LE VOYAGE A TRAVERS L’ARCHIPEL

A Jean Royère.

Le grand steamer coupa les flots de l’Archipel.

Les nuages dans l’air semblaient de belles voiles ;

Et chaque île, dressant son profil sur le ciel,

Parut dans un décor de soleil ou d’étoiles.

Aux cadres des midis, des aubes et des soirs,

Nous avons admiré leur lumière diverse :

Les unes dans l’azur dressaient leurs pitons noirs ;

D’autres étaient encor luisantes d’une averse.

L’une ouvrait une rade où les flots violets

Balançaient des trois-mâts, des bricks et des gabares ;

Une autre avec sa ville aux toits bariolés

Imitait un château de carte aux couleurs rares.

Que la Barbade est belle au miroir des flots bleus

Baignant ses sables nus de leur écume claire ;

Les vents venus d’Europe aiment le ciel heureux

De cette minuscule et grouillante Angleterre.

Plus au nord, se dressait, au gouffre de l’éther,

Sainte-Lucie avec ses montagnes jumelles ;

La rade de Castrie est comme un étang vert

Reflétant les villas du golfe et leurs tonnelles.

Une angoisse nous prit à regarder tes monts

Frères du noir Pelé, superbe Martinique ;

Ton volcan, dans les feux des crépuscules blonds,

Perce d’un glaive noir ton ciel mélancolique.

La Dominique est l’île vierge où le ciel frais

Respire encor l’odeur des floraisons premières,

De musicales eaux courent dans ses forêts

Où volent des oiseaux sous des lumières vertes.

La belle Guadeloupe offrit le couchant d’or

Splendide d’un ciel rouge illuminant la vitre

Flambante de la mer. Des feux brillaient au port.

Au loin les flamboyants saignaient sur Pointe-à-Pitre.

Puis ce fut Montserrat, Nevis, Saint-Kitts en fleurs,

Christianstad où la mer a l’éclat des turquoises,

Charlotte-Amalia riche de sept couleurs ;

Charmantes toutes deux et toutes deux danoises.

Dans l’île de Sabah il est des enfants blonds

Dont les yeux font songer aux beaux lacs de Norvège ;

De souples négrillons aux yeux gris, aux bras ronds,

Peuplent Fredericstad aux murs couleur de neige.


Les marchés étaient pleins d’oiseaux et de beaux fruits :

Perroquets et ramiers, mangues et barbadines.

Des guitares jouaient dans la fraîcheur des nuits

Des tangos langoureux et des valses divines.

De suaves parfums voyageaient dans les airs,

Venus des chauds jardins où croissent les épices,

Et de souples cabris, aux rivages déserts,

Sautaient de roc en roc au bord des précipices.

Nous devinions au loin de sombres marigots

Sur qui tournaient des vols rapides et farouches,

Tandis que fleurissait parmi l’or des mangos

Un arbre illuminé de flammes d’oiseaux-mouches.

Des éclairs de poissons zigzaguaient dans les flots

Au large de l’îlot où pondent les tortues ;

On voyait les jets d’eaux souples des cachalots,

La nuit, quand les clameurs des marins s’étaient tues.

Un soir que nous disions des vers d’Heredia,

Les planètes soudain se levèrent plus belles

Et sur l’orient d’or la lune incendia

Un passage émouvant de lentes caravelles.

Devant nous se dressaient les sommets de saphir

Des beaux pays où sont les hautaines créoles,

Des îles évoquant les richesses d’Ophir

Et le fier souvenir des gloires espagnoles.

Mais au lieu d’affronter les chatoyantes eaux

Du golfe mexicain où dansent les flots rudes,

Le grand vaisseau suivi d’immenses vols d’oiseaux

Cingla vers les brouillards irisés des Bermudes.

Qui dira la clarté de ces terres d’amour

Où Colomb aborda lors du premier voyage,

Où poissons et coraux allument, tour à tour,

Les transparentes eaux qui reflètent la plage ?

Et tandis que le ciel sur les jardins fleuris

Déroulait tour à tour les aurores sanglantes,

Les crépuscules verts pleins de chauve-souris

Et les vagues de feu des nuits phosphorescentes,

Je redisais vos noms vivants, défunts amis :

Lafcadio[2], conteur aux rêves nostalgiques ;

Et vous, Nau, goéland dont l’âme ivre est parmi

Les vols d’oiseaux planant sur la mer des tropiques !

[2] Lafcadio Hearn.