XIX
Guermann travaillait avec ardeur à un grand tableau représentant Jean Huss devant le concile. Dès qu'il faisait jour, il allait à son atelier. Plus tard, Nélida venait l'y joindre, et passait de longues heures sans presque lui parler, heureuse d'être auprès de lui et de suivre les progrès de son travail. Toutefois, madame de Kervaëns ne s'absorbait plus aussi complétement dans la vie de Guermann. L'oisiveté l'avait fatiguée vite. Les premières lectures philosophiques faites en Bretagne avec son amant avaient ouvert son esprit aux nobles curiosités. S'enhardissant peu à peu et dépouillant ses scrupules de jeune fille, elle finit par entrer résolument dans la voie du libre examen. Quelques hommes distingués de Genève, que Guermann rencontra chez madame S…, et qu'il lui fit connaître, aidaient et encourageaient ses études. Comme elle avait un sincère amour de la vérité, elle acquit en peu de temps des notions beaucoup plus justes et plus ordonnées que celles de Guermann, qui n'avait jamais cherché dans les livres que des sophismes à l'usage de ses passions, ou de hardis paradoxes propres à le faire briller aux yeux des sots. L'intelligence de Nélida, procédant avec méthode, s'affermissait en s'élevant. Au bout de six mois, une transformation sensible s'était accomplie en elle, sa pensée était complétement sortie des langes. À la foi aveugle avait succédé le sentiment réfléchi; à la pratique catholique, une religieuse conception de la destinée humaine.
Enfin, le Jean Huss fut achevé. La ville entière accourut pour le voir; Guermann fut enivré de louanges. Les invitations devinrent de plus en plus pressantes; tous les salons le réclamèrent. Il s'y laissa conduire; et bientôt de proche en proche, de motif en motif, il finit par passer la majeure partie de ses soirées hors de la maison. Ce n'est pas qu'il trouvât un grand plaisir dans ce nouveau genre de vie; il avait trop de goût pour ne pas préférer l'entretien naturel et plein d'idées de Nélida au babil arrogant des précieuses Genevoises; mais il voyait avec satisfaction l'ascendant qu'il prenait dans cette société pleine de morgue, et se persuadait que, dans l'intérêt même de madame Kervaëns et du respect dont il la voulait entourée, il était nécessaire qu'il se fit une réputation brillante, non seulement comme artiste, mais encore comme homme du monde. Nélida, de jour en jour plus sérieusement occupée, paraissait d'ailleurs ne point souffrir de ces absences et ne lui en témoignait pas le plus léger déplaisir.
Au plus fort de cette dissipation mondaine, Guermann reçut de Paris la lettre suivante, que lui écrivait l'ami auquel il avait adressé son tableau et confié le soin de ses intérêts:
«J'avais pensé que tu pourrais te contenter d'envoyer ton Jean Huss, sans venir toi-même. Ce serait une faute. Par un hasard étrange, qui, nous ne saurions nous le dissimuler, peut être ta gloire ou ta perte, D… expose un Savonarole. Les comparaisons sont inévitables. Tous les élèves de D… se mettent déjà en campagne et le portent aux nues, en te dépréciant. L'enlèvement de madame de Kervaëns et ta longue absence te font le plus grand tort. On dit et on répète que ton art ne te tient plus au coeur. J'ai sondé plusieurs critiques; la presse en masse te sera hostile, si tu ne reviens au plus tôt essayer de regagner le terrain perdu, et reprendre l'ascendant que te donneront toujours ta parole sympathique et la supériorité de ton esprit.»
À la lecture de cette lettre, l'artiste frémit. L'idée d'un tel échec n'était plus supportable pour son amour-propre exalté. Il rentra chez lui, sombre et brusque, et déclara à madame de Kervaëns qu'il partait le soir même. Son air farouche, son accent bref, la trompèrent. Elle le crut au désespoir de quitter Genève, et affecta la plus complète indifférence, afin de ne pas ébranler une résolution sage, qui paraissait lui coûter tant d'efforts. Guermann ne s'attendait pas à la trouver ainsi. Il en éprouva un grand soulagement, et monta en voiture, sans chagrin, sans remords, le coeur ulcéré, ne rêvant que succès, triomphe, vengeance. L'artiste, menacé dans sa gloire, n'était plus sensible à d'autres douleurs; un instant avait suffi pour tarir dans cette âme orgueilleuse la source longtemps préservée de l'amour.
GUERMANN À NÉLIDA.
«Charme de ma vie, me voici loin de vous! Il le fallait! c'était une nécessité pour tous deux, pour vous encore plus que pour moi. Sans cela aurais-je pu m'arracher à tes bras, ô ma bien-aimée! Mais c'était un impérieux devoir. Il faut que le monde entier, Nélida, connaisse l'homme que vous avez choisi et sache quel il est. Il me tarde, ô ma Béatrix, que ton amour soit glorifié à la face de la terre, comme il l'est au plus profond de mon coeur.
«Il était temps que je revinsse à Paris. Mes rivaux avaient bien mis à profit mon absence; les nouveaux ennemis que m'a fait mon bonheur les ont aidés. On a répandu mille bruits injurieux qui s'accréditaient: J'avais renoncé à la peinture; je vivais, insipide Némorin, aux pieds de ma bergère; mon talent était perdu, mon génie éteint… Jean Huss va leur répondre. Je sais de bonne source qu'il a été reçu par le jury avec acclamation. Les salons s'émeuvent de mon retour. On se demande en quelques lieux si l'on m'invitera; mais je suis bien tranquille. Vous savez ce que c'est que le succès à Paris. Le succès y justifie tout. Le mien sera immense; les journalistes m'entourent déjà et semblent comprendre enfin que j'ai plus d'avenir que les piètres talents qu'ils s'essoufflaient à prôner.
«Le salon ouvre dans quinze jours. Le Savonarole a, dit-on, un grand éclat de couleur, mais il est faible, très-faible de dessin et de composition. Cela ne pouvait pas être autrement, et mes amis, depuis, mon retour, commencent à le dire avec assurance, tandis que, moi absent, ils baissaient humblement la tête. Oh! les amis! les amis! Combien je sens davantage chaque jour ce que vaut ce courage noble et fier qui vous a fait me suivre à travers la flamme. Nélida! soyez bénie, honorée, chérie entre toutes les femmes. Je ne suis que silence et prière devant vous.»
ANATOLE À GUERMANN.
«Tu m'as recommandé de te donner des nouvelles de madame de Kervaëns. Je ne saurais te cacher, mon ami, que, depuis ton départ, elle change à vue d'oeil; elle ne se plaint pas, ses lèvres essayent de sourire, mais il est évident qu'elle souffre. À l'heure de la poste, elle a un mouvement de fièvre visible. Je suis là souvent, et je la vois pâlir et rougir en lisant tes lettres. Quand il n'en vient point, elle tombe dans une rêverie que rien ne peut dissiper. Ce n'est qu'avec la plus grande peine que nous la décidons à sortir. Je dis nous, car R… et P… sont fort assidus. Le dernier surtout, qui n'a pas trouvé à Genève de femme qui lui semblât digne de ses soins, a pour madame de Kervaëns des attentions singulières. Il parle d'elle à tout propos, et, s'il n'était si fort de tes amis, je lui supposerais le dessein de la compromettre. Reviens le plus tôt possible. Madame de Kervaëns t'adore, et je la crois de ces femmes qui peuvent mourir d'amour.»
GUERMANN À ANATOLE.
«Personne ne meurt d'amour, mon très-cher; et je ne suis pas assez fat pour supposer madame de Kervaëns aussi malheureuse que tu le dis. Elle tousse parce qu'il fait froid à Genève; mon retour ne fera pas cesser la bise. Il est tout simple qu'on lui fasse la cour; elle est belle, spirituelle; elle s'est acquis, en se dévouant à moi, une sorte de célébrité qui attire; je ne suis pas jaloux, et jamais je ne ferai près d'elle le sot et odieux métier de geôlier. Je ne puis quitter Paris encore. Le salon ouvre demain, j'aurais l'air de fuir au moment, de la bataille. Mais dans douze ou quinze jours, si rien de nouveau ne survient, je partirai pour Genève. Adieu. Je te remercie de tes bons soins, et t'embrasse cordialement.»
ANATOLE À GUERMANN.
«Je t'écris à la hâte, mon cher ami, et dans un grand trouble. Reviens au plus vite; il s'est passé ici des choses graves. Madame de Kervaëns est au lit, fort malade à la suite d'une violente secousse qui peut avoir, si tu n'accours, les plus funestes effets. Viens, il y va de ton honneur. Voici ce qui est arrivé. Avant-hier, la voyant plus morne et plus souffrante, je fis tant d'instances qu'elle me promit de sortir un peu à pied. Je n'étais pas libre; P… s'offrit à lui donner le bras. Tu sais combien il est impopulaire à Genève. Il a une jactance et une réputation de querelleur qui le font haïr. Probablement, fier de se montrer en public avec madame de Kervaëns, il aura affecté des airs encore plus intolérables que de coutume; toujours est-il que, comme il passait auprès d'un groupe de jeunes gens de la ville, l'un d'eux proféra à très-haute voix un propos insultant pour lui et pour elle. Ne pouvant en ce moment la quitter, il se contenta de jeter sa carte au milieu du groupe, en faisant un geste significatif.
«Madame de Kervaëns avait tout entendu. Elle se fit reconduire chez elle dans un état que tu peux imaginer, en implorant de P… la promesse qu'il ne donnerait pas suite à cette affaire. Puis, me faisant appeler, elle me conjura d'user de tous les moyens pour empêcher l'éclat. Cela fut impossible. P… et le jeune S… ne cherchaient que le scandale. La rencontre a eu lieu ce matin. P… n'a reçu qu'une égratignure, mais un grand mal est fait à madame de Kervaëns. Elle est compromise par ce duel de la manière la plus désolante. Les bruits de salon sont stupides; on dit que tu l'abandonnes, qu'elle se console avec P…, etc., etc.
«Au nom du ciel, reviens sans perdre une minute.»
Cette lettre fut pour Guermann un coup de foudre. Il n'y avait pas à balancer, il fallait partir… Partir au moment même de son triomphe, au moment où tout Paris avait les yeux fixés sur lui, et cela pour aller trouver une sotte affaire, une femme malade, des reproches au moins tacites, des commérages fastidieux. Pour la première fois, il sentit l'entrave dans sa vie. Cette femme, qui en avait été l'éclat, l'impulsion décisive, le point lumineux, devenait l'obstacle, le devoir. Or, le sentiment du devoir était en horreur à Guermann. Cette longue route fut affreuse; une irritation concentrée le rongeait. Il arriva à Genève, le coeur plus plein de rage que d'amour. Mais en revoyant Nélida, les joues creusées, les yeux éteints, les lèvres pâlies, belle encore d'une incomparable majesté dans la douleur, sa mauvaise nature fut vaincue. Il tomba à ses pieds, l'étreignit avec plus d'ardeur qu'au premier jour, et lui fit oublier, dans le délire de ses transports, tout ce qu'elle avait souffert durant cette cruelle absence.
Le médecin ordonna un climat plus doux. Guermann, lassé de Genève et se trouvant par la vente de son tableau en état de faire face aux dépenses d'un voyage, proposa de passer le Simplon et d'aller s'établir à Milan. Nélida accepta, à la condition que là du moins elle ne verrait absolument personne et vivrait dans la retraite la plus entière. Guermann promit tout ce qu'elle voulut.