I
Quelle promesse déplorable vous m'avez arrachée! vous exigez que je n'attente plus à mes jours; vous voulez que je vive. Et pour qui, grand Dieu! et pourquoi? Y aurait-il quelqu'un ici-bas à qui ma vie pût être bonne? Croyez-vous qu'il y ait là-haut un Dieu qui se plaise au spectacle de nos misères? Moi, je ne crois rien, je n'aime rien, pas même vous. Je subis votre ascendant; j'ai pour vous une sorte d'admiration triste et stérile qui m'amène là où vous êtes et qui m'y fait rester de longues heures à vous écouter sans presque vous entendre, à vous regarder sans presque vous voir. N'abusez pas de l'empire que je vous ai laissé prendre. N'en croyez pas votre enthousiaste tendresse, elle vous trompe. Il n'y a plus rien en moi à raviver; vous ne trouverez plus une étincelle sous ce tas de cendres où vous vous fatiguez en vain à la chercher. Depuis longtemps je porte avec fatigue le poids de mon propre coeur comme une femme porte son fruit mort dans son sein. Aurélie, je suis un enfant maudit; j'ai tué ma mère en venant au monde; je n'ai pas pu aimer mon père; une soeur ne m'a point été donnée, je vous ai rencontrée trop tard. Si vous m'aviez tendu la main deux ans plus tôt, il était temps encore, peut-être; vous m'auriez appris ce que c'est que l'orgueil, l'ambition, l'amour, ces beaux mots qui vibrent si éloquemment sur vos lèvres. Aujourd'hui tout est dit. Aurélie, rendez-moi ma liberté, laissez-moi mourir.