TROISIÈME DIALOGUE.

DIOTIME, VIVIANE, ÉLIE, MARCEL.

Par une de ces brusques variations des vents qui sont si fréquentes au bord de la mer et qui changent instantanément l'aspect du ciel et des eaux, l'horizon de Portrieux dans la matinée du deux septembre n'était que splendeur. Une sorte de vibration sonore et chaude animait l'atmosphère. Les oiseaux fêtaient le retour du soleil. Tout présageait une de ces belles journées d'automne qui, pareilles à certaines joies du tard de la vie, nous charment et nous émeuvent d'autant plus que nous les sentons plus proches de l'heure où tout va s'assombrir. On partit pour le cap Plouha. Les chemins défoncés par la pluie ne permettaient pas d'y risquer une voiture et des chevaux de ville; nos amis montèrent dans la carriole rustique de leur hôte. Depuis quinze ans qu'elle allait à toutes les foires, cette brave carriole était accoutumée aux ornières, et la jument aveugle qui la traînait, connaissait d'instinct et de mémoire tous les mauvais pas, si bien que, sans attendre d'avis, elle changeait d'allure, ralentissant ou pressant à propos, pour éviter les heurts et les embourbements. La distance fut vite franchie. On traversa au grand trot le village de Saint-Quai; on laissa sur la gauche le château de Trèveneue avec sa longue avenue d'ormes; vers midi, on mettait pied à terre, et l'on descendait par un chemin creux resserré entre deux haies d'ajoncs vers les grèves de Plouha.

Viviane ne put retenir un cri de surprise lorsque, au détour du sentier, elle aperçut tout à coup la mer immense et tranquille qui se déployait dans toute sa solennité. Entre la masse aiguë du cap Plouha, à laquelle on touchait presque, et la ligne argentée, à peine visible, que traçait le cap Fréhel au plus lointain horizon, une vaste étendue d'eau, en pleine lumière, unissait, par des effets merveilleux de coloration et de perspective, ses profondeurs glauques aux profondeurs azurées du ciel. Pas un mouvement, pas un bruit, pas une ombre à la surface des flots transparents, sous le dôme éthéré qu'embrasaient, à ce milieu du jour, tous les feux du soleil. De clartés en clartés, d'étincelles en étincelles, l'œil ébloui ne savait plus où se prendre. C'était comme un enivrement de lumière, comme un rêve extatique de la nature endormie.

Diotime ayant rejoint Viviane, elles demeurèrent longtemps ensemble à contempler ce spectacle. Sans se parler, elles avaient enlacé leurs bras, et la main dans la main, émues d'une même pensée, elles s'appuyaient l'une à l'autre.

Qui les eût vues ainsi, ces deux nobles figures de femmes, l'une sous ses voiles de deuil, l'autre sous les plis droits de son vêtement blanc, debout, immobiles, se détachant comme un marbre antique, dans la pure atmosphère, à ces derniers confins de la terre et de l'Océan, il eût dit avec le poëte: Numen adest. Il était là, en effet, le dieu; il parlait dans le silence sacré de l'espace infini et dans le silence plus sacré encore des tendresses humaines.

Ce fut la voix de Grifagno qui rompit le charme. Le lévrier avait suivi son maître, qui, avec l'aide de Marcel et de M. Évenous, était allé disposer tout pour un campement sur la plage. Mais s'ennuyant bientôt de ne pas voir Viviane, Grifagno revenait sur ses pas; il bondissait, japait, agitait l'air de sa longue queue fauve; il avertissait enfin à sa façon que l'heure du repas lui semblait venue.

Lorsque les deux amies s'avancèrent dans les rochers, elles y trouvèrent, qui les attendait, une table dressée. Dans une enceinte naturelle, d'aspect druidique, autour d'un quartier de roche aplati, poli par la vague et qu'on aurait pu croire façonné de main d'homme, on avait étendu des nattes épaisses sur lesquelles, au dire d'Élie, on allait, à demi couché, dîner à la romaine. Un pâté énorme, des salaisons, des galettes, du miel et des figues, quelques bouteilles d'un vin vieux de Bordeaux, tel qu'il ne s'en boit qu'en Bretagne, chargeaient la table cyclopéenne. Une voile empruntée à Portrieux au patron de la barque qui conduisait nos amis en mer, et que l'on avait nouée à deux perches solidement fixées dans le sol, projetait son ombre légère sur la salle du festin et l'abriterait du vent s'il venait à s'élever.

Diotime et Viviane louèrent beaucoup les ordonnateurs de la fête; mets et vins furent trouvés exquis. Marcel manifestait gaiement un appétit héroïque; Grifagno sollicitait du regard et happait au vol les morceaux rapides qu'on lui lançait à l'envi pour éprouver son agilité.

—Convenez, dit Marcel, que Mme Évenous a bien fait les choses et que notre banquet en plein air surpasse le banquet de Platon.

—Pourvu, dit la gracieuse Viviane, que l'Étrangère de Paris l'assaisonne et le relève de sa sagesse; pourvu que notre Diotime à nous, de qui l'autre eût été jalouse, veuille nous faire entendre sa parole à ravir Socrate.

Diotime s'inclina en signe de modestie et de consentement.

ÉLIE.

Aujourd'hui, Diotime, c'est à moi, ne vous déplaise, que vous allez avoir affaire. Jusqu'ici vous avez eu beau jeu à nous parler de Dante, mais je n'ai pas oublié, comme dit Montaigne, «notre premier propos» quand nous étions seul à seul, à cette même place, et que je m'étonnais si fort de vous entendre comparer Dante et Gœthe. Nous nous sommes beaucoup écartés (je ne m'en plains pas) de notre point de départ. La dispute, s'il vous en souvient, avait commencé au sujet du rapprochement que vous vouliez faire entre la Divine Comédie et le poëme de Faust. Vous nous avez admirablement démontré et fait sentir que la Comédie est un chef-d'œuvre, je suis porté à croire que Faust en est un autre; mais franchement ce n'est là encore qu'une analogie trop générale pour que je me déclare vaincu, et, malgré votre éloquence, ou plutôt sous le charme de votre éloquence, je dis avec Viviane: Vive le paradoxe!

DIOTIME.

En vous parlant si au long de Dante, je n'ai pas oublié notre dispute, mon cher Élie. Je me suis laissé entraîner par mon sujet, c'est là tout; et pourtant je ne vous ai pas dit la dixième partie de ce que j'aurais dû vous dire. Il est très-malaisé de quitter la Divine Comédie, plus malaisé encore d'en parler dignement. Enthousiastes ou critiques, ignorants ou doctes, nous n'arrivons qu'à une compréhension très-incomplète de ce monument extraordinaire vers qui l'esprit humain, à mesure qu'il s'en éloigne, se retourne de siècle en siècle, pour le contempler mieux, d'un point de vue nouveau, dans une autre perspective, et qui semble toujours grandir à l'horizon comme pour dominer toujours la scène agrandie. Il en sera ainsi du poëme de Faust, tout l'atteste déjà, bien que pour lui la postérité commence à peine; et puisque vous me rappelez, Élie, notre premier propos, j'y reviens, et je vous propose maintenant de me suivre dans le voyage où je voudrais m'aventurer de l'enfer au ciel de Gœthe, comme vous m'avez suivie hier de l'enfer au ciel de Dante.

VIVIANE.

Nous voici tout prêts.

DIOTIME.

Disons auparavant quelques mots de la vie de Gœthe, sans laquelle sa tragédie ne s'expliquerait guère mieux que la Comédie sans la vie de Dante; et malgré vos préventions, Élie, peut-être en viendrez-vous à convenir que si ces deux génies sont pour moi comme un seul guide et un seul maître, et si, en éclairant l'une par l'autre leur œuvre et leur vie, je vois s'en dégager l'idéal complet de la conscience et de la destinée humaine, une sorte de poétique du salut, passez-moi l'expression, il pourrait bien y avoir là autre chose qu'un jeu de mon esprit et le goût puéril du paradoxe.

ÉLIE.

Vous êtes sévère pour vos amis, Diotime; mais je l'ai mérité, et j'implore mon pardon.

Diotime tendit la main à Élie en s'excusant à son tour de sa vivacité. Par une question jetée à la traverse, Viviane coupa court à ce petit incident.

VIVIANE.

L'ai-je rêvé, ou ne m'avez-vous pas dit que vous avez connu Gœthe?

DIOTIME.

Je l'ai vu une fois, étant tout enfant.

VIVIANE.

Et vous vous en souvenez?

DIOTIME.

Comme si c'était hier.

MARCEL.

Où donc avez-vous vu le grand homme?

DIOTIME.

À Francfort, un 1815. Vous savez que ma mère était Allemande.

MARCEL.

Il y paraît bien un peu, sans reproche.

DIOTIME.

Sa famille était en relation d'amitié et de bon voisinage avec la famille de Gœthe. La mère de Wolfgang venait très-fréquemment chez ma grand'mère. C'est là qu'eut lieu la majestueuse entrevue de Frau Rath avec Mme de Staël, si plaisamment racontée par Bettina. C'est dans la maison de campagne tout proche de la ville, où ma grand'mère passait ses étés et où vous êtes allé voir l'Ariane de Dannecker, que j'entendis pour la première fois le nom de Gœthe…

MARCEL.

Et que le dieu vous apparu! Vous rappelez-vous en quelles circonstances?

DIOTIME.

Tous les moindres détails me sont restés présents. C'était un après-dîner; je jouais au jardin avec de petites compagnes. Tout à coup nous voyons venir à nous, par une longue allée droite, un vieillard entouré d'une société nombreuse et qui paraissait lui rendre de grands honneurs. Notre premier mouvement fut de fuir, mais trop tard; on nous avait aperçues, on m'appelait. Il fallut s'approcher. Le vieillard me sourit; il me prit par la main, me dit quelques paroles que je n'entendis pas, et s'étant assis sur un banc, il me retint à ses côtés, interdite. Peu à peu, pendant qu'il s'entretenait avec mes parents, je m'enhardis jusqu'à lever sur lui les yeux.

VIVIANE.

Quel âge avait-il alors?

DIOTIME.

Voyons… Gœthe est né en 1749. Ceci se passait pendant les Cent-Jours. Mon père, en partant pour la Vendée, voulant nous savoir en sûreté, nous avait envoyées attendre dans la famille maternelle la chute de l'usurpateur (c'est ainsi que les royalistes appelaient alors Bonaparte). Gœthe devait donc avoir alors soixante-six ans. Mais je me rappelle très-bien qu'il ne me fit pas du tout l'effet que produisaient sur moi les autres vieillards. Il se tenait très-droit. Son visage me paraissait plus grand, plus ouvert, et comme mieux éclairé que celui des personnes qui l'entouraient. Ses yeux énormes, qui me regardaient avec une extrême douceur, me donnaient à la fois envie de pleurer et de l'embrasser. Lorsque, prenant congé de mes parents, il mit sa main sur ma tête, et l'y laissa (Gœthe aimait passionnément les beaux cheveux blonds, et les miens ressemblaient alors aux vôtres, Viviane), je n'osais plus respirer. Peu s'en fallut que je ne me misse à genoux, comme pour ma prière.—Et tenez, encore aujourd'hui, je ne parle pas avec indifférence de ce moment. J'y attache je ne sais quelle superstition. Je me persuade,—vous souriez, Marcel, vous devinez ce que je vais dire,—eh bien, oui, je me persuade que la main du vieillard sur la tête de l'enfant y a laissé de lui quelque chose, je ne sais quelle vague et triste bénédiction… Avant-hier encore, me promenant ici avec vous sur ces belles grèves de Plouha, tout heureuse de votre tendre amitié, et tout émue de ce doux rayon du soir à mes cheveux blanchis, j'en rendais grâces, à part moi, au bon génie apparu à mon enfance, dans le jardin maternel; à ce génie bienfaisant que j'ai senti là toujours, près de moi, dans mes peines les plus cruelles, que je n'ai jamais invoqué en vain dans mes délaissements, et vers qui, à cette heure, réconciliée avec le sort et récompensée par vous, je m'écrie du fond de l'âme: O mon père Gœthe, vous du moins, vous jamais, vous ne m'avez abandonnée!

Diotime se leva et fit quelques pas sur la grève. On feignit de n'y pas prendre garde. Elle avait de ces brusques retours sur elle-même, au réveil de poignantes tristesses que ses amis n'avaient pas connues et qu'ils respectaient on silence.—Lorsqu'elle revint s'asseoir, il n'en est pas moins vrai, dit Viviane en renouant de sa main légère le fil brisé de l'entretien, que ce n'est pas l'analogie, mais le contraste qui frappe tout d'abord entre Dante et Gœthe.

ÉLIE.

Vous pourriez dire entre le génie italien et le génie allemand, qui sont aux antipodes.

DIOTIME.

Pas autant que vous croyez, mon cher Élie. La politique a opposé les deux nations, mais leur instinct, dès qu'il se sent libre, les rapproche. L'Allemagne et l'Italie aspirent l'une vers l'autre, sentant peut-être qu'elles devront un jour se compléter l'une par l'autre.

MARCEL.

Il paraîtrait, en effet, que les idées allemandes se propagent rapidement en Italie à mesure que les Allemands s'en vont.

DIOTIME.

Plus d'un de vos amis a pu vous le dire, et les Italiens en conviennent. Ces jours passés, en ouvrant son cours à Milan, Ausonio Franchi signalait à ses jeunes compatriotes le danger de se laisser par trop entédesquer, «intedescare.» Hegel est là déjà, introduit par le successeur de Vica, en plein soleil de Naples. Les psaumes protestants se chantent sur les bords de l'Arno; un lit à haute voix la bible germanique sous le toit féodal des barons toscans. La circulation indéfinie de Moleschott, descendue avec lui des Alpes, pénètre les universités du Piémont. Et voici que, enchanté à son tour par l'art italien, l'enchanteur Fausto captive en ses rimes sonores l'oreille italienne.

ÉLIE.

Est-ce que le Faust de Gœthe a été traduit en italien?

DIOTIME.

Il a été traduit au commencement de ce siècle par Giovita Scalvini, et tout récemment encore, avec un rare bonheur, par Anselmo Guerrieri.—Nous voici bien loin, comme vous voyez, du temps où l'opinion italienne considérait la langue allemande comme un «aboyement de chiens,» et reculait devant «l'épouvantail de leur parole.» Les Allemands, cela se comprend mieux, subissent jusqu'à la folie, jusqu'à la Sehnsucht dont on meurt, le charme irrésistible de l'Italie. Le tombeau de Platen à Syracuse en fait foi; Winckelmann, et après lui les plus grands peintres contemporains, quittent le pays natal, le foyer, la religion des ancêtres, toutes choses aimées, par désir de la beauté romaine. Nulle part la dévotion à Dante n'a trouvé d'aussi fervents adeptes que dans la patrie de Klopstock, Schlegel, Schelling, Schlosser, de Witte, le roi Jean de Saxe et tant d'autres célèbrent à l'envi, interprètent avec une érudition passionnée la Comédie divine. Pour sa plus grande et sa meilleure partie, la littérature dantesque est allemande.

Quant à Gœthe, lui qui jamais n'exagère, il date de son séjour à Rome une révolution dans tout son être. Lorsqu'il entre dans Rome, il est saisi d'un saint respect; il y voudrait garder «le silence de Pythagore.» C'est à Rome qu'il se recueille véritablement pour la première fois, et que, «se sentant petit,» il entre humblement à cette grande école de la destinée humaine, d'où il sortira changé de part en part, pénétré jusqu'à la moelle des os (c'est toujours lui qui parle) de ce sentiment solennel de l'existence, de cette paix, de cette inaltérable sérénité, qui le feront semblable aux dieux.

VIVIANE.

Comment un voyage en Italie a-t-il pu changer jusqu'à la moelle des os un homme de la trempe de Gœthe, fort et froid comme ce granit?

DIOTIME.

Vous tombez dans l'erreur française, ma chère Viviane, en attribuant à la jeunesse de Gœthe la force de son âge mûr et le calme de sa vieillesse.

VIVIANE.

Je ne me suis jamais figuré Gœthe, il est vrai, autrement qu'avancé en âge, assez indifférent et tout à fait impassible.

DIOTIME.

Gœthe a été jeune, et très-jeune, Viviane. Sa jeunesse a été la proie des passions. Son imagination, comme celle de Dante, s'emportait à toutes les ardeurs. Assailli de tentations, pressé de désirs contraires, «la tête ceinte d'erreurs» comme le Florentin, sollicité, lui aussi, par l'inquiet esprit de nouveauté qui commençait à souffler sur le monde, prenant et quittant tous les chemins, «la voie droite et les voies fallacieuses,» fantasque, dissipé, présomptueux, indisciplinable; tour à tour épicurien, stoïcien, mystique, tourmenté et tourmentant, dévastateur de sa propre paix et de la paix d'autrui, entraîné, comme il l'a dit, «sur le char du destin par de fougueux coursiers que fouettent les esprits invisibles,» tel fut longtemps celui de qui l'on pouvait douter en le voyant «s'il était le diable ou Gœthe;» tel il s'est peint lui-même dans le récit qu'il nous a laissé de sa jeunesse.

ÉLIE.

Accorderiez-vous aux Mémoires de Gœthe une confiance entière? Le titre qu'il leur donne, Vérité et Poésie, ne doit-il pas nous tenir en garde?

DIOTIME.

Ce titre si philosophique m'avertit seulement qu'il ne s'agit pas ici d'une de ces existences médiocres, sans poésie comme sans vérité, où les faits glissent à la surface et ne s'enchaînent dans la mémoire de celui qui les raconte que par leur ordre de date, mais que nous sommes en présence d'une de ces grandes destinées où l'idéal et la réalité, s'entre-croisant perpétuellement, forment dans les profondeurs du l'être une trame et une chaîne serrées, et composent ensemble un harmonieux dessin où rien ne saurait plus être ni distingué ni séparé, fût-ce dans le souvenir d'un Gœthe.

MARCEL.

Mais savez-vous que vous nous faites là une mystique apologie du mensonge?

DIOTIME.

Mettre tout son art dans sa vie et toute sa vie dans son art, comme le fait Gœthe, c'est un divin mensonge, Marcel, et par qui l'on gagne l'immortalité.

MARCEL.

Mais enfin votre Dante ne l'a pas fait, lui, ce mensonge divin.

DIOTIME.

Ne venons-nous pas de voir que, dans sa Comédie, il a reproduit, en les poétisant jusque dans leurs moindres détails, transformé, symbolisé les réalités de sa vie?

ÉLIE.

En effet, plus qu'aucun poëte, Dante a mis, comme vous le dites si bien, toute sa vie dans son art; mais son art dans sa vie, je ne l'y saurais voir. Ce parfait équilibre qui s'établit, après de courts orages, dans l'intelligence de Gœthe, ce raisonnable arrangement des choses, cette accommodation à la circonstance, cette objectivité, pour parler comme les Allemands, qui le met, lui et son génie, hors de l'atteinte des passions, hors des combats, hors des perplexités de son siècle, il n'y en a pas trace dans l'existence révoltée de l'Allighieri, dans cette âme dévorée d'angoisses jusqu'à sa dernière heure.

DIOTIME.

La dernière heure sonna pour l'Allighieri au moment où la révolte achevait de gronder dans son âme et dans sa vie. Il quitta le monde prématurément, sans avoir parcouru comme Gœthe toutes les phases de son existence. Il mourut, ne l'oublions pas, à cinquante-six ans, au seuil de l'âge désabusé, retiré des factions dans une «solitude amie,» alors que, venant d'achever sa cantique céleste, il entrait enfin dans la paix que sa jeunesse inquiète demandait vainement à la porte des cloîtres et cherchait éperdue sur le sein des femmes. Dante cessait de vivre quand, guéri de toutes ambitions et de toutes illusions terrestres, il se faisait peu à peu semblable à ces grandes ombres tranquilles dont il avait vu passer dans les limbes le majestueux cortége, et qui s'y étaient entretenues avec lui des choses éternelles. Qui pourrait dire ce qu'eussent été pour le chantre du Paradis ces années, retranchées par la mort, qui mirent au front de Gœthe la sérénité? Rappelons-nous que c'est précisément dans ce long cours de temps qui s'écoule pour le poëte germanique entre sa cinquante-sixième et sa quatre-vingt-deuxième année qu'il élève sa pensée, pour ne l'en plus laisser descendre, dans les régions les plus hautes de la science et de la religion. C'est durant cet intervalle que, rompant avec ces grands révoltés, Tantale, Ixion, Sisyphe, le Juif-Errant, Lucifer, les Titans, les Démons, qui furent, comme il l'a dit, les saints de sa jeunesse, il s'attache de tout son génie à l'étude des lois immuables de la nature, qu'il achève de s'initier aux mystères de la beauté grecque, qu'il se tourne, en esprit de sacerdoce, vers l'antique et lumineux Orient. C'est alors qu'ayant poétiquement transformé, lui aussi, ses révoltes et ses désespoirs, tout ce qui restait en lui de son Werther et de son Prométhée, il enseigne dans ses œuvres cette noble morale d'équité compatissante envers les hommes et d'adoration désintéressée de Dieu, qui désormais sera la règle de sa vie et la joie de son grand cœur pacifié. C'est dans ces vingt-six années refusées à Dante que Gœthe, étouffant de sa propre main les explosions d'un tempérament toujours jeune et les flammes menaçantes des tardives amours, développe dans la calme atmosphère de ses romans philosophiques tout l'ensemble de ses idées sur les rapports de l'homme avec la nature, avec son semblable, avec son Dieu. C'est alors que, de sa parole et de son exemple, il atteste le progrès indéfini de l'esprit humain, la sanctification de la vie par le travail, l'amélioration mutuelle des hommes justes par l'amitié, la grandeur des humbles, l'innocence des coupables; et que, pénétrant des tendresses de Jésus le panthéisme géométrique de Spinosa, il chante, dans son second Faust, à la sagesse éternelle, l'hymne de l'éternel amour.

ÉLIE.

Votre explication est très-belle, mais, dans votre désir d'atténuer les contrastes, ne prêtez-vous pas à Dante plus d'inclination à la paix qu'il n'y en eut jamais dans son âme, et ne supposez-vous pas chez Gœthe des tempêtes intérieures qui n'ont grondé, peut-être, que dans votre imagination? Gœthe aurait-il jamais pu écrire l'Enfer, lui qui ne voulait pas même écrire des chants guerriers, parce qu'il ignorait la haine? Et Dante eût-il pu voir éclater la Révolution sans s'y jeter?

DIOTIME.

Regardez, Élie, cette mer paisible; rappelez-vous ce qu'elle était avant-hier. Que s'est-il donc passé dans le mystère des eaux profondes pour qu'elles aient ainsi changé d'aspect et d'accent? Ligne, couleur, lumière, mouvement, tout est contrasté; et pourtant c'est le même océan; ce sont les mêmes rochers, le même ciel; et nous sentons là je ne sais quelle identité de vie, une sorte d'individualité déterminée à qui nous donnons le même nom, et qui nous attire d'un même attrait. Il en est ainsi pour moi du calme gœthéen et de la tourmente dantesque. J'y reconnais le même élément, apaisé ou soulevé, le même génie.

* * * * *

Il se fit un silence. Puis Diotime, ayant tiré d'un étui de voyage qu'elle avait apporté avec elle un petit cahier écrit de sa main, elle en parcourut rapidement quelques feuillets et commença ainsi:

À l'heure où Wolfgang Gœthe voyait le jour (c'était le 28 août, en plein midi, à Francfort-sur-le-Mein), les constellations étaient propices. Gœthe, pas plus que Dante, ne néglige de nous l'apprendre. Le soleil, nous dit-il. était dans le signe de la Vierge; Jupiter et Vénus…

MARCEL.

Jupiter et Vénus en plein XVIIe siècle! Votre Gœthe, l'ami des Humboldt, croyait aux astres propices!

DIOTIME.

Il y croyait poétiquement, à peu près comme Dante, je suppose; comme il croyait aux songes, aux démons. Il en parlait en souriant, mais d'un sourire grave; il n'en aurait pas ri. Bien qu'il eût poussé, comme Dante, aussi loin qu'il était possible l'observation des phénomènes naturels et l'étude de leurs lois, peut-être même à cause de cela, les relations occultes de l'homme avec le monde invisible ne le trouvaient point esprit fort. Les superstitions populaires lui étaient sacrées.

VIVIANE.

Gœthe n'appartenait-il pas au peuple par sa naissance?

DIOTIME.

La famille de Gœthe était d'humble origine; son bisaïeul ferrait les chevaux dans le comté de Mansfeld, son aïeul taillait le drap. Devenu maître en sa profession et citoyen de la ville de Francfort, où il était venu s'établir et où il se maria deux fois, en possession d'une petite fortune bien acquise, le grand-père de notre poëte avait pu quitter les ciseaux et donner à ses fils l'éducation libérale. L'un d'eux, Jean-Gaspard, celui qui fut le père de Wolfgang, épousa une jeune fille riche de la famille syndicale des Weber, qui, pour se rehausser selon la mode du XVIe siècle, avait latinisé son nom et se faisait appeler Textor. C'était un jurisconsulte distingué; il reçut de l'empereur Charles VII le titre de conseiller impérial, ce qui ne l'empêcha pas de mettre dans son blason trois fers à cheval, en mémoire de ses origines.

MARCEL.

J'ai vu ces trois fers à cheval sculptés sur la maison où l'on dit que votre poëte est né. Au-dessus des fers à cheval, il y a une étoile.

DIOTIME.

C'est l'étoile du matin, pour laquelle l'auteur de Faust avait un culte et qu'il voulut ajouter au blason paternel; emblème de la poésie rayonnant sur l'industrie.

ÉLIE.

Vous dites que Jean-Gaspard était conseiller impérial. Comment y avait-il des conseillers impériaux dans une ville libre? car Francfort était bien alors une république, n'est-ce pas?

DIOTIME.

Francfort était politiquement une ville libre, historiquement une ville impériale. Elle se vantait de tirer son nom du passage des armées de Charlemagne, et gardait avec orgueil la bulle d'or de Charles IV dans son antique Rœmer, où se faisaient l'élection et le couronnement des empereurs. Mais elle avait, comme les cités italiennes, son gouvernement municipal où les artisans avaient part. Elle élisait, en des scrutins compliqués à la vénitienne, ses magistrats pour une durée très-courte. Pas plus que la commune de Florence, elle n'entendait qu'on vint du dehors s'immiscer dans ses affaires.

MARCEL.

Vous n'allez pas comparer, je suppose, Francfort à Florence?

DIOTIME.

Il ne faudrait pas m'en défier. Je ne voudrais pas pousser la chose à outrance: mais quelques traits généraux de comparaison, je les trouverais bien dans le site, dans la physionomie, dans l'activité propre aux deux villes.

ÉLIE.

Je n'ai jamais vu Francfort, quoique j'aie fait une partie de mes études à Heidelberg.

DIOTIME.

Francfort est une des villes les plus agréables que je connaisse, et des plus originales par ses contrastes. Elle est assise sur les bords d'une rivière charmante, dans une large vallée, bornée à l'horizon par la chaîne du Taunus, que l'on a comparée aux montagnes de la Sabine. Aujourd'hui les remparts de Francfort sont abattus, mais au temps de Gœthe ils se dressaient, rudes et noircis, au milieu des prairies, des vergers, des jardins, où l'air pur qui descend des cimes boisées entretient une fraîcheur délicieuse. Sa vieille cathédrale, les hautes grilles de ses couvents, ses tours, ses ruelles tortueuses, ses escaliers obscurs s'enfonçant sous des voûtes profondes, son immonde Ghetto, ses toits aigus habités des cigognes, rendaient présent et vivant dans Francfort tout le moyen âge. Les fêtes du couronnement avec leurs pompes traditionnelles, les grandes foires privilégiées depuis le XIVe siècle et qui s'ouvraient au pied du Rœmer par des cortèges symboliques, le gymnase dont la fondation datait du XVIe siècle, l'esprit indépendant et railleur de la population, son goût vif pour le théâtre, animaient et relevaient dans cette cité marchande la médiocrité de la vie bourgeoise. Comme dans tous les pays protestants, le désir du progrès et la culture y descendaient jusqu'au plus bas des couches populaires; les artisans étaient aisés et instruits. La Bible imagée, le chant des psaumes, les vieilles légendes du Rhin entretenaient au foyer et même au comptoir une certaine flamme poétique. On croyait dans Francfort à la puissance des livres; on leur faisait l'honneur de les brûler.

VIVIANE.

On brûlait les livres dans votre chère ville natale?

DIOTIME.

Eh mon Dieu oui; tout comme à Florence. À deux pas de la maison de Luther, à la veille de la Révolution, le petit Wolfgang vit un jour tout un ballot de livres français jetés sur le bûcher, aux flammes de l'anathème où trois siècles auparavant Savonarole brûlait le divin Platon. L'histoire est ainsi faite: elle souffre des attardements et des invraisemblances que la plus hardie fiction n'oserait admettre.

L'imagination du jeune Gœthe fut très-troublée par cette exécution sauvage d'une chose inanimée; plus encore par les vestiges humains qu'il aperçut un jour, dans ses récréations enfantines, pendants, depuis deux siècles, aux fourches patibulaires. L'humiliation des juifs, renfermés chaque soir dans leur quartier boueux et puant, n'étonnait pas moins son âme candide. Bientôt d'autres spectacles, plus terribles et plus grandioses, lui ouvrent, comme à Dante, ce que l'on pourrait appeler les horizons épiques. Le tremblement de terre de Lisbonne, plus retentissant que la catastrophe du pont alla Carraia, la guerre de Sept-Ans et son héros, l'occupation de Francfort par les Français, les passages rapides et calamiteux de troupes amies ou ennemies, le canon des batailles rangées aux portes de la ville, les incendies, les pillages, et, pour parler avec le poëte, «le démon de l'épouvante répandant ses frissons par toute la terre;» puis enfin, comme gage de temps meilleurs, le couronnement du roi des Romains, qui me semble, dans l'existence de Gœthe, jouer le même rôle que le jubilé du pape Boniface dans l'existence de Dante: tous ces événements précipités imprimèrent de bonne heure à l'âme de Wolfgang quelque chose de cette solennité que le pinceau de Giotto a mise au front du jeune Dante. Gœthe est de bonne heure, comme l'Allighieri, porté par le spectacle des injustices humaines et des rigueurs divines à la méditation, à la rêverie solitaire. Il vit en crainte et en respect des volontés d'en haut, attentif au destin, ahnungsvoll, ehrfurchtsvoll, nous n'avons pas en français de mots pour exprimer ces nuances, ces degrés dans la profondeur de la religiosité germanique; et ce mot même de religiosité dont je me sers, faute de mieux, il est à la fois chez nous hors d'usage et sans valeur.

MARCEL.

Dans cette religiosité de Gœthe, auriez-vous, par hasard, découvert une
Béatrice?

DIOTIME.

Pas précisément une Béatrice, du moins en personne; mais, dès les plus jeunes années de Wolfgang, une influence sensible, dominante, de ce que j'appellerai l'idéal féminin dans l'amour et dans l'amitié; et, tout aux premières heures de l'enfance, une passion exaltée pour sa sœur au berceau, qui paraît plus incroyable encore que l'amour du petit Dante pour la fille des Portinari.

VIVIANE.

Mais cette passion n'a pas, comme l'autre, laissé de traces. Elle n'a inspiré ni une Vita Nuova ni une Divine Comédie.

DIOTIME.

Si Cornélie Gœthe n'a pas reçu de Wolfgang la couronne poétique que Dante a mise au front de Béatrice; si l'auteur de Faust n'a pas réalisé ce qu'il appelle «le beau et pieux dessein» d'immortaliser son amie; si, au lieu de la faire revivre tout entière, comme il l'avait projeté et comme il s'y essaya, dans une œuvre de longue haleine, il n'a fait qu'évoquer un moment son ombre pour en saisir à la hâte les vagues contours, Gœthe en accuse ses heures trop rapides et le tourbillon qui les emporte. Mais dans ces vagues contours où l'émotion tremble encore, quel charme, et que cette morte adorée nous apparaît touchante en son linceul!

VIVIANE.

Je n'ai pas souvenir de cette sœur Cornélie.

DIOTIME.

Les biographes l'ont trop négligée. Silencieuse, à l'écart, elle passe voilée dans le cortège triomphant des femmes aimées du poëte. Elle demeure, elle semble arrêtée par une invisible main, au seuil du temple, loin des chants et des parfums, et comme en crainte de l'apothéose. Lui-même, le grand artiste, il renonce à rendre toute la dignité pudique, toute la puissance douloureuse qui réside en cette personne «indéfinissable et impénétrable,» absorbée dans l'amour pur qu'elle avait voué à son frère, et qui n'entrevit des joies d'ici-bas que celle qu'il lui était interdit de souhaiter, même en rêve.

Dès le berceau, je vous le disais tout à l'heure, Cornélie fut pour son frère l'objet d'une passion jalouse. Il lui prodiguait les présents, les caresses; mais il la voulait à lui seul; il entrait en fureur quand d'autres que lui rapprochaient. À mesure qu'ils grandirent ensemble, et quand la mort de leurs autres frères et sœurs les eut laissés seuls en butte aux sévérités paternelles, les deux enfants s'unirent d'une tendresse plus étroite et se devinrent l'un à l'autre plus indispensables. Les moralistes n'ont point assez observé ces grandes amours fraternelles. Dans les temps et dans les circonstances les plus diverses, elles gardent toutes néanmoins un caractère particulier et en quelque sorte typique. Plus craintives et plus fidèles que les autres amours, elles sont à la fois plus tristes et plus charmantes, parce que le désintéressement est leur loi et que, toujours menacées par le cours régulier des choses, elles ne sauraient jamais être entièrement satisfaites. J'entrevois dans la résignée Cornélie quelque chose des Lucile, des Eugénie, des Henriette: le tourment d'une âme fière et délicate qui sent qu'elle aime «comme on n'aime plus, a dit l'une d'elles, comme on ne doit peut-être pas aimer.» Dans le pâle nuage où s'enveloppent la vie et la mort de ces sœurs de poëtes, que la Muse n'a fait qu'effleurer de son aile, je sens gronder sourdement la même orageuse électricité.

VIVIANE.

Est-ce que Cornélie Gœthe ressemblait à son frère?

DIOTIME.

Plus jeune que lui d'une année, elle avait assurément quelque chose de son génie; mais la nature ne lui donna point en partage la force et l'éclat. Elle ne naquit point belle et en pâtit. Son sexe ne lui permettant pas, comme à Wolfgang, de s'échapper au dehors, elle fut beaucoup plus que lui opprimée par le despotisme d'un père qui semble avoir été, dans la maison bourgeoise de Francfort, aussi redouté que le seigneur de Châteaubriant au féodal manoir de Combourg. La jeune fille couva longtemps au foyer des ressentiments taciturnes et d'exaspérés désirs de liberté. La noblesse de son être moral, qui lui donnait sur ses compagnes une supériorité marquée, ne suffisait pas, dans les jeux où venaient se joindre de jeunes garçons, à la faire rechercher. Elle demeurait isolée, et son frère était seul à lui rendre des soins.

MARCEL.

Comment Gœthe, l'adorateur idolâtre de la beauté, le païen, pouvait-il se plaire auprès d'un laideron?

DIOTIME.

Ce païen, comme vous l'appelez et comme on l'appela longtemps en Allemagne, était, plus que personne, sensible à la beauté souffrante de l'âme chrétienne. On voit, même alors qu'il décrit avec une exactitude cruelle les disgrâces physiques de Cornélie, qu'elle exerçait sur lui un grand charme. «Elle avait, nous dit-il, si ce n'est les plus beaux yeux, du moins les plus profonds» qu'il eût jamais vus. Son regard généreux, c'est ainsi qu'il le caractérise, parce que «il donnait tout et ne demandait rien en retour,» était semblable au regard des saintes extatiques. C'était «un pur rayon de l'âme la plus chaste qui fut jamais.» La taille de Cornélie était svelte et bien proportionnée; elle avait dans son port et dans son air quelque chose à la fois d'imposant et de languissant. Sa voix prenait tour à tour des accents brusques et les intonations les plus suaves. Mais, entre le regard lent de ses grands yeux à fleur de tête, son front haut, modelé avec délicatesse, où se marquaient durement de noirs sourcils, et les autres traits du visage, il y avait désaccord. Parfois aussi un mouvement précipité du sang laissait à sa joue des traces fâcheuses, et cela le plus souvent aux jours où Cornélie devait paraître dans quelque fête, si bien qu'elle semblait alors, écrit Gœthe, le jouet d'un démon railleur qui trahissait à tous les yeux les troubles contenus de son âme ardente. Cette étrange jeune fille était quelque peu hallucinée. Elle touchait au surnaturel; elle sentait la mort à distance; elle pleurait les maux à venir. En relisant, ces jours passés, les Mémoires de Gœthe, j'ai été frappée d'une scène bizarre à laquelle je n'avais pas d'abord pris garde, et qui jette un jour singulier sur les relations du frère et de la sœur. C'est une véritable explosion de tempérament qui peut faire soupçonner les violences que souffrait en son cœur Cornélie.

La voici cette scène, telle que je l'ai notée. Elle est à la fois tragique et comique, comme il arrive quand de grandes figures se trouvent resserrées dans un cadre étroit.

C'était par une soirée d'hiver, un samedi, à l'heure où, selon sa coutume, le vieux conseiller Gœthe faisait venir en sa maison le barbier afin d'être rasé de frais et de pouvoir, au lendemain dimanche, s'accommoder tout à son loisir pour le service divin. Les deux enfants, blottis derrière le poêle immense qui domine de sa masse noire tous les intérieurs germaniques, se récitaient l'un à l'autre par récréation un chant de la Messiade. Wolfgang avait pris le rôle de Satan; Cornélie, au nom d'Adramalech, lui adressait des reproches.

Tous deux, en commençant, ne faisaient que murmurer les vers à voix basse, pour ne pas attirer l'attention (le père de Gœthe n'aimait pas cette poésie nouvelle et sans rimes que Klopstock venait d'introduire, et la Messiade n'entrait qu'en contrebande dans sa maison); mais tout à coup, au moment qu'Adramalech s'emporte aux invectives, Cornélie, oubliant la fiction, s'identifiant avec son personnage, saisit le bras de Wolfgang; elle se prend à déclamer, d'une voix de plus en plus stridente et comme hors d'elle-même, cette pathétique apostrophe:

Sauve-moi! je t'en supplie. Si tu l'exiges,
Je t'adorerai, ô monstre, réprouvé, noir malfaiteur!
Sauve-moi! je souffre l'éternel tourment de la mort vengeresse!
Autrefois j'ai pu le haïr d'une haine ardente et farouche,
Aujourd'hui je ne le saurais plus; et cela aussi m'est une terrible angoisse.
Oh! que je suis broyée!…

Et le cri de détresse d'Adramalech éclate; et le barbier épouvanté laisse choir le plat à barbe, et l'eau savonneuse inonde la vénérable poitrine quasi nue du conseiller Jean-Gaspard; et le père redouté entre en courroux; et les enfants balbutient de timides excuses…

MARCEL.

Quelle scène grotesque!

DIOTIME.

Je ne sais, mais il m'a toujours semblé que, à ce moment où l'Adramalech de Klopstock pousse par la bouche de Cornélie le cri d'angoisse, la puissance fascinatrice de Gœthe, à son insu, agissait sur sa sœur, et qu'elle subissait, en s'en défendant, cette irrésistible magie du poëte qu'il devait exercer plus tard sur ses amis, et dont ils ne savaient, disaient-ils, si elle était du ciel ou de l'enfer.

ÉLIE.

Qu'est devenue cette étrange personne?

DIOTIME.

Pendant un certain temps, calmée en apparence, Cornélie continue de vivre avec son frère, au foyer, dans une intimité profonde; seule aimée de lui seul; associée à toutes ses études, pressentant son génie, l'excitant au travail: se faisant gaie pour lui plaire aux heures des loisirs; enchantée à sa voix par le vieil Homère dont il lui disait les vers dans la langue maternelle. Aux premières absences, elle le sent proche encore par les lettres sans fin, par les confidences qui raniment, en la blessant, l'amitié fraternelle. Puis, peu à peu, elle est négligée dans les égarements que l'on ne veut plus dire; puis oubliée, hélas! quand la passion s'empare de la vie. Qui saura jamais ce que souffrit alors la fière Cornélie? Gœthe lui-même ne fait que le deviner plus tard, à son propre désespoir, lorsqu'il apprend de la bouche de son ami Schlosser, qu'entre celui-ci et sa sœur l'anneau des fiançailles vient d'être échangé. Gœthe n'ignorait pas combien la seule pensée d'appartenir à un homme causait naguère de répugnance et d'effroi à sa Cornélie. Il n'avait jamais pu se la figurer, n'étant plus à ses côtés, ailleurs qu'au fond d'un cloître; il se sent jaloux, éperdument jaloux, de cette sœur délaissée, comme au temps où il la veillait en son berceau. Il est près de tout rompre. Pour apaiser du moins l'offense de son orgueil, il se dit bien bas à lui-même que, le frère présent, jamais l'ami n'eût été ni amant ni époux.

Cet ami était un honnête homme. Il avait été choisi sans doute par la triste Cornélie pour l'aider à sortir moins brusquement d'elle-même et de son passé. Mais ces sagesses de la passion sont toujours trompées. Cornélie ne trouva point le repos dans les bras de cet honnête homme. Gœthe le dit, il en juge à la contrainte du foyer conjugal lorsqu'il y vient s'asseoir; il en juge surtout à la véhémence avec laquelle sa sœur le détourne d'un mariage qu'il projetait, lui aussi, pour fuir l'isolement du cœur.

Quatre ans après le jour où Cornélie quittait le nom de Gœthe, elle quittait sans regret la vie. La nouvelle de sa mort fut pour notre poëte une commotion terrible. «Une des plus fortes racines de son existence était tranchée.» C'est lui qui parle ainsi. À la page de ses souvenirs où il inscrit la date funèbre, 8 juin 1777 (il avait alors vingt-huit ans), on lit ces mots: «Jour sombre et déchiré; douleur et rêves.»

MARCEL.

Vous n'aviez pas tort de nous dire que cette amitié de Gœthe pour sa sœur au berceau est plus incompréhensible encore que l'amour du petit Dante pour Béatrice. Un sentiment aussi mal défini, aussi exalté, est assurément une des plus curieuses, une des plus maladives variétés de l'amour platonique, et je l'aurais cru tout à fait incompatible avec le bon sens et la saine raison de Gœthe.

DIOTIME.

Détrompez-vous, Marcel. L'idéal platonique, un peu germanisé, est au fond de tous les attachements de Gœthe. Et si c'est là une maladie, il l'apporte en naissant pour n'en guérir jamais. La plupart des amours de sa jeunesse sont malheureuses; il aime souvent sans espoir. De ses deux grandes passions, Charlotte et Mme de Stein, la première ne fut qu'un renoncement enthousiaste qui put avoir le fiancé pour témoin; pour confident, l'époux; dont la femme aimée put paraître émue; dont la jeune mère n'hésitait pas à perpétuer le souvenir en donnant à son fils le nom de son amant; que le poëte enfin put rendre public dans un récit qui agita toute l'Allemagne, sans qu'aucune des trois personnes intéressées en reçût, au plus délicat de l'honneur, la moindre atteinte. Beaucoup plus tard, pendant les dix années que Mme de Stein occupe le cœur de Gœthe, leur intimité est de telle nature que les plus proches amis, Schiller par exemple, la croient entièrement platonique, et que lui-même un jour, quand il en rappellera le souvenir, ne craindra pas de profaner la piété des tombeaux en la comparant au lien sacré qui l'unissait à sa sœur Cornélie.—Que cela étonne votre bon sens français, Marcel, je le trouve très-simple; mais ne perdons pas de vue que nous sommes en Allemagne, où la rêverie, la Schwaermerei, se mêle et se confond avec les sentiments les plus réels. Et Gœthe, sur ce point comme sur tant d'autres, était bien véritablement «le plus allemand des Allemands.»

ÉLIE.

Mais ces deux figures d'exception à part, il me semble que la galerie des femmes de Gœthe, pour me servir de l'expression consacrée, n'a que des portraits vulgaires, à tout le moins bourgeois, et qui ne supporteraient pas le voisinage de la noble Portinari.

DIOTIME.

Rien de moins bourgeois, selon l'acception française du mot, c'est-à-dire rien de moins prosaïque, que les amours de Gœthe pour les plus petites bourgeoises. Ces fillettes, ces purgolette que Béatrice reproche si fièrement à Dante, sont, dans leur atmosphère germanique, exemptes de toute vulgarité. La pure imagination du poëte, le très-jeune âge de ses Gretchen, de ses Frédérique, de ses Catherine, les revêt de candeur; et c'est presque sans altération qu'il les fera passer un jour de la réalité dans ses créations les plus idéales. Selon Gœthe, la femme est plus vraie que l'homme dans l'amour comme dans la haine, et c'est pourquoi il la trouve aussi plus poétique. Auprès d'elle, il se sent devenir meilleur; il est plus aisément, plus doucement transporté dans le monde des rêves. Même alors qu'il la rencontre dans un milieu vicié, il l'en abstrait sans effort; la plus suspecte, Gretchen, il l'aime naïvement. Jamais Gœthe ne séduit, au sens bourgeois du mot, jamais il ne raille, même la femme facile. Ignorante, frivole, trompeuse, elle demeure encore pour lui un être sacré. Jamais il n'a parlé des femmes autrement qu'avec tendresse et respect. Vous ne trouverez pas dans toute l'œuvre de Gœthe une seule parole (j'en excepte ce que dit Méphistophélès, le blasphémateur de toutes choses saintes) que Dante eût désavouée; pas la moindre arrière-pensée qui offense le sentiment religieux de l'amour dont nous avons vu toutes pénétrées les divines cantiques.

ÉLIE.

Vous oubliez, ce me semble, les Élégies romaines, les Épigrammes de Venise, d'autres poésies encore en assez grand nombre, et plusieurs pages de prose où l'expression de l'amour est extrêmement vive.

MARCEL.

Sans compter que votre poëte platonique finit par épouser sa servante.

DIOTIME.

Christiane Vulpius ne fut jamais la servante de Gœthe, mon cher Marcel, mais sa compagne fidèle et dévouée pendant vingt-huit ans. Elle ne fut point pour lui la Thérèse de qui l'on rougit. Le fils qu'il eut d'elle, il l'aima tendrement et l'éleva à ses côtés avec le plus grand soin. S'il donna tardivement à son union avec Christiane la sanction légale, c'est qu'il n'y attachait pas d'importance; c'est que Christiane aussi, dans un sentiment à la fois humble et fier, dissuadait son amant de ce mariage officiel, comme d'une condescendance à l'opinion qui n'ajouterait rien ni à son bonheur ni à sa sécurité. Du reste, le mariage, pas plus dans la vie de Gœthe que dans celle de Dante, n'exerce d'influence appréciable; ni l'un ni l'autre n'unit son sort à la femme qui eût été, selon l'esprit même de l'union conjugale, sa moitié véritable. La société ne paraît pas jusqu'ici disposée à suivre le conseil de Platon, qui voulait aux meilleurs les meilleures; elle n'obéit pas à la loi de sélection que Darwin croit être la loi de nature. Elle ne prend pas souci, tout au contraire, d'unir aux grands hommes les grandes femmes.

MARCEL.

Mais cette Christiane, si j'en crois Bettina, qui l'appelle quelque part «une saucisse enragée,» loin d'être une grande femme, n'était pas même une femme médiocre. Elle n'avait aucun esprit, pas la moindre culture.

DIOTIME.

Christiane a eu le sort de Monna Gemma, de qui les biographes de Dante font une Xantippe, elle a été jusqu'ici fort maltraitée des admirateurs de Gœthe. Mais quelques critiques plus équitables commencent à la réhabiliter. Il paraît certain qu'elle avait l'intelligence vive et le désir d'apprendre. Gœthe prenait plaisir à l'instruire, à causer avec elle de choses élevées; je n'en voudrais pour témoignage que cette belle poésie scientifique sur la métamorphose des plantes, ce chef-d'œuvre du genre, qu'il lui dédie, et qu'il a composée évidemment pour répondre aux curiosités intellectuelles de sa maîtresse. Cependant, je n'en disconviendrai pas, c'est bien moins l'esprit que la beauté de Christiane qui captive Wolfgang. Lorsqu'elle lui apparaît dans la fleur de son printemps, elle est, dit-il, «riante et rayonnante comme un jeune Bacchus;» et jamais, depuis les temps helléniques, l'ascendant, la magie de la beauté, n'avaient été sentis et subis comme par notre poëte.

MARCEL.

Autrement dit, votre platonique Gœthe était le plus sensuel des hommes.

DIOTIME.

Que voilà bien une traduction française! mais je ne saurais l'accepter. Rien de moins sensuel que les ardeurs de Gœthe. Il faut bien que j'y insiste, puisque votre incrédulité s'obstine; les Manon, les Lisette, tous les types libertins des amours françaises lui sont absolument inconnus; jamais les aveux éhontés d'un Jean-Jacques ne souilleront les lèvres de Gœthe. Relisez, pour mieux sentir le contraste, dans ses lettres écrites de Suisse, cette page incomparable de ses confessions à lui, où il rappelle son émotion profonde, quand, pour la première fois, il lui est donné de voir la forme humaine dans toute sa vivante beauté. Comme il reste saisi d'admiration, quel enthousiasme d'artiste! et comme l'antiquité présente à son esprit le préserve de toute pensée licencieuse! Cette belle femme qui laisse tomber ses voiles, ce n'est pas à ses yeux la Suzanne, la Bethsabé biblique, dont les charnels attraits éveillent la convoitise, c'est «Minerve devant Pâris.» Ce bel adolescent, c'est «Narcisse au bord des eaux;» c'est Adonis poursuivant dans les forêts le sanglier farouche. Et aussitôt le poëte rend grâces au ciel de la faveur qui lui est accordée de pouvoir contempler, dans sa plus pure image ici-bas, la perfection de la beauté divine. On dirait Michel-Ange en extase devant sa Léda, Ingres peignant la Source. Nous avons quelque peine à comprendre de tels sentiments. Nos idées, toujours un peu gauloises, cette verve moqueuse qui s'épanche au Roman de la Rose et qui n'est pas encore épuisée, quelques restes aussi des préventions de l'Église en ses premiers temps, quand elle faillit décréter un dieu chétif et laid, nous mettent en défiance de nos meilleurs instincts et nous disposent mal à ce culte désintéressé des grâces physiques qui s'alliait chez Gœthe au sentiment le plus exquis des grâces morales.—Mais, bon Dieu, que me voici encore divaguant! vous devriez m'avertir… J'en étais restée, ce me semble, aux premiers temps de l'enfance. Revenons-y, et voyons ce qu'a fait pendant ma longue digression notre petit Gœthe.

Il a ouvert ses grands yeux profonds au spectacle de la nature. Il s'est pénétré par tous ses sens de l'atmosphère sociale où il est né. Il a nourri confusément, mais abondamment, son esprit avide. Sous les yeux d'un père plein de gravité, qui veut le préparer, à son exemple, au savoir et aux devoirs du jurisconsulte, aux côtés d'une jeune mère de dix-huit ans, qui toujours rit, chante et conte, accoutumée qu'elle est, dit Wieland, à «avaler le diable sans le regarder,» notre poëte adolescent voyait tour à tour dans l'ombre et dans la lumière les contrastes de la vie. Dès sa première enfance, comme le petit Dante, il veut trouver en Dieu la raison de toutes choses. Il y rêve sans fin dans ses promenades solitaires. À sept ans, tout possédé qu'il est du besoin d'adorer, il invente une religion, il s'institue pontife.

VIVIANE.

Comment!

DIOTIME.

Le sentiment religieux de Gœthe, si précoce et si spontané, a paru à quelques critiques rationalistes tout à fait invraisemblable, et ils auraient nié l'anecdote qui s'y rapporte et que je vais vous dire, si Gœthe ne l'avait racontée dans ses Mémoires avec un accent de vérité le plus convaincant du monde. Cette passion pour Dieu, qui pousse le petit Wolfgang à se faire prêtre d'un culte qu'il imagine, n'est ni plus précoce d'ailleurs ni plus improbable que sa passion pour sa sœur Cornélie, dont nous venons de voir les effets étranges; loin de là. La lecture des histoires saintes dans la Bible du foyer avait familiarisé l'enfant avec l'idée d'un Créateur de qui les hommes s'approchent par l'offrande et l'adoration. Trois Églises, la juive, la catholique, la réformée, l'infinité des sectes qui divisaient, dans Francfort comme dans toute l'Allemagne, le protestantisme, et dont on discutait librement les pratiques diverses, ouvraient au sentiment religieux toutes sortes de voies, et suscitaient dans chacun la pensée d'un commerce personnel et direct avec Dieu. Wolfgang, après y avoir songé longtemps, en vint un jour à l'idée de représenter en abrégé le mystère de la création et d'adorer en son nom le Créateur. Il rassemble sur un pupitre à musique de forme pyramidale des exemplaires choisis d'une collection d'histoire naturelle que possédait son père, en prenant soin de les ranger dans un ordre agréable aux yeux, selon le rang qu'ils occupent dans la hiérarchie des êtres. Au sommet de la pyramide, une pastille à brûler, sa douce lueur, son parfum, vont figurer les prières de l'âme humaine qui montent vers le ciel. Le pupitre en laque rouge à fleurs d'or est orienté selon les rites. Aux premiers rayons du soleil levant qui vient frapper, sous son miroir ardent, la pastille symbolique, le jeune prêtre, avec recueillement, offre son sacrifice.

VIVIANE.

Quelle idée poétique!

DIOTIME.

Le mystère ne manquait pas non plus à cette initiation sacerdotale que Wolfgang s'était préparée à lui-même. La famille et les amis ne voyaient dans ce riche pupitre, décoré de cristaux et de végétaux rares, qu'un ornement du salon; l'enfant seul connaissait et taisait, nous dit-il, son caractère sacré.

MARCEL.

Voilà qui est bizarre, en effet; et votre Gœthe ne ressemble guère à celui que je me figurais.

DIOTIME.

Ce qui, pour moi, donne à cette anecdote un intérêt très-grand, c'est qu'elle montre dans Gœthe enfant ce puissant instinct religieux, cette ardeur à chercher le lien entre le visible et l'invisible, entre le fini et l'infini, qui va dominer toute la vie de l'homme. À toutes les époques de sa carrière, en effet, au plus fort de la dissipation ou d'une activité qui semble uniquement occupée aux choses terrestres, nous verrons Gœthe revenir à la contemplation des choses divines. À deux ou trois reprises, il reprendra l'étude des livres saints. Dans son extrême besoin de croyance, il fera d'inouïs efforts pour concilier le Dieu de Moïse avec le Dieu de Platon, puis avec le Dieu de Spinosa. Au sortir d'une phase déréglée de sa vie universitaire, après une grave maladie, sous l'influence d'une noble demoiselle amie de sa mère, Suzanne de Klettenberg, la «belle âme» du roman de Wilhelm Meister, il se laisse égarer à la recherche de l'infini dans les sentiers perdus de l'illuminisme. Magie, kabbale, astrologie, alchimie, chiromancie, Paracelse, Van Helmont, Peuschel, le comte de Zinzendorf, plus tard Cagliostro, Gœthe interroge avec anxiété toutes ces voix confuses, pour tâcher d'y surprendre quelque lointain écho des demeures célestes. Pressé, comme l'Allighieri, d'un fiévreux désir de paix, il est tenté de se faire initier aux sociétés secrètes, Francs-Maçons, Illuminés, Rose-croix, qui enveloppaient alors de leurs réseaux, comme on l'avait vu en Italie au temps de la Divine Comédie, la société allemande tout entière. Il est tout près de s'affilier aux congrégations quiétistes des saints du protestantisme. Dans un âge très-avancé, en rappelant d'un cœur ému le souvenir de son angélique amie, c'est ainsi qu'il nomme Mlle de Klettenberg, il se demandera encore s'il n'était pas avec ces élus de la grâce dans sa voie véritable, et s'il n'eût pas mieux fait d'y rester.

ÉLIE.

Vous venez de faire allusion à la vie universitaire de Gœthe; je croyais avoir lu que son éducation s'était faite dans la maison paternelle.

DIOTIME.

Le père de Gœthe fut, en effet, son premier éducateur. Il avait pour son fils de l'ambition et se flattait de le voir quelque jour se placer, dans les lettres, au rang des Gellert et des Hagedorn. Comme il était d'ailleurs fort instruit et que Wolfgang était fort studieux, il put le conduire assez loin. Mais dans l'Allemagne du XVIIIe siècle, comme dans l'Italie du XIIIe, les universités en plein éclat, en grande émulation et en grande liberté, attiraient irrésistiblement la jeunesse. Leipzig, la Mater studiorum germanique, Iéna, Gœttingue, Wittenberg, Halle, Berlin, Kœnigsberg, comme Bologne, Salerne, Padoue, Naples, Crémone, se disputaient la palme des sciences et des lettres. En 1765, à l'âge de seize ans, Gœthe commençait à Leipzig le cours de ses études académiques, et se faisait inscrire dans la nation bavaroise (les étudiants se divisaient alors en nations), à la faculté de droit. Le moment était critique. L'autorité professorale, honorée encore en apparence, avait perdu crédit sur la jeunesse. Entre les curiosités vives qui s'éveillaient dans la génération nouvelle et les règles arides de l'enseignement établi, il n'y avait plus aucune concordance. Les méthodes préconisées dans la chaire, les formules, les catégories surannées, qui ne valaient guère mieux que le Trivium et le Quadrivium des écoles italiennes, rebutaient les intelligences où fermentait déjà, comme chez les condisciples de l'Allighieri, la sève des temps nouveaux. Gœthe déplore dans ses Mémoires le «désarroi» où il trouve les esprits, le trouble de sa «pauvre cervelle» incapable de concilier le respect des professeurs à longues perruques, la soumission aux lourdes disciplines d'un Gottschedt, d'un Gellert, avec l'enthousiasme qu'inspirent les mâles accents d'un Klopstock, les hardiesses généreuses d'un Lessing, d'un Winckelmann, qui retentissent au loin. Mais ce que Gœthe ne sentait pas alors, ce dont il est pourtant avec Dante un éclatant témoignage, c'est combien, plus que l'ordre accoutumé, sont favorables à la spontanéité créatrice du génie ce «désarroi,» cet «état chaotique» du monde moral (j'emprunte ces expressions aux Mémoires), à ces confins de deux siècles, où les idées qui finissent et les idées qui commencent se mêlent et se pénètrent dans une vague lumière, dont on ne saurait dire si elle est du crépuscule ou de l'aurore.

VIVIANE.

Voudriez-vous nous dire les causes de cet état chaotique au temps de
Gœthe? J'avoue à cet égard mon ignorance.

DIOTIME.

Il y en avait plusieurs qu'il me serait difficile de vous exposer ici tout au long, mais que je puis réduire à une seule: les Allemands, avec tous les instincts des grandes races, ne se sentaient pas une grande nation.

VIVIANE.

Qu'entendez-vous par là?

DIOTIME.

Rien que de très-simple. Au temps dont je parle, les Allemands n'avaient, à bien dire, ni patrie ni art qui leur fussent propres. Divisée, comme l'Italie, en une infinité d'États, de provinces, de dialectes et de sectes, exposée comme elle à la fréquence des invasions étrangères, l'Allemagne, où tout à l'heure nous allons voir apparaître une glorieuse pléiade de génies nationaux, souffrait dans son orgueil, dans sa conscience intime, et n'avait pas même pour se plaindre de langue nationale.

ÉLIE.

Et la langue du Luther?

DIOTIME.

La langue de Luther, si populaire, si forte et si poétique tout ensemble, était tombée en désuétude. Un la chantait encore dans les églises, mais on ne la savait plus ni écrire ni parler.

ÉLIE.

Comment cela?

DIOTIME.

Après la guerre de Trente-Ans, où la littérature naissante et les arts avaient été ensemble submergés dans le désastre public, les souverains rendus aux loisirs de la paix, les cours où l'on voulait rappeler les plaisirs de l'esprit, ne trouvèrent point digne d'eux l'idiome que parlait le peuple. On prétendait se modeler sur les grands airs de Versailles, et, suivant l'exemple que donnait la diplomatie, on se mit à parler français, du moins mal qu'il fut possible, Bientôt, à l'imitation de la noblesse et sous l'influence des savants, théologiens, médecins, jurisconsultes, parmi lesquels le latin demeurait seul en usage, la bourgeoisie négligea la langue maternelle. Elle s'accoutuma peu à peu à un parler bâtard, où se mêlaient des constructions, des tours, des images empruntés à trois idiomes, et qui méritait trop bien les railleries du grand Frédéric, par qui fut achevé le discrédit des lettres allemandes.

ÉLIE.

Et ce discrédit durait encore au temps de Gœthe?

DIOTIME.

À la cour de Berlin, on fermait obstinément l'oreille au beau langage de Wieland, de Klopstock et de Lessing; Gellert lui-même n'avait pu trouver grâce; et quand Gœthe publiait son Gœtz von Berlichingen, le roi faisait pleuvoir le sarcasme sur ce qu'il appelait «une imitation détestable des abominables pièces de Shakespeare.» Mais la jeunesse avait pris autrement les choses. Elle acclamait Shakespeare, introduit par Wieland, comme un génie vraiment germanique. Elle exaltait ses beautés plus qu'on ne le faisait alors en Angleterre. La Messiade de Klopstock avait été pour elle une révélation. L'hexamètre, si naturel aux idiomes germaniques, bien mieux que l'alexandrin emprunté, entraînait dans son rhythme les imaginations; les cœurs s'ouvraient sans effort à l'émotion chrétienne qui, dans ce poëme solennel, se substituait, grave et profonde, à la froideur d'un faux classicisme dont on était lassé. L'enthousiasme de Klopstock pour la belle langue natale se communiquait. Et ce premier ébranlement du sentiment national préparait, sans qu'on pût encore la pressentir, une révolution complète des idées allemandes.

ÉLIE.

Klopstock est contemporain de Kant, n'est-il pas vrai?

DIOTIME.

À quelques années près. Les derniers chants de la Messiade paraissent en 1773; Kant publiait, en 1781, la Critique de la raison pure. Dans le seul rapprochement de ces deux noms, les premiers d'une longue série qui, pendant plus d'un demi-siècle, par Lessing, Winckelmann, Herder, Heyne, Jacobi, Fichte, Schelling, Jean-Paul, Schiller, les Humboldt, les Schlegel, les Grimm, Niebuhr, Creuzer, Wolf, Jean de Müller, Bœckh, etc., atteindra son point culminant dans Hegel et Gœthe, nous pouvons saisir le caractère et mesurer l'étendue du mouvement allemand. Nous sommes aux sources vives de ce double courant de religiosité poétique et de critique rationaliste qui rappelle les complexités de la renaissance dantesque où nous avons vu ensemble saint Thomas et Cavalcanti, Aristote et Joachim de Flore, et qui va donner au grand siècle du peuple allemand une part d'influence incalculable dans l'accroissement de l'esprit moderne.

La muse de Klopstock réveillait d'un long sommeil la conscience allemande. Presque aussitôt, dans un surprenant instinct de sa force, elle s'insurge contre toutes les oppressions qu'elle a subies depuis deux siècles. Par la bouche du «Vieux de Kœnigsberg,» c'est ainsi que Gœthe appellera Kant, elle se proclame libre et souveraine; elle revendique, au-dessus de tous les droits, le droit de la raison pure; et, à peine ce principe libérateur proclamé, elle en poursuivra, dans tous les ordres de la pensée, les conséquences extrêmes. Soudainement, sur tous les points à la fois, l'Allemagne va vouloir la liberté. Elle la veut dans la religion, dans l'art, dans la science, dans la philosophie, dans la morale, et si elle ne la peut vouloir encore, elle va du moins la rêver dans la politique.

Comme par enchantement, l'idée du progrès s'empare de tous les esprits. D'une voix grave et touchante, Lessing enseigne l'Éducation du genre humain par des révélations successives. En dépit des préjugés, il fait applaudir au théâtre l'égalité des religions devant Dieu et devant le sage. Avec les rêveurs du XIIIe siècle, il en appelle de la lettre des Écritures à l'esprit de l'Évangile éternel. Dédaigneux des Genèses, des miracles puérils et du vain appareil des cultes établis, il se sent, il ose se dire pénétré du grand souffle de Spinosa. Non loin de lui, du haut de la chaire évangélique, le pieux Herder ne craint pas d'interroger les mythes et l'esprit caché des races. Par delà les variations d'idiomes, de mœurs et d'instincts, il découvre, il salue à son berceau l'humanité. Le premier, il prononce avec vénération ce nom auguste. Il proclame l'essence, l'origine unique et le salut universel du genre humain, au nom d'un Dieu d'amour, au nom d'un Christ idéal, qui, sans privilége de race ou de vocation, embrasse dans sa tendresse infinie l'homme de tous les temps et de tous les peuples. À la même heure, Winckelmann, écartant, lui aussi, dans les régions de l'art, les superstitions, les idoles, y ramène le culte de la nature immortelle et le respect de la noble antiquité. Et ces esprits sévères, ces philosophes, ces savants, ces critiques à qui rien n'impose de ce qui asservit le vulgaire, sont ensemble des enthousiastes, des inspirés, des apôtres bienveillants, qui entraînent à leur suite une foule d'adeptes. Encyclopédique et religieuse, comme la science de Brunetto et de l'Allighieri, la science du XIXe siècle allemand se propose pour fin le bonheur et la sagesse des hommes. Elle cherche, dans l'enthousiasme de son hellénisme renaissant, ce qu'elle appelle l'éducation humaine des belles individualités, et la religion universelle des peuples. Elle contracte avec la poésie une alliance intime. Elle se rapproche des femmes, qui mettront la douceur et la grâce dans une révolution dont on a pu dire qu'elle fut un 93 philosophique plus radical que notre 93 politique. Les Méta, les Caroline, les Betty, les Sophie, les Johanna, s'unissent aux efforts de leurs époux, de leurs frères, de leurs amis. Elles encouragent, elles récompensent, elles consolent, elles enseignent à leur manière. Auprès d'elles, les plus hauts esprits apprennent la simplicité. On appelle à soi les petits enfants, les humbles. La sympathie préside aux rapports; les nobles amitiés se nouent; tout va s'épurer, s'attendrir. Un désintéressement que j'appellerai féminin, tant il me semble naturel à notre sexe, Viviane, élèvera la morale. On dédaignera, on ira jusqu'à nier la vertu pratiquée en vue des récompenses ou des châtiments éternels. On la voudra supérieure à toute sanction, et trouvant son bonheur dans la seule conformité aux lois de la conscience intime.

MARCEL.

Nous voici loin de la morale de Dante, qui tire toute sa force des tisons de l'enfer et des chansons du paradis.

DIOTIME.

Il y aurait à dire sur ce point, Marcel. Les magnanimes de Florence que nous avons vus en enfer, les païens au paradis, le fleuve d'oubli au purgatoire, sont des signes assez notables, pour le temps où vivait Dante, d'une morale indépendante du dogme.—Mais revenons à nos Allemands. En ce beau moyen âge, qui s'ouvre avec la seconde moitié du XVIIIe siècle, le cri d'Ulrich de Hutten: «Par la liberté à la vérité, par la vérité à la liberté,» semble le mot d'ordre de toute une génération sincère et généreuse de cœur et d'esprit. Une confiance enthousiaste dans la nature la pousse à la recherche de ses plus secrets mystères. Religions, idiomes, esprit des races et des temps, formations et révolutions des peuples, on veut tout pénétrer, tout comparer, tout analyser, mais aussi tout ramener à l'unité d'un idéal plus haut dans le sein d'un Dieu plus grand et plus parfait. On voudrait soulager tous les maux, redresser toutes les erreurs, reculer toutes les limites, élargir tous les horizons. Le désir du progrès anime aux aventures de la pensée. Comme au siècle de Dante, d'intrépides voyageurs s'élancent vers les contrées inconnues; ils en rapportent des Mirabilia véridiques, qui préparent aux Humboldt la gloire du Cosmos. Les sciences qui se rattachent le plus directement à l'amélioration de la vie humaine, la médecine, la chirurgie, l'art des accouchements, la physiologie, la chimie, la pédagogie, sont en honneur. La célébrité des Hufeland, des Zimmermann, des Lobstein, des Ehrmann, des Sœmmerring, des Gall, rappelle les Saliceto, les Taddeo, les Pierre d'Abano. Je ne sais quel souffle sibyllin porte partout avec lui la chaleur et le mouvement. Et, comme pour prêter des accents plus beaux à ce renouvellement mystérieux des âmes, le plus religieux de tous les arts et le plus allemand, la musique, invente des accords sublimes et tels qu'on n'en avait point encore entendu. Haydn, Gluck, Mozart, Weber, Beethoven qui s'inspirera de Faust, comme Michel-Ange s'est inspiré de la Divine Comédie, achèveront la perfection d'un cycle incomparable, à qui je voudrais donner pour épitaphe les trois mots inscrits d'une main pieuse sur le tombeau de Herder: Lumière, Amour, Vie; Licht, Liebe, Leben.

VIVIANE.

Je vous avoue que je comprends de moins en moins. Comment tant de lumière, d'amour et de vie produisent-ils dans l'âme de Gœthe l'état chaotique?

DIOTIME.

Ce que nous voyons aujourd'hui clairement dans la révolution accomplie n'était en ses commencements, et pour ceux-là mêmes qui contribuaient à la faire, que fermentation obscure. Les peuples, comme les individus, ma chère Viviane, ne passent d'un âge à un autre qu'en des crises où tout l'organisme se trouble, et qui ne s'expliquent point à celui qui les subit. Les premiers symptômes de la crise allemande, avant qu'elle fût entrée dans la période active dont je viens de vous parler, c'avait été une langueur extrême, un dégoût, une lassitude, qui demeurèrent longtemps, par contraste, dans un grand nombre d'âmes, après que la lumière et l'amour eurent fait explosion dans les autres. J'ai anticipé sur les dates afin de vous donner l'ensemble d'une métamorphose dont le génie de Gœthe sera, dans son âge viril, l'éclosion splendide; mais nous en sommes encore avec lui à sa première jeunesse, à la phase inquiète, au «désarroi» de sa nature ardente et de son esprit incertain qui se passionne à la fois pour Rousseau et Rabelais, pour Klopstock et Diderot, pour Shakespeare et Voltaire. L'Allemagne en est alors, avec Wolfgang, aux vagues mélancolies.

MARCEL.

Ces mélancolies, n'était-ce pas une mode, une affectation plutôt qu'une réalité?

DIOTIME.

Rien de plus réel et rien qui s'explique mieux. En passant brusquement de la guerre à la paix, des aventures de la vie des camps à la monotonie de la vie bourgeoise, la jeunesse allemande s'était sentie prise d'ennui. La réaction contre la France, lorsqu'elle commença, ne fit qu'aggraver le mal. En quittant les Français, on quittait l'esprit de gaieté. En s'arrachant au déisme aimable de Voltaire, au matérialisme insouciant des d'Holbach, des d'Argens, des La Mettrie, on ne retrouvait plus les consolations du Christ de Luther. Plus d'une atteinte avait été portée au Sauveur des hommes; son existence historique était mise en doute; on avait nié, non plus seulement l'authenticité, mais la possibilité de ses miracles. C'était là pour beaucoup d'esprits un sujet de grand malaise. Perdre une certitude, quelle qu'elle soit (fût-ce la certitude de la damnation éternelle), sans pouvoir lui en substituer aussitôt une autre, paraît au plus grand nombre un état insupportable; et cet état était général aussi bien dans les lettres que dans la philosophie. Les oracles français désertés, la Grèce à peine encore entrevue (d'Homère ou de Sophocle on ne savait avant Herder pas beaucoup plus que le nom; Winckelmann lui-même connut très-mal Phidias), on s'égarait dans les brouillards d'Ossian, sur les landes désertes, aux pâles clairs de lune. L'Angleterre et son spleen assombrissaient les imaginations allemandes. Le spectre de Hamlet apparaissait au seuil des universités. La folie et le suicide faisaient d'affreux ravages.

VIVIANE.

Tout cela semble un peu contradictoire.

DIOTIME.

Nous avons vu des contradictions analogues au temps de Dante, où la fatigue des choses d'ici-bas inclinait les uns à la contemplation mystique du ciel, les autres à l'incrédulité, à l'athéisme. Ne nous étonnons donc pas trop du trouble de notre jeune Wolfgang. Pendant le temps qui s'écoule pour lui à Leipzig, à Strasbourg, à Darmstadt, à Wetzlar, il est en proie, comme la plupart de ses contemporains, mais avec une puissance de lutte plus intense, aux suggestions opposées de la foi et du doute, du sentiment et de la raison, qui, du dehors et du dedans, se disputent sa «pauvre cervelle,» ou, pour parler plus juste, son grand génie. N'oublions pas que ce génie est le plus vaste et le plus complexe qui ait paru depuis Dante, le plus incapable par conséquent de se satisfaire, hormis dans l'entière possession de la vérité, de cette vérité divine et humaine à laquelle, lui aussi, il élèvera un jour un temple immortel.

À ce moment, tout l'attire à la fois, tout le sollicite. Pendant que, selon l'ordre paternel, il apprend la jurisprudence, pendant qu'il se prépare à la pratique des affaires telles qu'elles se règlent au saint empire romain, sa fantaisie s'en va errant et rêvant dans le monde idéal. Il passe de longues heures méditatives dans les églises, dans les musées. Il contemple, il étudie les chefs-d'œuvre nouvellement rassemblés dans la galerie royale de Dresde, où Winckelmann s'initiait à l'esprit de l'antiquité. Il recherche, comme le jeune Dante, la compagnie des poëtes, des artistes; comme lui, il a ses Guido, ses Giotto, ses Casella, ses Oderisi. Il s'essaye à peindre, à graver; il joue de plusieurs instruments de musique, du piano, du violoncelle; comme un berger de Virgile, il souffle de sa belle lèvre adolescente dans ce qu'on appelait alors la «flûte douce.» Il rime ses premiers Lieder et se les entend chanter avec délices. Là aussi, dans ces sociétés d'artistes, comme dans le cénacle des saints où le conduit Suzanne de Klettenberg, il entre si avant, avec une si parfaite bonne foi, qu'il se demande s'il ne ferait pas bien d'y rester toujours, et qu'il consulte le sort pour savoir s'il est écrit là-haut que, toutes choses quittées, il doit se consacrer à l'art de la peinture.

VIVIANE.

Qu'entendez-vous par consulter le sort?

DIOTIME.

Je l'entends au sens le plus naïf. Un jour que Wolfgang s'en allait de Wetzlar à Coblentz vers une femme aimable qui préoccupait alors sa pensée, cheminant par un beau soir d'été sur les bords de la Lahn, il songe à son destin. Il s'inquiète de savoir quelle est sa vocation véritable. Sera-t-il, comme le voudrait son père, avocat, docteur en droit? Sera-t-il docteur en médecine? Ne serait-il pas né, comme le dira Gall, orateur populaire? Serait-il poëte? Il en doute très-fort; il a déjà bravement jeté au feu tout un amas de rimes raillées par ses amis (car les Dante de Majano ne manquent jamais aux Dante Allighieri). Ne ferait-il pas mieux, suivant l'avis de plusieurs, de tâcher de devenir un bon peintre paysagiste, de s'appliquer à rendre quelques traits de cette belle et grande nature qu'il chérit, qu'il adore au-dessus de toutes choses?—Et voici qu'une voix intérieure lui commande d'interroger le mystère des eaux. De la main gauche, il saisit, non sans émotion, un couteau de poche qu'il porte sur lui; il le lance dans l'espace. Si, en retombant, le couteau s'abîme aux flots de la Lahn, Gœthe sera peintre de paysage; si la lame fatidique reste suspendue au branchage des saules qui bordent la rive, il quittera la palette et les pinceaux.

MARCEL.

Et le couteau s'accroche aux branches?

DIOTIME.

Comme tous les oracles, celui-ci reste ambigu. Le couteau disparaît dans l'épaisseur de la feuillée, et notre jeune superstitieux ne peut savoir si les rameaux des saules l'ont retenu, ou s'il est emporté au courant du fleuve.

VIVIANE.

Vous nous disiez que Gœthe avait eu ses Giotto, ses Casella; qui sont-ils?

DIOTIME.

Ils n'ont pas les beaux noms sonores des amis de Dante, ma chère Viviane, ils n'ont pas non plus l'éclat de célébrité qui rayonne au loin. Gœthe ne devait rencontrer que plus tard ses égaux, un Schiller, un Beethoven. Il ne connut de Winckelmann que sa fin tragique. En ce moment, les hommes distingués qui l'initient aux arts du dessin et à la musique et qui les lui l'ont comprendre dans leur mutuel rapport, se nomment Œser, Seekatz, Kayser, Mengs, Breitkopf…

MARCEL.

C'est pour le coup que nous voilà bel et bien entédesqués! Oh! que Voltaire avait donc raison de souhaiter aux Allemands plus d'esprit et moins de consonnes!

VIVIANE.

Et que je te souhaiterais, moi, plus d'à-propos et moins de badinage!
Vous disiez, Diotime?…

DIOTIME.

Je vous parlais du plaisir que prenait Gœthe à ces compagnies d'artistes où se mêlent des femmes charmantes, qui l'élèvent, dit-il, en faisant mine de le gâter, le corrigent de ses rudesses francfortoises, de ses provincialismes d'accent et d'ajustement. Néanmoins, pas plus que Dante, les plaisirs du bel esprit ne le détournent des études austères. Poussé par le désir de se rendre secourable à ceux qui souffrent (c'est un des grands traits dominants dans la vie de Gœthe), il veut devenir, comme l'Allighieri, savant en médecine. Il surmonte les répugnances de son organisation délicate pour suivre les leçons de l'amphithéâtre et la clinique d'un savant professeur dont il vante la belle méthode hippocratique. Il parvient, dit-il, et ceci est une expression caractéristique de son génie, à «transformer en notions utiles ses sensations désagréables.»

ÉLIE.

Voilà une admirable parole!

DIOTIME.

C'est la parole que je crois entendre quand je regarde une des plus belles œuvres de cet autre grand génie germanique: la Leçon d'anatomie de Rembrandt. Vous rappelez-vous, Élie, cette composition où tout l'art du maître hollandais s'applique précisément à la noble transformation dont parle le poëte allemand? Quelle merveille que cette réalité repoussante, un cadavre en dissection, et qui, pourtant, grâce à la magie du pinceau, n'excite en nous d'autre mouvement que celui d'une vive curiosité scientifique! Comme elle est habilement graduée et ménagée, la lumière qui conduit notre œil à ces raccourcis horribles, à ces chairs blêmes et verdâtres, à ces pieds qui s'appuient, rigides, contre l'in-folio grand ouvert où l'esprit vit immortel! Quelle imposante sérénité dans le regard du professeur! comme il tient le scalpel d'une main maîtresse! Quelles attitudes, quels airs de tête, quels beaux ajustements se contrastent et s'harmonisent dans le groupe qui l'entoure et l'écoute avec une intelligence avide! Que tout cela est animé, attrayant, et comme l'artiste a vaincu les terreurs de la mort en la forçant à servir aux démonstrations de la vie!

MARCEL.

Voilà qui est fort ingénieux; mais franchement, je doute un peu que
Rembrandt ait eu ces hautes visées.

DIOTIME.

Qu'importe? Il ne s'agit pas dans les arts de ce que l'artiste a pensé; il s'agit de ce qu'il fait penser et sentir.—Mais où en étions-nous?

VIVIANE.

Aux études de Gœthe.

DIOTIME.

En diversion de son application scientifique et du travail sédentaire, Wolfgang, aux heures de loisir, se livrait avec ardeur à tous les exercices que voulait, dans la Grèce antique, l'éducation du gymnase. Il aimait passionnément l'équitation, l'escrime, la natation, la danse, tout ce qui donne aux muscles la souplesse, tout ce qui fait couler plus vif et plus chaud dans les veines un sang généreux. Le patinage hardi des Frisons, introduit en Allemagne par Klopstock, jetait Wolfgang en de véritables transports. Je ne sais rien, dans toute son œuvre, de plus poétiquement pittoresque que la page où il décrit ces allégresses du Nord dans leur cadre de frimas. Il nous fait voir, il déploie sous nos yeux ces vastes surfaces planes, étincelantes et retentissantes, où, de leurs pieds ailés, pareils aux dieux d'Homère, passent et repassent les agiles patineurs. On les suit dans leurs évolutions rhythmées, on les entend qui se renvoient l'un à l'autre en se croisant, rapides, dans l'atmosphère sonore, les strophes du grand lyrique à qui l'on doit ce joyeux «accroissement de vie.» Et cet accroissement de vie, Gœthe ne l'entendait pas seulement au sens physiologique; il attribue quelque part à l'excitation du patinage le réveil de sa fantaisie créatrice, assoupie sur les bancs de l'école.

Notre Wolfgang avait bien aussi, peut-être, quelque autre cause de faiblesse à l'endroit du patinage. Rien n'y égalait, dit-on, sa bonne grâce. Quand Frau Rath en écrit à Bettina, elle ne peut se contenir. Elle a battu des mains, dit-elle, en voyant son Wolfgang paraître et disparaître sous les arches du pont de Francfort, la chevelure au vent, l'œil en feu, la joue empourprée par la bise aiguë, sa pelisse cramoisie aux glands d'or flottant comme un manteau royal sur l'épaule du jeune triomphateur à qui sourit la beauté. «Il est beau comme un fils des dieux, s'écrie l'orgueilleuse mère, et jamais on ne verra rien de semblable!»

MARCEL.

Vous allez me trouver bien obstiné; mais dans cette beauté, dans cette joie, dans cette activité incessante du corps et de l'esprit, du code aux patins, de l'amphithéâtre à la flûte douce, je ne découvre toujours ni place ni prétexte à la mélancolie.

DIOTIME.

La faute en est à moi, Marcel, et à cette sérénité finale de la vie de Gœthe contre laquelle je vous mettais en garde tout à l'heure et qui vient de m'éblouir. Je me suis arrêtée complaisamment à ce qui pouvait vous faire mieux comprendre le poëte olympien, le chantre d'Iphigénie, le peintre d'Hélène, j'ai oublié l'auteur de Werther.

MARCEL.

Et c'est bien là, pour moi, le Gœthe inexplicable, ce Werther, fils de
Saint-Preux, frère d'Obermann, de René…

DIOTIME.

J'espère vous l'expliquer sans peine. Comme tous les êtres bien doués de force et de jeunesse, Gœthe veut le bonheur. Il le veut impérieusement, impétueusement, pour lui-même et pour autrui. Il a besoin «d'être bon, de trouver les autres bons.» Vous savez l'allemand, Viviane: Ich hatte grosse Lust gut zu sein und die andern gut zu finden, dira-t-il dans ses Mémoires, avec une candeur charmante. Mais il ne saurait être ni bon ni heureux à la façon du vulgaire. Il ne saurait s'attacher aux apparences; il lui faut en toutes choses la vérité, la durée; et dans le temps, dans le monde où il vit, tout semble à Gœthe incertitude et mensonge. L'enfant qui, à sept ans, s'instituait prêtre, le jeune homme qui voudrait faire de son existence un monument, une pyramide à la gloire de Dieu, le chrétien qui voit dans l'Évangile la plus pure révélation de la vérité divine, et qui célébrera un jour, en des pages dignes de Dante ou de Poussin, la consécration de la vie humaine par les sacrements de l'Église, ne trouve dans le Dieu du catéchisme et de la théologie qu'un créateur tyrannique et capricieux qui se repent de son œuvre et se venge sur ses enfants. Wolfgang, le pieux Wolfgang, se voit contraint à quitter l'assemblée des fidèles et la table sainte parce qu'il ne saurait réciter d'une lèvre sincère la confession de foi orthodoxe. Et ce qu'il cherche en vain dans l'Église, l'esprit de charité, de simplicité, de paix, la béatitude ici-bas, Gœthe ne le trouve pas davantage dans la société laïque. Sous l'hypocrisie des bonnes mœurs, il surprend dans l'intimité des familles d'affreux désordres, des conflits tragiques, dont sa jeune âme est épouvantée. Interroge-t-il la science et l'histoire, aussi bien celle qui se lit aux vieux auteurs que celle qui se fait sous ses yeux, des iniquités effroyables lui montrent partout, non la douce Providence qu'il voudrait bénir, mais l'inexorable Destin. Cherche-t-il un refuge dans la nature, s'enfonce-t-il aux solitudes alpestres, il s'y sent enveloppé d'une muette terreur. Demande-t-il au cœur d'une femme le dernier mot de la vie, ce sont des larmes encore qui lui répondent. Et quand, lui aussi, il voudrait pleurer, pleurer ses espérances évanouies, ses erreurs, ses égarements, le rire de ses amis sceptiques, le sarcasme des athées, le consternent et tarissent en lui la source des bienfaisants repentirs. Alors le génie de Gœthe s'obscurcit, son âme cède à la tristesse, il devient comme Dante sombre, taciturne, hypocondre, c'était le mot du XVIIIe siècle pour caractériser le dégoût de l'existence. Sa robuste constitution s'altère, son cœur entre en angoisse; il ne comprend plus rien à la vie. Il passe et repasse en esprit par tous les sentiers du labyrinthe. Il n'y voit qu'une issue, la mort. Il s'abandonne à l'attrait funèbre du suicide.

VIVIANE.

N'est-ce pas à la suite d'un désespoir d'amour que Gœthe a tenté de se tuer?

DIOTIME.

On a beaucoup trop dit que le mariage de Charlotte Buff avec Kestner avait jeté Gœthe, passionnément épris de la jeune fille, au désespoir et à l'impiété du suicide. Les souffrances de notre poëte provenaient de causes multiples et qui agissaient non sur lui seul, mais sur sa génération tout entière.

La mort volontaire était à cette époque très en honneur dans la jeunesse allemande. On la considérait, ainsi qu'au temps de Dante (vous vous rappelez Caton devenu presque un saint), comme un acte de vertu, de liberté suprême; et ce serait se tromper étrangement que d'attribuer à l'influence de Gœthe et de son Werther l'épidémie de suicide qui sévissait alors sur toute l'Allemagne.

ÉLIE.

Mais lui-même, que pensait-il du suicide?

DIOTIME.

Il en parle avec tristesse et réserve. Il ne saurait qu'en dire, écrit-il. Il le compare à un naufrage, à une maladie mystérieuse. Il y voudrait la compassion, non la condamnation des moralistes. Il proteste contre l'imitation de son héros, et lui met dans la bouche des vers pleins de sagesse où, s'adressant au lecteur, il lui défend de le suivre:

Sey ein Mann, und folge mir nicht nach.

Quoi qu'il en soit, pendant quelque temps, Wolfgang repaît son esprit de projets de suicide. Chaque soir il place sous son chevet un poignard; dans les ténèbres de la nuit, il en essaye à son cœur la pointe acérée. Cependant, sa nature sérieuse ne saurait se laisser distraire longtemps à ce jeu avec les noirs fantômes. Wolfgang s'indigne, il se prend en pitié, lorsqu'il croit s'apercevoir qu'il a peur de franchir le seuil du monde inconnu. Un matin il va remettre le poignard dans la collection d'armes où il l'a pris, et c'en est fait pour lui désormais de ces «lugubres simagrées.» Mais, dès qu'il est rentré en lui-même, et guéri de son extravagance, Gœthe veut aussitôt (c'est l'invincible penchant de son esprit actif et généreux) essayer d'en guérir les autres. Il lui faut pour cela étudier les causes du mal. Pour s'y mieux appliquer, il s'isole, se renferme, s'analyse; il se confesse enfin; il écrit les Souffrances du jeune Werther.

ÉLIE.

Vous nous avez dit que le Werther de Gœthe était à son Faust ce que la Vita Nuova est à la Divine Comédie?

DIOTIME.

Werther, comme la Vita Nuova, est une sorte de confession fragmentaire qui précède et prépare la confession générale de nos deux poëtes. Werther ou Gœthe, ce qui est tout un, en voyant la femme qu'il aime se donner à un autre, Dante, en apprenant la mort de Béatrice, sont frappés d'un étonnement douloureux. Ils se sentent tout à coup seuls et comme perdus dans la vie. Ils tombent dans l'accablement. Mais bientôt, pressés qu'ils sont tous deux par le secret aiguillon du génie, ils se relèvent. Dans ce que Dante appelle «le combat des pensées diverses, la battaglia delli diversi pensieri,» qui se livre au plus profond de leur âme, ils sont illuminés soudain d'un éclair de la grâce poétique. Ils entendent en eus la voix inspirée qui veut célébrer le «Dieu plus fort.» Comme ces excellents dont parle Gœthe, ils sont sollicités du désir de l'immortalité. En même temps que la Vita Nuova et Werther, Dante et Gœthe conçoivent la première pensée de la Divine Comédie et de Faust. Tous deux, retirés dans la solitude, d'une âme trop émue, d'une main encore mal assurée, ils préludent par de mélancoliques arpèges, par les accords brisés d'un lyrisme juvénile, à l'héroïque symphonie où s'exprimera un jour, dans toute son imposante grandeur, pacifiée et transfigurée, la douleur qui les a fait poëtes.

Les suites de cette première confession publique sont pour Gœthe comme pour Dante, tout à la fois le soulagement du cœur qui s'est épanché et l'exaltation du talent qui s'est fait connaître. Comme à Dante, la faveur des princes vient à Gœthe avec la renommée. L'auteur de Werther trouve à Weimar ses Scaligeri, ses Polentani. Le prince héréditaire de Saxe-Weimar, Charles-Auguste, s'éprend pour lui d'une affection vive; il l'attache à sa personne et bientôt à son gouvernement par les charges, par les honneurs dont il le comble, plus encore par le pouvoir qu'il lui donne de faire le bien.

ÉLIE.

J'ai lu dans plusieurs ouvrages allemands d'amères censures de ce séjour de Gœthe à Weimar. On reproche à l'auteur de Werther d'y avoir perdu tout son temps; de s'être abaissé, pour divertir les princes et les princesses, aux fonctions subalternes d'un poëte de cour; pis que cela, de s'être jeté avec son grand-duc dans toutes sortes d'excentricités, de désordres, de scandales… Voilà qui ne ressemble guère à Dante.

DIOTIME.

Les courtisans de Cane della Scala trouvaient aussi fort à redire à Dante, mon cher Élie. On lui reprochait ses caprices, son humeur hautaine, l'ambition des ambassades et du triomphe poétique. Le vulgaire, et surtout le vulgaire désœuvré des cours, est tout à fait intraitable à l'endroit du génie; il prétend qu'il soit parfait, et parfait à sa mode; il le veut docile comme un enfant, modeste comme une jeune fille, régulier comme une horloge, prévenant et amusant à toute heure. Soyons moins exigeants; faisons pour Gœthe ce qu'il a si bien fait toujours pour autrui; tâchons de le bien comprendre et n'essayons pas de le mesurer à la mesure commune.

À l'heure où j'en suis de mon récit, lorsque Gœthe paraît à Weimar, immédiatement après la publication de Werther et de Gœtz von Berlichingen, c'est-à-dire dans tout l'éclat d'un succès inouï et du plus brillant début qu'on eût jamais vu dans les lettres (c'était au commencement de l'année 1775), il n'a pas encore vingt-six ans. La fièvre intense qui l'a exaspéré jusqu'au suicide est calmée; mais le trouble où l'ont mis les doutes religieux, les amours brisées, le mysticisme, la pratique des sciences «licites et illicites,» dure encore. Comme Dante, le jeune Wolfgang a vu de près «bien des choses incertaines et bien des choses terribles, molte cose dubitose e molte cose paventose.» La fin de son Werther, de ce Faust ébauché et non sauvé, est un dénoûment provisoire, emprunté à la réalité extérieure et accidentelle; il lui faut maintenant en tirer un autre pour lui-même de la vérité intime des choses et de sa propre nature. Quand notre poëte arrive à Weimar, il vient de s'arracher à l'ivresse de la mort, mais il ne sait où porter ses pas chancelants. «Philosophie, jurisprudence et médecine, théologie aussi, hélas!» il a tout interrogé. Comme Faust, il a consulté les astres, évoqué les esprits; il a tenté de consoler, de soulager les maux de ses semblables, mais en vain. La solitude, la contemplation, le travail, la bienfaisance même, ne lui ont rien appris. «Il sait qu'il ne peut rien savoir;» il désespère de lui-même et de Dieu. Alors, comme son héros, Gœthe va se jeter au tumulte des sensations; il va boire à la coupe du plaisir l'ivresse de la vie. L'amitié d'un jeune souverain, le plus libre esprit du monde et le plus charmant, offre à Wolfgang de royales occasions de s'étourdir, il les saisit. Tous deux inséparables désormais, le prince et le poëte, ils s'excitent mutuellement, ils rivalisent d'inventions bruyantes et surprenantes. Cavalcades et mascarades, comédies et féeries, ballets, festins, musique, fillettes et dames galantes, nuit et jour on mène à Weimar «un train du diable,» qui m'a bien quelque faux air de cet enfer épicurien de Florence où Dante, avec son ami Forèse, prenait de si joyeux ébats. Cependant la noblesse de cour murmure en voyant un homme de peu, un artiste, donner le ton des plaisirs. Les amis rigides, un Herder, un Klopstock, s'indignent…

ÉLIE.

Mais ne trouvez-vous pas qu'il y a bien de quoi? Je ne comprends guère, je l'avoue, ce que j'ai lu à ce sujet; je ne saurais me figurer Gœthe ordonnateur des fêtes à la cour de Weimar, impresario, compositeur de ballets, fabricant d'épithalames. Quel contraste avec la grandeur de Dante!

DIOTIME.

À la distance où nous sommes de Dante, mon cher Élie, tout le détail de sa vie nous échappe. Nous la voyons par masses, dans une lumière vague, un peu triste, ainsi que l'on voit à Rome, par une belle nuit, éclairées des rayons de la lune, les majestueuses ruines du Colisée. Pour Gœthe, c'est tout le contraire. Autour de lui le détail se multiplie. Cependant, même dans ce détail, pour peu que l'on y cherche la ligne essentielle, on retrouve la grandeur.

Dès sa première apparition à Weimar, Gœthe y produit un effet de fascination tout à fait extraordinaire. Un cri de surprise s'échappe de toutes les lèvres, tant la beauté, le génie, la bonté, éclatent dans sa personne. Sa haute et noble stature, sa démarche, son port, son front superbe où se dessine fièrement l'arc de ses noirs sourcils, son nez aquilin, sa chevelure d'ébène, son grand œil italien qui flamboie, imposent à qui l'approchent admiration et respect. «Une pareille alliance de la beauté physique et de la beauté intellectuelle ne s'était encore vue chez aucun homme,» dit Hufeland. Ce qui me frappe dans le portrait que tracent du jeune Gœthe ses contemporains, c'est la sensation de lumière qui domine tout. «Mon âme est pleine de lui comme la rosée des rayons du soleil levant,» écrit Wieland. Pour d'autres, Gœthe est «le noble et brillant acier qui, de toutes pierres brutes, fait jaillir l'étincelle;» il est l'étoile, la flamme, l'Apollon radieux devant qui l'on voudrait se prosterner. Et lui, dans ce premier éblouissement de la gloire, dans le tourbillon des plaisirs, croyez-vous qu'il va s'oublier? Loin de là. Dans notre Werther ressuscité fermente puissamment déjà le second Faust. Pendant qu'il semble se perdre à la vanité des choses, je le vois se reprendre aux grandes attaches de l'esprit et du cœur, se recueillir, s'exalter pour une femme fière et délicate qui met au plus haut prix son amour.

MARCEL.

Quelque dixième Béatrice?

DIOTIME.

Quelle que soit la différence des noms, des personnes ou des relations, Mme de Stein inspire à Gœthe une passion aussi noble en son principe et en ses effets que l'amour de Dante pour Béatrice. Pour se rendre moins indigne d'elle, Gœthe, docile comme l'Allighieri aux reproches de son exigeante amie, maîtrise jusqu'à la passion qu'elle lui inspire; il ouvre son cœur aux ambitions hautes. Du milieu des plaisirs, il incline son jeune souverain au désir du bien public; il s'applique à la bonne administration des affaires, à l'économie des finances, au redressement des abus. Sans système et par la simple impulsion de son grand cœur, Gœthe se préoccupe incessamment d'améliorer le sort des classes laborieuses. Il lutte avec la fatalité de la misère «comme Jacob avec l'ange invisible.» Et tout le bien qu'il entreprend et qu'il réalise, toute l'activité qu'il déploie, ne suffisent pas encore à remplir son existence. Au sein des plus brillantes compagnies, l'ennui l'obsède; auprès de la femme qu'il aime, un malaise inexplicable le tourmente. Il s'appelle Légion, dit-il, et il se sent seul. Il cherche l'ombre épaisse des forêts; il gravit les cimes désertes; il descend dans la nuit des mineurs. Comme Dante, errant et inquiet dans la vallée de la Magra, Gœthe demande aux silences d'Ilmenau la paix. Mais quelque chose d'indéfinissable le travaille; de lointains horizons l'attirent; il a le mal du pays, d'un pays qu'il n'a jamais vu. Une voix chante en lui: «Dahin, Dahin!» il faut qu'il parte; il le sent, il le dit; il faut qu'il voie, il faut qu'il possède l'Italie, ou bien il est perdu.

MARCEL.

Et d'où lui vient tout à coup ce mortel caprice?

DIOTIME.

Le désir de l'Italie était en quelque sorte inné chez Gœthe. C'était comme une voix du sang, une transmission paternelle. Le conseiller Jean-Gaspard, que nous avons vu si sombre et qui meurt vers ce temps d'hypocondrie, nourrissait en son cœur le souvenir ineffaçable et le regret d'un séjour qu'il avait fait en sa jeunesse dans la patrie de Virgile et du Tasse. Il avait écrit de son voyage une relation qu'il aimait à lire et à relire en famille, ne manquant jamais en finissant de prononcer cet axiome: «Aux yeux de qui a vu l'Italie, rien ne saurait plus désormais plaire en ce monde.» Aussi exigeait-il que sa femme et ses enfants parlassent l'italien, et se faisait-il habituellement chanter au piano des mélodies italiennes. Aussi sa maison du Hirschgraben était-elle décorée à tous les étages d'estampes de moulages, de dessins et de terres cuites rapportés de Florence et de Rome. Dès sa petite enfance, le Colisée, le château Saint-Ange, la coupole de Saint-Pierre, étaient pour Wolfgang des objets familiers autant que le Rœmer et l'église de Saint-Barthélemy. Plus tard, les songes de l'adolescent se peuplaient de fantômes italiens; plus tard encore, chez l'homme fait, chez l'artiste, la persuasion que son idéal poétique était en Italie ne fut que le développement des premières impressions et des premiers enseignements de la maison paternelle.

«Lire Tacite dans Rome,» c'est le vœu viril par lequel s'exprime chez Gœthe la Sehnsucht de l'Italie. Respirer le parfum des myrtes et des orangers, c'était à ses moments de langueur le soupir de sa jeunesse. Parfois même l'appétit des figues s'éveille à sa lèvre de barbare, et son impatience s'en irrite à ce point qu'il n'y saurait plus tenir. Il part précipitamment, presque secrètement.

Et son instinct était si vrai qu'aussitôt les Alpes franchies, il se sent apaisé. Au premier souffle qui vient à sa poitrine des rives virgiliennes du Benaco.

Fluetibus et fremitu assurgens Benace marino.

aux premiers échos du Tasse sur la lagune, il verse des pleurs de joie. À Naples, à Palerme, il entre en possession d'une intensité de vie dont il ne s'était formé jusque-là aucune idée. Dans Rome, enfin, dans sa Rome, comme il ose le dire en amant passionné, son génie s'épanouit en pleine lumière. Il se sent libre, heureux. Comme l'Allighieri, il a atteint les hauts sommets de la contemplation. Il renaît à une vie nouvelle; il est sauvé.

Après deux années de l'existence à la fois la plus active et la plus paisible, la plus conforme à sa nature, dans le pays de ses prédilections, Gœthe rentre en Allemagne. Il est maître de lui-même, de ses passions, de son art. La grande période généreuse de sa vie va s'ouvrir. Son immense renommée, qui vient de s'accroître encore par la publication de deux chefs-d'œuvre. Iphigénie et Tasso, l'ascendant qu'il exerce sur un prince libéral et qui le met à même de protéger, de récompenser magnifiquement le mérite, cette admirable conscience du devoir social qui le pousse à répandre au dehors les trésors de savoir qu'il s'est acquis par la puissance d'une volonté infatigable, le font agissant et bienfaisant comme il a été donné de l'être à peu d'hommes privilégiés. Il prend une part active au mouvement des affaires et de l'opinion. «Également puissant à consoler et à ravir gleich mächtig zu trösten und zu entzücken,» dira Wieland, il noue des relations dans tous les pays, dans toutes les classes; il veut tout voir, tout savoir; il entre dans toutes les controverses, il anime toutes les questions, il y jette la lumière. Par le rayonnement d'une chaleureuse sympathie, il attire, il groupe dans une action commune les plus belles intelligences. Il s'attache profondément à la plus belle entre toutes, à la seule qui aurait pu lui porter ombrage: il aime jusqu'à la fin, il honore, il encourage, il fait admirer Schiller. Avec lui et pour lui, pour ce rival préféré de la foule, il dirige un théâtre national. Il institue des musées, des bibliothèques, des écoles, des jardins botaniques; il organise des congrès, des expositions d'œuvres d'art; il bâtit des observatoires. Pressentant avant tout le monde l'importance de la chimie moderne qui va changer, dit-il, les conditions de la vie industrielle, il ouvre de vastes laboratoires où il s'applique aux expériences des Lavoisier, des Berthollet, des Berzélius. Et pendant qu'il s'occupe sans relâche à l'avancement et à la propagation de la science, à l'encouragement des arts, au bien public, Gœthe continue, comme s'il n'avait d'autre souci, l'œuvre de sa propre culture. Il revient incessamment aux grandes sources primitives de la poésie hébraïque et hellénique, à l'Orient des aryens. Il se plonge à la fois dans Shakespeare, dans Spinosa, dans Linné. Il allie à l'étude l'observation, les essais et les expériences. Il interroge tous les grands esprits. Anatomie, ostéologie, comparées, optique, météorologie, botanique, morphologie, physiologie, chimie, magnétisme, électricité, cranioscopie, physiognomonie, rien ne lui échappe: tout, hormis la mathématique, à laquelle son génie répugne invinciblement, devient pour lui occasion de progrès, d'activité à la fois spéculative et positive. Il accomplit enfin en lui-même cette union intime de la philosophie et de la poésie que nous avons admirée chez Dante. Étudiant à la fois, comme l'Allighieri, toutes les branches du savoir humain, observant tous les phénomènes de la nature qui, pour lui, est «le poëme sacré,» pratiquant tous les arts, et revenant toujours aux grands problèmes de la destinée humaine, Gœthe s'avance, comme le Florentin, des ténèbres au crépuscule, du crépuscule à la lumière, le regard attaché sur les lueurs naissantes, animé et ébloui par la clarté suprême, qui «justifie ses efforts et réalise tous ses désirs.»—Je cite, Élie, les propres paroles de Gœthe, afin de mieux marquer l'analogie des conceptions et des images dans le génie de nos deux poëtes.

ÉLIE.

Elles paraissent ici très-évidentes, en effet.

DIOTIME.

Tout en achevant ses compositions magistrales, Wilhelm Meister, les Affinités électives, Faust, tout en écrivant les Mémoires et en surveillant la publication de ses Œuvres, Gœthe recueille ses observations scientifiques; il les relie et les systématise. Le premier il proclame le grand principe qui va désormais présider à tous les progrès.

ÉLIE.

L'idée de la métamorphose?

DIOTIME.

L'idée de la plante primordiale et typique, dont il a pu dire avec candeur que «la nature la lui envierait;» ou, pour parler avec Geoffroy Saint-Hilaire, l'idée de l'unité de composition organique, dont les savants français lui attribuent tout l'honneur.

ÉLIE.

Je vois le nom de Gœthe cité très-fréquemment, en effet, dans les ouvrages de science.

DIOTIME.

Les savants ne prononcent son nom qu'avec reconnaissance et respect, car, outre ces deux grands principes de l'unité et de la métamorphose, on doit encore à Gœthe plusieurs observations très-importantes. Doué comme Dante d'un vif instinct des transformations de la vie, attentif à cette puissance de métamorphose dont il admirait dans un des plus beaux chants de l'Enfer une peinture merveilleuse, Gœthe observe, comme l'auteur des cantiques, des phénomènes qui n'ont point été observés avant lui. C'est lui qui découvre dans la structure de l'homme l'os intermaxillaire que nieront encore, longtemps après, des savants de profession, tels que Camper et Blumenbach; c'est à lui que l'on rapporte les plus curieuses observations sur la double tendance spirale et verticale qui détermine la vie des végétaux. Chez le grand Allemand comme chez le grand Italien, le génie de la spéculation intuitive s'allie à l'esprit d'observation le plus rigoureux. Gœthe porte en lui, il conçoit sans effort l'idée d'ordre et de beauté dans l'univers; ses plus humbles, ses plus obscures parties, comme ses plus splendides infinités, il les voit, il les pressent à leur place et dans leur mutuelle attraction. Esprit ou matière, idéal ou réalité, force ou forme, accident ou loi, tout lui apparaît distinct, mais profondément uni dans le sein de Dieu. Et son Dieu, comme celui de l'Allighieri, est le premier, le tout-puissant amour, der Altliebende. La science de Gœthe a les palpitations de la vie; sa raison a les ravissements de l'enthousiasme; et c'est pourquoi il étreint la vérité d'une si forte étreinte. Et c'est pourquoi, rien qu'en le voyant, on reconnaît en lui une harmonie si parfaite, qu'un Herder, un Napoléon, s'écrieront spontanément, comme frappés d'un même éclair: Voilà un homme!

ÉLIE.

Assurément une telle parole, une louange à la fois si simple et si profonde, dans de telles bouches, si elle était méritée, ferait mieux que tout le reste comprendre votre rapprochement entre Gœthe et Dante, car on peut bien dire que jamais poëte ne fut, plus que l'Allighieri, un homme véritable. Mais c'est ici précisément que je sens, pour ma part, la différence essentielle; car enfin, l'homme véritable, ce n'est pas seulement celui qui est à la fois, comme Gœthe, un savant, un philosophe, un artiste; l'homme véritable, c'est aussi, c'est avant tout, dans mes idées bretonnes, le patriote, le soldat, le citoyen. C'est Dante à la bataille de Campaldino, dans les conseils de la république; c'est l'exilé indomptable qui monte fièrement l'escalier d'autrui; c'est le tribun qui harangue princes et peuples et les convie à la liberté.

Or, dans toute la longue vie de votre Gœthe, il n'y a pas un jour pour la patrie, il n'y a pas un vœu pour la liberté. Il se détourne de la révolution française qui troublerait, s'il y regardait, ses études de naturaliste. Pendant la campagne de France, où il suit par bienséance de cour son souverain, il s'absorbe dans ses rêveries contemplatives. À Verdun, il observe un phénomène d'optique; au siége de Mayence, il établit tranquillement sa théorie des couleurs. Je ne parle pas de l'incroyable préoccupation qui lui fait appliquer à la querelle de Cuvier et de Geoffroy Saint-Hilaire les nouvelles qu'on lui apporte du combat des trois journées dans les rues de Paris. Enfin rien, absolument rien, chez cet homme si attentif à la métamorphose des plantes et aux révolutions du globe, où se trahisse le moindre intérêt pour le grand soulèvement politique qui va remuer de fond en comble toutes les couches de la vie sociale.

DIOTIME.

Vous touchez ici, en effet, mon cher Élie, à une différence sensible entre nos deux poëtes; mais c'est différence d'origines, beaucoup plus que différence de personnes. Dante, ne l'oublions pas, appartient à la plus grande race politique des temps anciens et modernes. Il est issu de ce peuple romain qui se sentait né pour dominer le monde. Avec son sang coule dans ses veines l'ambition, l'instinct impérieux des destinées latines, le sentiment de l'État, l'idéal de l'unité, de la force et du droit. Il est tout pénétré de ce vertueux orgueil de la patrie qui va se perpétuer après lui, de grand homme en grand homme, dans l'Italie subjuguée, humiliée, divisée, pour éclater de nos jours avec une incroyable puissance, et triompher demain, plaise à Dieu, à la face du ciel, sur les hauteurs antiques et toujours vivantes du Capitole.

Tout au contraire, Wolfgang Gœthe naît chez un peuple à qui la notion de l'État semble étrangère. Cette grande chose publique qui impose au Romain le sacrifice de tout autre devoir, de tout bonheur intime, l'Allemand ne la trouva nulle part dans son passé. Indépendant et libre, hardi et fier dans les domaines de la pensée pure, il redevient timide et gauche, il demeure comme empêché dès qu'il veut s'essayer à la pratique du bien commun; il trébuche, il chancelle, dès qu'il sort de sa maison pour descendre sur la place publique.

Il y a donc dans la race et dans la tradition de nos deux poëtes une première inclination opposée, cela n'est pas niable; mais il ne faudrait rien exagérer. Gœthe, en politique, comme en toutes choses, avait un idéal, et un idéal très-haut.

ÉLIE.

Si haut apparemment qu'il ne pouvait espérer de le voir réaliser, et c'est pourquoi il n'y songeait pas.

DIOTIME.

L'idéal de Gœthe, tel que nous allons le voir dans son poëme, le dernier mot de la sagesse humaine dans la bouche de Faust mourant, «la plus haute félicité où l'homme puisse atteindre,» ressemble trait pour trait, mon cher Élie, à l'idéal de Dante. Monarchie ou république, c'est la conception, exprimée dans un vers de Faust, du «peuple libre sur le sol libre,» conquérant chaque jour, méritant par le travail, par la lutte, par la conspiration de toutes les forces, par l'association de toutes les volontés, son droit à l'existence et son droit au bonheur.

MARCEL.

C'est un peu vague.

DIOTIME.

Pas plus vague que l'idéal de l'Allighieri, sur lequel on a disputé pendant plusieurs siècles. Avec l'auteur du de Monarchia, Gœthe considérait l'unité, l'ordre et la paix comme les signes par excellence du bon gouvernement. Il croyait, comme lui, que la liberté ne se trouve que dans l'obéissance à la loi. Avec Dante, il croyait aux grands rois paciers et justiciers. De même que l'Allighieri attendait de la venue de l'empereur Henri VII l'apaisement des troubles civils, ainsi Gœthe, dans sa jeunesse, espérait du grand Frédéric qu'il «réduirait les superbes et soutiendrait la force propre de l'Allemagne.» Mais Gœthe croyait également à la puissance des instincts populaires. Il admirait les vertus humbles et patientes des classes laborieuses, qu'il déclarait, dans leur injuste abaissement, les plus hautes aux yeux de Dieu. Il reconnaissait aux malheureux «le pouvoir de bénir, auquel l'homme heureux ne sait comment atteindre.»

VIVIANE.

Quelle expression touchante et quelle grande pensée!

DIOTIME.

Et qui, celle-là, vient assurément du cœur, car jamais l'esprit à lui tout seul n'eût senti et proclamé ainsi le droit divin du malheur.

ÉLIE.

Mais cette pensée très-touchante, je n'en disconviens pas, ne nous dit aucunement la part que Gœthe réservait au peuple dans son idéal politique.

DIOTIME.

Gœthe n'a jamais rédigé de projet de constitution, mon cher Élie. Mais il avait coutume de dire que, si une très-petite élite dans la société y représente la raison, le peuple y représente le sentiment, la passion, que l'homme d'État ne doit jamais négliger. Lorsqu'il s'essaie à l'art de gouverner, il se propose pour but principal de donner aux classes inférieures «le sentiment d'une noble existence.» Rappelez-vous, Élie, cet admirable poëme d'Hermann et Dorothée, où Gœthe chante d'une voix homérique les grandeurs de la vie populaire. Relisez, quand vous serez de loisir, le roman de Wilhelm Meister. Vous serez surpris d'y voir sur le prolétariat, sur la propriété, sur le rôle social des femmes, sur les vocations naturelles, sur la rétribution du travail et la répartition des richesses, sur l'unité future du genre humain, sur la culture en commun du globe, sur les destinées grandioses de l'Amérique républicaine et de la démocratie chrétienne, sur le pouvoir de l'association et de la colonisation, des choses dont la hardiesse n'a pas été dépassée par nos plus hardis réformateurs.

Dans ce curieux roman, Gœthe ramène les phases successives du progrès moral et social aux trois degrés de l'initiation ouvrière: l'apprentissage, le compagnonnage et la maîtrise. Il y cherche, il y exprime avec amour la poésie des plus humbles professions, des plus petits trafics. Il rapproche l'industrie de l'art, l'utile du beau. Enfin, si je ne me trompe, vous trouverez dans Wilhelm Meister, dans la dernière partie surtout, un Gœthe à qui vous n'avez pas donné, je crois, suffisamment d'attention, un Gœthe précurseur et prophète, comme l'Allighieri, d'une patrie, d'une société, d'une civilisation nouvelle, organisateur du bon État; voilant, comme l'auteur des cantiques, sous le symbole, une représentation pythagoricienne de l'ordre social intimement uni à l'ordre universel dans les conseils de Dieu.

ÉLIE.

Mais enfin, j'en reviens toujours là, Gœthe ne prend aucune part au mouvement politique.

DIOTIME.

Un moment, on le voit dans ses lettres et dans ses mémoires, Gœthe, chargé par le grand-duc de Weimar de conduire les affaires publiques, s'applique, comme il s'est appliqué à tous les arts, au grand art de l'homme d'État. Il lit avec émotion nos cahiers de 89: il aurait voulu en réaliser la pensée. Il parle avec le sérieux candide qu'il apporte en toutes choses de la grande tâche qui lui est imposée. Il en remplit, dit-il, ses veilles et ses rêves, il y sacrifie ses plus chères occupations: il interrompt ses études, ses travaux, parce que son devoir (son devoir de ministre s'entend, car il semble oublier à ce moment son œuvre poétique) lui devient chaque jour plus cher. C'est en l'accomplissant dignement qu'il voudrait «se rendre l'égal des plus grands hommes.» Mais il est vrai de dire aussi que les espérances prochaines de Gœthe sont bientôt dissipées. Les horreurs de la guerre dont il pense, sous la canonnade de Valmy, qu'elles commencent une époque nouvelle dans l'histoire, le persuadent que des générations entières seront sacrifiées à la révolution immense qui, selon lui, va changer les destinées, non-seulement de l'Europe, mais du monde. Alors, comme il hait tous les agents violents (il est anti-vulcaniste en histoire comme en géologie); comme il sent douloureusement le malheur d'appartenir à une nation faible, incapable de cohésion, impuissante en politique; comme il n'a pas de foi dans la vertu des petites constitutions, des petits parlements, des petites promesses et des petits souverains de la Confédération germanique; comme il ne croit en définitive qu'au pouvoir de l'esprit, au progrès par la science et la persuasion, et non par les improvisations hasardées ou la contrainte, Gœthe se met à l'écart. Il se retire des factions. Il se fait à lui seul, comme Dante (qui paraît bien, lui aussi, à un certain jour, avoir désespéré de ses amis), son propre parti. Voyant la confusion où tout allait chez ce pauvre peuple allemand, le plus grand dans l'ordre moral, dit-il, mais le plus misérable dans son organisation politique, il rentre, pour n'en plus sortir, dans la sphère de l'art, où son autorité s'exerce sans entraves. Mais c'est pour y tenter, à sa manière, l'unité allemande. Il forme le plan d'un grand congrès général qui sera, dans l'opinion de Herder, le premier institut patriotique de l'Allemagne; et s'il n'y réussit pas, il en répand du moins dans les esprits l'idée qui y germera plus tard. Une voix intime dit au poëte qu'il importe assez peu à l'Allemagne de compter un soldat, un clubiste, un pamphlétaire ou un harangueur de plus, mais que, en lui léguant un Gœthe, il aura fait pour la patrie future tout ce qui lui est commandé par Dieu et par son génie.

Et qui oserait l'en blâmer? Qui oserait accuser d'indifférence patriotique celui dont on a pu dire:

L'Allemagne s'est sentie grande tant que Gœthe a vécu?

ÉLIE.

Vous idéalisez, vous me feriez presque aimer le sage égoïsme du grand artiste; mais comment l'égaler à l'héroïsme du grand citoyen, et que les effets en sont moins vivants dans les cœurs! L'Allemagne, sans doute, admire, elle adore son Gœthe; mais qu'il y a loin du culte un peu abstrait qu'elle lui rend au frémissement d'amour de toute cette jeune Italie qui portait naguère aux combats pour la liberté les couleurs de Béatrice, et que les chants divins de l'Allighieri consolaient dans les durs cachots du Spielberg, exaltaient au martyre de Cosenza!

DIOTIME.

J'en tombe d'accord avec vous, Élie, avec cette seule réserve, que je n'oppose pas ici l'égoïsme d'un caractère si l'héroïsme d'un autre, mais, comme je vous le disais tout à l'heure, le génie et la tradition des deux peuples qui se personnifient dans nos deux poëtes. Et tenez, même dans cette retraite studieuse, dans cette «solitude amie» que vous seriez tenté de reprocher à Gœthe, dans ce calme où sa verte vieillesse poursuit sans dissipation l'œuvre, patriotique aussi à sa manière, qu'il a entreprise de grandir dans les lettres et dans les arts le nom allemand, la colère vient un jour le saisir et lui inspire des accents tout à fait dantesques.

ÉLIE.

En quelle occasion?

DIOTIME.

C'est en 1805. L'invasion française a réduit l'Allemagne à la dernière détresse. Le grand-duc de Weimar, le souverain bien-aimé de son peuple, est, sous de mensongers prétextes, accusé de trahison, menacé par Bonaparte de déchéance et d'exil. Gœthe pousse un cri d'indignation; tant d'injustice le révolte. Il ressent au plus profond les humiliations de la patrie sous le caprice du dominateur étranger. Tout aussitôt son parti est pris. Il n'hésite pas; il va suivre son royal ami dans l'infortune. Il s'en ira, dit-il, de village en village, de chaumière en chaumière, d'école en d'école, «partout où l'on connaît le nom du vieux Gœthe;» il rimera, il chantera les afflictions du peuple; et les femmes et les enfants s'attacheront à ses pas et répéteront en chœur sa grande complainte… Il n'est pas indifférent, alors, le vieux Wolfgang; sa voix tremble; des larmes coulent de ses yeux; ses genoux fléchissent. Lorsqu'il parle ainsi d'exil et de pauvreté, je songe à cet autre Juste, «quel Guisto,» à ce mendiant au grand cœur que l'Allighieri rencontre dans le ciel de Justinien, à ce Romeo en qui le poëte semble se reconnaître… Vous vous rappelez, Viviane, ces belles tercines que je vous citais hier:

Indi partissi povero e vetusto.

MARCEL.

Mais cet exil et cette pauvreté ne sont qu'imaginaires; et, bien différemment de Dante, votre Gœthe finit ses jours dans sa maison, dans la jouissance de tous les conforts…

DIOTIME.

Que ce mot de confort eût sonné étrangement à l'oreille de Gœthe, mon cher Marcel, et que l'image du prosaïque bien-être que ce mot exprime était loin de son esprit! Ce qu'il fallait à Gœthe, ce que le grand-duc Charles-Auguste sut lui assurer, en lui donnant tout auprès de lui, «champ, verger, jardin et maison,» ce n'était pas la combinaison savante et opulente de ces inventions confortables où s'endorment les vanités de nos bourgeois parvenus; c'était la simplicité noble d'une demeure où toutes choses bien ordonnées dans un ensemble harmonieux le portaient au recueillement et à une douce activité de la pensée.

Dans cette maison modeste où Gœthe va finir ses jours glorieux, les chambres sont peu ornées, médiocrement meublées (notre poëte avait coutume de dire que les riches ameublements sont faits pour les gens qui n'ont point d'idées et ne se soucient pas d'en avoir; quant à lui, il ne pouvait ni penser ni rêver dans un trop bon fauteuil); mais on y monte par des degrés majestueux où de graves figures antiques commandent le silence; et les beaux souvenirs qu'il a rassemblés là, ses collections, ses portefeuilles, ses livres, le pénètrent à toute heure de ce «sentiment d'une noble existence,» qu'il avait espéré, un jour, lorsqu'il exerçait le pouvoir, de donner même aux plus déshérités, même aux plus oubliés de la fortune.

Dans son jardin, bien abrité du nord, au penchant d'une colline, sous ses grands sapins germaniques, non loin desquels, de sa main, le vieillard a planté le doux figuier de la Brenta, si cher à sa jeunesse, Gœthe vient en plein midi s'asseoir. Il se recueille; il écoute «la respiration de la terre pendant le sommeil de Pan.» À son front de Jupiter olympien rayonnent les souvenirs d'un passé sans tache; dans ses yeux, les certitudes sereines de la vie future. Et lorsque, par une matinée de printemps, à son tour, Gœthe s'endort dans la plénitude de ses facultés et dans la calme conscience de son œuvre accomplie (le 22 mars 1832; peu de temps auparavant il a mis la dernière main à son poëme de Faust), sa lèvre souriante demande «plus de lumière.» Sans effort et sans effroi, son âme va passer d'un monde à l'autre. Comme l'Allighieri, au sortir des épreuves de la montagne d'expiation, il s'est renouvelé aux flots vivifiants du Léthé. Il se sent, lui aussi,

Pur et disposé à monter aux étoiles.

Diotime se tut. En la voyant fermer son cahier de notes, Viviane se récria. Elle n'aurait pas voulu que la fin du récit vint si vite. Elle aurait désiré plus de détails; elle avait mille questions à faire encore. Diotime promit d'y répondre à mesure que l'analyse de Faust les amènerait, ce qui ne pouvait manquer. Mais elle se sentait fatiguée d'avoir parlé pendant près de deux heures au grand air, et priait qu'on voulût bien la laisser reprendre haleine.

On se dispersa sur la plage.