LE CHANT BLEU DU RUISSEAU
A Georges Duhamel.
L’eau d’un ruisseau vert
Courant vers la mer
Disait ce chant dans la lumière.
Plus pure qu’une voix automnale d’oiseau,
Plus fraîche qu’un soupir des flûtes de roseau
M’a semblé la chanson rapide de cette eau
Qui voyageait vivante et claire :
« Je suis lasse d’avoir changé plus de cent fois,
Vapeur ou rosée, averse ou nuage,
D’être le miroir flou du paysage,
De bondir, de heurter les racines des bois.
Je suis lasse, parmi les forêts monotones
D’être toujours en plein exil ;
Je fus aux nuits d’hiver le givre au pâle fil
Et la pluie aux soirs de l’automne.
Serpent vert des prés lumineux,
Blanche crinière des cascades,
Je descends vers les golfes bleus
Où sont les thons et les dorades.
J’ai jailli d’une source en face du matin,
J’ai coulé sous de noirs ombrages,
J’ai traversé mille villages,
Je suis au bout de mon destin.
Encor un effort vers les beaux rivages,
Encor quelques heurts, encor quelques bonds
Et ce sera la plaine unie,
La grande plaine infinie.
Par un matin vibrant et léger, loin des monts,
Où j’ai gémi durant d’inexorables lieues,
Je verrai tout à coup mon grand pays : la mer ;
Et joyeuse, mirant ta coupole, ciel clair,
Vague je danserai parmi les vagues bleues ! »