LE BEAU DANSEUR
A Léon Bocquet.
Je suis le beau danseur aux cheveux de clarté ;
Et je ferai danser ce soir la fille laide ;
De celle dont le front rayonne de bonté
Je prendrai dans mes bras la taille infirme et raide.
Je veux voir s’animer, au contact de mon corps,
La pauvrette qu’au bal ont toujours délaissée
Le fat, le vaniteux, le sot et le retors ;
Je suis le beau danseur à la taille élancée !
Je suis le beau danseur, harmonieux et blond,
Qui levant le loup vert qui mimait l’allégresse,
Montre aux regards surpris un secourable front
Et deux yeux attendris, étoilés de tristesse.
Toute la poésie est dans mes mouvements ;
Quand la danse me prend, emporté par mon rêve
Je glisse sous des nuits pleines de diamants,
Vers les horizons bleus où la lune se lève.
Nous nous enlacerons, au rythme du tango,
Puis l’orchestre divin jouera la valse illustre ;
Au chant des violons, sur les mers indigo,
Nous partirons en songe aux mille feux des lustres.
Soulevant dans mes bras le fardeau précieux,
— Qu’elle sera légère avec sa robe mince ! —
Je mettrai du soleil aux puits noirs de ses yeux,
Je lui dirai mon nom de seigneur et de prince.
Je la ferai ployer comme le vent joyeux
Fait ployer au rosier une rose trop frêle ;
Je la ferai tourner dans des tourbillons bleus,
Je lui dirai cent fois qu’elle est la toute belle.
Dédaignant les beautés dont le cœur est brutal,
Je vais, toute la nuit, chérir la délaissée,
Pour qu’elle emporte à l’aube, au sortir de ce bal,
L’orgueil d’avoir été divinement bercée.
Il suffit bien souvent, pour embellir demain,
Dans ce monde où l’amour est plus fort que la haine,
Qu’un instant le bonheur nous ait pris par la main
Et que deux yeux se soient penchés sur notre peine.