LE DÉPART POUR L’EUROPE
A Paul Labrousse.
Tournant sa proue en feu vers le Nord-Est brumeux,
Le vapeur nous emporte au chant de sa machine ;
Les îles du couchant nous font de beaux adieux
Et les vents jusqu’à nous portent leur voix divine.
Nous entendons grandir ton immense rumeur,
Formidable Atlantique illuminé d’écume
Dont chantent les longs flots comme un immense chœur
Et qui fais du vapeur sonore ton enclume.
Nous frôlons des trésors que nous ne verrons pas,
Des peuples inconnus de poissons et de plantes,
Des joyaux inouïs, des carènes, des mâts,
Des crabes monstrueux, des méduses géantes.
Tandis que les dauphins s’ébattent à fleur d’eau,
Les bécunes des fonds poursuivent les orphies.
Une tortue au loin flotte comme un radeau
Sur les flots lourds hantés de carangues bouffies.
Tiédis par les baisers du Gulf-Stream, les courants
Traînent sur l’océan des routes lumineuses,
Dans leurs flots tempérés nagent les thons errants
Ivres de réchauffer leurs écailles frileuses.
Partis des ciels lointains dont se voile l’azur
Des oiseaux migrateurs voyagent par nuées ;
C’est ainsi que s’en vont vers le rivage pur
De la beauté le vol des ivresses sacrées.
Je t’évoque, aux lueurs du beau soleil couchant,
Océan et te fais tout haut cette prière :
De ton immense lyre accompagne mon chant
Et que notre vapeur ignore ta colère.