LES PÈLERINS DE LA MORT

A Gratien Candace.

Un rhéteur parle :

Sous le soleil du soir, au couchant de la vie,

Les hommes, pèlerins en marche vers la mort,

Après des jours d’orgueil, de peine ou de remords,

Passaient tumultueux sur la route infinie.

Ils s’en allaient, troublant le silence des monts,

Comme un vaste troupeau marchant dans la poussière ;

Des souffles haletants soulevaient les poumons

Et de vastes clameurs faisaient trembler la terre.

Dans l’ombre qui tombait des arbres embaumés,

Les hommes confondaient leur croyance et leur doute ;

Les peuples de l’orgueil cheminaient sur la route

Mêlés au noir bétail des peuples opprimés.

Les riches, les heureux, les satisfaits du monde

S’avançaient les premiers en groupes clairsemés ;

C’étaient ceux dont les blés doraient la plaine blonde

Et qui vivaient de luxe au cœur des jours charmés.

Ils allaient à pas lents, chantant la destinée

Qui les avait placés sous les bonnes étoiles,

La grange où s’entassait le bon grain de l’année

Et le bon vent menant au port les bonnes voiles.

Ils disaient la douceur des rêves accomplis.

De beaux soldats chantaient la guerre et la victoire,

Les expéditions vers les pays conquis ;

On entendait les mots de patrie et de gloire.

Mais tandis qu’ils chantaient l’ample sérénité,

De larges hurlements troublaient leur harmonie,

Plus vaste le troupeau des vains déshérités

Proclamait la géhenne ardente de la vie.

Des malades affreux, d’horribles amputés,

De grands vieillards usés, des nains courbant la taille,

Des hommes nus traînant la femme et la marmaille

Déroulaient vers le ciel le chant des révoltés.

L’espoir pourtant, l’espoir était pur et vivace

Au cœur cent fois blessé de ces êtres maudits :

Mille fois dans les feux des matins attiédis,

Ils avaient entrevu les aurores de grâce.


L’apaisement tombait des voûtes étoilées,

Quand la horde brutale atteignit l’horizon ;

Calmes et douloureux, sans cri, sans oraison,

Les derniers Pèlerins passaient dans les vallées.

C’étaient les grands Vaincus et les grands Obstinés,

Les Penseurs méconnus par les foules abjectes,

Les Socrates honnis, les Colombs enchaînés,

Frères de Galilée et frères des prophètes.

C’étaient ceux qui voulaient grandir le cœur humain

Et dont la bonne auberge était à tous ouverte,

Ceux qui n’eurent d’amis qu’au banquet du matin

Et dont la maison pauvre au soir dur fut déserte.

Plusieurs avaient subi l’exil et la prison

Dans les bagnes de fer aux murs sentant le vice,

Pour avoir élevé ta lampe d’or, Raison,

Et pour avoir crié vers tes astres, Justice !

Ils songeaient, ce soir-là, que des flambeaux brisés

Ne jaillirait jamais la flamme salutaire

Et gardaient des jours morts et des orgueils usés

Le souvenir affreux d’une grande misère.

Leurs yeux étaient levés et regardaient le ciel ;

Dans l’ombre gémissait la voix des cathédrales ;

Et les vaincus voyaient, dans le soir solennel,

De grands crucifiés sur les croix des étoiles.

Et la lune pleurait au fond du ciel en deuil,

Sur la route où passait la tristesse des hommes.

Des nuages sanglants imitaient des fantômes

Et la lugubre nuit semblait un grand linceul…

Et pourtant, c’est de vous que nous tenons les rêves,

L’idée au vol hardi, l’idéal tout puissant ;

Et sans vous, nous serions des Bêtes sur les grèves,

De sombres carnassiers toujours ivres de sang.

Vous êtes nos maisons, nos navires, nos plaines,

Nos arches, nos clochers, nos lumières, nos ports ;

O phares dans la nuit des détresses humaines,

Soleils de vérité que n’éteint pas la mort !