LE POÈME TROUVÉ SUR UNE PLAGE

They cried : « La Belle Dame sans Merci

Have thee in thrall. »

J. Keats.

Nous trouvâmes un soir sur le sable d’une île

Déserte où ne vivait que le crabe inutile,

Couvert d’algue marine, un cadavre encor frais.

Le beau, l’énigmatique et mince jeune Anglais

Que nous avions connu dans Londres merveilleuse

Avait trouvé la mort près de l’onde rêveuse.

Près de son pâle front gisait un noir coffret

Où dormait ce poème ardent et sans apprêt :

I

« O mon Amour, ma vie est la rose qui ploie

Et ton cœur est un grand papillon plein de joie.

II

« Ta chair était pareille à celle des lys blancs.

Ta bouche avait l’éclat des grenades ouvertes.

J’admirai de trop près tes deux prunelles vertes

Et depuis je suis plein de remords sanglotants.

III

« O charme merveilleux de cette tête ovale,

De ce visage pur, délicat et charmant,

De ces yeux dont l’azur, le saphir et l’opale

Evoquaient pour mon cœur l’Ange du sentiment !

IV

« De ta divine bouche, incomparable rose,

Sortaient de tendres mots, des chants purs et joyeux.

Je n’ai su que plus tard que ce n’était que pose

Et que tout était faux, ta douceur et tes yeux.

V

« Je porte le fardeau d’un grand amour avide,

D’un amour sans remède et qui sent le malheur.

Dieu n’a pas mis de cœur dans ta poitrine vide

Mais ta bouche, ironie, a la forme d’un cœur.

VI

« Etre fait de caprice étrange, idole infâme,

Je devrais loin de toi partir à tout jamais ;

Mais que ferais-je hélas, hélas si je perdais

Tes yeux bleus peints d’azur où j’ai noyé mon âme !

VII

« Ta couronne tressait une aurore à mon front,

Amour, je te portais jadis comme un trophée ;

Je te porte aujourd’hui ainsi qu’un sombre affront,

Un mauvais sort jeté par une vieille fée.

VIII

« Ah ! c’est ma faute hélas, à moi toujours épris

De ce qui passera : chair, sourire, caresse,

Et qui n’ai dans le cœur qu’indifférent mépris

Pour l’âme, les vertus et la pure sagesse.

IX

« Je te hais quelquefois au point de désirer

Ta mort… un grand frisson me parcourt les moelles.

Tes yeux sur les chemins maudits vont m’égarer.

Je ne gravirai plus le sentier des étoiles.

X

« Si je retrouve un jour la paix, la paix du cœur ;

Seigneur, si je guéris de cette maladie,

Je serai calme et pur comme un héros vainqueur,

Après la guerre et le carnage et l’incendie.

XI

« Comme on porte une torche ardente dans la nuit,

Je porte ma douleur merveilleuse et cruelle ;

Je ne veux pas l’éteindre ; elle est tragique et belle.

Elle brûle mon cœur et le ronge sans bruit.

XII

« Vers d’angoisse où gémit une intime épopée,

Je vous trempe au creuset rouge de ma douleur

Et vous polis avec les larmes de mon cœur

Afin que vous ayez la splendeur de l’épée.

XIII

« J’ai trop souffert par vous, mauvais Ange, c’est trop,

Et par quelque terrible soir

Je jetterai mon cœur aux requins noirs du haut

Des falaises du désespoir ! »

....... .......... ...

Jeune homme, je revois tes yeux de clématite,

Je respire tes vers ainsi qu’un grave encens.

Qui donc te fit verser pour sa beauté maudite

Les belles larmes d’or d’un Keats adolescent ?