XII
Une après-midi, tout le monde était allé à une chasse à courre dans les environs de Dol. Nélida, après avoir vu partir les chasseurs, était rentrée au salon. Sans aucun nouveau motif de chagrin, elle était préoccupée, distraite, et ne songeait point à remonter dans ses appartements. Depuis quelque temps, elle négligeait de visiter l'hospice et l'école qu'elle avait fondés à son arrivée dans le pays. La tristesse comprime les élans de l'âme, et, si elle n'y éteint pas la bonté, du moins elle lui ôte sa vigueur et son rayonnement. Madame de Kervaëns passa la matinée un livre à la main, sans lire, assise à une fenêtre ouverte, d'où son regard plongeait dans la longue avenue que Timoléon, resté le dernier, avait prise pour rejoindre la chasse. Les murs de Kervaëns n'avaient pas moins de huit pieds d'épaisseur, et Nélida avait adopté l'une des croisées du salon pour s'y faire une petite retraite où, à la faveur d'un paravent en bambou garni de plantes grimpantes, elle était tout à la fois présente et isolée au milieu de la compagnie. Le bruit d'un cheval au galop la tira de sa rêverie. M. de Verneuil entrait dans la cour. C'était un cousin de Timoléon vieux garçon, d'humeur philosophique, d'excellent coeur, d'esprit insouciant, de manières courtoises et de parole inconsidérée, pour qui Nélida avait assez d'amitié, et qui lui témoignait le plus grand respect.
—J'accours par ordre marital, ma belle cousine, dit-il en sautant à bas de son cheval avec la souplesse d'un jeune homme de vingt ans; mais ne vous alarmez pas, ce n'est rien de grave. Je viens seulement vous prier de mettre vos plus beaux atours pour le dîner et de commander à Carlier qu'il prépare la chambre Dauphine. Nous avons grande réception: la marquise Zepponi, rien que cela!
M. de Verneuil s'était approché de la fenêtre, et, s'appuyant sur le jasmin d'Espagne qui la tapissait, il prit la main de Nélida qu'il porta à ses lèvres.
—Vous êtes belle comme un ange aujourd'hui, chère cousine, reprit-il, tant mieux. Comme elles vont toutes enrager, ces prétendues jolies femmes! Vous mettrez une robe blanche, n'est-ce pas? et ce petit voile de dentelle qui vous donne l'air d'une madone… il faut que ma cousine me fasse honneur, ajouta-t-il en regardant Nélida avec tendresse; d'ailleurs il s'agit de livrer bataille. Il faut que votre amie Hortense et votre ennemie la marquise Zepponi restent sur le carreau.
—De qui parlez-vous? dit Nélida qui sortait d'une longue distraction.
Madame Zepponi? Voici la première fois que j'entends ce nom.
—Vraiment? dit M. de Verneuil d'un air incrédule; mais c'est impossible.
—Je vous assure que je n'ai jamais entendu parler d'une marquise
Zepponi.
—Alors, je ferais aussi bien de me taire; mais non; vous êtes une femme raisonnable, il est bon que vous soyez prévenue; n'allez pas me trahir, au moins. Puisque Timoléon ne vous a rien dit, c'est qu'il avait ses motifs, apparemment.
Nélida gardait le silence. M. de Verneuil, tout en jouant avec une branche de jasmin qui s'avançait au-dedans de la croisée, et en la faisant passer et repasser doucement sur les doigts de madame de Kervaëns, reprit ainsi:
—La marquise, ou, pour parler comme ces Italiens, la Zepponi, est une Sicilienne célèbre par sa beauté et par ses amours. Plusieurs imbéciles se sont fait tuer pour ses beaux yeux, ce qui lui a donné un fameux relief, comme vous pouvez croire. Lors de son dernier voyage en Italie, Timoléon a eu avec elle une aventure dont j'ignore les détails, mais qui a fait un bruit de tous les diables. Cette aventure n'a pas tourné à la satisfaction de mon cousin. La marquise, après lui avoir fait des avances monstrueuses, dit-on, l'a planté là sans couronner sa flamme (style de l'empire), pour un petit prince régnant sur dix pieds carrés en Allemagne. La belle et le souverain voyagent depuis deux ans dans toute l'Europe; mais les voici qui se brouillent à Londres. La marquise retourne seule en Italie, et, je ne sais par quel hasard ou plutôt par quel infernal stratagème elle débarque à Cherbourg et vient passer une semaine chez son amie, madame Lecouvreur, à trois lieues d'ici. Il est évident pour moi qu'elle y arrive avec l'espoir de reprendre Kervaëns dans ses filets. Elle aura entendu parler de vous. Vous lui paraissez valoir la peine qu'on vous supplante. La rusée comédienne voudrait bien se divertir à vos dépens. La voilà déjà en pleine manoeuvre avec Timoléon qu'elle a rencontré à la chasse, toujours par hasard. Mais tenons ferme, cousine, nous n'avons rien à craindre de personne. En apercevant une grosse larme qui roulait le long de la joue pâle de Nélida, M. de Verneuil s'interrompit..
—Ah! je vous demande pardon, ma chère cousine, lui dit-il, en lui serrant la main; je vous fais de la peine. Ce n'était pas mon intention, assurément. Comment pouvais-je imaginer que vous alliez prendre cela au sérieux?
—Vous ne me faites aucune peine, dit Nélida, en retenant ses larmes; je sais que c'est une plaisanterie.
—D'ailleurs, vous n'êtes pas jalouse; vous avez bien trop d'esprit pour cela, reprit M. de Verneuil. Nous vous avons tous admirée sous ce rapport; car enfin vous auriez pu fort bien vous dispenser de recevoir à domicile une ancienne maîtresse de votre mari et de la traiter en amie intime. Mais c'est très-fier, très-dédaigneux; j'aime cela, moi!
—Que voulez-vous dire? reprit Nélida en relevant la tête et en fixant sur M. de Verneuil ses beaux yeux humides.
—Ah çà! vous êtes donc innocente comme ce jasmin, ou bien vous vous moquez de moi? Mais non, parole d'honneur, je crois que vous êtes de bonne foi. Eh bien, votre amie Hortense, fille du notaire, épouse de M. Jaquet, qu'elle a drapé, moyennant la somme de six mille francs, de la ridicule baronnie de Sognencourt, était la maîtresse de Timoléon avant votre mariage. Vous ne saviez pas cela?…
—C'est impossible! s'écria Nélida. Hortense est coquette, mais elle est honnête, elle est pure; et Timoléon m'aime trop…
—Timoléon vous aime, je le crois pardieu bien, le beau mérite! qui ne vous aimerait pas? Mais, premièrement, il ne vous devait rien avant le mariage. Depuis… écoutez, voici dix-huit mois qu'il vous est fidèle; dix-huit mois, c'est une éternité pour un homme comme lui. Quant à votre chère amie, c'est bien la plus méchante pécore que j'aie jamais rencontrée sur mon chemin, et Dieu sait que les comparaisons ne m'ont pas manqué… Mais je bavarde comme un vieux garçon que je suis, reprit M. de Verneuil; il faut vous laisser à votre toilette. Encore une fois, cousine, défendons le terrain et ne baissons pas pavillon devant cette maudite engeance italienne.
M. de Verneuil s'éloigna sans se douter du trait empoisonné qu'il laissait dans l'âme de Nélida. Heureusement elle n'eut pas le loisir de creuser ses tristes pensées. Le maître-d'hôtel vint presque aussitôt lui demander ses ordres; le temps pressait. Les derniers mots de M. de Verneuil avaient d'ailleurs réveillé en elle l'instinct de la femme. Madame de Kervaëns se para avec un soin inaccoutumé, en songeant qu'une étrangère, belle et audacieuse, allait venir lui disputer l'amour de son époux. Son coeur battait de colère, mais aussi d'un secret espoir de triomphe; et lorsqu'on vint la prévenir qu'on apercevait des voitures dans l'avenue, elle jeta sur son miroir un coup d'oeil où se peignait la radieuse certitude d'une beauté souveraine.
Ce ne fut pas sans un vif sentiment de vanité satisfaite que Timoléon offrit la main à la marquise Zepponi pour descendre de calèche, et qu'il l'introduisit dans le vestibule de sa royale demeure. Cette pièce avait un air de grandeur véritable. La voûte était supportée par d'énormes piliers à chapiteaux composites; des fragments de sculptures et d'autres objets d'art, qui témoignaient à la fois du goût et de l'opulence de leur possesseur, garnissaient le pourtour. Une porte en chêne, magnifiquement sculptée, s'ouvrit à deux battants, et Timoléon, donnant le bras à la marquise, entra avec elle dans une longue galerie éclairée par le haut et ornée de portraits de famille. Au même moment, la portière en tapisserie de haute lisse, qui fermait l'extrémité opposée, glissa sur son bâton doré, et madame de Kervaëns, parut, venant lentement au-devant d'eux, suivie de M. de Verneuil, de M. de Sognencourt et de plusieurs voisins. (Hortense s'était fait excuser sous prétexte d'une migraine.) Timoléon rougit d'orgueil en voyant Nélida si belle. C'était, en effet, une rencontre unique que celle de ces deux femmes. Jamais, peut-être, le génie de la peinture ou de la statuaire n'imagina une plus complète antithèse dans la jeunesse et la beauté. Toutes deux n'avaient pas vingt ans. Élisa Zepponi était un type accompli de cette beauté réelle qui, sans parler à l'âme, exerce sur les sens un empire d'autant plus irrésistible. L'ovale plein et coloré de son visage rappelait les têtes de Giorgione ou de la troisième manière de Raphaël; son front bas était encadré par deux bandeaux de cheveux d'un noir luisant et bleuâtre. Sa prunelle brillante nageait dans le fluide, pareille à une étoile réfléchie dans une source; ses lèvres, habituellement entr'ouvertes, laissaient voir deux rangées de dents d'une blancheur de perle; son nez, dont les narines mobiles se gonflaient à la moindre émotion, les riches contours de ses bras et de ses épaules, sa démarche nonchalante, et jusqu'à son organe un peu voilé, tout en elle respirait la mollesse, promettait le plaisir et trahissait l'ardeur des voluptés. Nélida, depuis son mariage, avait pris plus de force, quelque chose de plus assuré dans le maintien. Une teinte cendrée s'était répandue sur l'or de sa chevelure, mais sa peau transparente était toujours aussi pâle, et son regard n'avait rien perdu de sa virginale pureté. Lorsqu'elle s'avança à la rencontre de la marquise, on eût dit la Muse calme et pensive du Nord, en présence d'une riante courtisane athénienne. L'échange de politesses entre ces deux femmes fut aussi exquis que si rien ne se passait en elles de tumultueux. Elles se regardèrent de l'air le plus bienveillant, en se parlant du ton le plus affable. Toutes les convenances furent gardées de part et d'autre avec le tact de la meilleure compagnie.
La marquise loua tout ce qu'elle voyait, naturellement, simplement, en personne accoutumée à posséder des splendeurs pareilles; elle parla avec aplomb de son amitié pour M. de Kervaëns, et invita Nélida à venir bientôt voir l'Italie.
Madame de Kervaëns à son tour, encouragée par les regards admiratifs des hommes qui lui faisaient cortège, de M. de Verneuil surtout, qui jouissait visiblement de sa supériorité, madame de Kervaëns, qui se sentait belle et voyait sur le visage de son mari une approbation non équivoque, soutint cette épreuve, la première de ce genre à laquelle elle fût soumise, avec une aisance parfaite. Elle se montra prévenante sans affectation, aimable avec dignité, presque gaie. Il serait difficile de dire ce qui se passait dans le coeur de Timoléon. En retrouvant la marquise d'une manière si inattendue, en la revoyant jolie, provocante, il s'était senti repris d'un désir violent de se venger d'elle, de la punir de ses caprices. Les coquetteries redoublées d'Élisa durant la confusion et le bruit de la chasse l'avaient excité; il s'était oublié jusqu'à lui faire une nouvelle déclaration. Sa vanité était compromise, la lutte engagée; il fallait qu'il en sortît vainqueur, ne fût-ce que pour le triomphe d'un jour. D'un autre côté, il était ravi de faire voir à cette femme dédaigneuse combien il lui avait été facile de l'oublier auprès d'une épouse jeune et belle. Comme il était, avant tout, homme du monde et fier du nom qu'il portait, il savait un gré infini à Nélida de se montrer si grande dame. Ce jour fut un des plus glorieux de sa vie. Lui, si mesuré, si impassible d'ordinaire, animé par la chasse, par les excellents vins qu'il avait fait servir à profusion, par une conversation semée de sous-entendus, d'allusions cachées, de piquants quiproquos, il ne se possédait pas. Plus d'une fois, pendant la soirée, il serra la main de Nélida avec transport, tout en cherchant des yeux la marquise; une fois même, il prit une des longues boucles blondes de sa femme et la porta tendrement à ses lèvres. M. de Verneuil était ravi; la marquise commençait à douter de sa victoire et perdait contenance. Bientôt, se plaignant, d'une grande fatigue, elle demanda à se retirer, et Nélida rentrée chez elle s'abandonna en silence à la joie de son coeur. Pendant que ses femmes défaisaient sa robe et son voile, elle revenait avec un bonheur infini sur les mille petits incidents de la soirée. Elle se rappelait chaque regard, commentait chaque parole, se croyant certaine d'avoir reconquis le coeur, un moment distrait, de son mari. Deux heures s'écoulèrent sans qu'elle songeât à se mettre au lit. Se sentant les nerfs malades, elle ouvrit sa fenêtre pour respirer l'air pur de la nuit. Le temps était très-doux; les étoiles scintillaient au firmament; tout était silencieux, tout dormait. Nélida eut envie de descendre dans le parc. S'enveloppant la tête et les épaules d'un grand châle, elle se glissa sans bruit par un escalier dérobé, et sortit du château par une petite porte qu'elle s'étonna de ne pas trouver fermée. Comme son premier mouvement, dans ses joies et dans ses peines, étaient toujours d'invoquer Dieu, elle prit le chemin de la chapelle bâtie, au bord du ravin, à saint Cornely, patron de l'Armorique, dans le lieu même où, suivant la légende, s'était accompli un de ses plus surprenants miracles. Elle ouvrit, non sans quelque peine, la porte massive du sanctuaire, où brûlait nuit et jour une lampe consacrée, et, s'agenouillant sur les marches de l'autel, se mit à prier comme elle ne l'avait pas fait depuis un temps considérable. Toute sa ferveur de jeune fille lui revenait en ce moment; son âme, allégée d'un pesant fardeau, se dilatait et s'élevait joyeuse vers le ciel.
Tout à coup il lui sembla entendre sur le gravier des pas furtifs qui se rapprochaient de la chapelle. Elle eut peur et demeura immobile; les pas s'étaient arrêtés près de la porte. Au bout de quelques minutes, n'entendant plus rien, elle crut s'être trompée et se disposait à sortir, lorsque de nouveaux pas plus accusés firent crier le sable, et une voix bien connue dit très-bas:—Êtes-vous là?
—Me voici sur le banc, répondit-on.
Nélida, tremblante, s'appuya contre le bénitier. C'était son mari et Hortense qui venaient là. Que pouvaient-ils avoir à se dire de si mystérieux? Quel affreux secret allait-elle surprendre encore? Elle écouta.
—D'où provient cet incommode caprice de vouloir me parler en plein air et en pleines ténèbres? dit Timoléon avec brusquerie. Que me voulez-vous?
Hortense répondit en paroles entrecoupées que Nélida ne put saisir.
—Il est vraiment trop ridicule, reprit M. de Kervaëns, que ce soit vous qui me fassiez une scène, tandis que celle qui aurait droit d'être jalouse se montre pleine de savoir-vivre et de convenance.
—Si votre femme est aveugle, tant mieux pour vous; mais, d'ailleurs, qui donc a plus que moi le droit d'être jalouse, Timoléon?
Et la voix d'Hortense prit un accent de tendresse qui perça le coeur de
Nélida.
—Ne vous ai-je pas tout sacrifié? N'ai-je pas manqué pour vous les plus beaux mariages?
—Qui vous en priait? interrompit M. de Kervaëns.
—Oubliant tous vos torts, n'est-ce pas moi qui ai décidé Nélida à vous épouser? Aussitôt que vous l'avez désiré, ne suis-je pas accourue dans ce pays perdu, pour animer ce château et le rendre aussi gai que Nélida le rendait triste? Ne me suis-je pas une seconde fois compromise, et n'ai-je pas fait jouer à mon mari le plus sot personnage, rien que pour vous divertir? Et vous, ingrat, quand à force d'abnégation je crois vous avoir ramené, le premier caprice vous entraîne…
—Il fait bien humide ici, dit Timoléon; nous reprendrons cela demain.
Vous n'aviez rien autre à m'apprendre?
Hortense éclata en sanglots; mais, comme ils s'éloignaient, madame de
Kervaëns n'entendit pas la fin du colloque.
Que de mouvements confus et tumultueux cet entretien surpris souleva dans l'âme de Nélida! que de turpitudes dévoilées! combien d'expériences douloureuses se pressaient dans sa vie si pure! Partout, dans tous les coeurs qu'elle avait vu s'ouvrir à elle, le mensonge et la trahison! partout la perfidie répondant à la sincérité de ses dévouements! Une chose pourtant lui donnait presque de la joie, dans ces angoisses cruelles: rien de nouveau ne lui était révélé sur les relations de Timoléon avec la marquise. Hortense même, ne les ayant vus ensemble que le matin, à la chasse, s'exagérait beaucoup leur intimité, sans doute. Elle n'avait pas été témoin de ce qui s'était passé le soir; elle ne savait pas que tout était changé, que ce caprice était évanoui.
Nélida sortit de la chapelle en commentant cette idée rassurante. Elle était trop femme aussi pour n'avoir pas fait une comparaison qui la ranimait. Timoléon, si déférent, si plein d'égards avec elle, ne parlait à madame de Sognencourt que d'un ton railleur et méprisant. Il rendait donc justice à toutes deux; il serait donc facile de rallumer dans son coeur l'amour conjugal. Elle regagna sa chambre, l'âme rouverte à l'espérance et décidée à redoubler envers ses deux rivales de procédés et de politesses, puisque Timoléon paraissait si sensible à ces bienséances extérieures.
Quelle ne fut pas sa surprise lorsque, le lendemain matin, au moment où elle allait, châtelaine attentive, s'informer en personne des nouvelles de son hôtesse, elle vit Hortense pâle, défaite, le sein palpitant, se précipiter dans sa chambre, et, lui tendant une lettre ouverte, lui crier d'une voix étouffée:
—Nélida, on vous trahit. Empêchez votre mari de partir, ou vous êtes perdue.
Nélida, qui avait reconnu l'écriture de Timoléon, lut d'un coup d'oeil ces deux lignes: «Vous l'exigez, belle despote, je vous suivrai. À midi, je pars avec vous et vous conduirai jusqu'à Paris.»
Hortense, les yeux fixés sur Nélida, les lèvres blêmes, attendait sa réponse.
—Ce que vous faites-là n'est digne ni de vous ni de moi, dit enfin madame de Kervaëns, qui avait surmonté un premier saisissement douloureux. D'où vous vient ce billet?
—Son valet de chambre le portait à la marquise Zepponi. Me doutant de quelque trahison, je le lui arrachai des mains, en disant que j'allais le remettre moi-même. C'est mon dévouement pour vous, Nélida, qui m'a fait faire ce mensonge. Cela est mal, continua-t-elle, troublée par le regard calme et froid que madame de Kervaëns attachait sur elle. Cela est très-mal; mais je voulais vous sauver.
—Hortense, dit Nélida en mettant la main sur l'épaule de sa perfide amie, vous me faites pitié. Je sais tout; je sais ce que vous avez été et ce que vous êtes pour moi. Le hasard m'a fait entendre votre entretien d'hier soir près de la chapelle.
Hortense fit un mouvement d'effroi; son visage se couvrit de pourpre.
—Ne craignez rien, continua Nélida; je ne vous perdrai point. Vous déterminerez vous-même ce qui sera possible et convenable dans nos relations futures. Quant à M. de Kervaëns, il est parfaitement libre de ses actions, et la lettre qui vous offusque n'a rien que de très-simple.
Puis, sans laisser à Hortense le temps de répondre, Nélida sortit, fit un long détour dans les corridors pour qu'on ne vit pas où elle allait, et vint frapper à la porte de son mari. Elle avait pris une résolution désespérée.
—Entrez, dit Timoléon. Ah! c'est vous, Nélida, ajouta-t-il en lui prenant la main avec une grâce empressée; n'êtes-vous pas bien fatiguée de la soirée d'hier? Vous avez été charmante, en vérité. Mais asseyez-vous, je vous prie.
Et il lui avançait un fauteuil, de l'air le plus respectueux, comme il l'eût fait pour la reine.
—Timoléon, dit Nélida d'un ton grave et fixant sur lui ses grands yeux dont l'azur était voilé de larmes, je viens vous faire une prière.
—Dites plutôt me donne un ordre, reprit M. de Kervaëns avec une galanterie marquée.
—Ce que j'ai à vous dire est sérieux, Timoléon; il y va de notre repos, de notre bonheur.
M. de Kervaëns la regarda avec une indicible expression de surprise.
—Timoléon, ne partez pas.
—Comment, reprit-il un peu troublé et cherchant à garder son aplomb.
Qui vous dit que je pars?
—Vous partez à midi avec la marquise Zepponi.
—Eh mais! sans doute, mon enfant, reprit-il en souriant avec une indifférence jouée. Je vais la conduire à Dol. C'est mon devoir de châtelain; vous ne voudriez pas m'y faire manquer.
—Vous allez à Paris, dit Nélida d'une vois ferme.
—À Paris? mais je vous jure que je n'y ai pas songé, balbutia M. de Kervaëns, qui, pour la première fois de sa vie peut-être, se sentait interdit et perdait contenance. D'ailleurs, n'ai-je pas été bien souvent à Paris? En quoi cela peut-il vous déplaire?
—Il ne m'appartient pas de vous faire de reproches, mais quelque chose me dit que vous jouez votre vie et la mienne pour un caprice. Au nom de votre père, au nom de l'honneur, au nom de tout ce qui vous est sacré, Timoléon, je vous en conjure, ne partez pas!
Et Nélida, la fière Nélida, se laissa tomber aux genoux de son mari et les embrassa d'une étreinte suppliante. En cet instant, on entendit le fouet du postillon et les grelots des chevaux de poste dans la cour. Quelqu'un frappa à la porte.
—Relevez-vous, s'écria Timoléon, ravi de cette délivrance inespérée.
Croyez à mon amour et comptez sur moi.
C'était M. de Verneuil.
—Où êtes-vous donc? s'écria-t-il. On vous appelle, on vous cherche partout. La marquise est en bas, en costume de voyage; elle veut dire adieu à ma cousine. Mais je ne m'étonne pas que vous soyez distrait, ajouta-t-il en jetant un regard malicieux sur Nélida dont la robe et la chevelure étaient en désordre; de jeunes mariés, cela ne voit ni n'entend rien.
Nélida s'échappa, et, rassemblant tout son courage, elle descendit au salon où l'attendait madame Zepponi, qui, n'ayant pas reçu la réponse de Timoléon, était hors d'elle-même et se croyait jouée. Nélida la conduisit jusqu'à sa voiture, excusant M. de Kervaëns, qu'on cherchait de tous côtés, disait-elle. Élisa s'arrangeait avec colère dans ses coussins et murmurait quelques paroles sans suite; le postillon à cheval donnait le coup de fouet du départ; la grille était toute grande ouverte…
—Arrêtez! cria une voix impérieuse. Adieu, Nélida, dit M. de Kervaëns en passant rapidement devant sa femme; je vais à Dol, je serai de retour ce soir. Madame la marquise, vous m'avez permis de vous accompagner…
Et il s'élança dans la calèche. Les yeux de la marquise s'illuminèrent de joie; elle jeta sur le château un regard triomphant. La voiture disparut. Nélida courut s'enfermer dans sa chambre et tomba, la face contre terre, en implorant la mort.