vit encore, dit-il. La croyance à l'immortalité dans les œuvres est dominante dans tout le poëme de Dante; elle y prévaut très-manifestement sur le sentiment de l'éternité des peines ou des récompenses célestes; elle y est plus vivement exprimée et de manière à nous émouvoir davantage.
Descendons, avec Virgile, sur les épaules de Géryon, monstre ailé qui figure la fraude, au huitième cercle nommé Malebolge. Dante y voit châtiés tous ceux qui ont trompé leurs semblables: les séducteurs, les adulateurs, les simoniaques, parmi lesquels il met le pape Nicolas III; les faux monnayeurs, les faux alchimistes (car il y avait alors la vraie et la fausse alchimie); les calomniateurs, les devins, la face tournée vers les talons; les hypocrites, le front chargé de chapes de plomb, écrasantes sous l'éclat menteur de leur revêtement doré.
MARCEL.
Des chapes de plomb, au milieu des flammes! Elles ne devaient pas durer longtemps.
DIOTIME.
Dante n'a pas inventé ce supplice. Plusieurs souverains, Frédéric II entre autres, punissaient de la sorte le crime de lèse-majesté.
Enfin, de crime en crime, d'épouvante en épouvante, de tourment en tourment, nous arrivons au neuvième et dernier cercle de l'abîme infernal. Ce cercle est divisé en quatre zones; Caïna, Anténora, Toloméa, Guidecca, où sont châtiées quatre manières de trahir dans l'humanité: la trahison envers la famille, celle envers les amis, celle envers la patrie, (c'est dans cette catégorie qu'est le terrible épisode du comte Ugolin), et enfin la haute trahison divine et humaine, le plus grand de tous les attentats selon la conscience de Dante, la trahison à l'empereur de la terre et à l'empereur du ciel, à César et à Dieu. Là, dans une sorte d'enfer de l'enfer, du milieu d'un lac de glace où les cris mêmes ont cessé, où règne l'épouvante suprême pour l'imagination italienne: le froid et le silence, sortent les épaules gigantesques aux ailes de chauves-souris et la tête monstrueuse de celui qui fut le premier des traîtres: de Lucifer, le plus beau des anges devenu l'empereur du royaume douloureux,
Lo Imperador del doloroso regno.
Dans ses trois gueules énormes il broie éternellement les trois plus grands traîtres qui furent sur la terre: Judas, Brutus et Cassius.
VIVIANE.
Brutus et Cassius avec Judas! voilà ce que je ne saurais comprendre; car enfin, pour bien des historiens, n'est-ce pas, c'est César qui est le grand traître envers le droit et la liberté, et non Brutus qui veut et croit être leur vengeur?
DIOTIME.
La lecture la plus attentive de la Comédie ne saurait, en effet, ma chère Viviane, nous rendre raison d'une assimilation qui blesse toutes nos idées du juste et de l'injuste. Il faut lire, pour comprendre ce Jugement dernier de l'Allighieri, tout l'ensemble de ses œuvres, la Vita nuova, il Convito, le de Monarchia, les Lettres surtout. Il faut savoir que Dante, dans sa Comédie, a voulu, comme il l'a dit, chanter le droit de la monarchie, c'est-à-dire l'ordre universel, tel qu'il le croyait institué de toute éternité dans les conseils de Dieu. Dante, ma chère Viviane, ne fut pas seulement un grand poëte épique, lyrique ou tragique; sa pensée, comme celle des plus grands philosophes de l'antiquité et des temps modernes, comme celle d'un Pythagore et d'un Spinosa, concevait toutes choses d'une manière synthétique. Toutes, et au-dessus de toutes ici-bas, la personne humaine, la famille, la société naturelle, civile et religieuse, il les considérait à leur place, dans leur relation mutuelle, au sein de l'immensité, dans la grande mer de l'Être.
Per lo gran' mar dell' Essere:
toutes, il les voyait, dans leur évolution sidérale, morale ou politique, surgissant, se développant, s'élevant, par une réciproque influence, des ténèbres à la lumière, de l'inertie à la liberté, à l'amour, c'est-à-dire à la conformité de plus en plus libre et parfaite des esprits et des destinées aux lois de la sagesse éternelle,
Io che era al divino dall' umano.
Ed all' eterno dal tempo venuto,
E di Fiorenza in popol ginsto e sano.
dit-il au trente et unième chant du Paradis.
C'est la grande pensée des temps modernes; c'est la pensée qui pénètre de part en part l'œuvre de Gœthe. Eh bien, Viviane, cette union parfaite de toutes choses, cet ordre éternel au sein de Dieu, Dante les symbolise sous l'image d'une double cité, d'un double empire céleste et terrestre, entrés dans l'immuable paix où le citoyen par excellence, le justicier, le pacier (c'est ainsi qu'on parlait au moyen âge), est, dans le paradis invisible, dans la Rome céleste, Jésus; dans le paradis visible, sur la terre, en Italie, dans la sainte Rome d'ici-bas, César. Le génie de Dante, éminemment sacerdotal comme le génie de Gœthe, ramène toutes choses à ce qu'il appelle, dans son Convito, la religion universelle de la nature humaine. Dans sa conception vaste et puissante d'une civilisation philosophique, la trahison à Jésus et la trahison à César, c'est tout autre chose que l'attentat contre une personne, si auguste qu'elle soit; c'est la main portée sur l'édifice de la création divine; c'est une sacrilége atteinte à l'ordre politique et religieux de l'univers. Dans le Purgatoire et dans le Paradis, nous trouverons de cette grande conception de notre poëte les plus belles évidences.
Et, Dieu soit loué! voici que notre voyage parmi la race perdue touche à sa fin; voici que nous touchons au seuil des régions lumineuses. Parvenus au fond du cône infernal qui est le centre de la terre, Virgile et Dante changent de pôle. Ils tournent transversalement sur eux-mêmes et commencent à remonter vers l'autre hémisphère; ils revoient enfin les étoiles.
E quindi uscimmo a riveder le stelle.
C'est ainsi, sur ce mot mélodieux qui nous rend à l'espérance, que Dante a voulu terminer sa première cantique.
Je ne sais si, dans ma sèche analyse, à travers les timides à peu près que me permettait notre français abstrait et morne, vous avez pu entrevoir les splendeurs poétiques de ce chant de l'abîme. Je crains bien de ne vous avoir pas fait sentir, comme je m'en étais flattée, la grâce ineffable, la piété, l'amour que Dante n'a ni pu ni voulu éteindre, tant son âme en était remplie, dans cet affreux séjour des vengeances éternelles. J'aurais voulu insister sur l'art accompli avec lequel, dès les premiers chants, le poëte tempère les horreurs d'un tel séjour, par l'expression répétée de sa tendresse pour Virgile et par l'apparition de Béatrice dans les limbes. J'aurais dû vous peindre cette douce Francesca, avec l'amant «qui jamais d'elle ne sera séparé,» venant vers Dante, à travers les airs, d'une aile ouverte et ferme, ainsi que vers leur nid deux colombes pressées par le désir.
Quali colombe dal disio chiamate,
Con l'ali apert e ferme, al dolce nido.
Il eût fallu, d'une main plus délicate, m'essayer à vous rendre tant d'images fraîches et gracieuses, tirées de la lumière du jour, de l'attitude des plantes, des mœurs des animaux, que Dante avait observées tout ensemble en naturaliste et en poëte. Il eût fallu vous faire voir ces fleurettes inclinées sous la gelée nocturne, qui se redressent et s'entr'ouvrent aux premiers rayons du matin; ces dauphins et leurs jeux, soudain rappelés au milieu des vapeurs de l'étang de poix bouillante; ces cigognes, ces grues qui s'en vont «chantant leur lai;» ces ruisselets limpides qui descendent des vertes collines du Casentin vers l'Arno.—Et cette manière charmante de marquer les heures du jour d'après l'aspect du ciel et le lieu des constellations, ce tendre désir d'être rappelé aux siens et de vivre dans la mémoire de ses semblables, cette profonde humanité du poëte qui le fait pâlir, frissonner, pleurer, s'évanouir au récit des malheurs d'autrui, tout cet art incomparable, quel art il m'eût fallu pour vous le rendre sensible!—Comme Dante a bien tenu la promesse de l'inscription tracée sur le seuil de son enfer, et comme il a pénétré d'amour son royaume des vengeances!
VIVIANE.
Je ne me lasserais jamais de vous entendre; mais je sens que nous abusons de votre bonté; vous devez être fatiguée. Voici près de deux heures que nous vous laissons parler presque seule.
DIOTIME.
Je ne me sens pas lasse, Viviane, mais plutôt comme un peu étonnée. Notre entretien a tourné, sans que je m'en doutasse, en leçon. Et j'ai peur maintenant d'avoir occupé bien mal cette chaire dantesque, à laquelle votre amitié m'élève. Nous autres Françaises, nous ne sommes pas habituées, comme l'étaient les dames italiennes, au professorat. Et si, au lieu d'être à Portrieux, nous étions à Paris, et si, au lieu de quatre, nous étions seulement dix ou douze, je m'intimiderais tout à fait; il me semblerait faire quelque chose de malséant, pis que cela, de ridicule.
ÉLIE.
Voilà une chose que la simplicité bretonne ne saurait comprendre. Pourquoi donc semble-t-il ridicule à nos Français que les femmes enseignent ce qu'elles savent? Pourquoi leur serait-il malséant de dire, dans une salle d'université par exemple, avec un peu plus de soin et d'enchaînement, ce qu'on trouve très-naturel et très-agréable de leur entendre dire dans les salons, où l'on prétend qu'elles règnent et gouvernent les opinions en toutes choses?
VIVIANE.
Où elles régnaient, Élie.
DIOTIME.
À la bonne heure; mais enfin, même au temps où elles régnaient, on eût trouvé extravagant que Mme de Staël, je suppose, ce grand orateur, qui, chaque soir, haranguait dans son salon les hommes d'État, les publicistes, les diplomates des deux mondes, fût montée à la tribune de l'Assemblée pour y exposer, avec sa vive éloquence, ses vues et ses idées politiques. Et, pourtant, elle eût été là véritablement à sa place, belle, de la beauté de Mirabeau, portant comme lui la conviction dans l'éclair de son regard, dans son geste, dans sa voix virile; tandis que (je l'ai ouï dire à ma mère qui l'a beaucoup connue, et c'était aussi l'avis de Gœthe), dans les bals, dans les réunions mondaines, les bras nus, son turban aurore sur la tête, à la main sa branche de laurier, déclamant à l'angle d'une cheminée d'interminables tirades sur l'impôt, sur le crédit, elle paraissait quelque peu théâtrale, et déplaisante à voir.
ÉLIE.
Ce qu'il y a de bizarre, c'est que ce préjugé contre l'intervention directe des femmes dans l'enseignement et dans la politique n'existe nulle part ailleurs que chez nous, qui nous croyons de bonne foi le peuple le plus chevaleresque du monde. Les étrangers n'y comprennent rien. Je me rappelle (c'était en 1818, au moment que s'ouvrait à Paris un club de femmes) que le moraliste Émerson, nous voyant rire, et moi tout le premier, de ces dames orateurs, me demandait, avec son sérieux du Massachusetts, ce qu'il y avait donc là de si risible?
DIOTIME.
C'est l'opinion aux États-Unis, en effet, et particulièrement dans le plus cultivé de tous, dans ce Massachusetts où la religion a fait une si heureuse alliance avec la philosophie, que le talent, le don de Dieu, comme ils disent dans leur langage puritain, ne doit jamais demeurer inutile. Faculty demands function, c'est la formule concise du pasteur Henri Ward-Beecher et du grand orateur Wendell-Philipps, lorsqu'ils réclament pour les femmes l'égalité des droits et des devoirs.
VIVIANE.
Vous disiez, Diotime, que les dames italiennes avaient l'habitude du professorat?
DIOTIME.
Elles se sont illustrées dans l'enseignement universitaire. Tout récemment, en Italie, on s'entretenait encore de la docte Mme Tambroni, qui, en 1817, à Bologne, occupait la chaire de lettres grecques. À la même université au siècle précédent, Gaétana Agnesi avait été désignée par le souverain pontife lui-même pour enseigner à la jeunesse les hautes mathématiques. Dans le même temps à peu près, Maria Amoretti était acclamée docteur en droit civil et en droit canon à l'université de Pavie.
MARCEL.
Une femme en robe et en bonnet de docteur! voilà qui ne me plaît guère.
DIOTIME.
J'ignore quel était au juste le costume de ces dames, mais il paraît bien qu'il ne portait aucun préjudice à leur beauté. La tradition garde le souvenir des grâces pleines de noblesse d'Andrea Novella, qui suppléait son père dans la chaire de droit canon. On se rappelle aussi Olympia Morata, enflammant d'enthousiasme la studieuse jeunesse de Ferrare. Relisez, Élie, ce que raconte à ce sujet votre compatriote Renan dans ses Essais de Morale. Il a vu, dans l'église de Saint-Antoine à Padoue, le buste de la philosophe Hélène Piscopia, en robe de bénédictine, et il affirme qu'elle devait être d'une grande beauté. Lorsque Dante met sur les lèvres de Béatrice l'enseignement de la théologie, il ne néglige pas de nous apprendre que ses yeux rayonnent comme des étoiles, et que son sourire le consume d'amour…
Mais où m'avez-vous entraînée, bon Dieu! En quelles digressions je m'égare encore! et que, tout en célébrant les vertus de mon sexe, je donne prise à ses plus ironiques détracteurs! Vous savez comment nous traite Polybe: Sexe bavard et panégyriste… C'est bien cela, n'est-il pas vrai, Marcel? On croirait qu'il m'avait en vue.
VIVIANE.
Rien ne me plaît comme cette manière d'apprendre. Vous nous menez par le sentier qui côtoie le grand chemin et qui, tout en faisant mille circuits, semble moins long dans sa diversité que la voie droite.
DIOTIME.
Vous avez toujours l'interprétation aimable des défauts de vos amis, Viviane pleine de grâce! Mais rentrons-y au plus vite, dans cette voie droite que j'ai perdue; revenons à Dante, et, avec lui, montons les degrés de la montagne sainte où le péché s'expie.
Nous revoyons le ciel. Sa douce couleur de saphir oriental rend la joie aux yeux de Dante.
Dolce color d' oriental zaffiro,
Che s'accoglieva nel sereno aspetto
Dell' aer puro infino al primo giro,
Agli occhi miei ricominciò diletto.
Les astres reparaissent à sa vue; mais ce sont les astres d'un autre hémisphère où brille d'un éclat merveilleux la Croix du Sud, il Crociero. Dante salue avec transport cette constellation inconnue aux hommes du Septentrion.
O settentrional vedovo sito
Poichè privato se' di mirar quelle!
ÉLIE.
Comment Dante a-t-il pu parler de la Croix du Sud, découverte plus de trois cents ans après sa mort?
DIOTIME.
C'est le souci des commentateurs, mon cher Élie. Car, en effet, les quatre étoiles de la Croix du Sud, que Dante décrit avec cet étonnement naïf qui donne aux peintures homériques un si grand charme, n'ont été introduites par les astronomes dans la sphère céleste que vers la fin du XVIIe siècle. Au temps de l'Allighieri, aucun Européen ne les avait encore vues. Mais les Arabes les connaissaient et on suppose que par eux les Italiens pouvaient en avoir eu quelque idée. D'autres croient que Marco Polo, qui avait passé les tropiques, avait parlé du Crociero à ses compatriotes. Beaucoup de commentateurs ne voient dans ces quatre étoiles qu'une allégorie des quatre vertus cardinales, et ils se fondent sur ce vers où le poëte parle des quatre lumières saintes:
Li raggi delle quattro luci sante.
Quoi qu'il en soit, à peine Dante a-t-il poussé son exclamation de joyeuse surprise, qu'il se trouve, avec Virgile, sur des rivages doucement éclairés, en présence d'un vieillard vénérable, Caton d'Utique.
MARCEL.
Caton d'Utique, à l'entrée du purgatoire!
ÉLIE.
L'évêque Synésius met bien, dans un de ses hymnes grecs, le chien
Cerbère aux portes de l'enfer catholique.
DIOTIME.
Cela n'avait rien alors d'offensant, ni pour le goût, ni pour la foi. Dante a dit de Caton dans le Convito que jamais créature terrestre n'avait été plus digne de servir le vrai Dieu. Nous avons vu qu'il était considéré comme type de la vertu profane et que l'Église admettait à cette époque le salut des justes de l'antiquité. Elle avait adopté de cette croyance une très-poétique expression; elle reconnaissait trois baptêmes: le baptême d'eau, le baptême de sang (le martyre), et le baptême de désir.
ÉLIE.
Cela est beau; mais pourtant, mettre Caton dans le purgatoire, c'est y mettre en quelque sorte l'apologie du suicide, ce qui n'est guère catholique.
DIOTIME.
Rappelons-nous ce que nous avons eu occasion déjà de reconnaître au sujet de cette disposition bienveillante du catholicisme primitif. Caton, en quittant volontairement la vie mortelle, croyait à l'immortalité. Pour s'affermir dans sa résolution, il se faisait lire Platon, le divin. On pouvait hardiment le ranger parmi ces hommes que vante saint Paul et qui, «n'ayant pas connu la Loi, ont été à eux-mêmes leur loi;» et puis il était mort pour la liberté, cet idéal des grandes âmes. Dans le de Monarchia, Dante loue Caton d'avoir voulu librement mourir plutôt que de vivre asservi. Et ici je voudrais revenir encore avec vous à ce que nous disions des opinions catholiques et monarchiques de Dante. Avec son droit de la monarchie,
Jura Monarchiæ, superos, Phlegelonta, lacusque
Lustrando, cecini, voluerunt fata quousque.
avec son empire céleste et son empire terrestre, son césar et son pontife, Dante n'en garde pas moins pour idéal suprême la liberté. En ses commencements, c'était aussi l'idéal de l'Église chrétienne qui considérait le péché comme un esclavage de l'âme. C'est librement, du plein consentement de l'âme coupable, c'est avec amour que le péché s'expie dans le Purgatoire de Dante; et c'est pourquoi il fait luire sur le seuil la belle planète qui invite à aimer, lo bel pianeta ch' ad amar conforta, l'étoile de Vénus. C'est avec une liberté joyeuse que l'âme purifiée, maîtresse d'elle-même, s'élève dans le ciel jusqu'à la claire vue de Dieu. Libero, dritto, sano è tuo arbitrio, dira Virgile à Dante en le quittant à l'entrée du paradis terrestre. Lorsqu'il explique à Caton, le vieillard juste et vénérable, comme il l'a fait à cet autre vieillard, le démoniaque Caron, aux abords de l'enfer (il y a dans toute la Comédie de ces parallélismes), par quel ordre et dans quel dessein Dante vient en ces lieux, le chantre de l'Énéide dit ces beaux vers souvent cités:
Libertà va cercando, ch'è si cara,
Come sa chi per lei vita rifiuta.
Il va cherchant la liberté, qui est si chère,
Comme sait celui qui pour elle a quitté la vie.
C'est au nom de l'amour encore, en rappelant les chastes yeux de Murcie,
… gli occhi casti Di Marzia tua,
que Virgile, associant ainsi les deux idées saintes de l'amour et de la liberté, implore de Caton l'accès de la montagne purificatrice. C'est la plus belle doctrine religieuse et morale qui se puisse concevoir, et jamais elle ne sera dépassée.
La montagne du Purgatoire, située au milieu des eaux, est divisée, comme l'enfer, en neuf cercles ou plates-formes, où règne un clair-obscur mélancolique, et présidés chacun par un ange céleste. Là, plus de cris, plus de hurlements, mais les soupirs, les larmes, les chants pieux des humbles et amoureuses espérances:
Luogo è laggiù non tristo da martiri
Ma di tenebre solo, ove i lamenti.
Non suonan com guai, ma son sospiri.
Au premier cercle ou anté-purgatoire sont les âmes négligentes et tardives au repentir. Puis, ainsi que dans l'Enfer, nos poëtes passent en revue les sept péchés capitaux. De degré en degré, avec une fatigue moindre, ils montent jusqu'au sommet où s'offrent à leur vue les ombrages délicieux du paradis terrestre:
Questa montagna è tale
Che sempre al cominciar di sotto è grave.
E quanto nom più va su, e men fa male:
Cette montagne est telle
Que toujours au commencement, en bas, elle est plus pénible;
Et plus l'homme monte, moins il a de peine à monter.
dit Virgile, exprimant ainsi, avec une simplicité naïve, une des plus hautes doctrines de l'éthique chrétienne.
ÉLIE.
C'était une doctrine connue de la plus haute antiquité. Dans les Travaux et les Jours, il est dit que la route de la vertu est escarpée et d'abord hérissée d'obstacles, mais que, en approchant du sommet, on la trouve facile.
DIOTIME.
Dans cette seconde cantique, comme dans la première, l'inspiration poétique et l'idée morale sont à la fois très-personnelles et très-générales. L'expiation du purgatoire comme la réprobation de l'enfer se rapportent symboliquement à Dante, à l'Italie, à la société. La liberté que le poëte retrouve sous les traits de Caton, en quittant les fatalités de l'abîme; les vertus primitives dont la sainte lumière illumine le sentier au sortir des ténèbres sataniques; l'humble jonc baigné de la rosée du matin qui rafraîchit les tempes du voyageur fatigué et qui en enlève toute trace de la fumée infernale; la barque légère qui glisse sur les ondes, conduite par un céleste nocher, et qui retentit du chaut de délivrance In exitu Israël; les différents degrés de la purification par le repentir, par le détachement des convoitises d'ici-bas, par la contemplation et le désir de la sagesse divine; ces eaux salutaires où, en perdant la mémoire des maux passés, on se retrempe pour une vie nouvelle, tout cela n'est que figure, allégorie, images tour à tour bibliques, chrétiennes, pythagoriciennes ou platoniciennes, du progrès de l'homme vers Dieu. Dans cette cantique, dont la diction et le mode s'assouplissent et se rassérènent, se font suaves et pénétrants comme le sujet dont le poëte s'inspire, Dante a prodigué les fraîches images, les apparitions charmantes de femmes et d'artistes.
C'est là qu'il rencontre son ami Casella, qui lui chante une de ses propres canzoni:
Amor che nella mente mi ragiona,
Cominciò egli allor si dolcemente
Che la dolcezza ancor dentro mi suona.
Et les ombres, attirées par ce chant délicieux, s'assemblent autour de
Casella, s'y oublient, ainsi que des colombes autour de l'oiselier.
Come quando, cogliendo biada o loglio,
Gli colombi adunati alla pastura.
Queti, senza mostrar l'usato orgoglio.
Un peu plus loin, Belacqua, le fameux guitariste, Sordello, le troubadour aimé des femmes, Arnaldo Daniello, gran' maestro d'amor; puis aussi ce doux complice de la vie mondaine, que Dante chérit au point de souhaiter mourir pour le rejoindre bientôt, Forese Donati; et cette mystérieuse Pia, à peine entrevue à travers le voile funèbre des vapeurs de la Maremme, qui prie Dante de se souvenir d'elle, et de qui la postérité se souvient à jamais;
Ricorditi di me, che son la Pia.
Et cette Sapia, qui ne fut pas sage, dit-elle avec une grâce charmante,
Savia non fui, avvegna che Sapia fossi chiamata.
Car, exaltée par la victoire des siens, elle défia le sort, comme le merle affolé qui, dans les beaux jours d'hiver, croit le printemps venu, et s'en va sifflant par les bois.
Come fe il merlo per poca bonaccia.
Et cet Oderisi, le miniaturiste, l'enlumineur célèbre, l'honneur d'Agubbio, qui proclame la gloire de Giotto au-dessus de Cimabue! Comment choisir entre tant de tableaux enchanteurs! entre ces entretiens rapides, entre ces murmures bienveillants qu'échangent les ombres dans une atmosphère azurée, toute pénétrée déjà du souffle de la grâce divine, dans cette admirable cantique que Balbo appelle si bien un crescendo d'amor!
ÉLIE.
Mais, si mes souvenirs ne me trompent, il y a aussi dans le Purgatoire des passages satiriques, des invectives terribles contre la démocratie florentine et la cour de Rome.
DIOTIME.
Le ton général de la seconde cantique est une sérénité plaintive, mais Dante est trop artiste pour ne pas en sauver la monotonie par de hardis contrastes. Ainsi, par exemple, l'apostrophe de Sordello:
Ahi serva Italia, di dolore ostello.
Nave senza nocchiero in gran tempesta!
Hélas serve Italie, asile de douleur,
Nef sans nocher dans la grande tempête.
et la description du cours de l'Arno par Guido del Duca; ainsi encore, au vingt-troisième chant, la menace aux dévergondées Florentines qui, si elles savaient ce qui les attend dans l'enfer, «ouvriraient déjà la bouche pour hurler.»
Ma se le svergognate fosser certe
Di quel che'l ciel veloce loro ammanna,
Gia per urlare avrian le bocche aperte.
MARCEL.
Les Florentines avaient donc de bien mauvaises mœurs?
DIOTIME.
Dès cette époque elles s'insurgeaient contre la sévérité des mœurs antiques et se jetaient dans le luxe et les plaisirs. Les magistrats faisaient contre elles des lois somptuaires, mais en vain. Villani nous apprend que, dans l'artifice et l'extravagance de leurs parures, il entrait plus de choses étrangères qu'il n'en restait leur appartenant en propre. Pas plus que les femmes dévergondées, les prêtres gourmands ne sont épargnés au Purgatoire; le pape Martin IV y expie dans le jeûne et l'amaigrissement son goût excessif pour les anguilles du lac Bolsena. La maison royale de France aussi y est en butte à l'animosité du poëte, qui met dans la bouche de Hugues Capet toute une généalogie aussi peu historique que peu flatteuse de ses ancêtres et de ses descendants. Il lui fait dire qu'il est fils d'un boucher:
Figliuol fui d'un beccaio di Parigi.
MARCEL.
Voilà qui passe permission!
DIOTIME.
Tout ce passage a fort scandalisé les commentateurs français, d'autant que l'erreur de Dante, volontaire ou involontaire, se retrouve ailleurs, dans les poésies de Villon par exemple, dans un ouvrage d'Agrippa, etc. Bayle raconte que le roi François Ier, se faisant lire la Comédie par «un bel esprit réfugié d'Italie,» quand on en vint à ces vers, commanda «qu'on ôtât le livre, et fut en délibération de l'interdire en son royaume.» Le chanoine Grangier, qui le premier a traduit en vers les Cantiques, excuse son auteur en supposant que le terme de boucher n'est ici qu'une métaphore pour dire un prince «grand justicier de gentilshommes et autres malfaiteurs.» Étienne Pasquier rejette également la faute de Dante sur le ton métaphorique d'un passage «escrit à la traverse, et comme faisant autre chose.»
Dans son Purgatoire comme dans son Enfer, Dante mêle les deux mythologies polythéiste et monothéiste. Le paradis terrestre lui rappelle le Parnasse; la comtesse Mathilde cueillant des fleurs sur les rives du Léthé est semblable à Vénus et à Proserpine. Dante donne à Jésus le nom de Sommo Jove. De longues expositions de dogmes selon saint Thomas, saint Augustin, saint Victor: le libre arbitre, le péché originel, la responsabilité, l'âme triple, la théorie physique et métaphysique de la génération, le développement continu de l'âme humaine avant et après la mort (idée que nous retrouverons dans Faust), l'efficacité de la prière, les suites funestes de la confusion des pouvoirs spirituel et temporel, prennent une large place dans cette seconde cantique. On y rencontre de fréquentes allusions aux hypothèses scientifiques du temps et aux propres expériences du poëte. Il y parle de la circulation de la séve dans les végétaux, de l'action de la lumière sur la maturation des fruits et sur la coloration des feuilles, de la scintillation des étoiles. Quant à l'allégorie, elle y maintient ses droits dans la personne de Lucie, la grâce, gratia prœveniens; dans Mathilde, la piété généreuse; dans Lia et Rachel, la vertu active et la vertu contemplative; dans la vision finale où Dante symbolise obscurément les choses futures. Mais c'est surtout dans la description du char de Béatrice, que Dante, troublé sans doute par le désir passionné de glorifier celle qu'il aime, multiplie sans mesure et presque sans goût, en amant plus qu'en artiste, les images apocalyptiques. Ce char descend du ciel. Une lueur soudaine resplendit dans les airs d'où se dégage une douce mélodie.
Ed una melodia dolce correva
Per l' aer luminoso.
Sept flambeaux, radieux comme les sept étoiles du char de David, vingt-quatre vieillards vêtus de blanc, quatre animaux ailés, tels que les a peints Ézéchiel, nous dit le poëte, ouvrent un céleste cortége.
Ventiquattro seniori, a due a due,
Coronati venian di fiordaliso.
Tutti cantavan: Benedetta tue
Nelle figlie d'Adamo: e benedette
Sieno in eterno le bellezze tue!
Mais il faut que je vous lise ce passage dans la traduction en vers de Louis Ratisbonne. Il l'a faite avec beaucoup de soin, aidé des conseils de Manin, et avec un don très-rare de souplesse dans l'art des rimes. Je ne crois pas qu'il soit possible de mieux faire:
Sous ce beau ciel paré comme pour une fête,
Vingt-quatre beaux vieillards, de lis ceignant leur tête,
S'avançaient deux à deux en ordre régulier.
Ils chantaient tous en chœur: «Ô toi, fille choisie
Entre les filles d'Ève, à jamais sois bénie!
Sois bénie à jamais dans tes belles vertus!»
Puis, quand le gazon frais et la flore irisée,
Qui brillaient devant moi sur la rive opposée,
Ne furent plus foulés par ce troupeau d'élus,
Comme au ciel un éclair après l'autre flamboie,
Vinrent quatre animaux après eux dans la voie.
Tous quatre couronnés de rameaux verdoyants.
Et chacun d'eux avait six ailes admirables
Que parsemaient des yeux aux yeux d'Argus semblables,
Si les mille yeux d'Argus pouvaient être vivants.
Mais je ne perdrai plus de vers à les décrire,
Ô lecteur! il me faut répandre ailleurs ma lyre,
Et force m'est ici de me restreindre un peu.
Mais lis Ézéchiel qui nous dépeint ces bêtes,
Comme il les vit du fond du nord et des tempêtes
Venir avec le vent, la nuée et le feu.
MARCEL.
Voilà, ne vous déplaise, une fort belle traduction et qui me dispense de prendre un professeur italien.
DIOTIME.
Cette traduction a quelque chose de surprenant par sa fidélité et son allure naturelle. Mais pourtant le traducteur fait un sacrifice qui doit lui coûter beaucoup, étant poëte. Il ne reproduit pas (et cela n'était guère possible) la mesure tout italienne du vers de onze syllabes, qui, avec sa rime alternée de trois en trois, son enjambement, son accent variable, tantôt à la dixième et à la sixième syllabes, tantôt à la quatrième et à la huitième, forme l'admirable tercine de la Divine Comédie. Entre les quatre animaux vient un char triomphal traîné par un griffon aux ailes immenses. Jamais, dit le poëte, Rome ne vit, au triomphe d'Auguste ou bien de l'Africain, char plus beau; celui même du soleil eût semblé pauvre auprès.
Non che Roma di carro cosi bello
Rallegrasse Africano, ovvero Augusto:
Ma quel del sol saria pover con ello.
À la droite et à la gauche du char, sept dames forment une danse sacrée. Après le char s'avancent deux vénérables vieillards, dont l'un porte à la main un glaive flamboyant, quatre autres encore, d'une humble contenance, puis, à distance et seul, un vieillard au front lumineux, qui marche les yeux clos.
Et quand fut vis-à-vis de moi le char insigne
Un tonnerre éclata…
Et cortége et flambeaux, soudain tout s'arrêta.
Disons brièvement que ce char symbolique sur lequel descend Béatrice est regardé par les commentateurs comme le char de l'Église et de l'État ensemble, l'antique Carroccio, peut-être, des républiques italiennes où la patrie était présente dans sa double expression civile et religieuse. Les sept candélabres figurent les sept dons du Saint-Esprit, les sacrements; les vieillards sont les patriarches; les sept femmes dansant sont les trois vertus théologales et les quatre vertus cardinales; les quatre animaux sont les quatre évangélistes; enfin le griffon, moitié aigle, moitié lion, est pris pour Jésus-Christ lui-même, en sa double nature divine et humaine. Un chœur d'anges séraphiques fait tomber sur le char une pluie de fleurs, sous laquelle apparaît debout, triomphante, le front ceint d'un voile blanc et d'une couronne des feuilles de l'olivier cher à Minerve, vêtue d'une tunique couleur de flamme et d'un manteau couleur d'émeraude, Béatrice. À son approche, avant même qu'il ose lever les yeux sur elle, Dante, comme au premier jour, sent l'esprit de vie tressaillir au plus secret foyer de son âme. Il reconnaît de l'antique amour la grande puissance:
Per occulta virtù, che da lei mosse
D'antico amor senti la gran potenza.
Et Béatrice abaisse vers lui les yeux. «Regarde-moi bien: je suis, je suis Béatrice.»
Guardami ben: ben son, ben son Beatrice.
Et les paroles qu'elle adresse au poëte sont celles d'une mère superbe à son fils:
Cosi la madre al figlio par superba.
Et le cœur de Dante éclate en sanglots; et Béatrice approuve que «sa douleur soit égale à ses égarements.» Et se tournant vers les anges qui lui forment cortége, elle leur dit les erreurs de son ami; comment celui qui avait été si bien doué dans son jeune âge, après avoir marché dans la droite voie pendant qu'elle était encore sur la terre, entra dans les voies fallacieuses, quand elle eut «changé de vie;» et comment, tout autre moyen de l'en arracher demeurant inutile, elle a voulu lui faire voir le royaume des damnés.
Tanto giù cadde, che tutti argomenti
Alla salute sua eran già corti,
Fuor che mostrargli le perdute genti.
Et Dante place une vision fort compliquée, dans laquelle il annonce, aussi peu intelligiblement qu'il l'a fait en enfer pour le lévrier sauveur, la venue d'un grand capitaine qui affranchira du joug étranger l'Église et l'Italie. Ensuite Béatrice ordonne à Mathilde (nous avons vu comment Virgile a disparu) de plonger Dante dans les eaux du Léthé pour qu'il y perde la mémoire de ses péchés, puis dans l'Eunoé, fleuve divin, où il retrouve le souvenir du bien qu'il a fait. Ainsi renouvelé, Dante sort des eaux «pur et disposé à monter aux étoiles.»
Puro, e disposto a salire alle stelle.
Diotime se tut. Elle attendait qu'on lui fît quelque observation, mais on garda le silence. À mesure que l'on avançait dans le voyage dantesque, on se sentait plus porté au recueillement. Il n'est pas jusqu'à Marcel qui ne parût en humeur sérieuse. Depuis quelques instants déjà, il oubliait de rallumer sa pipe turque et regardait, mais avec distraction, le dessin de sa sœur. Viviane, tout en écoutant les cantiques, avait retracé d'un crayon fidèle la scène qui se passait sur la plage. Par les moyens les plus simples et sans chercher l'effet, elle avait su rendre, dans un tout petit espace, la tristesse infinie du ciel, avec le caractère tragique de cette procession d'animaux et d'enfants qu'elle avait vue défiler triste et morne pendant deux heures, au bruit de l'Océan, sous la pluie de plus en plus obstinée. Diotime loua beaucoup le dessin de sa jeune amie; mais voyant que personne ne semblait disposé à quitter Dante, elle se rassit sur le fauteuil à escabeau qui figurait la chaire professorale, et reprit ainsi l'analyse de la troisième cantique.
DIOTIME.
Le paradis, le ciel, le royaume de Dieu, l'ordre universel et idéal, selon que le génie de Dante l'a conçu, a pour principe l'amour éternel, considéré comme le premier moteur et la fin suprême de la gravitation des âmes et des astres. L'âme du monde, c'est Dieu, un Dieu aimant et aimé,
Il primo amante.
de qui tout procède et vers qui tout aspire. Point d'autre voie pour aller à lui que l'attraction de l'esprit et du cœur, la vertu, la science, la sagesse amoureuse, uno amoroso uso di sapienza; point d'autres progrès, en nous et hors de nous, que l'accroissement du désir.
MARCEL.
Il y a dans les poésies de ce pauvre Musset des vers qui rendent, à sa manière juvénile, ce système planétaire et psychologique de Dante:
J'aime! voilà le mot de la nature entière…
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Oh! vous le murmurez dans vos sphères sacrées,
Étoiles du matin, ce mot triste et charmant.
La plus faible de vous, quand Dieu vous a créées,
A voulu traverser les plaines éthérées
Pour chercher le soleil, son immortel amant.
Elle s'est élancée au sein des nuits profondes,
Mais une autre l'aimait elle-même—et les mondes
Se sont mis en voyage autour du firmament.
VIVIANE.
Ils sont charmants, ces vers. Mais continuez, Diotime.
DIOTIME.
Le ciel de Dante s'ordonne selon l'Almageste de Ptolémée, adopté par saint Thomas; il est composé de sept planètes: la Lune, Mercure, Vénus, le Soleil, Mars, Jupiter, Saturne; puis vient le ciel des étoiles fixes, au-dessus duquel notre poëte met le neuvième ciel, ou le premier mobile, qui donne le mouvement à tous les autres et n'a au-dessus de lui que l'empyrée, siége de l'Éternel.
ÉLIE.
Cet empyrée figure dans la cosmogonie pythagoricienne.
DIOTIME.
En effet; cependant il n'est pas admis par les commentateurs que Dante se soit préoccupé particulièrement des idées attribuées à Pythagore. Mais les idées pythagoriciennes étaient alors comme flottantes dans toute l'Italie; elles y circulaient à travers Platon, Aristote et saint Augustin.
ÉLIE.
Dante devait bien aussi, ce me semble, connaître de très-près Pythagore par son traducteur et son disciple Boëce.
DIOTIME.
Cela est très-vraisemblable; et quant à moi, si vous me demandiez mon sentiment propre, j'ai toujours reconnu dans la Comédie une influence pythagoricienne très-sensible, venue, sans aucun doute, à l'Allighieri par Boëce qu'il lisait sans cesse.
VIVIANE.
Je croyais que Boëce était à demi-chrétien.
DIOTIME.
Cela s'est beaucoup dit dans l'Église, mais je ne vois pas trop sur quel fondement. Tout l'ensemble des idées de Boëce est pythagoricien, nous dirions aujourd'hui panthéiste. Boëce croit à l'éternité de la matière, à la préexistence des âmes, à leur ressouvenir des existences antérieures; il croit à l'identité de nature qui fait de l'homme un être semblable et même égal aux dieux. Lui aussi, il avait été, de son temps, accusé de magie, ce qui prouverait bien qu'on ne le considérait pas comme enclin au christianisme.
—Mais où en étais-je?…
De planète en planète, de vertu en vertu, de science en science, car la théorie morale de Dante est étroitement liée à son système astronomique où les planètes sont à la fois symbole et foyer d'une vertu qui leur est propre, l'ascension vers Dieu se fait à la fois plus rapide, plus libre, plus facile et plus manifeste.
ÉLIE.
Cela revient à dire, ce me semble, que plus l'intelligence s'élève et plus s'accroît en elle le désir des choses divines.
DIOTIME.
En effet.
Bene operando l' uom, di giorno in giorno,
S'accorge che la sua virtute avanza.
Comme Dante a toujours besoin d'exprimer par une image ses idées les plus abstraites, de même qu'il a dit, en décrivant la montagne du Purgatoire, que plus on monte moins on a de peine à monter, il nous peint ici les yeux de Béatrice et son sourire brillant d'un plus radieux éclat à mesure qu'elle s'élève et se rapproche du soleil divin. Nous avons vu que Dante, au paradis terrestre, a été plongé dans les eaux purificatrices; il se sent renouvelé, transfiguré. Les yeux fixés sur Béatrice, qui elle-même lève le regard vers les hauteurs éthérées, il monte avec elle, par la vertu de l'attraction divine, à travers les airs.
Beatrice in suso, ed io in lei guardava.
Admirez encore ici, Viviane, le génie de notre poëte: en un seul vers, en une image, la plus simple du monde, il fait voir en quelque sorte toute la théorie de l'amour platonique; il rend sensible la puissance abstraite de cet Éternel féminin que chante le chœur mystique, à la fin du poëme de Gœthe, dans les profondeurs du ciel, aux pieds de la reine des anges.
ÉLIE.
Combien, par ce sentiment de l'attraction vers les choses divines qui fait l'âme de la femme supérieure au génie de l'homme, Dante et Gœthe me semblent à la fois plus poétiques et plus vrais que Milton!
DIOTIME.
En effet, dans le Paradis perdu, Adam seul est créé pour Dieu; tout au contraire de Béatrice, Ève reste subordonnée et ne saurait voir Dieu que dans Adam.
ÉLIE.
He for God only
She for God in him.
DIOTIME.
Dans les trois planètes inférieures que Dante visite en premier lieu, sont les âmes les moins parfaites. Dans la lune, Diane, le ciel de la chasteté, notre poëte revoit Piccarda (ou peut-être Riccarda, car je soupçonne ici une erreur des copistes), la sœur de son ami Forese, à qui, au Purgatoire, en un seul vers, il a donné le plus enviable renom que puisse souhaiter une femme ici-bas:
Tra bella e buona
Non so qual fosse più,
et dont le front resplendit au séjour des bienheureux d'un non so chè divino. Là, Béatrice explique à Dante le problème de la liberté, le plus grand don, dit-elle, que Dieu, dans sa largesse, ait fait au monde:
Lo maggior don, che Dio per sua larghezza,
Fesse creando, e alla sua bontate
Più conformato, e quel ch' ei più apprezza.
Fu della volontà la libertate,
Di che le creature intelligenti,
Et tutte e sole furo e son dotate.
Au chant sixième, dans la planète de Mercure, Dante se trouve en présence de l'empereur Justinien. Il entend de sa bouche un récit grandiose, fait à la façon de Bossuet, des vicissitudes de l'empire, d'Énée à César, de César à Charlemagne, et de Charlemagne aux temps du poëte. Dans cette planète, où sont les âmes qui par amour de la gloire ont fait des actions vertueuses, Dante met un épisode charmant. Il rencontre Roméo de Villeneuve, habile et dévoué serviteur de Raymond Bérenger, comte de Provence, mais victime de l'envie et de l'ingratitude des cours et s'exilant pour les fuir. Il m'a toujours semblé que notre poëte avait vu en Roméo sa propre image, lorsque l'appelant «ce juste,» quel giusto, et, après l'avoir loué des grands services rendus à son maître, il ajoute avec émotion:
Mais alors il partit, pauvre et tout chargé d'âge.
Si le monde savait ce qui'il eut de courage
En mendiant son pain, et morceau par morceau,
Son renom déjà grand serait encor plus beau.
Indi partissi povero e vetusto.
E se 'l mondo sapesse il cuor ch' egli ebbe
Mendicando sua vita a frusto a frusto.
Assai lo loda, e più lo loderebbe.
Un des plus beaux chants du Paradis, c'est le huitième. Le poëte décrit la planète de Vénus, où sont les âmes qui surent grandement aimer. Il y retrouve Charles Martel, le fils aîné du roi de Naples, qui, à Florence, s'était lié avec Dante de l'amitié la plus tendre. In costui, dit Boccace, regnò molta bellezza e assai innamoramento. Charles Martel vient vers Dante et l'accoste en lui disant, comme l'a fait Sordello au Purgatoire, le premier vers d'une de ses canzoni:
Voi che intendendo il terzo ciel movete;
il lui rappelle qu'ils se sont beaucoup aimés:
Assai m'amasti ed avesti ben onde,
Il demeure, comme naguère à Florence, à discourir longuement avec l'ami de son cœur. Dans ce discours, une chose me semble plus particulièrement intéressante, c'est la théorie d'une hiérarchie naturelle des intelligences, d'une relation entre les aptitudes et les fonctions qui constituerait, si elle était bien observée par les hommes, la véritable harmonie sociale. Dante met cette théorie dans la bouche de Charles Martel. En l'an 1300, il lui fait exposer en très-beaux vers ce que plusieurs de nos théoriciens socialistes, croyant l'inventer, ont dit de nos jours en assez médiocre prose. Tel naît Solon, tel Xerxès, dit le poëte, ou Melchisédech, ou Dédale; mais la société n'a point égard à ces vocations naturelles.
Si le monde observait pour chaque créature
Le premier fondement que pose la nature
Et s'il s'y conformait, il aurait de bon grain:
Mais en religion pour le froc on élève
Tel que le ciel avait fait naître pour le glaive;
L'on fait un roi de tel qui naquit pour prêcher.
De là vient qu'au hasard on vous voit trébucher.
Ma voi torcete alla religione
Tal che fu nato a cingersi la spada;
E fate re di tal ch'è da sermona.
Onde la traccia vostra è fuor di strada.
MARCEL.
Mais c'est du fouriérisme tout pur!
VIVIANE.
Je me rappelle, dans l'Histoire de la Révolution de Michelet, un passage sur Louis XVI entièrement conforme à ce sentiment de Dante.
DIOTIME.
Gœthe a dit, en plusieurs endroits, des choses toutes semblables. L'esprit de Dante est au milieu de nous, Viviane; car c'était, dans les entraves du dogme, un esprit de liberté d'un tel essor, qu'aucun esprit moderne ne l'a dépassé en hardiesse. «Chaque jour, dit M. Littré, Dante prend la main de quelqu'un de nous, comme Virgile prit la sienne, et l'introduit en ces demeures où éclatent la justice et la miséricorde divines.»
Au chant suivant, Dante rencontre Cunizza, la sœur du tyran Ezzelino, l'amante de Sordello, de qui on a parlé déjà au Purgatoire, qui vécut amoureusement, dit le commentateur anonyme, dans les parures, les chansons, les jeux; mais qui fut néanmoins pieuse et miséricordieuse. Simul erat pia, benigna, misericors, compatiens miseris quos frater crudeliter affligebat. Non loin d'elle est Folco ou Folchetto de Marseille, le troubadour, bello di corpo, ornato parladore, cortese donatore, e in amore acceso, ma coperto e savio, dit l'Ottimo. Et Dante, soudain, tout au milieu de ces souvenirs d'amour, rappelle et flétrit, pour la troisième fois, l'envie et la superbe de ses concitoyens; il maudit le florin, il maledetto fiore, qui fut semence de mal pour toute l'Italie, et surtout pour l'Église.
VIVIANE.
Qui faut-il entendre par ce florin maudit?
DIOTIME.
Il n'y a point ici d'allusion, mais une réalité, ma chère Viviane. Le florin, il fiorin giallo, appelé plus tard zecchino, était une monnaie de l'or le plus pur, à l'effigie de saint Jean-Baptiste, et qui fut frappée à Florence, pour la première fois, au milieu du XIIIe siècle. Cette monnaie d'un titre supérieur donna un avantage considérable aux Florentins dans les échanges; elle contribua à leur puissance commerciale; mais elle devint bientôt l'objet des convoitises de Rome, l'occasion d'un luxe excessif, et fut à la fois ainsi pour la république une cause de richesse et de calamités.
Parvenus au quatrième ciel, le soleil, nous entrons dans la compagnie insigne des âmes qui vécurent entièrement exemptes de péchés. Selon une cosmologie commune à Platon, aux Pères de l'Église et aux mystiques, le soleil est la demeure des doctes dans la science divine, des philosophes, des théologiens, de ceux qu'on appelait les flambeaux du monde.
ÉLIE.
Qui docti fuerint, fulgebunt quasi splendor firmamenti, dit le prophète Daniel.
DIOTIME.
Là sont Thomas d'Aquin, Albert le Grand, Pierre Lombard, Richard de
Saint-Victor, Boèce le grand consolateur, Orose, Denis l'Aréopagite,
Siger de Brabant…
ÉLIE.
Mais voilà, ce me semble, une compagnie de docteurs assez mêlée; et Dante, entre ces flambeaux du catholicisme, met des hommes dont la science est bien loin d'être pure. Albert le Grand, par exemple, un disciple d'Avicenne, un docteur dans toutes les sciences licites et illicites, comme on écrit alors! Siger, cet obstiné studieux d'Averroës et de Maimonide, qui ne trouvait déjà plus que trente-six arguments contre trente en faveur de l'immortalité de l'âme!
DIOTIME.
Dante reste au Paradis ce que nous l'avons vu dans l'Enfer, mon cher Élie, catholique au plus large sens du mot, mais absolument étranger aux exclusions d'une étroite orthodoxie. Son Église à lui est véritablement universelle, car ses fondements reposent non sur la tradition particulière de tel ou tel sacerdoce, mais sur la tradition naturelle du genre humain. Nous pouvons encore aujourd'hui, on pourra toujours dans les temps futurs, honorer les martyrs, les bienheureux, les saints de l'Allighieri, car ils n'appartiennent pas en propre à cette Église romaine qui commence avec saint Pierre et s'achève au concile de Trente; ils sont à nous, Viviane, ils sont la gloire et la vertu de la grande Église humaine qui n'a pas eu de commencement et n'aura pas de fin.
L'apologie de saint Dominique et celle de saint François d'Assise sont parmi les plus beaux morceaux de la Comédie. Il était impossible que ces deux hommes extraordinaires, fondateurs de deux ordres nouveaux qui remplissaient le monde de leurs rivalités, n'eussent pas une place considérable dans le Ciel de Dante. Les Dominicains et les Franciscains se partageaient alors la catholicité tout entière. Saint Dominique et saint François personnifiaient le double mouvement qu'avait produit dans les âmes l'appréhension du danger dont l'Église était menacée par sa propre corruption et par les progrès de l'hérésie. Ce grand esprit et ce grand cœur voulaient tous deux la sauver, l'un par la science, l'autre par l'amour. Prenant pour idéal la splendeur des chérubins et l'ardeur des séraphins, l'école dominicaine et l'école franciscaine avaient entrepris de réchauffer à ce double foyer la foi languissante du siècle. Saint Dominique visait à l'empire des consciences par un dogmatisme absolu et par une logique implacable. En vrais limiers du Seigneur, Domini canes, ses disciples parcourent le monde pour dépister les hérétiques, les poursuivre, les faire rentrer par la menace au bercail, ou les mordre d'une morsure mortelle. Ils font alliance avec les grands, avec les puissants de ce monde. Ils allument les bûchers; ils y jettent les livres et les hommes. Saint François, au contraire, l'apôtre de la mansuétude, embrasse d'une tendresse sans bornes toutes les créatures; les plus pauvres et les plus humbles, il les chérit au-dessus des autres. Il évangélise les oiseaux du ciel, les poissons des rivières; il se lie de fraternelle amitié avec les loups féroces. Ses disciples, à lui, seront les rêveurs, les visionnaires, les extatiques, les communistes de l'état populaire. Ils annonceront comme très-prochain (pour l'an 1260 si je ne me trompe) l'avènement du troisième Testament, le règne de l'Esprit, l'Évangile éternel. Ils oseront dire que Jésus-Christ n'a pas été parfait dans la vie contemplative, et que l'esprit de vie s'est retiré de l'Église. Tout pénétrés d'une aspiration innommée vers la liberté de conscience, ils diront encore que l'amour pur, par qui l'âme entre en communion avec Dieu, la délie de tous les liens de la discipline. Agitateurs d'une société nouvelle, ils ne dresseront point les bûchers, ils y monteront joyeux et doux.
ÉLIE.
Dante appartenait-il à l'école dominicaine ou à l'école franciscaine?
DIOTIME.
Dante, en théologie, n'est, à proprement parler, ni dominicain ni franciscain, de même qu'en politique il n'est ni gibelin ni guelfe. Il faut toujours en revenir à dire: Dante est Dante. Dans la Comédie, il se tient généralement aux doctrines de saint Thomas. Mais, par sa tendresse d'âme, par son imagination, par sa vive curiosité des choses nouvelles, des vérités importunes, invidiosi veri, comme il dit au dixième chant du Paradis à propos de Siger, par sa grande compréhension de la nature et de l'histoire, qui ne tient aucun compte des censures de l'Église, qui nomme avec honneur ses ennemis, un Averroës, un Frédéric II, qui célèbre les prophètes de sa ruine, un Joachim de Flore,
Il calavrese abate Giovacchino.
Di spirito profetico dotato.
Dante semble tout inspiré du souffle qui plane sur Assise. Comme son ami Giotto, il peint avec prédilection saint François, et je ne doute pas, à son style, qu'il n'ait lu et relu avec amour le livre des Fioretti.
VIVIANE.
Qu'est-ce que les Fioretti?
DIOTIME.
I Fioretti del glorioso poverello di Cristo, messer san Francesco, sont un recueil de récits concernant saint François et ses disciples. On n'en sait pas l'auteur, mais il remonte certainement aux premiers jours de la prose italienne, et il tient aujourd'hui un rang à part entre les classiques trecentisti. J'aurais bien quelque autre sujet de soupçonner notre poëte de n'avoir pas incliné vers les Dominicains. Au XIVe siècle, les principaux chefs de l'ordre furent des Français, et force nous est bien de reconnaître, hélas! que Dante n'aimait pas la France. Dante disamava la Francia, écrit Mazzini, de qui, soit dit en passant, les biographes pourront bien en dire autant quelque jour sans trop d'injustice. En tout cas, selon l'esprit légendaire, Dante réconcilie au ciel les deux rivaux, en mettant l'apologie de saint François d'Assise dans la bouche de saint Thomas et celle de saint Dominique dans la bouche du fervent franciscain saint Bonaventure.
MARCEL.
Ce Joachim de Flore que vous venez de nommer, serait-ce l'abbé calabrais que cite Montaigne, et «qui prédisait, dit-il, tous les papes futurs, leurs noms et formes?»
DIOTIME.
C'est lui-même. Au quatorzième chant, Dante arrive dans le ciel de Mars, où sont les âmes de ceux qui ont glorieusement péri dans les guerres justes. Son bisaïeul Cacciaguida s'empresse vers lui: «O mon sang! õ sanguis meus!» s'écrie-t-il, du plus loin qu'il l'aperçoit. En très-beaux vers et dans un style d'une simplicité épique, le patricien toscan fait à son petit-fils l'histoire de leur maison. La racine parle à la feuille.
O fronda mia in che io compiacemmi
Pure aspettando, io fui la tua radice.
Cacciaguida retrace à Dante les mœurs anciennes. Florence sobre et pudique, le beau vivre des citoyens.
A cosi bello
Viver di cittadini, e cosi fida
Cattadinanza, a cosi dolce ustello.
Maria mi diè…
Il fait un tableau tout hellénique, et d'une grâce surprenante dans la bouche d'un vieux guerrier, de ces mères florentines attentives au berceau, qui consolaient l'enfant dans le doux idiome natal, et, filant la quenouille, discouraient en famille des gestes des Troyens, de Fiesole et de Rome.
L'una vegghiava a studio della culla
E consolando usava l' idioma
Che pria li padri e le madri trastulla.
L'altra, traendo alla rocca la chioma.
Favoleggiava con la sua famigllia
De' Troiani, e di Fiesole, e di Roma.
C'est dans cet entretien, au début du seizième chant, que Dante fait une réflexion sur la noblesse du sang qui révèle de quelle nature était en lui le sentiment aristocratique. La noblesse, à ses yeux, c'est un manteau bien vite usé et raccourci par le temps, si l'on ne travaille chaque jour à le réparer.
Ben se' tu manto che tosto raccorce.
Gœthe, dans ses Mémoires, à propos d'une très-belle lettre d'Ulrich de Hutten qu'il cite, développe exactement la même pensée. C'est l'idée moderne, l'idée anglaise, de l'aristocratie qui ne voit dans l'orgueil des ancêtres qu'un engagement d'honneur à l'excellence en toutes choses. Dans le Convito, Dante l'a exprimée déjà en appelant vilissimo tout homme noble par le sang qui ne le devient pas aussi par la vertu, et en déclarant que ce n'est pas la race qui ennoblit la personne, mais la personne qui ennoblit la race.
ÉLIE.
N'est-ce pas un peu dans ce sentiment des aïeux qu'Alfred de Vigny écrit ces beaux vers dans son poëme de L'Esprit pur que la critique a blâmé comme trop peu modeste:
C'est en vain que d'eux tous le sang m'a fait descendre.
Si j'écris leur histoire ils descendront de moi.
DIOTIME.
Sans doute.—C'est Cacciaguida, vous vous le rappelez, Viviane, qui fait à Dante cette prédiction, si souvent citée, de sa gloire future et de l'exil où il mangera le pain amer et montera l'escalier d'autrui:
Tu lascerai ogni cosa diletta
Più caramente: e questu è quello strale
Che l' arco dell' esitio pria saetta.
Tu proverai sì come sa di sale
Lo pane altruì, e com' è duro calle
Lo scendere e 'l salir per l' altrui scale.
C'est par Cacciaguida que Dante se fait approuver d'avoir quitté la compagnie des factieux guelfes ou gibelins, et de s'être fait à lui seul son propre parti:
A te fia bello
Averti fatto parte per le stesso.
C'est à ce noble aïeul que notre poëte demande conseil pour savoir s'il devra taire ou révéler à son retour ici-bas la vision qu'il a eue des choses éternelles. Dante craint, s'il redit ce qu'il a appris «dans le monde des douleurs sans fin, sur la montagne au riant sommet, et dans le ciel, de lumière en lumière,» que ses paroles n'aient une saveur trop âcre à plusieurs:
A molti fia savor di forte agrume.
Mais il craint encore davantage, «s'il est un timide amant du vrai,» de perdre sa vie dans la postérité:
E s'io al vero son timido amico.
Temo di perder vita tra coloro
Che questo tempo chiameranno antico.
Cette question de Dante à Cacciaguida: Les droits de la justice ou les devoirs de la bienveillance doivent-ils l'emporter dans les témoignages que chacun de nous porte au tribunal de la conscience publique? Doit-on confesser la vérité, même cruelle à autrui, ou bien serait-il mieux de l'ensevelir dons un miséricordieux silence? cette question, une des plus délicates de la vie morale, est tranchée dans le sens le plus hardi par «une intelligence et une volonté droites, et qui aiment.»
Che vide e vuol dirittamente, ed ama.
Assurément, dit Cacciaguida à Dante, ta parole portera le trouble dans plus d'une conscience; mais quoi qu'il en soit, écarte tout mensonge et manifeste toute ta vision:
Ma nondimen, ranossa ogni menzogna.
Tutta tua vision fa manifesta.
Et il résume son opinion par une de ces sentences proverbiales, par une de ces images triviales et cyniques qui abondent dans les livres saints:
E lascia pur grattar dov'è la rogna.
Puis, relevant aussitôt et sa diction et sa pensée: «Ce cri de ton cœur, dit Cacciaguida à Dante, fera comme le vent qui assaille avec le plus de fureur les cimes les plus hautes. Et ce ne sera pas pour toi un honneur médiocre.»
Questo tuo grido farà come vento
Che le più alte cime più percuote.
E ciò non fia d' onor poco argomento.
Vous le voyez, mes amis, n'y eût-il dans toute la Comédie que ce seul discours de Cacciaguida qui se rapportât au but du poëte, aucun doute ne pourrait subsister. Dante met dans la bouche de son aïeul ce que que lui dicte sa propre conscience: la résolution de piquer de l'aiguillon d'une vérité acérée «la génération ingrate, insensée et impie» de ses ennemis, qui sont aussi à ses yeux et dans le juste sentiment qu'il nourrit de son sacerdoce, les ennemis du droit et de la liberté, les ennemis de Dieu.
Le sixième ciel, le ciel de Jupiter, où nous montons avec Dante et Béatrice, est le séjour de la justice. Les âmes, les étoiles des princes justes et saints composent ensemble la figure de l'aigle impériale aux ailes éployées. Cette aigle resplendissante, dont les millions de lumières ne forment qu'une lumière et les millions de voix qu'une voix, qui, en parlant, dit, je et moi, quand sa pensée est nous et notre,
Nella voce ed to e Mio
Quand' era nel concetto Noi e' Nostro.
qui n'a qu'un même amour, a paru à quelques interprètes de Dante l'emblème de ce que nous appellerions aujourd'hui la vie collective de l'humanité, de ce qui s'appela longtemps en Europe la république chrétienne, de ce qui prenait alors, dans les esprits synthétiques, le nom de saint empire romain. Dante, on ne saurait trop le redire, n'appartenait pas à ces mystiques moroses qui, dédaigneux des destinées de l'homme sur la terre, ajournaient toute justice, toute paix et toute joie à la vie future. Dante était un chrétien politique qui se préoccupait des destinées sociales de l'homme ici-bas, et qui voulait aussi positivement que nous le voulons aujourd'hui établir la cité et l'État sur les fondements d'une liberté, d'une justice, d'une science et d'une foi tout humaines. À cet égard, le commentateur royal Philaléthès et le commentateur républicain Mazzini sont d'accord. Ils ne diffèrent que dans les mots. Ce que Mazzini appelle «la contemplation prophétique» d'un ordre universel, le roi Jean de Saxe l'appelle «un gibelinisme idéal;» et tous deux déclarent que Dante attribue la réalisation de cet idéal ou de cette prophétie au peuple romain, providentiellement prédestiné au gouvernement du monde.
ÉLIE.
Il me semble que c'est un idéal analogue que poursuit aujourd'hui encore, sous une autre forme, toute une école politique qui revendique pour la nation française l'honneur d'être, depuis la révolution de 89, la nation initiatrice du droit et de la morale politique.
DIOTIME.
Précisément. Le génie de Dante avait clairement pressenti la grande unité, la religion scientifique qui devra régner un jour sur le globe; il avait conçu, dans son vaste génie, tout cet ensemble d'idées que M. Littré appelle l'esprit qui vivifie la société moderne, et dont il donne une définition que Dante assurément n'eût pas désavouée.
VIVIANE.
Laquelle?
DIOTIME.
J'en ai pris note précisément à propos de la Comédie; la voici: «L'esprit qui vivifie, dit M. Littré, c'est la combinaison du savoir humain avec la morale sociale, afin que tout ce que l'humanité acquiert de vrai s'applique à développer tout ce qu'elle a de bon.» Seulement M. Littré considère cette combinaison comme «nouvelle dans le monde,» et en cela je ne saurais être entièrement de son avis, car le désir de la voir se réaliser est le mobile principal qui fait écrire à Dante le poëme sacré dont il dit que le ciel et la terre y ont mis la main, et cette combinaison se trouve, avant la Comédie, dans l'idée génératrice du Tesoretto de Brunetto Latini; elle est au fond de tous les essais d'encyclopédie qui ont été faits en divers temps; seulement elle a acquis de nos jours, en se vulgarisant, une puissance d'expansion toute nouvelle.
Dante voit dans l'aigle lumineuse les âmes de Constantin, d'Ézéchias, de
Guillaume le Bon, roi de Sicile; aux deux côtés du roi David, Trajan et
Riphée.
MARCEL.
Et il oublie de mettre, dans l'astre de Jupiter, son prêtre fervent,
Julien?
DIOTIME.
La légende n'autorisait pas Dante à sauver l'apostat, mon cher Marcel. Elle ne lui était pas favorable, tandis que pour Trajan, elle supposait que, après cinq siècles de séjour en enfer, il en avait été tiré par les prières du pape saint Grégoire; et notre poëte, avec saint Thomas, complète la légende, pour la mieux conformer aux doctrines de l'Église, en supposant à son tour que le grand empereur, revenu sur la terre, y a confessé Jésus-Christ et mérité le ciel.
Quant au Troyen Riphée, de qui Virgile a dit:
Justissimus unus
Qui fuit in Teucris et servantissimus æqui,
Dante le baptise de ce baptême de désir que l'Église accordait aux païens vertueux, parce qu'ils avaient pressenti obscurément, disait-elle, la rédemption chrétienne.
Dans le ciel de Jupiter où Dante exalte les rois justes, il flagelle les mauvais princes. Il entend la royauté comme nous la pourrions entendre aujourd'hui. Sa doctrine à cet égard est sans aucune ambiguïté: les rois sont les ministres et non les maîtres des peuples.
Non enim gens propter regem, sed rex propter gentem.
Nous voici au septième ciel, dans Saturne, l'astre des mélancoliques, des taciturnes, selon Ptolémée, le séjour des solitaires contemplatifs. Là Béatrice devient si radieuse qu'elle n'oserait plus sourire:
Ed ella non ridea: ma: S' io ridessi.
Mi comincio, tu ti faresti quale
Fu Semelè quando di cener fessi.
Saint Damien et saint Benoit parlent à Dante. Le premier, en quelques vers d'une causticité shakespearienne, fait un parallèle satirique entre les anciens pasteurs de l'Église et ceux d'aujourd'hui: les uns, dit-il, saint Pierre et saint Paul, s'en allant par le monde,
Maigres et pieds nus,
Sous n'importe quel toit mangeant au jour le jour:
Magri e sealzi,
Prendendo il cibo di qualunque ostello;
les autres, si engraissés, si lourds, qu'il leur faut des serviteurs en avant et en arrière, qui les hissent et les soutiennent sur leurs palefrois couverts de riches manteaux:
Si che due bestie van sott' una pelle.
Saint Benoit, à son tour, compare la discipline relâchée et les mœurs corrompues des ordres religieux à ce que furent à l'origine la règle austère, la pauvreté, l'humilité, le jeûne et la prière des fondateurs.
Puis nous montons avec Dante au ciel des étoiles fixes par la constellation des Gémeaux, d'où le poëte jette un regard sur les sept planètes qu'il vient de parcourir. En voyant la terre si petite, il sourit:
E vidi questo globo
Tal, ch' io sorrisi del suo vil sembiante.
Vous vous rappelez que Dante est né sous cette constellation, propice aux esprits doctes. Il invoque ces astres glorieux; il leur rend grâces, en très-beaux vers, de l'intelligence, quelle qu'elle soit, qu'il a reçue d'eux tout entière,
Oh gloriose stelle, oh lume pregno
Di gran virtù, dal quale io riconosco
Tutto (qual che si sia) il mio ingegno.
Cependant nous approchons du dénoûment. Dante, qui a senti, d'étoile en étoile, se fortifier sa puissance de vision, peut maintenant soutenir l'éclat du sourire de Béatrice. Il la voit en attente d'un grand spectacle. Dans une image d'une grâce infinie, il la peint semblable à l'oiseau qui, posé sur le bord du nid où repose sa douce couvée, regarde fixement et prévient d'un ardent désir le lever du soleil, guettant les premières lueurs de l'aube sous la nocturne feuillée.
Come l'augello, intra l'amate fronde,
Posatu al nido de' suoi dolie nati,
La notte che le cose ei nascoade.
Previene', tempo in su l'aperta frasca.
E con ardente affetto il Sole aspetta.
Fiso guardando, pur che l'alba nasea.
Soudain, les voici tous deux illuminés d'une lumière «à qui rien ne résiste.» Jésus-Christ apparaît, suivi de la vierge Marie et d'un cortège triomphal d'âmes bienheureuses.
Tout ce chant n'est qu'un hymne à l'éternelle beauté. Arrivé presque au terme de sa longue carrière poétique, où tant d'autres auraient senti leur essor se ralentir, Dante, au contraire, a de plus vigoureux coups d'aile, il s'élève plus libre et plus fier vers les suprêmes sommets.
Examiné comme un bachelier par les saints apôtres, par saint Pierre, saint Jacques et saint Jean, sur les trois vertus théologales, la foi, l'espérance et la charité, et ayant répondu en bon chrétien, Dante a pénétré jusqu'au neuvième ciel, où Béatrice lui fait connaître la hiérarchie des neuf chœurs angéliques; de là il s'élève avec elle jusqu'au seuil de l'empyrée. À ce moment, Béatrice se transfigure; elle resplendit d'une telle béatitude que l'œil et l'âme du poëte en sont comme foudroyés. Cette beauté ineffable, dit-il, est au-dessus de toute vision mortelle; il croit même que les anges n'en sauraient supporter toute la splendeur, et que Dieu seul, lui qui l'a créée, en peut jouir entièrement.
La bellezza ch' io vidi si trasmoda
Non par di là da noi, ma certo io credo
Che solo il suo Fattor tutta la goda.
Quant à lui, qui du premier jour où elle lui apparut ici-bas, l'a suivie, et chantée, il sent que désormais la tâche est au-dessus de ses forces et de son art.
Dal primo giorno ch' io vidi il suo viso
In questa vita, insino a questa vista,
Non è 'l seguire al mio cantar preciso;
Ma or convien, che'l mio seguir desista.
Più dietro a sua bellezza, poetando,
Come all' ultimo suo ciascuno artista.
Béatrice montre à Dante les abords de la cité céleste, l'immense amphithéâtre où siégent sur des trônes les bienheureux qui ont là leur demeure fixe et ne font qu'apparaître momentanément au poëte dans les astres dont ils ont subi l'influence. Un trône est resté vide, et semble attendre un grand élu. Là, dit Béatrice, viendra l'âme auguste du souverain qui voulut relever de son abaissement l'Italie, mais avant qu'elle y fût disposée.
In quel gran seggio, a che tu gli occhi tieni,
Per la corona che già v' è su posta.
Prima che tu a queste nozze ceni,
Sederà l' alma, che fia giù agosta,
Dell' alto Arrigo, ch' a drizzare ltalia
Verrà in prima ch' ella sia disposta.
Et pendant que Dante s'absorbe dans le souvenir du grand Henri, pendant qu'il regarde, ébloui, la divine assemblée, Béatrice va se rasseoir sur son trône, entre Rachel et Lia, aux pieds de la reine des anges. Lorsque Dante se tourne vers elle et s'apprête à l'interroger, il ne la voit plus à ses côtés, elle a disparu; saint Bernard a pris sa place. «Où donc est-elle?» s'écrie le poëte,
Ed: Ella ov' è? di subito diss' io.
Et saint Bernard lui ordonne de lever les yeux. Alors Dante voit dans sa gloire la femme qui fut ici-bas son amour, sa passion, son culte, son salut. Et instantanément de son cœur prosterné sort un hymne d'amour et de reconnaissance. Dante adresse à Béatrice des paroles telles que jamais ni amant ni poëte n'en dira de plus belles à aucune femme. Il fait monter vers elle, comme un pur encens, la prière ardente de son âme et de sa vie. À cette prière, Béatrice répond par un sourire; puis elle relève les yeux vers l'éternel foyer de tout amour.
Alors saint Bernard explique à Dante l'ordre et la division de la rose mystique. Il lui fait voir, feuille à feuille, dans cette fleur d'allégresse où plonge, enivré du suc divin, l'essaim des abeilles célestes, les âmes des anges, des pieuses femmes qui consolèrent la croix du Sauveur, les âmes innombrables des tout petits enfants dont le pied ne fit qu'effleurer la terre et dont le berceau fut la tombe; le saint proclame les noms des grands patriciens de l'empire éternel,
I gran patrici
Di questo imperio giustissimo e pio.
Il invoque la Reine du ciel, afin que, par son intercession, Dante puisse soutenir l'éclat formidable de la face de Dieu et que sa raison ne soit pas submergée dans la lumière infinie. En signe d'assentiment, Marie abaisse les yeux vers son fidèle; dans un rapide éclair, Dante pénètre l'essence divine. Il voit en Dieu l'universelle harmonie des âmes et des mondes. Il sent son désir, sa volonté, attirés invinciblement dans l'immense orbite de l'amour éternel «qui meut le soleil et les étoiles.»
Ma già volgeva il mio disiro, e 'l cette,
Si come ruota, che igualmente è mossa,
L'Amor che muove il Sole e l' altre stelle.
Tel est, ma chère Viviane, le dénoûment de cette Comédie divine dont l'humanité est à la fois le sujet, l'acteur principal et l'éternel auditoire. Telle est la fin de cette œuvre unique à laquelle ont travaillé ensemble le génie d'un grand poëte, le génie d'une grande nation, et ce génie, le plus grand de tous, qui veille, d'âge en âge, sur la conservation, l'accroissement et la transmission de ces vérités essentielles, qui passent de nation en nation, d'art en art, de science en science, pour former, un jour réunies, le commun trésor de la race humaine, la religion qu'elle se sera révélée à elle-même en s'avançant comme Dante, des ténèbres à la lumière, de la servitude à la liberté, du royaume de Satan au royaume de Dieu.
La Divine Comédie, je voudrais vous l'avoir fait mieux sentir et comprendre, c'est dans les conditions de personnification et d'images imposées à l'art et sous le rayon qui éclairait le XIIIe siècle, l'histoire symbolique de l'esprit humain, le tableau de son évolution ascendante, au sein des nécessités divines, de la liberté instinctive, confuse, aisément rebelle et produisant le mal, à la liberté rationnelle, éclairée, de plus en plus soumise à la loi, voulant et aimant avec Dieu le salut du monde.
Pour exprimer d'une manière sensible cette donnée abstraite, qui pour d'autres n'eût été qu'un sujet de dissertation rimée et de froide rhétorique, Dante possédait heureusement l'intelligence profonde de tous les arts: une faculté plastique extraordinaire tout à la fois grecque et latine, avec un sentiment musical que l'on pourrait dire moderne et qui lui fait trouver, dans un idiome encore âpre et contracté, des effets de mélodie et d'harmonie tels que les langues les mieux assouplies et les poésies les plus exquises en offrent peu d'exemples. On a remarqué avec justesse que dans la savante construction des trois cantiques où se développe l'action de la Comédie, dans cette symétrie presque incroyable des trois royaumes où Dante a distribué presque également en trente-trois chants quatorze mille deux cent trente vers, il a donné à l'Enfer un caractère plus particulièrement architectural et sculptural, au Purgatoire un aspect plus pittoresque, et que, au Paradis enfin, il semble avoir voulu nous faire entendre les vibrations éthérées, la musique des sphères.
Pourtant je pense avec Schelling qu'il ne faudrait ici rien séparer. Dans l'idée comme dans l'art de l'Allighieri tout se tient; l'excellence propre à chaque partie n'apparaît entièrement que dans sa relation avec l'ensemble. Depuis le premier jusqu'au dernier vers de cette Divine Comédie, point de brisements, point de défaillances. Un rhythme intérieur qui jamais ne fléchit, le rhythme passionné, d'une âme héroïque, nous entraîne; il nous élève, par ce grand crescendo d'amour dont parle Balbo, par des variétés insensibles de mode, de mesure et de style, du fond des troubles, des déchirements, des douteurs aiguës et confuses de la vie mortelle, jusqu'à cette existence sereine, harmonieuse, ineffable, où rien ne change, ne souffre, ne périt.
Mais que dirais-je encore, Viviane, de ce poëme incomparable que vous ne sentiez mieux que moi! Cet idéal de l'amour pur à qui Dante, dans sa poétique conception des mondes, rapporte toute science, toute sagesse, toute vertu, toute béatitude, cet Éternel féminin que lui révèle Béatrice et qu'il chante cinq siècles avant Gœthe, qu'ai-je besoin d'en disserter davantage, quand, chaque jour, à toute heure, il nous apparaît en vous, dans vos joies, dans vos tristesses, dans toutes les piétés, dans toutes les grâces de votre vie si jeune et déjà si haute?
* * * * *
Pendant que Diotime parlait encore, Viviane, comme involontairement, s'était rapprochée d'elle. En silence, elle s'était assise sur l'escabeau et reposait sur les genoux de son amie sa tête charmante. N'entendant plus la voix de la Nina, la jeune fille releva le front, son front pâle et pur; puis, d'un léger mouvement, l'ayant dégagé des longues boucles blondes qui l'offusquaient:
O Béatrice, dolce guida e cara!
dit-elle, en attachant ses beaux yeux sur les yeux de Diotime.