VI
Je ne te dirai pas d'agir comme moi, Julien; je ne te prêcherai pas même mes croyances. Quand Dieu daigne regarder une âme, elles y naissent soudain dans un tressaillement d'amour; mais la parole humaine est impuissante à les imposer. Tout ce que je puis faire, c'est de prier la mansuétude infinie de ne pas trop longtemps différer. Il est plusieurs chemins qui conduisent au royaume céleste. Le catholicisme, vois-tu, mon enfant, c'est la route royale; elle est droite, bordée de larges fossés qui empêchent qu'on ne dévie; de grands esprits de tous les siècles, pareils à des arbres majestueux, y donnent au croyant leur rafraîchissant ombrage; les sacrements, comme des bornes milliaires, marquent la distance franchie; un sacerdoce vigilant est sans cesse occupé à réparer les ravages faits par l'impiété et la licence; on marche dans cette magnifique voie avec confiance, avec certitude, car la foi découvre de bien loin à l'horizon le triangle lumineux, la délivrance promise: c'est la route où mon Ange gardien m'a conduite.
Toi, Julien, qui as abandonné le droit et facile chemin, toi qui as osé désespérer de la vie et de toi-même, tu ne reviendras au Seigneur que par de plus longs et de plus incertains sentiers; mais tu lui reviendras parce que tu es de la race des poètes; tu lui reviendras par la contemplation de la beauté, toi qui as connu les divins enthousiasmes et qui as senti dans ton coeur le frémissement sacré de la vie idéale.
Tu peux encore aimer, Julien; élargis ton âme et ta pensée pour comprendre et étreindre l'éternelle et toujours jeune nature; repose ta tête fatiguée sur le sein de cette mère bienfaisante, dont les mamelles ne tarissent jamais. Depuis l'astre qui traverse le firmament jusqu'à l'insecte qui se traîne sur un brin d'herbe; depuis la baleine qui fend les mers jusqu'à l'infusoire qui naît et meurt dans une goutte d'eau; depuis le cèdre couronné de nuages jusqu'à la roche inerte qui repose à ses pieds, aime tout, unis-toi à tout, et tu te sentiras soulevé et porté bien près de Dieu. Julien, Julien! ne meurs pas. Tu m'as dit que tu n'avais pas de hâte: ne détermine donc rien. Laisse encore, quelques jours seulement, ton sourire plein de grâce traverser, comme un rayon d'espoir et d'amour, la brume déjà si froide de mes jours d'automne.