EXTRAITS DU CARNET DE NOTES

Nec mergitur.

I

N’allons pas, dès les premiers soirs,

Vers les quartiers des nouveaux riches,

Tenons promesse aux vieux espoirs,

Laissons tranquilles les affiches.

Qu’ils sont charmants, les premiers pas

De ce tendre pèlerinage.

Ils ont trop de feux les repas

Que préside un jazz-band sauvage.

A loisir, revenons à pied

Respirer l’odeur des ruelles ;

Je connais un vieux cabaret

Au boulevard Bonne-Nouvelle.

La douce église est à côté,

Toute vieillotte et toute brune,

J’aime ce coin d’obscurité

Près des « Brioches de la Lune ».

Aux beaux quartiers de l’avenir

Nous donnerons d’autres soirées ;

Menons, menons le souvenir

Vers les heures décolorées.

II

Je connus un jardin en mai

Où j’ai cueilli souvent les roses,

Les roses des amours moroses,

Ce doux jardin est-il fermé ?

A l’église de la Sorbonne

Dort le tombeau de Richelieu ;

A Cluny, lorsque l’air est bleu,

Nous allions revoir la Licorne.

Est-ce bien moi, par ce soir-ci,

Est-ce bien moi qui me promène

De la Concorde au pont Sully,

En regardant couler la Seine.

Est-ce bien moi qui suis ici,

A l’heure où la lune se lève,

Villon ne venait-il aussi

Refléter en ces eaux son rêve.

Mieux que les Montmartrois fleuris,

Que l’Etoile, immense poème,

Pour te bien comprendre, Paris,

C’est le vieux quai Conti que j’aime.

Ils ont tant dit et tant écrit

Qu’ils feraient mentir ta devise,

Que la revoir, sans contredit,

Est une chose bien exquise.

Qu’ils sont beaux sous les claires nuits

Les mille feux de la Concorde !

Ah ! beau Paris, chante et reluis,

O toi qui de gloire débordes.

III

A Pierre Lièvre.

Contrastes merveilleux de l’immense Paris.

Quartiers vibrants, tout près de mornes quartiers gris.

Charme tout un matin de suivre les dédales

De ces réseaux obscurs qui conduisent aux halles,

D’errer dans des faubourgs grouillants où des palais

S’élevèrent au temps du joyeux Rabelais,

De méditer, songeur, sur la place des Vosges,

D’entrevoir les portiers des plus sordides loges,

Auprès d’un carrefour où l’âme du truand

Revit dans un couplet d’Aristide Bruand ;

D’évoquer en lisant le nom de vieilles rues

Une époque où la Seine eut ses premières crues ;

O charme, ayant quitté les murs d’un hôpital

Qu’à peine a réchauffé le soleil matinal,

De songer que du Vieux-Colombier le théâtre

Donne « la Nuit des Rois » adorable et folâtre ;

Qu’en attendant la fin du bel après-midi,

On s’en ira s’asseoir sous le ciel attiédi

Du Luxembourg, ou bien sur la claire terrasse

De « la Paix » d’où l’on voit la foule ivre qui passe.

IV

Au pied du Panthéon, nous vous aimons, ruelles

Où l’on se croit la nuit au doux temps des chandelles.

Que de fois, en hiver, pour vous suivre au hasard,

Nous avons déserté le vivant boulevard,

A l’heure où les échos lointains d’une musette

Pleuraient les bals défunts où dansa la grisette.

V

Tout change. Le quartier a des aspects nouveaux.

Il est mort l’omnibus avec ses lents chevaux.

Pourtant le vieux Paris chante un dernier poème

Au cœur des noirs faubourgs qu’il baptisa lui-même.

Chaque plaque de rue au nom moyen-âgeux

Est comme un souvenir laissé par les aïeux.

Qu’ils sont frais et chantants tous ces noms populaires

Qui pour les citadins évoquent les lumières

Ici, de la province où bleuit le coteau,

Là, du fleuve houleux où tangue le bateau…

Mais pour les gouvernants vous semblez trop naïves,

Paroles d’autrefois, joyeuses ou pensives,

Et vos beaux noms fleuris, les aurez-vous tantôt,

Rue Grange-Batelière et rue des Blancs-Manteaux,

Des Francs-Bourgeois, des Quatre-Vents, du Chat-qui-pêche ;

N’aurez-vous pas bientôt le nom morne ou revêche

D’un commerçant ou d’un ministre ou d’un athlète,

Ruelles de Montmartre où croît la violette ?

VI

Paris danse : on n’entend que sons et que musiques ;

Un grand peuple joyeux emplit les carrefours.

Mais quel est ce beau chant plein de douleurs épiques

Qui monte vers l’azur morne des soirs trop lourds ?

Ce sont les chants des morts de la grande hécatombe,

Ce sont tous les tués, tous les crucifiés

Qui chantent chaque nuit du tréfonds de leur tombe

Sous le ciel des pays encor terrifiés.

C’est un chant de fierté, de douleur et de gloire,

Si morne et si poignant qu’on ne peut l’écouter

Sans sentir que, malgré la paix et la victoire,

Une douleur en nous est prête à sangloter.

Et c’est pour étouffer cette plainte cruelle,

Cet hymne du devoir, si terrible et si beau,

Que Paris, fils aîné de la France immortelle,

Danse de tout son cœur, danse au bord des tombeaux.

VII

Quand je suis pris soudain par le fleuve des foules,

Quand je suis emporté par leurs torrents joyeux,

Je fais parfois ce rêve, au rythme de leurs houles,

Ce rêve sans raison, ce rêve merveilleux :

Il me semble revoir parmi de beaux visages,

Les visages de ceux que la mort a glacés ;

La foule étant aveugle au soir des grands orages,

Parmi ces chants joyeux passent des trépassés.

Et j’imagine alors que quittant leurs ténèbres,

Tous les jeunes soldats qui n’avaient pas vingt ans

Quand la mort les coucha dans les plaines funèbres,

Reviennent rire encor au milieu des vivants.

C’est pourquoi, sous l’éclat des lampes électriques,

Je marche regardant les yeux des promeneurs,

Et, pris d’un grand amour pour les rêves mystiques,

Je sens mon cœur s’emplir d’ineffables douceurs.

Je veux porter en moi cette chimère heureuse

Qui berce mes chagrins et calme mes remords,

En attendant la nuit terrible ou merveilleuse

Où je serai parmi vos phalanges, ô morts !