LE SOLEIL ET LA MORT
O Soleil, tu dorais la paisible maison
Où je naquis, les yeux éblouis de lumière.
O Mort, j’étais encor un être sans raison
Quand je te vis debout au chevet de ma mère.
Depuis, pur idéal tu fis naître à l’amour
Mon cœur d’enfant épris d’une forme adorable.
O vanité, depuis, tu redis chaque jour
A mon cœur tourmenté que tout est périssable.
Nos désirs sont chargés d’ombre et d’éternité.
La plus divine joie est d’une essence amère.
Toute douleur recèle un peu de volupté.
Tout se mêle et s’unit aux jardins de la terre.
Les climats les plus beaux sont les plus meurtriers.
Tu préfères, ô Mort, les Tropiques aux Pôles
Et toi, joyeux Soleil, ami des ateliers,
Que riche est ta splendeur aux murs des nécropoles !
Qu’êtes-vous devenus beaux siècles enchantés
Où le grand Sphinx ouvrit son rêve sur le monde,
Près du fleuve indolent de l’Egypte féconde
Roulant dans la splendeur torride des étés,
Nuits pures où marchaient les pâtres de Chaldée
Sous les feux solennels des constellations,
Grands prophètes menant les grandes nations,
Premier orgueil, premier culte, première idée,
Rois mitrés conduisant de longs troupeaux plaintifs
Vers le suprême éclat des Villes opulentes,
Portes d’or où passait le fleuve des captifs
Et les gémissements des races indolentes ?
Le silence a grandi sur votre vanité
Orgueilleuse grandeur des Thèbes aux cent portes.
Le marbre de Memnon d’où montaient des voix fortes
Est mort du long sommeil de l’immobilité.
Et toi divine Hellas, immortelle patrie,
Qui dressas vers le ciel le svelte Parthénon,
Nous ne reverrons plus de lumière fleurie
Renaître la beauté parfaite d’Apollon !
Le néant a repris les grandes Babylones
Sous la sécurité des constellations.
Mais par l’orgueil plus grand des générations
D’autres Babels naîtront des siècles monotones.
Soleil qui nous versez l’espérance et l’amour,
Rayons, future vie et futures pensées,
Sur un fleuve rapide emportés sans retour
Nous subissons la loi cruelle des années.
O Forces, notre esprit après le grand départ
Verra-t-il l’infini de la lumière pure ?
O Mort, sous quelle lune, autour de quel rempart
Irons-nous féconder l’herbe de la nature ?
Notre âme est-elle un peu de toi, beau firmament ?
Nos corps sont-ils pétris de ton limon, ô sable ?
Est-ce enfin vous qui vous mêlez confusément
Dans notre être à la fois divin et misérable ?
DIXIÈME CHANT
LA VILLE MERVEILLEUSE
Il faut en ce bas monde aimer beaucoup de choses.
Alfred de Musset.