IV

Le roi David.

Après avoir traversé les plaines basses parsemées de champs de blé, de bouquets de figuiers et de dattiers, et d’arbres de Judée au tronc rabougri, au parasol de feuillage étendu à plat comme un pain, nous commençâmes à gravir la montagne par des sentiers étroits, bordés alternativement de bois de chênes, de grandes plantations d’oliviers et de vignes. Par cette route ombreuse on arrive sur la crête, dans la petite ville de Timna, où Chamaï avait un hôte qui nous logea, nous et nos bêtes. Timna est une petite ville irrégulièrement bâtie, les maisons entourées de jardins et très-basses, n’ayant pas plus d’un étage. Elle possède un mur crénelé en pisé, deux portes et douze tours rondes. Nous y fûmes tourmentés par les puces, qui sont en Judée d’une abondance et d’un acharnement extraordinaires, et par les mouches, qui sont aussi très-nombreuses.

« Les hommes d’ici, remarqua judicieusement Hannibal, qui avait ôté sa cuirasse pour mieux se gratter, devraient adorer, non pas le grand dieu El, dieu du ciel et de la terre, mais le dieu Baal-Zébub, dieu des mouches et autres insectes, pour qu’il les débarrasse du fléau de la vermine. »

Le lendemain, de bon matin, après avoir traversé bon nombre de ravins et grimpé des côtes, car tout ce pays est montagneux, mais fertile et bien cultivé, nous vîmes une vallée profonde et encaissée, toute stérile et déserte. Au fond et sur les flancs pierreux de cette vallée blanchissaient des ossements humains, en grand nombre ; vers l’est, on voyait des mamelons couronnés d’un fort, et la vallée remontait vers les crêtes au sud.

« La vallée des Géants, dit Bicri en s’arrêtant, et en faisant rouler un crâne du bout de son bâton.

— J’y étais, dit Chamaï, comme fort jeune homme, écuyer de Bénaïa, capitaine de cent hommes, un des trente-sept vaillants du roi, qui a tué un lion dans une fosse, dans un jour de neige, et un géant égyptien armé de pied en cap, lui Bénaïa n’ayant que son bâton à la main. Nous y battîmes les Philistins de telle façon, que depuis ce temps ceux d’Achdod nous payent tribut.

— Oui, oui, dit Hannibal, les Philistins étaient là-haut, sur les hauteurs à notre droite et voulaient attaquer le château par devant nous. Mais le roi, descendant dans la vallée, leur épargna la moitié du chemin et monta ensuite sur les hauteurs en les poursuivant. C’est dans la vallée que fut le fort de la bataille, et sur le versant, de l’autre côté des crêtes, que fut la fuite des Philistins et le carnage. »

Nous traversâmes la vallée des Géants, et sur le revers opposé Hannibal nous fit voir les trente pieux aigus auxquels le roi David fit attacher par la poitrine les trente chefs des Philistins faits prisonniers. Des débris de leurs squelettes y pendaient encore.

« Ah ! s’écria Chamaï, notre roi est un bon roi ! Aussi, quand son fils Absalom fit sédition contre lui, je pris le parti des gens du roi.

— Et moi aussi, dit Bicri. Et dans la bataille qui s’ensuivit, je perçai d’une flèche à travers les tempes Hothniel, fils de Tsiba, et je pris ses dépouilles. Voilà sa belle ceinture de fils d’hyacinthe que j’ai encore autour des reins. »

Nous continuâmes ainsi notre route, Chamaï, Hannibal et Bicri nous faisant voir les endroits remarquables. Des villes et villages près desquels nous passions, il sortait bon nombre de gens qui, nous reconnaissant pour Phéniciens à nos habits, couraient après nous, nous offrant du lait, des raisins secs, des figues, du vin et d’autres rafraîchissements, et nous demandaient si nous n’avions rien à vendre. Mais Bicri leur répondait :

« Allez à Jérusalem, frères, car nous y allons, ou descendez à Jaffa, car nous en venons. C’est là que vous trouverez nos marchandises. »

Les bergers, ayant des troupeaux de belles chèvres, venaient aussi nous parler, mais nous n’achetâmes rien d’eux, sauf deux fromages, qu’ils font excellents dans ce pays, et des rayons de miel qu’ils nous vendirent pour quelques zeraas. Des jeunes filles, pendant que nous mangions nos fromages à l’ombre d’un chêne, vinrent nous apporter dans leurs cruches de l’eau très-fraîche. Hannon leur donna quelques perles de verre qui les comblèrent de joie.

Peu avant le coucher du soleil du deuxième jour, nous arrivions à Jérusalem, ville forte, bâtie avantageusement sur un plateau escarpé. Les beaux jardins d’oliviers qui entourent cette ville, la blancheur de ses murailles, les dômes nombreux qu’on voit dans le feuillage des faubourgs, font une impression agréable. De loin on voit la ville comme bosselée de dômes et de terrasses, car elle est bâtie sur un terrain fort inégal. Après avoir passé un chemin qu’on voit se perdre au loin du côté du désert, et qui est bordé par le torrent de Kidron, nous franchîmes une dernière montagne couverte d’oliviers, puis un ravin, et nous montâmes par une rue assez large, où trois cavaliers peuvent aller de front. Cette rue est dallée, bordée de maisons bâties en briques et de jardins entourés de petits murs de torchis. A la nuit, Chamaï qui avait galopé devant, en laissant Bicri nous conduire, nous attendait sur la porte d’un grand jardin, au fond duquel était une belle maison de briques à deux étages. C’était la maison de Hira, un des principaux officiers du roi, chargé de recevoir les ambassadeurs étrangers. Les esclaves vinrent tout de suite à notre rencontre, prirent nos bêtes et transportèrent nos bagages dans une grande salle basse, où ils nous apportèrent de l’eau pour nous laver les pieds. Hira vint après nous souhaiter la bienvenue et nous fit apprêter à manger. Je lui appris qui j’étais et pourquoi je venais, et lui fis voir la lettre du roi Hiram au roi David : il l’éleva sur sa tête en signe de respect et me promit de prévenir le roi de mon arrivée, dès le lendemain matin.

De loin on voit la ville.

Tout de suite après le repas, je préparai mes présents pour le roi David. Je choisis une tunique de dessous du lin d’Égypte le plus fin, teinte en hyacinthe, une tunique de dessus en pourpre, avec le tour du cou brodé de fleurons, les manches brodées pareillement et tout le pourtour garni de franges d’argent. Je pris une ceinture ornée d’orfévrerie, ouvrage égyptien curieux à voir, et le coulant de ceinture était une tête de lion en or avec des yeux d’émail. J’avais acheté quatre ceintures pareilles à un artiste égyptien, pour en faire présent à des rois. Je pris aussi une coupe à deux anses et à pied, en argent, avec des incrustations d’or relevé en bosse et figurant des fleurons et des grappes de raisin. Je déposai le tout dans un grand coffre en bois de santal qui vient d’Ophir, incrusté de filigrane d’or et de petits morceaux de nacre. Enfin, sachant que le roi se plaisait à la musique et jouait des instruments lui-même, j’ajoutai à tout cela une harpe en bois de santal, une harpe à trois cordes, et le bois était orné de pompons multicolores et surmonté d’un oiseau en or, le bec ouvert et les ailes étendues. Cette harpe venait pareillement d’Ophir et n’avait pas de semblable en Phénicie. Je l’avais eue de Khelesbaal, capitaine sidonien, auquel la reine d’Ophir l’avait donnée, pour le récompenser de lui avoir construit des navires tenant la pleine mer.

Le lendemain, Hira vint de bon matin m’annoncer qu’il se rendait chez le roi. Je lui fis voir les présents et il fut émerveillé. Il m’assura qu’ils seraient tout à fait trouvés agréables et que le roi attendait mon arrivée avec impatience. Deux heures après, des esclaves du palais nous amenèrent un veau pour nous régaler, de la part du roi David. Ils portaient aussi des pains, des gâteaux, des fromages, des figues, une grande jarre d’olives et une très-grande jarre de vin d’Helbon. L’un d’eux ayant demandé qui était l’ambassadeur d’Hiram, je me nommai.

« Le roi, me dit cet homme, m’a chargé de te mener devant lui, toi et ta suite. Viens donc à présent. »

Mes deux matelots prirent le coffre où étaient les présents destinés à David, Hannibal revêtit sa cuirasse et coiffa son casque, Hannon passa son écritoire dans sa ceinture, et nous partîmes, à la grande joie de Chamaï et surtout de Bicri, qui n’avait jamais vu le roi.

« Il a fait bien du mal aux enfants de Benjamin dont je fais partie, disait-il. Mais il a réparé ce mal par ses bontés envers la descendance du feu roi Saül, et il est l’honneur et le rempart de toutes les douze tribus. Je suis content de le voir.

— Le mal qu’il a fait aux enfants de Benjamin, répondit Chamaï, il l’a fait contre son cœur. N’était-il pas l’ami de Jonathan, fils du roi, et le mari de Mical, sa fille ? Et n’a-t-il pas pleuré le feu roi, et ne l’a-t-il pas vengé ?

— C’est un roi très-vaillant, dit Hannibal, et qui connaît les choses et l’art de la guerre. Et son général Joab, fils de Tsérouia, est un bon général. Leurs faits d’armes à tous deux sont illustres et mémorables. »

Nous marchions par des rues étroites et montueuses, toujours entourées de jardins et de maisons à un ou deux étages. Les gens qui nous voyaient accompagnés des serviteurs du roi, qu’ils connaissaient à leurs habits, lesquels sont blancs, bordés d’hyacinthe, nous saluaient en passant : ce qui nous fit voir que le roi était très-respecté de son peuple.

Après avoir traversé un quartier de la ville qui s’appelle Millo, nous arrivâmes à un canal qui sort vers la campagne et qui est dominé par une élévation du plateau nommée Sion. Tout l’espace entre Sion et Millo a été bâti de maisons neuves par le roi David et, de ce côté, le mur d’enceinte porte encore la brèche qu’y fit le roi quand il prit la ville sur les Jébusiens. Sur la hauteur de Sion est la forteresse que le roi prit aussi et dans laquelle est bâti son palais. Ce palais a été construit dans une cour intérieure par des architectes tyriens : il est à trois étages avec un dôme au milieu, entouré de terrasses. On y a employé pour matériaux le bois de cèdre et la pierre de taille, et des deux côtés de la porte sont deux belles colonnes de bronze. A la droite de l’une d’elles, on voit contre le mur le banc sur lequel le roi vient s’asseoir quand il rend la justice au peuple, et deux potences toutes neuves. Derrière le palais sont des jardins où se trouvent des constructions plus basses, dans lesquelles habitent les femmes du roi.

Hira nous attendait à la porte et nous fit monter, par un escalier en vis, dans une salle carrée et bien éclairée. Au fond de cette salle est une estrade de bois de cèdre à laquelle on monte par trois degrés. Les murs sont tendus d’étoffes où l’on voit représentés des fleurs et des oiseaux. Sur l’estrade est une peau de lion, aux pieds du trône du roi, lequel est en bois de santal, sans peintures ni dorures. A côté du trône était Joab, général de l’armée, revêtu de sa cuirasse et coiffé de son casque ; et derrière le trône on voyait la lance du roi appuyée contre le mur, et son écuyer, debout, portant l’épée du roi dans sa main. Sur les degrés de l’estrade étaient plusieurs officiers du palais et quatre hommes vaillants debout, l’épée nue à la main.

Le roi lui-même était assis sur son trône, très-simplement vêtu. C’était un homme âgé, de stature moyenne et de corpulence maigre ; mais malgré son âge on voyait qu’il était encore leste et vigoureux. Sa barbe était toute blanche, sans frisure, et ses cheveux nattés comme ceux des autres. Il ne porte ni bandeau ni couronne. A ses bras il n’a pas de bracelets ; au lieu de patins élevés, comme les autres rois, il a aux pieds des sandales de montagnard et pas d’anneaux aux orteils. Sa tunique est blanche, bordée d’hyacinthe et sans broderie. C’est un roi sans pompe et vêtu comme les gens du commun ; mais à ses yeux gris bleu, à son regard clair et perçant, on voit bien qu’il est le roi.

Mes gens se rangèrent sur une seule ligne et, m’avançant devant eux jusqu’au pied de l’estrade, je me prosternai. Puis je me tins debout, les mains croisées.

Je me tins debout, les mains croisées.

« Magon le Sidonien, dit le roi.

— Me voici, répondis-je.

— Sois le bienvenu, As-tu voyagé en paix ?

— J’ai voyagé en paix.

— Comment se porte le roi Hiram ?

— Il se porte bien.

— Et comment se porte le peuple de Tyr, et aussi le roi de Sidon et le peuple de Sidon ?

— Ils se portent bien.

— Je suis satisfait. Donne-moi les lettres du roi Hiram. »

Je remis le papyrus scellé à un des officiers, qui le présenta au roi. Il le lut avec attention, et me regardant d’un air bienveillant :

« Magon, fils de Maharbaal, je suis content de te voir, me dit-il. Qui sont ces gens avec toi ? »

Je les nommai l’un après l’autre.

« Je suis satisfait que tu emmènes Chamaï et Bicri, et que tes guerriers soient sous les ordres d’Hannibal, que je reconnais à présent. J’aime que mes jeunes gens voyagent par toute la terre : ils rapporteront de l’expérience et de la sagesse dans ce pays. Jéhochaphat, le secrétaire, préparera la liste des objets que tu dois rapporter. Tu y ajouteras, suivant ton jugement, ce que tu trouveras de rare et de curieux. Que désires-tu de moi avant de partir ?

— O roi, lui répondis-je, je désire que Chamaï ici présent puisse recruter quarante archers et hommes d’armes experts et vigoureux. Je désire aussi du blé, de l’huile, du vin et ce qu’il faut en choses pouvant se conserver, afin de nourrir tous mes gens sur la Grande Mer.

— Tes demandes sont justes, dit le roi. Joab choisira quarante hommes bien armés pour les mettre sous les ordres de Chamaï et d’Hannibal, et tu les commanderas par-dessus eux. Mon trésorier te délivrera de l’argent pour leur solde, suivant l’état que tu en feras. Hira te conduira dans mes magasins, où tu prendras les vivres qui te seront nécessaires, et il rassemblera aussi des hommes et des ânes pour porter les provisions jusqu’à tes navires. Et tout ce qu’il te faudra encore, demande-le-moi, je te le donnerai. »

Je me prosternai devant le roi pour le remercier, puis je lui offris mon présent, qu’il trouva fort beau.

Il se fit expliquer par moi l’origine de chaque objet ; puis s’étant levé, il nous ordonna de le suivre dans une salle voisine, où l’on avait préparé du vin et des coupes. On lui apporta son trône et il voulut boire dans la coupe dont je lui avais fait don.

Il me questionna beaucoup sur mes voyages et sur les pays lointains et fut content de mes réponses. Il me demanda aussi si dans les pays de l’ouest on trouvait des paons et des singes. Je lui répondis que ces animaux venaient d’Ophir et qu’à mon retour je ferais, s’il le voulait, un voyage dans cette direction.

« Tu es un homme hardi, me dit-il, de songer à de nouveaux voyages au moment où tu entreprends celui-ci. J’aime les hommes hardis, et je loue Hiram de t’avoir envoyé à mon service. Je veux te faire voir présentement l’emplacement du temple que je veux construire à mon Dieu. »

Nous sortîmes du palais, le roi marchant d’un pas aussi alerte qu’un jeune homme. Il nous conduisit sur une colline voisine du palais, où se trouvait une aire à battre le blé. On appelle cette colline le mont Moriah.

« J’ai acheté cette aire et deux bœufs, nous dit le roi, à Arauna le Jébusien, pour cinquante sicles d’argent. C’est un lieu élevé, propre à bâtir un temple et un fort.

— J’ai entendu, dit Hannon, que le roi prenait plus de forts qu’il n’en bâtissait et que son épée était la véritable forteresse de son peuple.

— Tu es un flatteur, scribe, répondit le roi en souriant. Mais je pense que des poitrines vaillantes défendent mieux un pays que des tas de pierres : c’est la vérité.

— Ma flatterie, dit Hannon, est donc d’avoir deviné la pensée du roi. C’est un peuple heureux celui chez lequel il suffit de dire les actions du roi pour le louer.

— Si, reprit le roi, tu as une langue aussi dorée auprès des femmes, je te prédis que tu épouseras quelque princesse. »

Hannon rougit et le roi se mit à rire.

« Tu as là, me dit-il, un scribe qui sait bien tourner les paroles et son éloquence me plaît.

— O roi, répondit Hannon, nous passerons bientôt chez tant de peuples sauvages et parlant tant de langues bizarres, nous aurons avec eux des conversations si brutales à coups de lance et à coups d’épée, nous soutiendrons contre les hurlements de la mer et les sifflements du vent de si rudes dialogues, que nous dépensons ici nos dernières belles paroles en langue cananéenne. Nous vidons le trésor de notre politesse, afin d’être à même de causer avec les gens de Tarsis. »

Le roi fut très-content des paroles d’Hannon.

« Je veux, lui dit-il, que tu mettes par écrit les singularités de ton voyage et que tu me les apportes. As-tu ici quelque papyrus écrit par toi ? »

Hannon lui tendit un rouleau sur lequel étaient des vers de sa composition en l’honneur d’une dame. Le roi loua beaucoup l’harmonie des vers et la beauté de l’écriture et fit donner à Hannon un papyrus sur lequel il avait écrit des poésies de sa propre main ; car il s’y entend très-bien et passe pour un excellent poëte et un habile calligraphe.

« Mais, dit Hannon, les poésies que le roi a écrites dans la vallée des Géants et dans tant d’autres endroits, il ne peut pas me les donner ? »

Le roi prit aussitôt son épée des mains de son écuyer et la présentant à Hannon :

« Emporte donc celle-ci ; avec ce calame de bronze, tu écriras des poésies comme j’en ai écrites en l’honneur de mon Dieu et de mon peuple dans la vallée des Géants.

— La parole du roi est une prophétie, dit Hannon en baisant l’épée. Je n’ai garde de la faire mentir. »

Après avoir pris congé de ce bon roi, je me rendis immédiatement dans ses magasins, avec Hira, pendant qu’Hannibal, Chamaï et Bicri suivaient Joab.

Les magasins sont un long bâtiment en briques, à un étage où l’on arrive par un chemin dallé et bordé de sycomores. Ils sont construits sur citerne, à la manière phénicienne, et sont flanqués, à droite et à gauche, de hangars et de prés où sont les chariots, les chevaux, les ânes et le bétail du roi. Hannon avait dressé la liste de ce qu’il nous fallait. Je choisis donc cent mesures de grain, cinquante mesures d’huile et autant de vin, des fromages, des figues et des raisins secs, vingt-cinq barils d’olives, et je fis peser deux mille sicles de viande salée et séchée. Je pris aussi du sel, des fèves, des dattes. Hannon fit en double l’état de ce que nous emportions, pour être remis au roi, et Hira nous assura que les ânes et leurs conducteurs seraient prêts le lendemain matin.

En revenant dans la maison de Hira, je trouvai des serviteurs du roi qui nous apportaient des présents : un bouclier, une lance, un poignard et une hache d’armes égyptienne pour moi, une épée et une masse d’armes chaldéenne pour Hannibal, un bouclier et un casque pour Chamaï, un bel arc, un carquois et un bandeau d’archer pour Bicri, et une épée pour Hannon. Le roi David est connu pour sa libéralité.

Vers le soir, Hannibal revint avec toute sa troupe et Jéhochaphat, le secrétaire, m’apporta les lettres du roi. Le lendemain, de bon matin, je trouvai la rue encombrée d’ânes chargés de ballots et de conducteurs. Nous n’avions plus qu’à prendre congé de notre hôte, ce que je fis en lui remettant un présent et en lui donnant deux fioles d’onguent royal pour ses femmes, et nous partîmes sur-le-champ.

Notre retour à Jaffa se passa sans incidents. Bicri nous y donna plusieurs fois les preuves de son adresse, perçant de ses flèches des perdreaux et d’autres oiseaux qu’il tirait au vol. Hannon, qui avait mis sa ceinture à la mode juive, en passant son épée sur le côté, était redevenu gai comme à l’ordinaire et chantait tout le temps.

« Le roi est prophète, me disait-il sans cesse ; tout le monde sait qu’il prédit l’avenir en prose et en vers. Maintenant que j’ai son épée, je crois que je me battrais contre l’univers entier.

— Est-ce que tu aurais l’intention de percer le flanc au Pharaon ? lui dis-je, inquiet de son humeur belliqueuse.

— Bah ! me répondit il, tu sais bien que ma belle, c’est la dame Astarté, la reine des cieux et de la mer, la déesse en personne, et celle-là se moque bien du Pharaon et de Bodmilcar par-dessus le marché.

— Dis-moi, seigneur amiral, me demanda Bicri en m’apportant un perdreau qu’il venait d’abattre, est-ce qu’ils ont des vignes, là-bas, en Tarsis ?

— Non, lui répondis-je, et cela ennuie fort nos colons phéniciens.

— Eh bien, reprit Bicri, puisqu’on m’a dit qu’il fait chaud là-bas presque autant qu’ici, j’ai bien fait d’en emporter des boutures. Nous en planterons et plus tard ils pourront dire qu’ils boivent de notre vin

— C’est bien vu, archer, dis-je à Bicri, et tu as là une bonne idée, dont je te félicite. »

Comme nous approchions de Jaffa, et que je distinguais de loin la tour et les mâts de nos navires, Abigaïl courut à notre rencontre et Chamaï, sautant de son cheval, la prit dans ses bras.

« Quoi de nouveau ? lui criai-je en hâtant le pas.

— Tout est bien, » me cria-t-elle.

Rassuré, je descendis vers la plage. Barzillaï vint à ma rencontre et m’apprit que l’eunuque n’avait pas reparu dans le village et que personne n’avait tenté de communiquer avec l’Ionienne. Bientôt Himilcon, Asdrubal, Amilcar, Gisgon et Bodmilcar lui-même vinrent me souhaiter le bonjour. Je fis aussitôt procéder à l’embarquement de nos vivres et de nos recrues ; je gardais ces dernières sur ma galère, ce qui complétait mon effectif à deux cent dix hommes, cinquante rameurs, soixante-dix matelots, quatre-vingts soldats et dix officiers. Comme les âniers aidaient à l’embarquement, l’un d’eux vint à moi. C’était un homme de très-haute taille et gros à proportion, avec un cou de taureau enfoncé dans des épaules démesurées, des cheveux crépus qui lui descendaient sur les sourcils et une barbe épaisse, courte et frisée, qui lui montait jusqu’aux yeux. Cet homme se mit devant moi, les bras ballants et me regarda fixement.

« Qu’est-ce que tu veux, toi ? lui dis-je.

— Je suis Jonas, me dit le colosse d’une voix de tonnerre.

— Eh bien, et après ? lui dis-je surpris.

— Eh bien, Jonas, de la tribu de Dan, Jonas du village d’Eltéké.

— Alors, toi Jonas, du village d’Eltéké, dis-moi ce que tu me veux.

— Je veux partir aussi ; je veux aller dans le pays des bêtes curieuses. »

Je regardai Jonas, de plus en plus surpris.

« Et qu’est-ce que tu veux faire dans le pays des bêtes curieuses ? lui demandai-je.

— Je ne sais pas, répondit le géant ; je veux y aller.

— Oui, mais pourquoi veux-tu y aller ?

— Je ne sais pas, » mugit Jonas.

Décidément, Jonas était stupéfiant.

« Et que sais-tu faire ? lui dis-je.

— Je suis de la descendance de Samson, de Samson l’homme fort, tu sais bien ?

— Mais enfin, sais-tu faire quelque chose par laquelle tu puisses te rendre utile sur mes vaisseaux ? lui répétai-je.

— Je sais sonner de la trompette, s’écria Jonas en se donnant un formidable coup de poing dans la poitrine, et je peux porter un bœuf sur mon dos. »

Hannibal, qui le contemplait d’un air connaisseur, exclama :

« Je n’aurai jamais de cuirasse assez large pour ce gaillard-là.

— Voyons, reprit Hannibal, moi, j’ai un bon sonneur de trompette. Je vais te faire donner une trompette, tu sonneras avec lui, et si tu sonnes mieux, je t’emmène, avec la permission de l’amiral. »

Je fis un signe d’assentiment. On envoya chercher le trompette d’Hannibal et je fis prendre dans la cargaison un énorme clairon qu’on remit à Jonas. On plaça les deux rivaux en face l’un de l’autre, un cercle de curieux se forma autour d’eux, et Hannibal leur dit :

« Allons, sonnez maintenant tous les deux, mais sonnez fort, aussi fort que vous pourrez. »

Aussitôt les deux combattants embouchèrent leurs trompettes et en tirèrent des sons éclatants. Bientôt le son enfla, grossit, et l’on vit les deux sonneurs, les joues gonflées, le cou tendu, s’animer et se défier. Au bout d’un quart d’heure, les yeux du sonneur d’Hannibal commençaient à lui sortir de la tête et il donnait des signes de fatigue. Les veines du cou de Jonas étaient devenues grosses comme le doigt, mais il soufflait avec aisance. La musique du sonneur d’Hannibal dégénérait en beuglements. Celle du géant hurlait à nous déchirer les oreilles. Au bout d’un autre quart d’heure, la trompette d’Hannibal poussa un dernier gémissement plaintif et le sonneur se laissa tomber sur une pierre, affaissé et étouffé. Jonas tira de son instrument des mugissements de triomphe, le nez en l’air et le poing sur la hanche. Il avait l’air parfaitement à l’aise.

Jonas, le sonneur de trompette.

« Assez, assez ! criâmes-nous au vainqueur.

— Qu’on lui apporte la plus grande des casaques rouges qu’on pourra trouver, dit Hannibal ; il l’a bien gagnée.

— Est-ce que tu m’emmènes ? dit Jonas.

— Oui, oui, » s’écria Hannibal.

Himilcon tourna autour du sonneur pendant qu’il endossait sa casaque, en faisant craquer toutes les coutures.

« Je serais curieux de voir ce que ce bœuf peut avoir dans la poitrine, dit-il. Je n’ai jamais entendu tonnerre pareil.

— J’ai soif, voilà ce que j’ai, » tonna le géant.

On lui apporta une énorme coupe de vin.

« Est-ce là ce que vous appelez une coupe de vin, vous autres ? cria-t-il après l’avoir engloutie. C’est ce qu’on donne aux petits enfants de ma famille. Ma soif est plus grande que cela. Donnez-moi quelque cruche ou quelque baril, que je puisse boire.

— Cet homme est étonnant, dit Himilcon, en faisant remplir de nouveau la coupe et en le regardant avec une admiration mêlée de terreur ; mais il nous coûtera cher à nourrir et à désaltérer. »

Là-dessus, le chargement étant fini, nous commençâmes à nous embarquer, après avoir fait nos adieux à nos hôtes et les avoir cordialement embrassés. L’Ionienne embrassa tendrement Milca, qui lui avait prodigué les soins et les gâteaux, et Abigaïl, ayant jeté un long regard sur les montagnes de son pays, quitta la plage la dernière.

Le lendemain soir de notre départ de Jaffa, nous passions au large de la pointe de Péluse, facile à reconnaître à un bouquet de palmiers qu’on distingue de loin sur la côte plate et basse, et nous dirigeant directement vers l’ouest, par une mer un peu houleuse qui incommoda beaucoup nos nouveaux passagers, nous aperçûmes vers le midi du lendemain, l’eau trouble que produit la décharge des embouchures du Nil.