ARGUMENT
Quatrième vallée où sont punis ceux qui se mêlent de prédire l'avenir. Entretien sur l'origine de Mantoue.—Astrologues, sorciers et sorcières.
Je touche au vingtième repos de ma douloureuse carrière; mais des supplices nouveaux demandent encore de nouveaux chants.
Déjà mes yeux plongeaient sur une terre trempée des larmes que les ombres y versent en silence: elles marchent avec détresse, en suivant les détours de la vallée, comme, dans nos campagnes, la foule religieuse passe en invoquant l'assemblée des saints [1].
Je considérais ces malheureux; mais, parcourant d'un regard leurs traits divers, je m'aperçus, avec une surprise mêlée d'horreur, que les troncs et les visages ne s'accordaient point entre eux: chaque coupable, opposé à lui-même, présentait d'un seul aspect son front et son dos, et semblait reculer et s'avancer à la fois. Tel n'est point encore le paralytique, dont la tête, tournée par la contrainte du mal, ne peut revenir sur son pivot nerveux.
Lecteur, si mes vers ne sont point un vain son pour ton âme attendrie juge toi-même comment j'aurais pu contempler d'un oeil sec l'effigie de notre humanité si tristement défigurée, et supporter le spectacle de ces infortunés, versant à jamais des larmes qui n'arrosent plus leurs poitrines!
Appuyé sur les durs rochers qui s'élevaient autour de moi, je les inondais de mes pleurs, quand mon guide me dit:
—Eh quoi! ne serais-tu donc aussi qu'une âme vulgaire? On est sans pitié pour des maux sans mesure. Ne sont-ils pas assez criminels, ceux qui osèrent être les émules d'un Dieu? Relève-toi, et regarde celui que la terre déroba tout à coup à la vue des Thébains, qui lui criaient [2]: «Amphiaraüs, où fuis-tu donc loin du combat?» Et cependant, il tombait de gouffre en gouffre, et roulait aux pieds de Minos, qui frappe à chacun l'inévitable coup. Pour avoir porté ses regards trop avant, il ne voit plus qu'en arrière; et c'est ainsi qu'il rebroussera dans l'éternité. Voilà Tirésias [3], qui, transformé deux fois, passa tour à tour d'un sexe à l'autre: devenu femme pour avoir frappé deux serpents, et les frappant encore pour reprendre sa dépouille virile. Arons [4] vient ensuite, et son menton repose sur son dos. Il avait creusé sa grotte augurale dans ces montagnes où sans cesse le marbre crie sous les efforts de l'habitant de Carrare [5]. C'est de là qu'épiant l'avenir, il promenait son oeil prophétique sur le miroir des eaux et dans la voûte des cieux. Vois encore celle dont les reins se montrent à nu, tandis que son sein se couvre du voile épais de ses cheveux: c'est la voyageuse Manto, qui, lasse enfin de sa course vagabonde, s'arrêta aux lieux où j'ai vu le jour; et c'est ici que je te demande une oreille plus attentive [6]. Quand Thèbes eut perdu Tirésias et sa liberté, Manto, jeune orpheline, s'éloigna d'une patrie esclave, et courut longtemps de climats en climats. Non loin du Tyrol, où les Alpes opposent à la Germanie leurs immuables confins, se trouve un lac, ornement de la belle Italie: on le nomme Bénac; et les fleuves nombreux qui désaltèrent les champs de la Garde et de Valcamonique viennent se reposer dans son vaste bassin. Les prélats de Brescia, de Trente et de Vérone, pourraient, je pense, trouver au centre du lac la borne qui termine et réunit leur triple puissance [7]. Sur la rive plus basse où Pescaire présente à Bergame son front redoutable, le Bénac épanche les eaux dont il regorge, et les pousse comme un grand fleuve à travers les campagnes; bientôt l'Erident les reçoit, près de Governe, sous le nom de Mincio; mais auparavant, et non loin de sa source encore, le nouveau fleuve tombe dans une plaine; et là, ses flots ralentis s'étendent et croupissent comme un marais immense, où le soleil couve la mort dans les étés brûlants. Un champ inculte et désert s'élève au milieu de cette plaine marécageuse. C'est là que Manto, cette vierge farouche, suivie de son cortége et fuyant l'aspect des hommes, se choisit un asile: c'est là qu'elle exerça son art, et qu'elle termina sa vie. Après elle, des tribus éparses dans la contrée se rassemblèrent pour habiter un séjour que les eaux croupissantes protégent de tout côté. Elles y fondèrent une ville, et, sans interroger le sort [8], la nommèrent MANTOUE, en mémoire de celle dont le choix avait honoré ces lieux, et dont le tombeau les consacrait encore. Un peuple nombreux vivait dans ses murailles avant que le fourbe Pinamont eût prévalu sur les crédules Casalodi [9]. Je t'ai révélé la naissance et les accroissements de ma patrie, afin que si d'autres récits parviennent à ton oreille, ma parole soit à jamais le sceau de la vérité pour elle.
—Maître, répondis-je, les oracles de la vérité reposent sur vos lèvres; et les lueurs de l'humaine raison n'éblouiront plus un esprit éclairé par vous. Daignez maintenant m'apprendre s'il est encore dans cette foule une ombre digne de nos regards?
Le sage prit ainsi la parole:
—Celui dont tu vois la barbe épaisse ombrager les épaules florissait jadis, quand la Grèce, veuve de tant de héros, n'offrit plus qu'à des enfants le lait de ses mamelles: il fut collègue de Calchas; et ce sont eux qui frappèrent le câble, et donnèrent en Aulide le signal du départ. On le nommait Euripyle [10], et ce nom consacre un de mes vers: tu le sais, puisque mon poëme entier vit dans ta mémoire. L'ombre qui te présente une si frêle stature fut Michel Scot [11]; et certes il connut bien tous les secrets de la fallacieuse astrologie. Vois Guido Bonatti [12]; vois Asdent [13], qui voudrait n'avoir pas déserté ses ateliers; mais son remords est tardif. Vois enfin ces femmes sacriléges qui laissèrent le fuseau pour souiller leurs mains de l'impie attouchement des herbes magiques et des simulacres enchantés. Mais hâtons-nous, car déjà la lune se penche dans la mer de Séville, et blanchit la zone où se confondent les deux hémisphères [14]: hier elle offrait à l'orient son disque entier; et tu l'invoquas sans doute plus d'une fois dans les ténèbres de la forêt.
Ainsi parlait mon guide, sans cesser d'avancer.