XI
Je viens de faire avec Mme M… et sa fille une longue tournée dans l'Oberland. Je n'aurais jamais cru que l'action des choses extérieures pût être aussi forte. La nature, dans son silence, est plus éloquente que la parole humaine. Oui, Aurélie, le spectacle de cette nature grandiose a fait sur mon esprit un effet inconcevable. Ces monts immaculés, ces pyramides de glace, ces lacs comblés par des volcans, ces roches menaçantes où s'abritent les touffes rosées du rhododendron, ces béantes cavernes où conduisent des sentiers parfumés de cyclamens, le grondement de l'avalanche qui se précipite, l'iris qui se balance dans la vapeur argentée des cascades, le cri de l'aigle et le bramement du chamois sur les cimes abandonnées, la fertilité des étroits plateaux disputée à la sévérité des monts, toute cette nature à la fois terrible et gracieuse, sombre et riante, ce contraste d'une éternelle immobilité avec les convulsions d'un chaos qui se transforme, cette lutte formidable des esprits de la terre entre eux, agit puissamment sur moi. Il me semble que si je pouvais vivre toujours ici, sans aucun commerce avec le monde, je bénirais encore l'existence, et je rendrais grâces à Dieu de m'avoir empêché de mourir.