XIV
Tu l'aimeras, Julien; car cette femme est ce que tu aurais été si le vent aride du monde n'avait flétri dans ton coeur la fleur de l'idéal. Tu l'aimeras, parce qu'il est impossible qu'un être aussi semblable à toi ne t'inspire pas un sentiment durable. On dit que l'amour naît des oppositions, des contrastes; que les caractères forts subjuguent les natures faibles, que les imaginations vives séduisent les esprits positifs, que les ardeurs du sang méridional s'allument surtout à la vue des froides beautés du nord; cela est vrai pour la plupart des hommes, chez lesquels une vie désordonnée a perverti les primitifs instincts. La curiosité pousse alors l'un vers l'autre les êtres les plus dissemblables, parce que, pour les coeurs et les sens blasés, l'amour n'est qu'un accident, une surprise, une mutuelle recherche de l'imprévu, une sorte de jeu dont les combinaisons sont plus variées quand les esprits sont plus contraires. Mais l'amour vrai et profond, cet amour si différent de l'autre par son essence et sa durée, qui naît sans effort, qui grandit sans secousse, et sur lequel le temps est sans puissance, celui-là, Julien, c'est le rapprochement naturel d'éléments semblables, c'est l'harmonie de deux coeurs au timbre pareil, c'est l'accord mystérieux que rendent deux âmes prédestinées, quand le doigt de Dieu vient à s'y poser aux heures de jeunesse et d'enthousiasme. Tu aimeras Gemma.