XXIII

Allein musst Du entfalten deine Schwingen, Allein Dich auf die See des Lebens wagen. Allein nach Deinem Idealen jagen, Allein, allein, nach Deinem Himmel ringen.

GEORGE HERWEGH.

Près d'un mois s'était écoulé. Nélida, qui avait reçu une nouvelle secousse en apprenant la mort de son mari, était bien loin de reprendre des forces. Les espérances de mère Saint-Élisabeth ne se réalisaient pas, et la religieuse commençait à partager les appréhensions de Férez, qui regardait l'état de madame de Kervaëns comme inguérissable. Elle aurait voulu et n'osait aborder de front cette tristesse taciturne; elle redoutait et souhaitait tout à la fois une crise qui pouvait être funeste, mais qui pouvait aussi déterminer le réveil de cette léthargie morale où Nélida semblait se complaire.

Un soir, elles étaient toutes deux dans la chambre qu'occupait Nélida, assises de chaque côté de l'âtre, et faisaient de la charpie pour un blessé. Les doigts de madame de Kervaëns effilaient machinalement la toile; sa pensée était loin.

—Nélida, Nélida, dit enfin mère Sainte-Élisabeth, ne pouvant plus contenir sa douleur irritée, je ne suis pas contente de vous, mon enfant. Ce n'est pas là que j'avais droit d'attendre de votre affection et de votre courage.

Nélida leva les yeux sur elle, la regarda avec une indicible surprise, se tut quelques instants, puis, poussée par un mouvement irrésistible, se jeta dans ses bras et fondit en larmes.

—Nous voici comme en ce jour où je vous trouvai priant dans votre cellule, dit la religieuse d'un ton grave. Dieu a des desseins sur nous, Nélida, puisqu'il nous réunit encore aujourd'hui dans les mêmes sentiments, après de si cruelles épreuves.

Nélida secoua la tête.

—Dieu ne peut avoir de dessein sur une morte, dit-elle; il n'y a plus de vie en moi; je n'ai plus rien à faire en ce monde, ni pour moi ni pour les autres.

—Ne blasphémez pas, s'écria la religieuse; au nom du ciel, ne blasphémez pas contre Dieu, contre la vie, contre vous-même. L'égoïsme féroce de certaines douleurs est la plus coupable des impiétés.

Nélida, à ce reproche fait avec amertume, s'arracha des bras de la religieuse et se rassit en silence sur son fauteuil.

—Ma destinée est accomplie, reprit-elle, voyant que mère
Sainte-Élisabeth ne rompait pas le silence.

—La destinée! Ce n'est là qu'un vain mot. Notre destinée, c'est notre caractère; ce sont nos facultés, gouvernées ou ingouvernées par notre volonté ou notre lâche abandon. Qui donc oserait prétendre, avant l'heure de la mort, qu'il a fait de lui-même une oeuvre achevée, digne d'être louée par l'artiste éternel, admise dans le sein de l'infinie beauté? Vos facultés sont grandes, Nélida; sévère sera le compte que vous aurez à en rendre.

—Je ne vous comprends pas, ma mère; que puis-je donc faire aujourd'hui?
Que pourrais-je vouloir?

—J'ai tort, dit la religieuse d'un ton beaucoup plus doux, en prenant la main de Nélida qu'elle serra avec tendresse; vous ne sauriez trouver un sens à mes paroles, car je ne vous ai jamais ouvert mon coeur. Vous ne me connaissez pas encore. Vous fatiguerai-je par le récit abrégé de ma vie? Quand vous m'aurez entendue, peut-être pourrons-nous aisément nous comprendre. Si nous ne le pouvons pas, nous saurons du moins que nous n'avons plus à rester ensemble. Je vous rendrai à vos amis, auxquels je vous ai arrachée avec une passion jalouse et une immense espérance, et je reprendrai avec résignation ma voie solitaire.

—Je vous écoute de toute mon âme, dit Nélida, en approchant son fauteuil du tabouret où mère Sainte-Élisabeth s'asseyait toujours.

La religieuse se recueillit un instant et commença ainsi:

«Je n'ai pas connu ma mère. Mon père était un homme d'un esprit ferme, d'un caractère froid, d'une raison solide, d'un coeur… je n'ai jamais su s'il avait un coeur. Le goût exclusif des affaires, auxquelles il avait longtemps pris part, absorbait tout ce qu'il pouvait y avoir en lui d'élan et de vie. Le reste, y compris ses enfants, le trouvait insensible. Il ne paraissait pas se soucier d'être aimé; il n'en aurait pas eu le temps. Il lui suffisait d'être obéi, et en cela tout ce qui l'entourait lui donnait une satisfaction complète. Sa volonté n'était jamais ni contestée ni même examinée; on s'y soumettait comme à une force immuable, comme à une justice abstraite, qu'il y aurait eu folie à tenter de fléchir. J'avais une soeur d'un premier lit, élevée en Allemagne, chez une tante maternelle. Quant à moi, si j'étais resté à la maison, c'était plutôt, à coup sûr, parce que mon père, toujours occupé d'autre chose, n'avait pas songé à me mettre ailleurs, que par aucun motif puisé dans la tendresse paternelle. Je n'étais jamais malade, point bruyante, très-peu expansive, et fort indépendante dans mes allures. Je ne lui étais donc point à charge; il n'y avait jamais lieu à s'apercevoir que je fusse là. De cette façon, je restai pendant bien des années, toujours sous ses yeux dans qu'il parût ni jouir ni souffrit de ma présence. D'éducation, il va sans dire que je n'en reçus aucune. À quinze ans, c'est à peine si j'avais ouvert un livre. Toutefois mes facultés n'étaient point restées en souffrance, loin de là. Mon père, qui n'avait pas d'amis dans le sens que vous et moi attacherions à ce mot, avait des relations politiques fortement nouées. Son salon était le rendez-vous habituel des ministres passés ou futurs, et de tout ce qui marquait d'une manière quelconque dans la diplomatie, l'administration et le journalisme. On y causait avec liberté et sagesse. On y jugeait les hommes et les choses à un point de vue élevé, avec l'inflexible rigueur d'une logique exempte de passion. Ce fut là, dans un coin de ce salon où j'étais oubliée plutôt qu'admise, que, les yeux et les oreilles tout grands ouverts, je recueillis avec avidité mes premières notions sur le train du monde. Mon esprit, porté à l'observation, contracta dans le grave entretien de ces intelligences d'élite des habitudes de pensée et une trempe de caractère vigoureuses. Encouragée par la tendresse de l'un des aimables vieillards qui se rassemblaient chez nous, j'osai plusieurs fois lui adresser des questions qui le surprirent. Il me fit parler et découvrit que, non-seulement j'étais au courant de toutes les matières que l'on traitait devant moi, mais encore que j'étais capable d'une argumentation serrée, que je saisissais avec promptitude le point juste des questions, les tranchant souvent à ma façon avec une sagacité peu commune.

«Savez-vous, dit-il un jour à l'un de nos habitués, étonné de le voir me parler depuis près d'une heure avec un sérieux qui pouvait en effet sembler étrange, savez-vous que nous avons là une petite Roland? Elle nous fera une lettre au roi le jour où il en sera besoin.»

«Le nom me resta.

«Je voulus savoir si la comparaison était flatteuse, et je me fis apporter par le secrétaire de mon père les Mémoires de la fière girondine. Une seule chose me frappa et fit une impression profonde sur mon esprit: ce fut le rôle sérieux qu'une personne de mon sexe avait pu jouer; l'ascendant qu'elle avait exercé sur de mâles intelligences et le martyre sublime qui avait couronné la lutte héroïque. Les femmes pouvaient donc aussi être grandes, fortes, être quelque chose enfin! Cette pensée me donnait la fièvre. Madame Roland acquise à mon admiration, je voulus connaître les autres femmes dont la France avait gardé la mémoire. Héloïse, Jeanne d'Arc, madame de Maintenon, madame de Staël, devinrent pour moi un objet particulier d'étude; puis j'agrandis mon cercle, et j'entrai dans le domaine de l'histoire et de la philosophie. Le secrétaire de mon père me venait en aide.

«Férez était un homme d'une capacité rare, et, sous le silence que sa position lui commandait, il couvait des passions fougueuses. Républicain jusqu'à la moelle des os, il n'attendait que l'heure où un petit héritage nécessaire à son indépendance lui serait échu, pour renoncer à un emploi servile et se jeter ouvertement dans le parti qui conspirait alors le renversement de la monarchie. Voyant mon enthousiasme pour les idées généreuses, il laissa avec moi toute défiance, et, dans les longs tête-à-tête qui suivirent mes lectures, il m'initia aux projets de la jeunesse radicale. Je sentais les fibres les plus secrètes de mon coeur remuées à ces perspectives d'avenir. Le jour ne suffit bientôt plus à ma soif de connaître. Je passai des nuits entières à lire, à dévorer l'histoire de la révolution française, les écrivains du dix-huitième siècle et tous les écrits saillants de nos modernes socialistes. J'avais placé au-dessus de ma table le portrait de madame Roland. Férez me persuada que je ressemblais à mon héroïne. Dès ce moment, une voix mystérieuse ne cessa de murmurer à mon oreille que moi aussi peut-être un jour…

«Sur ces entrefaites, la mort de sa belle-soeur obligea mon père à reprendre auprès de lui cette fille aînée de qui je vous ai parlé et que je n'avais jamais vue. Elle arriva escortée, suivant la mode allemande, d'une dame de compagnie sèche et roide, qui m'inspira dès l'abord une aversion insurmontable. Quant à ma soeur, je dois avouer que j'eus beaucoup de peine à me familiariser avec l'étrange aspect de sa personne. Elle n'était pourtant pas laide, du moins de cette laideur qui se peut définir, mais elle était aussi dépourvue de charme qu'il est possible de l'être à vingt-deux ans, avec un beau teint, une belle chevelure et des traits passables. Soit qu'elle fût disposée à une obésité excessive, soit que le corps de baleine dans lequel elle s'emprisonnait eût excité la nature à une réaction, soit qu'elle eût trop mangé de farineux, ou trop peu pensé, ou trop peu souffert, toujours est-il qu'elle était affligée d'un embonpoint ridicule et qu'elle n'avait pas forme humaine. Comme, au surplus, elle ne se doutait pas de sa disgrâce, elle en augmentait l'impression importune par des prétentions inqualifiables. Elle portait le nez haut, se renversait en arrière, parlait d'un ton rogue, et s'affublait de couleurs éclatantes, comme une reine de théâtre. Son entrée dans le salon de mon père fut un véritable désastre. Les vieilles gens sont difficiles en beauté.

«Savez-vous que votre délicieuse soeur ressemble à s'y méprendre à l'un de ces beignets soufflés et vides qui portent un nom si malhonnête,» me dit le moqueur et cynique vieillard qui m'avait donné mon cher surnom.

»Je partis d'un éclat de rire qui gagna tout le cercle. J'ignore si ma soeur avait entendu. Le fait est qu'elle pâlit, et, dès ce moment, je pus m'apercevoir que j'avais allumé dans son coeur une haine qui ne devait plus s'éteindre, et dont les effets ne se firent pas attendre. Chaque jour vit s'envenimer l'hostilité latente de notre situation réciproque. Dans le corps disgracié que je viens de vous décrire logeait un esprit des plus minces, mais entiché, enivré, encrassé de sa propre excellence. Ma soeur avait été écoutée comme un oracle à la cour de Hildburghausen, où sa qualité de Française lui donnait un avantage incontestable. Rien ne fut plus drôle que de la voir garder à Paris le sentiment arrogant et altier d'une prééminence qui n'existait plus, se montrer fière d'être française, de parler français, d'écrire correctement le Français, de porter des chapeaux français. Je n'ai jamais rencontré de vanité plus égarée. Sa dame de compagnie, qui la flagornait avec impudeur, découvrit un jour que je n'avais pas fait d'études régulières comme on les entend dans les pensionnats, et que mes phrases n'étaient pas toujours alignées avec une rectitude grammaticale. Je crois qu'elle en pleura d'aise, et, me parlant avec un dédain plein de compassion, elle me conseilla de me faire prêter par ma soeur un traité sur les adverbes de lieux, petit chef-d'oeuvre composé pour l'instruction de la jeune princesse de Hildburghausen, et dont toutes les cours de l'Allemagne avaient demandé des copies, la modestie de ma soeur ne lui ayant pas permis de le faire imprimer. Je me contins plus qu'il n'était dans mon caractère, et je promis de consulter Euphrasie sur des difficultés de la syntaxe. Mais cela ne servit de rien. On ne trompe pas l'envie. Elle n'avait pu, malgré l'aveuglement de son amour-propre, s'empêcher de remarquer le peu d'effet qu'elle produisait dans le salon de notre père avec ses dissertations à perte de vue sur les participes, et ses descriptions interminables des cérémonies de la cour de Hildburghausen. Peu à peu, les rares interlocuteurs qui s'approchaient par politesse du canapé où elle siégeait avec une dignité magistrale, désertaient la place et venaient se grouper dans l'embrasure de la fenêtre, autour d'un tabouret fort semblable à celui-ci, dit mère Sainte-Élisabeth dont ces souvenirs de jeunesse déridaient depuis quelques minutes le front sombre et soucieux. Là, assez gauchement perchée, je me tenais, ma tapisserie à la main, jetant de loin à loin dans la conversation, une parole, ou seulement un regard, qui lui donnait un essor nouveau et lui prêtait un charme que les discussions entre hommes perdent bien vite, quand une femme n'est pas là pour les maintenir dans une certaine mesure délicate et tempérée. Ma soeur s'aigrit, et, comme elle était fort calculée, elle se dit que, tant que je resterais dans la maison, non-seulement elle n'y ferait aucun effet, mais encore, chose plus grave, elle n'y trouverait pas d'épouseur. Son parti fut pris à l'instant de m'en faire sortir au plus vite et par tous les moyens. Mon imprudence la servit. Comme je vous l'ai dit, j'avais un goût passionné pour l'étude et pour l'entretien sérieux de mon jeune maître. Il était fort occupé durant le jour; rien ne me parut plus simple que de lui donner rendez-vous dans ma chambre, après le thé qui se prenait au salon à dix heures. Je lui lisais des résumés de mes lectures, lui exposant les difficultés qui m'arrêtaient. Ces tête-à-tête se prolongeaient souvent très-tard; il arriva ce qui ne pouvait manquer d'arriver: Férez devint amoureux de moi et commença une correspondance à laquelle son exaltation et mon ignorance absolue de la valeur de certains termes dans le langage du monde donnèrent une apparence criminelle. Ma soeur et sa dame de compagnie étaient aux aguets. On surprit nos lettres. On dénonça à mon père nos rendez-vous nocturnes. Il entra dans une colère épouvantable, chassa Férez, et m'ayant fait comparaître, il me signifia qu'il me donnait vingt-quatre heures de réflexions, soit pour épouser un cousin que j'avais déjà refusé à deux reprises, soit pour entrer dans un cloître. Mon père, en me posant cette alternative, ne doutait pas que je ne dusse choisir le mariage; il se trompait.

«Ce cousin était un hobereau de Lot-et-Garonne, chasseur enthousiaste et agriculteur sordide. Je frémis à la seule pensée d'une existence dont les limites les plus vastes et les joies les plus intenses seraient le gouvernement d'une basse-cour et les péripéties d'une traque au renard. Dieu ne m'avait pas donné l'instinct de la maternité; c'est à peine si je comprenais l'amour tel que je le voyais dépeint dans les romans; je ne concevais d'autre bonheur que celui de la domination; mon coeur ne battait déjà plus qu'à l'idée d'une grande destinée. J'avais été plusieurs fois, en ces derniers temps, au couvent de l'Annonciade, voir une de mes parentes qui s'était faite religieuse par désespoir amoureux. C'était une faible créature, qui gémissait et se lamentait tout le long du jour. Elle me disait souvent:

«Que n'es-tu à ma place? Tu n'aimeras jamais personne, tu serais contente de commander, tu mènerais tout le monde ici à la baguette; avant deux ans on te nommerait supérieure.»

Ces paroles, dites étourdiment, n'étaient pas sorties de ma mémoire. J'avais cherché de tous côtés quelle voie était ouverte à mes ambitions confuses; je n'en trouvais aucune. Un mariage, quelque brillant qu'il fût, me plaçait sous le pire des jougs, celui du caprice d'un individu qui pouvait être noble et intelligent à la vérité, mais qui pouvait aussi être vulgaire et stupide. D'ailleurs, le mariage, c'était le ménage, le gynécée, la vie des salons. C'était le renoncement presque certain à l'expansion de ma force, à ce rayonnement de ma vie sur d'autres vies, dont l'image seule enflammait mon cerveau d'irréfrénables désirs. L'idée de diriger un jour une communauté tout entière et l'éducation de deux cents jeunes filles, toujours renouvelées et recrutées dans les premiers rangs de la société, s'empara de moi comme la seule qui pût me conduire à un but digne d'efforts. Si je pouvais, me disais-je, infiltrer dans Ces jeunes coeurs les sentiments dont le mien déborde; si, au lieu de la morgue et de la vanité dont on les nourrit, je parvenais à les pénétrer des principes d'une égalité vraie; si j'allumais dans leur âme pur et enthousiaste amour du peuple, j'aurais fait une révolution… Ce mot me donnait le vertige.

Je déclarai à mon père que je voulais entrer au couvent de l'Annonciade en qualité de novice. Il sourit de pitié, ne voyant dans ce dessein que le puéril entêtement d'un amour contrarié. Ma soeur l'entretint dans cette pensée, car elle savait que son indifférence n'irait pas jusqu'à me voir sans chagrin prendre un parti aussi extrême, et l'assura qu'au bout de quinze jours de noviciat mon obstination serait domptée; mon père ne m'en parla plus, et, vingt-quatre heures après, ayant fait avertir la supérieure des Dames de l'Annonciade, il me fit conduire au couvent. Euphrasie, en m'embrassant, me sourit d'un sourire où se peignait toute l'hypocrite satisfaction de sa médiocrité rancunière.

La première personne que je vis au couvent; après la supérieure, ce fut le père Aimery; sa capacité me frappa. Je discernai vite en lui une nature semblable à la mienne par l'ambition, le courage et la persévérance; il parut me deviner aussi. Cette rencontre me sembla providentielle. Je le savais tout-puissant dans son ordre et très-influent dans le monde. Je l'associai dans ma pensée à tous mes projets, et, sans lui ouvrir mon coeur encore, je lui livrai en esprit toutes mes espérances. Peu de temps après mon entrée au couvent, mon père tomba malade; il mourut l'avant-veille du jour fixé pour mes premiers voeux, attendant toujours que je vinsse me rétracter et implorer mon pardon. Sous prétexte de me distraire, mais en réalité pour m'éprouver, on me fit quitter Paris et l'on m'envoya successivement dans les maisons de province les plus reculées. Ma conduite, pendant six années, fut la plus édifiante dont on eût mémoire au couvent. Elle ne trahit absolument rien qu'une piété exemplaire et une abnégation complète de toute volonté. Ma naissance et ma fortune me donnaient en surplus des avantages tels, que, le jour de l'élection venu, je fus nommée supérieure à l'unanimité. Dès que j'eus le pouvoir en main, je songeai à m'ouvrir au père Aimery; je ne doutais pas de le trouver prêt à me seconder. Nous eûmes ensemble une conférence que je n'oublierai de ma vie. Elle dura six heures d'horloge. Nous commençâmes par établir notre point de départ; il était le même: concentrer en nos deux personnes la plus grande force d'autorité possible; obtenir au dedans une soumission aveugle; nous entendre pour gagner ou distraire ceux de nos chefs qui pourraient nous faire obstacle; flatter, séduire la jeunesse qui nous était confiée; nous insinuer par elle dans l'intérieur des familles. Jusque-là tout allait à merveille; mais tout à coup il se fit dans l'entretien une immense déchirure. Le terrain sur lequel nous marchions sans plus de précaution, nous croyant déjà d'accord, s'éboula avec fracas; le père Aimery et moi, nous nous trouvâmes séparés par un abîme. Le but de toute cette influence reconquise, de cette puissance exercée au dedans et au dehors, c'était pour lui le rétablissement plein et entier de l'ancienne omnipotence de son ordre au profit de tout ce que je regardais comme d'iniques préjugés. Il me laissa entrevoir de secrètes affiliations avec les chefs de la noblesse, des promesses échangées, des engagements pris pour le retour d'un état de choses qui me faisait horreur… Ma surprise fut violente. Je ne sus pas me contenir, et, dans un torrent de paroles où mes espérances si longtemps comprimées se livrèrent passage, je laissai échapper avec une imprudence d'enfant le secret de ma vie entière. Le père Aimery me regarda longtemps comme s'il avait eu devant les yeux une personne frappée d'aliénation mentale; puis je le vis faire une prière intérieure; puis, enfin, il me déclara que j'étais d'une fourberie insigne, que j'avais trompé lui et tout le monde avec une adresse satanique, mais qu'il saurait bien m'empêcher de nuire; que, puisqu'on ne pouvait me retirer l'autorité que me conférait ma dignité nouvelle, il exercerait du moins une surveillance de tous les instants et me dénoncerait à la première parole imprudente qui m'échapperait. Il ajouta, du reste, en s'adoucissant, qu'il espérait que le temps et la réflexion rassainiraient mes idées et me rendraient à moi-même.

Quand il m'eut quittée, je crus à mon tour que tout ce que je venais d'entendre ne pouvait être véritable; que le prêtre avait parlé ainsi pour me tenter… Mais cette illusion dura peu, et je me vis face à face avec la plus triste destinée.

Je ne vous dirai pas, ce serait trop long, toutes les tortures des années suivantes; mes vains efforts pour gagner le père Aimery au moins à des modifications partielles dans l'enseignement, mes tentatives avortées auprès de quelques autres ecclésiastiques, et enfin l'inaction absolue à laquelle je me vis condamnée par, leur vigilance soupçonneuse. Quand vous entrâtes au couvent, Nélida, j'étais plongée dans le plus morne désespoir. La vue de votre visage éclairé d'une lumière divine, ce que j'entrevis de noble, de grand et de fier dans votre âme, ralluma en moi l'instinct de la vie; et, lorsque vous me dîtes que vous vous sentiez la vocation, j'en ressentis une joie que je ne sus pas assez dissimuler. Le père Aimery suspecta quelque embûche; il se persuada probablement que vous partagiez mes opinions et qu'il aurait deux esprits rebelles à contenir au lieu d'un; bref, il s'opposa à votre prise d'habit, et nous eûmes à cette occasion des querelles fort vives, qui finirent par la menace de me faire destituer dans une assemblée générale. Je sentis en frémissant que d'un jour à l'autre, en effet, je pourrais me voir dépouillée de l'autorité qui était ma sauvegarde et tomber sans défense entre les mains de mes ennemis. Ce fut alors que je conçus un premier projet de fuite.

Une lettre que je reçus peu après de Férez, par l'intermédiaire d'une ancienne femme de chambre qui m'était restée dévouée, fixa ce vague projet et en hâta l'exécution. Férez m'apprenait qu'il était marié à Genève, où il venait de fonder un journal. Il rassemblait autour de lui des hommes de talent, et travaillait pour la bonne cause. Sa femme, ajoutait-il, partageait toutes ses idées et l'aidait avec zèle.

Ces derniers mots furent décisifs. Je m'échappai du couvent avec ma fidèle Rose. Elle m'avait procuré un passe-port et une chaise de poste que je trouvai toute prête chez elle. Trois jours après j'étais en Suisse. Pendant deux ans j'y vécus à peu près cachée, craignant toujours les poursuites du père Aimery. Mais un silence complet de ce côté, comme aussi celui de ma soeur, qui, mariée honorablement en Allemagne, ne se souciait guère d'entendre parler de moi, me rassura. Pendant ce temps, je m'étais préparée, je puis dire, avec ferveur, à la mission à laquelle je me croyais appelée, et lorsque Férez résolut de rentrer en France et de fixer à Lyon le centre de son activité, je lui déclarai que j'étais décidée à le suivre.

Vous vous étonnerez peut-être, Nélida, de me voir chercher un asile sous le toit d'un homme dont la passion pour moi m'était connue. Vous penserez sans doute qu'il n'était pas loyal de venir me jeter à la traverse d'une union paisible et de m'exposer à troubler le bonheur de deux êtres que je respectais? Il est certain que j'agissais sans prudence. Je fus plus heureuse que sage. J'avais quitté un jeune homme, je retrouvai un vieillard, un front plissé par la méditation, un coeur absorbé par les passions politiques, des sens éteints par la force de la pensée. Quand nous nous revîmes, nous parlâmes à peine de nous. La cause, la sainte cause pour laquelle Férez était prêt à donner sa vie, l'absorbait entièrement. Il se réjouit de trouver en moi une auxiliaire dont il s'exagéra la valeur. Très fort la plume à la main, Férez n'avait pas le don de la parole et ne pouvait agir directement sur les masses. Il me trouva éloquente, me conjura de jeter loin de moi tout scrupule et de ne pas craindre de prêcher ouvertement nos doctrines. J'essayai d'abord de faire quelques prosélytes parmi les femmes. Je voulais fonder une association, une espèce de couvent libre où l'on ne ferait d'autre voeu que celui de charité. Mais, hélas! que je fus vite rebutée! Tous ces cerveaux étaient si creux, tous ces coeurs si frivoles! Ces femmes s'enivraient d'idées comme les hommes se grisent d'un vin dont ils n'ont pas l'habitude, et ce qui les animait d'un certain enthousiasme extravagant pour les idées nouvelles, c'était l'espoir assez peu dissimulé de pouvoir s'abandonner sans frein et sans honte à leurs penchants. Découragée de ce côté, je dirigeai mes efforts d'un autre. J'avais été souvent avec Férez dans les ateliers et dans les prisons où il portait des secours et des espérances; je trouvai là de si mâles courages, de si simples et si héroïques vertus, qu'une idée longtemps nourrie en silence me revint avec force.

Notre pays, me disais-je, depuis la dernière révolution, n'a pas repris son équilibre. Deux classes de la société, la noblesse et le peuple, sont en proie à de vives souffrances; l'une subit un mal imaginaire, l'autre un mal réel; la noblesse, parce qu'elle se voit dépouillée de ses privilèges et de ses honneurs par une bourgeoisie arrogante; le peuple, parce que le triomphe de cette bourgeoisie, amenée par lui au pouvoir, n'a été qu'une déception cruelle. Il commence à regretter, par comparaison, ses anciens maîtres. Comme il lit peu l'histoire, il ne se souvient que des manières affables et des largesses du grand seigneur. Pourquoi ces deux classes, éclairées par l'expérience, ne s'entendraient-elles pas contre leur commun adversaire? Pourquoi les instincts courageux du peuple, l'esprit d'honneur de la noblesse, ne triompheraient-ils pas d'une bourgeoisie égoïste et déjà énervée par le bien-être? Pourquoi ne tenterait-on pas ce rapprochement? Pourquoi les femmes, qui ont à la fois et par nature toutes les délicatesses de l'aristocratie et l'ardeur de charité du peuple, ne seraient-elles pas les apôtres et les intermédiaires de cette alliance?

Férez encourageait mes illusions. Il est des temps, me disait-il, où l'esprit de vérité se retire des hommes. La vue prophétique des choses est alors donnée à la femme, qui prononce, souvent même sans en avoir l'intelligence complète, les paroles de salut. C'est une femme qui a fait la France chrétienne; c'est une femme qui l'a sauvée du joug étranger; ce sera une femme encore; tout me le dit, qui allumera le flambeau de l'avenir.

Ainsi exaltée, enhardie, je redoublai de zèle et je parvins à former une nombreuse association d'ouvriers que j'éclairai d'abord sur leurs intérêts matériels; je leur fis honte de leur ivrognerie, des rivalités stupides et sanglantes du compagnonnage; puis je les amenai à désirer, pour leurs enfants et pour eux-mêmes, un cours régulier d'instruction morale. Me voyant écoutée avec docilité, l'idée me vint de compléter mon oeuvre en allant trouver dans les châteaux quelques femmes bonnes et pieuses, que j'espérais intéresser en leur présentant mon oeuvre au point de vue de la charité chrétienne. Je me procurai une lettre pour l'une des plus considérables de la province. Elle me reçut bien et m'introduisit auprès de ses amies; j'agis cette fois avec une circonspection très-grande; allant pas à pas, de proche en proche, obtenant en premier lieu de l'argent, puis des sympathies vives, nouant ensuite des rapports personnels entre les plus éclairés de mes aristocratiques adeptes et les familles d'ouvriers auxquelles je connaissais les habitudes les plus délicates. Là où je voyais du penchant pour les doctrines nouvelles, je me hasardais plus avant. Chaque jour nous nous applaudissions, Férez et moi, des succès de ma propagande, lorsque mon mauvais destin me fit découvrir par le père Aimery. Ce fut ma perte. Il me dénonça dans les châteaux comme une religieuse sans moeurs, échappée du cloître. Aussitôt toutes les portes me furent fermées. Mais sa haine ne se borna pas là. Il sut m'atteindre jusque parmi ces honnêtes artisans dont j'étais devenue la mère et la soeur; il me fit passer près d'eux pour un espion; la méfiance se glissa dans leur âme, et j'ai désormais à lutter contre des obstacles de tout genre que je désespère d'aplanir.»

Nélida, qui avait écouté la religieuse avec une attention toujours croissante, lui dit en attachant sur elle ses deux grands yeux qui brillaient d'un éclat effrayant dans ses joues creuses et ternes.

—Vous voyez bien, ma mère, que vous désespérez aussi.

—Je désespère de moi, non de la cause, reprit la religieuse; la Providence est juste; elle ne pouvait vouloir pour de si nobles fins un instrument si misérable. Mon but était grand, mais mon mobile était petit; et tous, nous devons subir la peine de nos fautes. L'ambition m'a dévorée; le désir de me faire un nom m'a entraînée à des voeux coupables; je suis entrée au cloître sans avoir la foi aveugle qui m'y aurait soutenue; je n'ai cherché que la domination; deux fois elle m'échappe au moment où je crois la saisir. Oui, Nélida, une justice rigoureuse s'exerce dans la destinée de l'homme. Vous me voyez brisée par l'instrument choisi pour mon élévation. J'ai rompu sans vertu des voeux faits sans loyauté; ces voeux me poursuivent et anéantissent mon ouvrage. J'ai voulu l'éclat d'une grande renommée; l'opprobre qui s'attache si justement au parjure flétrit mon front.

D'ailleurs, continua-t-elle, je suis un être incomplet, parce que je n'ai jamais aimé. Je n'ai pas connu ce sentiment sublime qui fait vivre d'une double vie. Je n'ai désiré ni un époux ni un enfant; je n'ai été qu'une femme orgueilleuse, aussi grande en apparence qu'on peut le devenir par la force de l'esprit, mais une bien chétive créature en réalité, à qui la nature avait refusé un coeur capable d'amour.

Et la religieuse, pour la première fois depuis bien des années, pleura à chaudes larmes. Se maîtrisant enfin, elle s'écria: Mais ce que je n'ai pu faire, ce qui n'a pu m'être accordé, d'autres plus dignes ou plus fortunés l'accompliront. Ô Nélida! si vous aviez la moitié de mon courage! si vous consentiez seulement à vivre, si vous voyiez, si vous entendiez une seule fois ces flagrantes misères que j'ai si souvent exhortées, vous auriez honte de votre désespoir. Et vous seriez exaucée, vous, ajouta la religieuse en prenant la main de madame de Kervaëns et en la serrant dans la sienne, car vous êtes digne d'une telle destinée. Vous n'êtes plus ni une amante égoïste ni une épouse infidèle; vous êtes la veuve libre et éprouvée qui a conquis, par la douleur et l'amour, le droit de se consacrer aux grandes pensées. Votre âme ne s'est jamais ouverte aux passions mauvaises; Dieu y peut verser encore ses plus purs rayons.

Nélida sourit d'un amer sourire.

—Sais-je seulement aujourd'hui prier encore ce Dieu que vous invoquez, dit-elle? Sais-je comment il veut qu'on le prie? Puis-je croire encore?…

—Qu'est-il besoin de croire? reprit la religieuse avec feu. Contentez-vous d'espérer! Dans le triste temps où nous virons, je crains qu'ils ne mentent aux autres ou qu'ils ne se mentent à eux-mêmes, ceux qui disent qu'ils croient. La foi exigée par les religions établies, cette foi qui s'élève sur les ruines de la raison, répugne aujourd'hui à une créature sensée, car elle semble une insulte à l'attribut le plus divin de la nature humaine. Tout est incomplet, insuffisant. La certitude abstraite des philosophes est dérisoire, car elle ne satisfait ni le coeur ni l'imagination. L'homme, cet être chétif et borné, n'a pas trop de toutes ses puissances pour s'élever jusqu'à Dieu; mais quand il a concentré sur un seul point toutes les forces de son esprit, de son coeur et de sa volonté, il ne parvient pas toujours à la foi; il n'arrive le plus souvent qu'à l'espérance.

La soif de l'idéal est en vous, Nélida. L'idéal a fait la force et l'angoisse de votre vie. Vous avez cru le trouver dans le renoncement du cloître; je m'applaudirai toujours, malgré vos infortunes, de vous avoir désabusée. Il vous est apparu dans le mariage; c'est là qu'il serait pour la plupart des femmes, si la société n'avait faussé les conditions naturelles de ce sérieux contrat. Plus tard, vous l'avez cherché dans l'amour passionné d'un seul; ce fut votre illusion la plus funeste. Loin de moi la pensée d'accuser celui que vous avez aimé; il ne vaut peut-être ni plus ni moins qu'un autre homme; l'égoïsme a revêtu chez lui sa forme la plus belle: la forme poétique. Mais il n'était pas digne de votre sublime abnégation; il sentait que vous étiez aveuglée, et cette conscience lui causait de grands tourments dont il se délivrait par de grandes faiblesses. Voulez-vous pleurer éternellement une erreur réparable? Voulez-vous vous abîmer dans les larmes? Voulez-vous rendre à Dieu une âme vide de bien?…

Mère Sainte-Elisabeth avait parlé longtemps. La lampe s'éteignait et les premières lueurs de l'aube pénétraient dans la chambre. Les rues désertes commençaient à retentir de ces bruits graves qui annoncent le réveil des travailleurs. Quelques charrettes, apportant à la ville les provisions de la journée, roulaient pesamment sur le pavé sonore. La religieuse alla à la fenêtre; Nélida se leva et la suivit en silence. Toutes deux s'appuyèrent sur le balcon et regardèrent, tantôt la rue où passait de loin à loin un ouvrier chargé de ses outils, tantôt le ciel où de pâles étoiles luttaient encore contre la clarté envahissante du jour.

Venez à moi, a dit notre sauveur à ceux-là, reprit la religieuse en montrant la rue; eh bien! moi je vous dis: Allez à eux.

Nélida se pencha sur cette main inspirée, et murmura d'une voix émue quelques paroles que mère Sainte-Élisabeth devina plutôt qu'elle ne les comprit…

—Vous consentiriez à vivre? dit la religieuse avec transport.

—J'essayerai du moins, répondit Nélida.