LE CHANT DE LA SIRÈNE

A André Foulon de Vaulx.

Le pêcheur d’or s’en va chaque nuit sur la mer,

Les flots ont des lueurs dansantes de phosphore.

La lune verte luit au cœur du ciel désert.

Le beau pêcheur s’en va pêcher jusqu’à l’aurore.

— Pêcheur, ne jette pas tes filets dans les flots.

Les trésors que tu vois ne sont que vains fantômes.

Le vent froid de la nuit pleure sur les îlots.

Pourquoi veiller à l’heure où reposent les hommes ?

Ces récifs sont hantés par un esprit méchant :

Sous ce vaste rocher habite une sirène ;

Garde-toi d’écouter la douceur de son chant

Nul, nul n’est revenu de sa grotte lointaine.

Mais les yeux du pêcheur ont lui ;

Car la folie est dans ses voiles.

La mer est d’or autour de lui ;

La mer est d’or sous les étoiles.

Des reflets fauves de métaux

S’élèvent jusqu’aux Pléiades,

C’est l’heure où brillent dans les eaux

Le congre vert et les dorades.

Au cœur du flot diamanté

Le filet scintillant replonge

Et le canot est emporté

Au loin vers les Iles du Songe.

L’incomparable voix plus douce que la nuit

Emplit soudain l’azur d’une beauté sereine,

Et les larmes voilant son pur regard qui luit,

Le bienheureux pêcheur écoute la Sirène.

De ses tremblantes mains il touche aux mille feux

D’ors couleur de soleil et d’ors couleur de lune ;

Dans son cœur rajeuni bondit un sang joyeux ;

Chaque coup de filet ramène une fortune.

Ah ! pouvoir de cet or tuer la pauvreté,

Abolir la misère et protéger l’enfance.

Beau rêve généreux d’amour et de bonté,

Bel impossible espoir, frère de la démence !

Et les marins du port ont un rire cruel

Quand le pêcheur revient au jour, sa barque vide,

Mais aucun d’eux ne voit ce qu’il voit sous le ciel

Quand le trésor des mers s’offre à son œil lucide.

Aucun d’eux n’a surpris la Sirène aux bras blancs

Alors que toute nue elle chante aux étoiles,

Aucun d’eux n’a senti le vertige troublant

D’un frénétique espoir gonflant les folles voiles.

Et c’est pourquoi, rivés à leur rêve lointain,

Les beaux yeux du pêcheur regardent sans colère ;

Il sait qu’il est de ceux dont le grave destin

Est de mourir du baiser fou de la chimère.

En attendant, son ombre au bord du grand chemin

Fait trembler les enfants qui chantent à la brune ;

Et la mer, chaque nuit, berce le rêve humain

Du beau pêcheur hagard qui pêche sous la lune.