II

Que la vie est chose changeante !

Hier, c’était le vibrant Paris ;

Et ce soir, belle île indolente,

Je suis sous tes manguiers fleuris !

Hier nous étions des enfants sages,

Demain nos cheveux seront gris ;

Ah ! qu’ils sont courts les beaux voyages,

Où de tout le cœur est épris.

III
SAGESSE

A M. Gabisto.

Je cueille suivant l’heure et suivant la saison,

Les fruits de mon verger, les fleurs de la savane ;

Sans cesse de mon cœur un vers limpide émane

Devant la mer, les bois, le lac ou l’horizon.

Qu’on soit vêtu de pourpre ou couvert de haillons,

La vie est une feuille ivre que le temps fane ;

Comme l’astre tombé d’une nuit diaphane

Le poète en vain trace un lumineux sillon.

Je ne convoite pas une gloire éternelle,

Trop heureux, par les mois où la lune est trop belle,

De sentir tout à coup mon être s’émouvoir

En songeant que peut-être il est sur cette terre

Un écolier pensif et toujours solitaire

Qu’enivre un de mes vers dans la beauté du soir.

IV
PAIX DU SOIR

Dans le beau flamboyant chantent les anolis ;

Le soir pourpre et doré rayonne sur les îles ;

Les rivières d’argent aux écumes mobiles

Rêvent en caressant les cailloux de leurs lits.

C’est la belle heure rose aux lumières païennes

Où le cœur se recueille au départ du beau jour,

Où les eucalyptus, harpes éoliennes,

Chantent dans l’air léger leurs cantiques d’amour.

V
INNOCENCE

Une petite fille aux yeux larges et bruns,

Une frêle fillette aux innocents parfums,

M’apporte une corbeille où sont les fruits de l’île :

La mangue, l’acajou, la figue et la vanille.

Chère enfant dont le père est parti loin de nous,

J’aime la pureté de ton regard si doux,

Si tu veux bien, enfant qui n’as pas de famille,

Par la loi de mon cœur tu deviendras ma fille !