X
Un jour Guermann était seul avec Nélida dans l'atelier de madame d'Hespel. Il lui montrait une série de dessins d'après les stances du Vatican, et la jeune fille écoutait, attentive et charmée, ce qu'il lui racontait de l'existence pleine, féconde, épanouie et glorieuse de Raphaël Sanzio, de ce fils d'un ange et d'une Muse, comme on l'a si bien nommé. Elle s'étonnait avec candeur de l'amour du sublime artiste pour une femme sans talent et sans vertu, pour une fille du peuple à l'esprit inculte, pour une Fornarina et ne trouvait pas que Guermann en parût assez surpris. Il se gardait bien pourtant de lui dire toute sa pensée. Il ne lui disait pas surtout ce qu'il y avait d'assez semblable peut-être dans sa propre vie; tant il est impossible qu'un peu de duplicité ne se mêle pas toujours aux rapports les plus purs entre l'homme, cet être fort et avide qui convoite et saisit hardiment toute joie dans toute fange, et la femme, belle aveugle aux yeux ouverts, qui passe à travers les réalités du monde en croisant sur sa poitrine les plis de son voile. Comme ils étaient là tous deux, elle penchée sur ces nobles fantaisies, sur ces créations quasi divines du maître par excellence, lui, assis à ses côtés, tournant lentement les feuillets, on apporta à Nélida une lettre que lui envoyait sa tante. Elle reconnut l'écriture et pâlit. Destin bizarre! et pourtant c'était son jeune fiancé, c'était l'époux de son choix qui lui écrivait! Elle brisa le cachet d'une main tremblante, et, pendant que Guermann suivait sur son visage les traces d'une émotion visible, elle lut ce qui suit:
«Madame votre tante veut bien me permettre, mademoiselle, de vous annoncer, sans son intermédiaire, une nouvelle qui me rend le plus fortuné des hommes: l'absurde procès qui menaçait de me retenir ici vient de se terminer par une transaction. Je pars après-demain; j'accours me prosterner à vos pieds et vous demander de hâter le jour où vous daignerez quitter votre nom pour le mien, votre demeure pour la mienne, et où il me sera permis de dire à la face du ciel l'amour tendre, respectueux et dévoué qui m'attache à vous.»
Nélida n'acheva pas. Ses paupières se couvrirent d'un nuage; sa main laissa échapper la lettre. Guermann s'en empara et la dévora d'un regard. Hors de lui, emporté par la passion, par le désespoir, il saisit la jeune fille demi-morte, et imprima sur ses lèvres un baiser ardent. Elle voulut s'arracher à ses bras, il la retint:
—Tu m'aimes, s'écria-t-il; je le sais, je le vois, je le sens au plus profond de mon coeur, tu m'aimes. Les insensés! ils t'arrachent à moi, au seul homme qui sache te comprendre! Pauvre enfant! Eh bien! va; obéis à leur loi brutale. Donne à ton mari, donne au monde, tes jours et tes nuits, ta volonté contrainte et ta parole glacée. Tu ne saurais leur donner ton âme; elle m'appartient; j'y régnerai malgré les hommes, malgré toi-même. Je ne te verrai plus, mais tu es à moi pour l'éternité. Adieu, Nélida, adieu!
Et il disparut, laissant la jeune fille éperdue, immobile, frappée de stupeur.
—Guermann! Guermann! s'écria-t-elle enfin, en revenant à elle.
Et ce nom, ainsi prononcé, lui révéla le mystère de son propre coeur. Plus de doute, elle aimait; elle aimait passionnément, profondément. Il le savait; il l'avait dit; elle lui appartenait. Le baiser qu'elle sentait encore à ses lèvres y laisserait une trace ineffaçable; c'était le sceau d'une union que personne ne pouvait plus rompre. Elle le croyait, elle le sentait ainsi, la candide enfant. Les droits de Guermann lui paraissaient absolus désormais. Elle n'imaginait pas qu'elle pût sans crime se donner à un autre.
Tout le reste du jour et une partie de la nuit, elle les passa dans une agitation et un trouble qui ressemblaient à la folie. Puis, ainsi qu'il arrive dans les crises de la jeunesse, l'excès de l'émotion produisit l'accablement; la nature reprit ses droits; Nélida s'assoupit et reposa pendant plusieurs heures. À son réveil, sa tête était rafraîchie, ses idées étaient lucides; elle éprouvait le sentiment d'un captif qui voit tomber ses chaînes à ses pieds; elle était résolue, quoi qu'il dût en advenir, de retirer sa promesse, de rompre son mariage, malgré les prières, les reproches, l'éclat, le scandale.
—Ne suis-je donc pas libre? se dit-elle. Qui pourrait me forcer à un mariage devenu contraire à l'honneur? J'aime un homme digne de tout mon amour, un homme qui n'est pas mon égal suivant le monde, mais qui est mon supérieur devant Dieu; car son âme est plus noble, sa vertu plus grande, son intelligence plus vaste que la mienne. J'aime un homme de génie, je suis aimée de lui, et je pourrais hésiter un instant? Ô Jésus! ô fils de Marie! s'écria-t-elle en se jetant à genoux la face dans ses mains, je saurai suivre votre divin exemple. Vous n'avez point recherché les grands de la terre pour en faire vos amis et vos disciples; vous n'avez chéri que les pauvres et les opprimés. Vous nous avez enseigné qu'à vos yeux il n'y avait d'autre rang, d'autre privilège que ceux d'une conscience plus pure et d'une charité plus ardente. Quelle gloire, d'ailleurs, et quelle félicité comparables à celle de pouvoir tout donner, tout sacrifier, tout fouler aux pieds, pour un grand coeur en butte aux traverses et aux épreuves d'un injuste sort!
Et alors la jeune enthousiaste se figurait ses luttes avec la famille et le monde sous des couleurs héroïques; elle se voyait condamnée par l'opinion, délaissée par ses amis, allant à la solitude avec son époux, ne vivant que pour lui, l'encourageant d'une parole, le récompensant d'un sourire, priant, travaillant à ses côtés. Elle subissait sans le savoir la séduction la plus irrésistible pour les grandes âmes: la séduction du malheur. Quand le tentateur s'adresse à de nobles filles d'Ève, ce n'est ni la curiosité, ni l'orgueil, ni la volupté qu'il excite en elles et qu'il flatte de promesses décevantes; il ne leur montre ni les royaumes de la terre, ni la science des enfers, ni les trônes du ciel; mais au loin, sous un sombre horizon, un exil désolé où gémit, seul et triste, un malheureux, un coupable peut-être. Et la fille d'Ève, généreuse imprudente, quitte aussitôt les bosquets parfumés et la conversation des anges; elle sort du paradis terrestre, sans regret, sans effort; elle va trouver celui dont la lèvre maudit l'existence et dont le coeur ne connaît point la joie, pour souffrir avec lui, pour le plaindre ou pour le consoler.
Entre une résolution énergique et son exécution, il y a tout un monde d'incertitudes et de défaillances. Lorsque Nélida, calme, forte, décidée à tout braver, mit son chapeau et sa mantille sous prétexte d'aller, comme elle le faisait souvent, chez mademoiselle Langin, dont la demeure touchait la sienne, elle se sentit frissonner des pieds à la tête. Ce qui lui était apparu quelques minutes auparavant comme un acte héroïque prenait maintenant à ses yeux l'aspect d'une faute honteuse. Cette sortie furtive, pour aller où? trouver un jeune homme chez lui, lui dire, elle, la fière, la réservée Nélida, qu'elle l'aimait et qu'elle voulait devenir son épouse… Il y avait là de quoi ébranler l'audace la plus intrépide. Après une demi-heure passée dans une inertie douloureuse, elle défaisait machinalement les attaches de son chapeau et résolvait d'attendre encore, de remettre au lendemain… quand le bruit d'une voiture de poste qui entrait dans la cour la fit tressaillir. Pensant que c'était peut-être M. de Kervaëns, et ne pouvant soutenir l'idée d'affronter sa présente, elle courut mettre le verrou à la porte qui communiquait avec l'appartement de madame d'Hespel, et se précipita dans un petit escalier de service qui aboutissait sous la voûte. Le visage caché sous un voile épais, la taille dissimulée dans les plis de sa longue mantille, elle franchit le seuil de la porte cochère encore ouverte, et marcha d'un pas rapide sur le trottoir boueux et glissant de la rue. Sans lever les yeux, sans regarder autour d'elle, elle traversa la place et entra dans les Tuileries. Cinq heures sonnaient à l'horloge du château. Une brume blafarde enveloppait le jardin; les marronniers étendaient dans l'espace leurs rameaux noirs et rugueux; de distance en distance, une statue morne marquait sa rude silhouette dans les vapeurs de l'atmosphère, que teignaient d'une lueur rougeâtre les obliques rayons d'un soleil mourant. La pâle et tremblante jeune fille glissait comme un fantôme à travers le brouillard humide, sous les arbres immobiles et dépouillés. Son sang bouillant dans ses veines la rendait insensible au froid de la brume qui perçait lentement sa mantille de soie. Son cerveau troublé ne lui laissait plus voir les objets que dans un vague fantastique. Elle arriva ainsi, obéissant à une impulsion instinctive plutôt qu'à une volonté dont elle eût conscience, jusqu'à l'étroite allée de la rue de Beaune. Elle s'y jeta brusquement, et, de peur d'avoir à répondre au concierge, monta rapidement l'escalier. Mais bientôt, par un de ces retours subits, connus seulement de ceux qui ont été le jouet des passions, elle s'arrêta; la force impétueuse qui l'avait poussée fléchit encore; une affreuse lueur de raison lui vint; renonçant aussitôt à son dessein, elle saisit la rampe et s'y cramponna avec force. Déjà elle posait le pied sur la première marche pour redescendre, lorsqu'elle entendit à l'étage inférieur un bruit de pas. Se figurant, dans le désordre de son esprit, qu'elle allait se trouver face à face avec quelqu'un qui l'avait suivie, avec M. de Kervaëns peut-être, une terreur panique s'empara d'elle. Elle reprit sa course insensée, monta encore deux étages, et, se jetant contre une porte qu'elle crut reconnaître, elle tira avec violence le cordon de sonnette.
—Qui demandez-vous, madame? dit une voix très-douce qui ne lui était pas étrangère.
—L'atelier de M. Régnier, dit Nélida.
—Vous vous êtes trompée d'un étage, reprit la jeune fille qui ouvrait et dont Nélida aperçut avec une vague épouvante, à la faible lueur du jour tombant, la riche chevelure noire et le visage vermeil. L'atelier est au-dessus; mais c'est ici que nous demeurons, ajouta-t-elle, et si vous désirez voir M. Régnier, il ne va sans doute pas tarder, car nous dînons à cinq heures.
Puis, sans attendre de réponse, la jeune fille fit entrer mademoiselle de la Thieullaye dans une petite chambre à coucher.
—Ah! c'est vous, mademoiselle, s'écria-t-elle en avançant à Nélida une chaise de maroquin qu'elle débarrassa de son ouvrage; pardon, je ne vous avais pas reconnue tout d'abord. Mais seriez-vous malade? continua-t-elle, voyant que Nélida oppressée ne pouvait articuler une parole. Vous vous serez essoufflée à monter trop vite. Voulez-vous un peu de fleur d'oranger?
Mademoiselle de la Thieullaye fit signe qu'elle n'avait besoin de rien; mais la bonne créature n'en alla pas moins à sa commode, prit dans le tiroir un morceau de sucre, et, tout en le faisant fondre dans un grand verre de cristal rouge qui, exposé sur la cheminée avec sa carafe, formait l'ornement principal de cette modeste demeure.
—Si vous vouliez, je déferais vos agrafes: vous ne respirez pas bien à l'aise, reprit-elle.
Nélida la regarda longtemps d'un air égaré.
—Vous habitez avec M. Guermann? lui dit-elle enfin.
—Oui, mademoiselle.
—Vous êtes sa parente?
La jeune fille sourit.
—Sa parente?… si l'on veut. Je suis sa femme.
—Je ne savais pas qu'il fût marié, dit Nélida d'une voix mourante.
—Marié? Entendons-nous, dit la grisette en offrant à mademoiselle de la Thieullaye le verre d'eau sucrée. Je peux bien vous dire cela, à vous; ni M. le maire ni M. le curé ne nous ont rien fait promettre; mais nous ne nous en aimons pas moins. J'ai bien soin de notre petit ménage; je suis très-fidèle et pas du tout jalouse, par exemple. Je ne le tourmente pas pour ses modèles, quoique souvent… mais avec les artistes il ne faut pas y regarder de si près. Vous sentez-vous mieux? dit-elle, d'un ton caressant, à Nélida qui avait avalé machinalement le verre d'eau tout entier.
—Je suis très-bien, répondit mademoiselle de la Thieullaye, d'une voix si creuse et si éteinte qu'elle semblait sortir de la poitrine d'un agonisant; je reviendrai; c'était pour un portrait.
Puis, se levant d'un mouvement nerveux, elle sortit malgré les instances de la grisette, et descendit l'escalier avec une telle vitesse, que la jeune fille effrayée lui criait: Prenez garde, prenez garde; vous allez vous heurter; on n'y voit pas clair; il y a une fausse marche là-bas en tournant…
Arrivée au dernier étage, Nélida entendit, distinctement cette fois, des pas qui montaient. Elle se jeta tout effarée dans un renfoncement de porte où l'obscurité était complète, et s'y blottit en retenant son haleine. Une figure d'homme, enveloppée d'un manteau, passa près d'elle et l'effleura. Elle demeurait immobile, terrifiée autant que morte, lorsque le retentissement de la sonnette à l'étage supérieur la fit bondir. Sans plus rien comprendre à ce qu'elle faisait, elle descendit encore traversa l'allée, s'élança dans la rue, tourna l'angle du quai, puis se mit à courir dans la direction opposée au pont Royal. Mais bientôt, avec cette faculté de logique puérile que conservent certains fous dans leurs accès même, elle s'arrêta en se disant qu'il n'était pas convenable à une personne comme elle d'attirer les regards des passants, et que, se trouvant seule, à une pareille heure, dans la rue, elle devait marcher avec tranquillité, pour ne pas donner lieu à de grossières méprises. En raisonnant de cette façon étrange, elle suivait le parapet et jetait sur l'eau sombre, éclairée de loin à loin par le reflet des réverbères, de sinistres regards. Le brouillard s'épaississait de minute en minute.
Elle arriva à l'un de ces talus qui descendent à la Seine, et après avoir regardé autour d'elle pour s'assurer qu'elle n'était pas suivie, elle se mit à rire d'un rire convulsif et prit le chemin de la rivière. Tout à coup un bras musculeux saisit le sien avec force, et une voix d'homme lui dit d'un ton ferme:
—Arrêtez, madame; ce que vous allez faire là n'est pas bien.
Nélida se retourna et vit près d'elle un homme du peuple vêtu de la blouse des ouvriers.
—Excusez-moi, madame, continua-t-il, si je vous contrarie; je vous suis depuis quelques instants, et j'ai deviné à votre mise, à votre air agité, que vous n'étiez pas ainsi seule, près de la rivière, sans quelque mauvais dessein. Laissez-moi vous ramener chez vous, madame. Laissez-moi vous mettre dans une voiture. Il ne faut pas faire un mauvais coup.
Tout en parlant ainsi, l'ouvrier faisait remonter la berge à Nélida, docile comme une enfant à l'impulsion de cette main robuste qui ne la lâchait pas.
—Je vous remercie, dit-elle enfin.
Elle ne put rien ajouter. Un torrent de larmes s'échappa de ses yeux.
—Pleurez, madame, pleurez, dit l'ouvrier; cela soulage. Je sais cela, moi. Je connais bien le chagrin, allez, madame. Et si ce n'était ma pauvre famille, j'aurais peut-être fait depuis longtemps ce que vous alliez faire. Je vous demande pardon, reprit-il, après un moment de silence, de vous conduire ainsi, mais je n'ose pas vous laisser seule; d'ailleurs il fait tant de brouillard et vous êtes si cachée sous votre voile que personne ne peut vous reconnaître; et puis nous allons trouver un fiacre.
Ils marchèrent assez vite jusqu'à l'endroit où se tiennent les voitures de place; il n'y en avait pas une seule. L'ouvrier envoya aux cochers absents une imprécation énergique.
—Demeurez-vous loin d'ici?
Nélida hésitait à répondre.
—Ne croyez pas que ce soit par curiosité, madame, que je vous demande cela; je voulais seulement savoir si vous auriez longtemps à marcher, car vos pauvres jambes ne sont guère vaillantes en ce moment, et vous ne voudriez pas vous laisser porter.
—Je demeure rue du faubourg Saint-Honoré, dit Nélida, honteuse de sa méfiance; je puis très-bien aller jusque-là. Mais vous, cela vous dérange sans doute?
—Non, madame, ma journée est finie, et le souper qui m'attend ne refroidit pas, dit l'ouvrier avec un singulier sourire. Du pain et un morceau de fromage, c'est toujours bon, toujours appétissant, après dix heures de travail.
Il se tut.
Nélida s'appuyait sur son bras avec un sentiment de respect involontaire. Elle faisait un sévère retour sur elle-même.
—Que puis-je pour vous? dit-elle enfin en approchant de l'hôtel d'Hespel. Elle avait la main sur sa bourse, mais elle n'osait pas l'offrir à l'homme du peuple.
—Me faire une promesse, lui répondit-il avec une grande simplicité; mettre votre main, mignonne comme je n'en ai jamais vu, dans la mienne, et me jurer, mais bien sérieusement, devant Dieu, que jamais vous ne recommencerez.
—Je vous le jure, dit Nélida émue, et elle lui prit la main.
—Adieu, madame, dit l'ouvrier à quelques pas de l'hôtel; il ne faut pas qu'on vous voie rentrer avec moi.
—Dites-moi votre nom et votre adresse, dit Nélida.
—Je m'appelle François, et je loge rue Saint-Étienne-du-Mont, n° 8, reprit l'ouvrier.
Nélida quitta son bras. Il resta à la même place et la suivit des yeux jusqu'à ce qu'il eût vu la grande porte cochère se refermer sur elle.
La jeune fille passa sans être reconnue devant la loge du concierge qui la prit pour une des femmes de service, ne pouvant imaginer que mademoiselle de la Thieullaye rentrât ainsi à pied, seule, à de semblables heures. Sa femme de chambre, la voyant pâle, les traits bouleversés, s'épouvanta et voulut envoyer quérir le docteur et la vicomtesse qui dînait en ville; Nélida le lui défendit, lui donna une explication plausible de son malaise, et se mit au lit, en affirmant qu'elle se sentait entièrement remise. Dans le cours de la soirée, la femme de chambre entra plusieurs fois sur la pointe des pieds, et n'entendant aucun bruit, voyant que Nélida reposait tranquille, elle en conclut qu'elle dormait profondément, et ne jugea pas à propos d'inquiéter madame d'Hespel. Le lendemain, lorsqu'on vint chez mademoiselle de la Thieullaye à l'heure accoutumée, on la trouva immobile, les yeux sans regard, les mains jointes et serrées; on la crut morte. Le médecin, appelé à la hâte, reconnut un épanchement au cerveau, et déclara l'état si grave, qu'il ne pouvait assumer sur lui la responsabilité du traitement. Trois de ses plus célèbres confrères furent appelés en consultation. Leur avis fut unanime; c'était une fièvre cérébrale très-violente. Pendant deux jours, on employa les moyens les plus énergiques sans obtenir d'autre résultat qu'un léger mouvement des lèvres et des paupières. Madame d'Hespel et M. de Kervaëns, arrivé à Paris le jour même où Nélida tombait malade, veillaient tour à tour à son chevet. Tous deux la pleuraient déjà comme morte, lorsque le troisième jour, Timoléon, en s'approchant du lit, crut remarquer sur les joues de la malade une teinte un peu moins cadavérique. Il prit sa main; ô bonheur! pour la première fois depuis quarante-huit heures elle n'était pas glacée. Il se pencha sur elle et pensa rêver en voyant les yeux de la jeune fille qui semblaient suivre ses mouvements et chercher à le reconnaître. Il fit une exclamation de joie; elle l'entendit, car ses lèvres s'ouvrirent comme pour répondre. «Nélida, s'écria-t-il, m'entendez-vous, me reconnaissez-vous?» Elle serra sa main. Puis, fatiguée de cet effort, elle referma les yeux et rentra dans son assoupissement. Le médecin arriva. Il trouva un mieux sensible dans le pouls et une bonne moiteur à la peau. Pour favoriser ce premier symptôme de réaction, il ordonna un redoublement d'applications révulsives. Par deux fois, dans la même journée, Nélida donna encore des signes de connaissance, qui firent concevoir l'espoir de la rendre à la vie. En effet, la vie revint au coeur et au cerveau de la jeune fille, et la première image qu'elle entrevit fut celle d'un ami qui veillait avec tendresse à ses côtés; le premier son qui frappa son oreille fut une parole d'amour. Elle crut sortir d'un horrible cauchemar. Une vision confuse lui montrait, comme dans un miroir terni, des figures hideuses. Elle avait été dupe de la plus insigne fourberie. Son âme n'était pas faite pour la haine; la vengeance ne pouvait, y avoir accès; mais le mépris, elle le crut du moins, avait tué d'un seul coup son amour. Elle se considéra comme une pauvre malade heureusement guérie d'un accès de délire. Pressée de fuir Paris, elle hâta par l'énergie de sa volonté, les progrès de la convalescence, et fixa elle-même le jour de la bénédiction nuptiale.
Le 3 décembre, une foule immense remplissait l'église de Saint-Philippe. Une longue file de carrosses encombrait les abords du parvis. La société la plus élégante était rassemblée dans le lieu saint. Les amis de M. de Kervaëns venaient assister, le dépit dans l'âme, à son bonheur. Hortense Langin essayait, mais en vain, de faire bonne contenance sous sa capote de satin rose, et d'affronter les regards malicieux qui se portaient sur elle, car on n'avait pas ignoré dans le monde ses projets sur Timoléon.
Au coup de midi, les portes de la sacristie s'ouvrirent: «La voici! murmura-t-on de toutes parts. Qu'elle est belle! qu'elle est pâle!»
Mademoiselle de la Thieullaye s'avançait d'un pas ferme, quoique bien faible encore, donnant le bras à un oncle de M. de Kervaëns, en grand uniforme de lieutenant général. Elle avait l'air calme, profond, majestueux et triste. On eût dit quelque royale victime du destin antique, une jeune Niobé qui sent déjà dans son sein toutes ses espérances mortes.
Le père Aimery fit un discours obséquieux où il exalta les vertus chevaleresques héréditaires dans la famille de l'époux, et les grâces chrétiennes qui, de mère en fille, avaient orné la maison de l'épouse.
—Sont-ils heureux, ces gens riches! dit une femme du peuple à son voisin en voyant mademoiselle de la Thieullaye monter en voiture.
—Pas tant que nous le croyons souvent, répondit un homme en blouse.
Nélida se retourna vivement et chercha d'où partait cette voix qu'elle crut reconnaître. Le soir même, l'honnête François recevait par la poste, dans sa mansarde de la rue Saint-Étienne-du-Mont, un coupon de 200 fr. de rente avec ces mots tracés d'une écriture fine et agitée:
«Une personne que vous avez sauvée d'un coupable égarement vous demande de ne pas refuser cette petite somme qui vous aidera à soutenir votre famille. Dites à votre mère de bénir la nouvelle épouse; recommandez à vos enfants de prier pour elle.»