V
Où le Pharaon[*] arrive un peu tard.
Bientôt je vis l’embouchure Tanitique elle-même, et au loin, dans les terres, les hauts pylônes et les obélisques qui décorent la ville de Tanis. Le Cabire, envoyé pour reconnaître la barre, nous annonça que les eaux étaient très-basses et que le passage serait difficile pour le Melkarth. Je poussai donc ma navigation plus loin et, un peu avant la nuit, je m’arrêtai à l’entrée de l’embouchure de Mendès, qui est plus large et conduit directement à Memphis. Celle de Tanis devient de jour en jour plus étroite par suite des apports du Nil et, d’autre part, le vent de la mer et le ressac forment une plage aux deux pointes du golfe au fond duquel est la ville et tendent à le fermer. Je m’arrêtai à un trait d’arc du bord et je remis au lendemain ma route en amont du fleuve, dont le courant est assez rapide.
L’eunuque Hazaël vint me demander la permission de passer cette nuit à bord du navire de son ami Bodmilcar ; je la lui accordai, étonné de le voir si soumis. Mais, ayant vérifié moi-même que l’Ionienne était dans la cabine et voyant Abigaïl assise sur le pont avec Chamaï, je n’avais aucune inquiétude. Toutefois, comme nous étions en pays étranger et que nous n’avions pas encore communiqué avec la terre, je fis doubler les hommes de quart et je recommandai à Hannibal de faire faire bonne garde. Nous nous plaçâmes dans l’ordre suivant, sur la rive droite :
Le Cabire, plus en avant vers le sud et tiré sur le rivage ;
L’Astarté, à un demi-trait d’arc du Cabire, amarré à deux poteaux contre le rivage ;
Sur la rive gauche, où il y avait plus de fond, le Melkarth et le Dagon, amarrés au bord. L’une des barques était avec le Melkarth, l’autre avec moi. Au sud étaient amarrés plusieurs navires égyptiens, et un plus grand nombre tirés à terre.
Cet encombrement m’avait un peu surpris dans un mouillage aussi irrégulier ; mais le capitaine du Cabire, que j’avais envoyé aux informations, m’apprit qu’une escadre du Pharaon devait prendre la mer le lendemain matin, pour réprimer des troubles qui avaient éclaté à Péluse. Deux officiers égyptiens étaient venus à mon bord, accompagnés de soldats armés de haches et d’une troupe d’archers, pour savoir qui nous étions, et, après m’avoir interrogé, s’étaient retirés satisfaits de mes réponses. Dès la tombée de la nuit, je vis les fanaux et torches de deux assez grandes galères qui croisaient dans le chenal resté libre et, peu de temps après, un autre Égyptien vint à bord m’ordonner d’éteindre mes fanaux, ce que je fis immédiatement.
Il faisait très-chaud ; le vent de l’est, qui souffle du désert, nous arrivait par rafales brûlantes et chargées de sable. Le ciel était très-couvert, comme il arrive quand souffle ce vent, de sorte que la nuit était sombre et qu’on ne distinguait absolument dans les ténèbres que la lueur des feux d’un grand camp qu’on voyait vers le sud, sur la rive droite, quelques feux isolés de troupes ou de villages qui brillaient comme des étoiles, assez loin, à droite et à gauche, et les fanaux des deux galères et de quelques barques qu’on voyait monter et descendre le courant.
Vers le milieu de la nuit, environ cinq ou six heures après notre arrivée, je passai le quart à Himilcon et j’allai me reposer. Tout était silencieux à bord et je jetai un coup d’œil sur la rive droite, où l’ombre plus épaisse me montrait une masse confuse de navires. J’étais à peine endormi depuis une demi-heure qu’Himilcon vint brusquement me réveiller.
« Qu’y a-t-il ? lui dis-je, sautant sur mes pieds.
— Nous dérivons, » me dit rapidement le pilote.
D’un bond je fus à nos amarres. Elles étaient coupées.
« Tout le monde debout ! criai-je pleins poumons. Allumez les fanaux ! »
Au même instant, une voix lointaine m’arriva de la rive gauche :
« Ho hé, l’Astarté !
— Ho hé, vous autres ! répondis-je.
— Nous allons à la dérive, nos amarres sont coupées. »
Le pont de l’Astarté se couvrait déjà de monde, et trois ou quatre fanaux s’allumaient.
« Tout le monde à son poste ! Rameurs à vos avirons ! criai-je. Rame à rester en place ! »
En même temps je vis des lumières s’allumer sur la rive gauche.
« Traverse à nous ! » criai-je de toutes mes forces.
A quatre portées d’arc derrière nous, je vis hisser les fanaux du Cabire, et j’entendis la voix de son capitaine et le bruit des matelots qui se dépêchaient de le pousser à l’eau. Quelques instants après, j’entendis les rames d’un grand navire, je vis les fanaux s’approcher rapidement, et le Dagon, sortant de l’ombre, arriva bord à bord avec nous. Je vis tout de suite Asdrubal, debout sur le bordage.
« Et le Melkarth ? lui criai-je immédiatement.
— Le Melkarth ? je ne sais pas où il est, me répondit Asdrubal.
— La proue à droite ! commandai-je aussitôt, les trois navires ! »
Le Dagon piqua directement sur la rive gauche, j’y arrivai obliquement, et le Cabire, passant devant moi sur mon ordre, y courut à toute vitesse, descendant vers le sud, pour remonter ensuite vers le nord en longeant la berge.
Pendant que nous traversions, je vis qu’Hannibal avait fait prendre les armes à ses hommes. En même temps, et à ma grande surprise, dans un moment pareil et avec ce tumulte, les Égyptiens ne donnaient pas signe de vie. Tous leurs feux étaient éteints, et je ne voyais plus leurs croiseurs.
Nous arrivâmes à la rive gauche avec précaution dans cette obscurité. Le Cabire la redescendit jusqu’à nous : il n’avait rien vu. Nous descendîmes tous les trois encore l’espace de deux stades : rien. Il n’y avait même plus de navires égyptiens. Ce n’est qu’en descendant encore un stade environ, près du débouché dans la mer dont on entendait déjà bruire les flots, que nous faillîmes nous heurter à une masse noire qu’on apercevait à peine dans l’ombre.
Du milieu des ténèbres, une voix forte nous cria en langue égyptienne :
« On ne sort pas des embouchures la nuit. Retournez à vos mouillages, gens phéniciens.
— Nous n’avons pas envie de nous sauver comme des voleurs, répondis-je aux Égyptiens. Mais on nous a coupé nos amarres et nous dérivons. Un de nos navires a disparu.
— Par ordre du Pharaon, on ne bouge pas cette nuit, reprit la voix égyptienne. Retournez à la rive droite, et remettez d’autres amarres. On verra au matin. »
Il n’y avait rien répliquer. J’envoyai la barque mettre des hommes à terre avec des torches, et, après beaucoup de peine, nous retrouvâmes un mouillage. Nous venions de nous y placer quand une voix haletante cria, du milieu du fleuve, en langue phénicienne :
« Au secours, Sidoniens ! »
En quelques coups de rame, la barque se dirigea vers le point d’où partait la voix.
Un second appel retentit, plus près de nous, et peu d’instants après, la barque vint à mon bord, et on hissa sur le pont un de nos matelots à demi mort, ruisselant d’eau, la tête fendue en deux ou trois endroits et le visage ensanglanté.
« Trahison, capitaine ! s’écria ce matelot en chancelant, trahison ! Nous sommes trahis, Bodmilcar nous a trahis ! »
Il n’eut pas la force d’en dire davantage et tomba épuisé sur le pont. Je le fis aussitôt étendre sur un tapis, Abigaïl lui frotta le visage avec de l’onguent et Himilcon lui fit avaler un peu de vin. On put ainsi lui faire reprendre ses esprits et un homme le soutint pour qu’il parlât plus facilement.
Un homme le soutint.
Hannon, Hannibal, Himilcon, Chamaï et moi nous l’entourâmes, attentifs à ses paroles. Abigaïl, et l’Ionienne qui était sortie de sa cabine, s’accroupirent à ses côtés, avec de l’onguent et du vin. Les autres veillaient : après ce qui venait de se passer, il y avait grand besoin de faire bonne garde. Je fis aussi éteindre toutes les lumières, à l’exception d’une torche et d’une lampe par chaque navire.
« Voici, nous dit le matelot. Je suis allé voir un ami sur le Melkarth. Bodmilcar a séduit les gens du Melkarth, qui sont presque tous des Tyriens. Bodmilcar a vu le général du Pharaon : il a dit que vous étiez des espions au compte des révoltés de Péluse, et que vous cachiez une esclave transfuge de son bord, une esclave destinée au Pharaon. Mon camarade a voulu m’entraîner avec eux : j’ai refusé ; ils ont voulu me tuer, mais j’ai sauté à l’eau et j’ai plongé. Une barque égyptienne m’a poursuivi. J’ai reçu deux coups d’aviron sur la tête, et comme je plongeais encore et qu’il fait très-noir, ils m’ont cru mort et sont retournés. Nous devons être attaqués au matin, et les Égyptiens ont l’ordre de nous amener prisonniers au Pharaon. C’est tout. »
Là-dessus le brave matelot perdit connaissance. Mon premier mouvement fut de courir à ma cabine chercher les lettres du roi : les lettres n’y étaient plus. Elles avaient été volées pendant mon voyage à Jérusalem. Nous restâmes atterrés.
Hannon prit la parole le premier :
« Le plan de Bodmilcar est clair, dit-il. Il a volé les lettres. Hazaël a l’anneau du roi, tu te le rappelles. Ils ont ouvert les papyrus, les ont falsifiés, ont scellé avec l’anneau de l’eunuque, et comme le Pharaon est sans doute à ce camp là-bas, lui ont présenté les lettres comme si Bodmilcar était le chef et que toi, tu trahisses le roi et lui pour le compte des Pélusiens. Quand ils nous auront attrapés avec l’aide des Égyptiens, on nous fera mourir dans les tourments et on donnera Abigaïl au Pharaon.
— Donner Abigaïl au Pharaon ! s’écria Chamaï en frappant du pied. Il y aura des épées en l’air d’abord, et des poitrines trouées !
— Oui, continua tranquillement Hannon, et Bodmilcar gardera Chryséis pour prix de ses honnêtes machinations.
— Tu as raison, lui répondis-je, et tu as très-bien deviné le plan de Bodmilcar : c’est parfaitement clair. »
Chamaï frémissait et Hannibal tordait sa moustache avec fureur.
« Oui, continuai-je, c’est parfaitement clair. Mais tu es un jeune homme, et tu n’as pas encore navigué avec les vieux poissons de mer de Tarsis, sans cela tu connaîtrais une chanson des marins de Sidon. »
Là-dessus je me mis à siffler l’air et Himilcon, partant d’un grand éclat de rire, entonna joyeusement le vieux refrain :
« Les têtes de bœuf d’Égypte n’ont jamais pendu personne avant de l’avoir attrapé ! »
« Tu vois qu’Himilcon la sait, repris-je. Eh bien, nous l’apprendrons aux Égyptiens tout à l’heure. »
Je faillis être étouffé du coup. Hannon s’était jeté à mes genoux, et me baisait une main ; Abigaïl me baisait l’autre ; Hannibal me serrait sur sa cuirasse d’un côté, et Chamaï m’étranglait de l’autre, à force de m’embrasser. L’Ionienne, qui avait compris quelques mots, me regardait avec ses yeux doux et intelligents, sans pouvoir exprimer sa reconnaissance et sa joie autrement que par ses regards.
Après m’être, à grand’peine, dégagé de l’étreinte de mes admirateurs, je leur montrai la masse confuse des navires égyptiens, qu’on voyait à l’aube blanchissante.
« S’il ne s’agissait que de couler une demi-douzaine de ces mauvaises tortues d’eau douce, leur dis-je, avec le Cabire, le Dagon et l’Astarté, elles seraient au fond du Nil avant d’avoir seulement compris si nous les avons abordées par la droite ou par la gauche. Mais ils sont nombreux, le fleuve n’est déjà pas trop large pour manœuvrer, ils ont des gens à terre, et je connais mon Bodmilcar ; c’est un vieux routier : il les dirigera. Heureusement, le Melkarth n’est pas taillé pour le combat ; mais il est bien commandé et monté par des Tyriens. Donc, pas d’impatience, et laissez-moi faire.
— Je suis maintenant ton homme jusqu’à la mort, s’écria Hannon. Mets-moi à l’épreuve.
— Je voudrais bien voir, gronda Hannibal, que quelqu’un s’avisât de désobéir. Nous sommes là, et tout marchera dans l’ordre, par ma barbe !
— Bataille ! s’écria Chamaï fou de joie, en serrant Abigaïl dans ses bras ; bataille pour Abigaïl ! Par le Dieu vivant, Abigaïl, pourvu qu’ils viennent à l’abordage et qu’on puisse se joindre de près. Le premier qui me vient à longueur de bras, quand ce serait le Pharaon en personne, je t’apporte sa tête et ses dépouilles. »
Amilcar, Asdrubal et son pilote Gisgon étaient venus à bord pour prendre mes ordres.
« Eh bien, dit Amilcar, il va falloir s’en tirer. Je m’étais toujours méfié du Tyrien. Nous allons en découdre : tant pis pour lui ; tout le monde est de bonne humeur à mon bord, et mes gens ne demandent que la bataille.
— Ha ! ha ! Himilcon, dit Gisgon-sans-Oreilles, nous allons donc rire un peu.
— Oui, vieux Celte, répondit Himilcon nous allons leur apprendre à nager. »
Je serrai la main à Asdrubal, Gisgon et à Amilcar, qui retournèrent à leur bord. Le jour était tout à fait levé. Un coup d’œil jeté sur le fleuve me fit voir les dispositions de nos ennemis. En aval, les deux galères égyptiennes étaient sous rames. En face de nous, sur la rive gauche, il y avait une quarantaine de barques, montées chacune par quatre rameurs et cinq soldats. A côté de nous, sur la berge de la rive droite, il y avait une troupe d’environ cent archers, qui se rassemblaient en toute hâte. En amont, sur la rive droite, à environ deux stades de nous, je comptai six galères. Sur la rive gauche, deux assez grands navires, hauts de bord, mais lourds et pontés d’un pont volant, descendaient le fleuve à la voile, et dans le chenal, au milieu, je vis le Melkarth, avec ses hautes murailles de bois et son avant arrondi, dominer le pont d’un navire égyptien tout bas et non ponté qui le remorquait à force de rames. Le Melkarth avait sa voile carguée et ses avirons bordés. Le camp, dont nous n’avions vu que la lueur, était trop loin pour qu’on pût le distinguer maintenant. Des deux côtés, la berge était plate, déboisée et couverte de grandes prairies de trèfle et de blé mûr, car la moisson était proche. A deux traits d’arc du fleuve, sur la rive gauche, était une haute digue faite pour l’inondation, sur laquelle passait une chaussée. Au loin, vers le sud, on voyait la blancheur d’une ville, et au nord on distinguait très-bien la barre blanc-jaunâtre du fleuve et la surface verte de la grande mer. Nous n’étions pas plus loin de l’embouchure que d’environ six stades ; sur le fleuve, nous avions pour nous le courant, et dehors le vent d’est continuait à souffler avec force. Une fois dehors, nous n’avions donc pas grand’chose à craindre.
Ma résolution fut prise immédiatement d’attaquer avant que le Melkarth ne pût nous dépasser. Si celui-ci se trouvait en aval de notre retraite, par ses hautes murailles, par sa solidité massive, il pouvait nous accabler de traits et de pierres, défier une tentative d’abordage et jeter une masse de monde sur notre pont, qu’il surplombait de cinq coudées. Je fis aussitôt larguer mes amarres, gagner le milieu du chenal, où j’étais à l’abri des traits des Égyptiens placés sur la rive, virer de bord le Dagon, la proue vers le nord, et je me plaçai à un demi-trait d’arc en amont, à gauche du Cabire, la proue tournée vers le sud. Hannibal posta ses archers à l’avant et à l’arrière et fit grouper ses hommes d’armes au milieu, autour du mât. Toutes nos voiles étaient carguées ; nos rameurs sciaient l’eau à rester en place, et chaque pilote était venu se placer à côté des timoniers, pour mieux diriger les avirons de gouvernail. Je montai sur la proue avec Hannon, ayant à côté de moi mon sonneur de trompette. L’énorme Jonas restait avec Hannibal ; il n’avait jamais voulu endosser de cuirasse, ni prendre d’épée ou de lance, mais il tenait sa grande trompette à la main et regardait curieusement tous ces préparatifs.
J’avais fait à l’avance garnir les scorpions et apprêter sur chaque navire des pots de terre remplis de poix et de soufre et des planchettes armées d’une broche aiguë, sur lesquelles on avait placé des outres bien graissées et pareillement remplies d’un mélange incendiaire. Tout était prêt, il ne me restait plus qu’à attendre.
Je n’attendis pas longtemps. Le son aigu des petites trompettes égyptiennes se fit bientôt entendre et les ponts de leurs navires se couvrirent de monde. Du haut de ma galère qui les dominait, je voyais les faces brunes et imberbes de leurs soldats, leurs grands boucliers triangulaires et leurs haches d’armes. Leurs rameurs demi-nus, n’ayant qu’une ceinture autour des reins, se tenaient debout avec leurs pagayes, car ils ne se servent pas d’avirons comme nous et pagayent debout. Leurs archers, vêtus de tuniques blanches rayées de bleu, les jambes nues, le poignard passé à la ceinture, s’alignaient sur les bordages. Sur l’avant du Melkarth, je distinguai très-bien Bodmilcar, s’agitant beaucoup et paraissant donner des explications à un officier égyptien vêtu de vert, coiffé d’une grande perruque. On voyait de loin la face et les bras de cet homme peints de cinabre, comme c’est la coutume chez leurs grands personnages.
Sur les barques il y avait des soldats demi-nus, n’ayant qu’une étoffe disposée en jupon sur leur corps bronzé, des poignards dans la ceinture, et armés de haches et de grands bâtons à deux bouts que les Égyptiens manient fort adroitement. Tout ce monde se donnait beaucoup de mouvement, mais n’avançait pas vers nous. Ils avaient l’air d’attendre quelque chose ou quelqu’un.
Je ne tardai pas à savoir à quoi m’en tenir. Une grande barque se détacha de la masse des navires en amont de nous. Sur l’arrière et l’avant, très-relevés, de cette barque, étaient huit rameurs, pagayant debout ; au milieu, une douzaine de soldats ayant une espèce de plaque de bronze carrée retenue au milieu de la poitrine par des courroies, et armés de courtes épées en forme de croissant, et de poignards. Parmi eux se tenait un officier égyptien de haut rang, ayant deux tuniques de gaze rayée croisées sur la poitrine ; l’une par-dessus l’autre, une ceinture garnie de plaques d’émail et un grand oiseau les ailes étendues, fait d’or et d’émail, suspendu sur la poitrine par des chaînes d’or qui lui passaient par-dessus les épaules. Cet homme portait aussi un haut bonnet avec une plaque d’émail où le nom du Pharaon était inscrit en caractères sacrés égyptiens, et sa barbe était enfermée dans un étui d’étoffe rouge. Il tenait à la main une hache d’armes de caractères et de figures d’animaux en émail ; enfin il était très-somptueux. A ses côtés était un prêtre ou scribe égyptien vêtu de blanc, la tête complétement rasée ; il tenait une écritoire avec des papyrus, et derrière eux, notre eunuque Hazaël en personne, armé de pied en cap à la syrienne. Sur la barque on voyait un tas de chaînes et de menottes, qui me fit rire quelque peu.
L’officier égyptien m’ayant crié, dans sa langue, qu’il voulait me parler, je le laissai approcher. Quand il fut contre nous, il monta sur mon bord avec assurance, suivi de son scribe et de cinq soldats. L’eunuque resta prudemment dans la barque. Je saluai poliment le seigneur égyptien, à la manière et dans la langue de son pays. Mais il se tint devant moi d’un air insolent et, sans me rendre mon salut, me dit brusquement :
« Voleurs phéniciens, prosternez-vous et implorez la grâce du Pharaon ! »
Voyant qu’il le prenait sur ce ton, je lui répondis sans me gêner :
« Nous ne sommes pas des voleurs, nous n’avons rien fait au Pharaon, et nous n’avons pas de grâce à demander de lui. Mais nous avons à réclamer sa justice et sa protection contre ceux qui nous ont calomniés auprès de toi.
— Obéissez et tremblez ! s’écria l’Égyptien, et n’essayez pas de me conter des mensonges. N’avez-vous pas tenté de fuir cette nuit ?
“Obéissez et tremblez.”
— Nous n’avons rien tenté du tout, répliquai-je. On nous a coupé nos amarres et nous avons dérivé. Nous sommes d’honnêtes gens, et j’avais pour le Pharaon des lettres du roi Hiram, qu’on m’a volées. Les voleurs, vous les avez parmi vous, c’est le transfuge Bodmilcar, et ce misérable eunuque que voici.
— Tais-toi, cria l’Égyptien avec impatience ; tais-toi, pirate. Je connais vos ruses, à vous autres, pirates sidoniens, et j’ai été informé des tiennes. Tendez les mains aux menottes, et on vous conduira vers le Pharaon, vous et l’esclave que vous lui volez et ainsi vous aurez la vie sauve. Si tu dis vrai, le Pharaon te fera justice. »
Le scribe dégaina son écritoire pour inscrire nos noms. Je partis d’un grand éclat de rire.
« Et tu crois, dis-je à l’Égyptien, que nous aurons la stupidité d’aller à terre, et de nous laisser enchaîner, et d’abandonner notre défense, nos bons navires, pour nous remettre à la justice de ton Pharaon et nous exposer aux calomnies de ces traîtres. Allons, allons, homme égyptien, pour un seigneur comme toi vraiment, tu n’es pas sage. »
Mes paroles enflammèrent cet Égyptien de colère. Il frappa du pied, en s’écriant :
« Je vois maintenant clairement quels pirates et voleurs vous êtes. Misérables Phéniciens, vous périrez dans les tourments. »
Pendant que nous parlions, je ne perdais pas de vue les navires qui étaient en amont. Je vis qu’ils commençaient à manœuvrer. De mon côté, et sans répondre aux menaces de l’Égyptien, je dis à mon trompette de sonner l’alarme.
Aussitôt les soldats égyptiens croisèrent leurs piques pour protéger la retraite de leur chef et de leur prêtre qui sautèrent dans leur barque sans s’y faire inviter. Chamaï, Hannibal et Hannon, croyant que les soldats m’attaquaient, bondirent sur eux, l’épée haute. Le gigantesque Jonas, voyant qu’on se jetait sur les Égyptiens, courut après Hannibal, et, lâchant sa trompette, arracha la pique avec laquelle un Égyptien cherchait à le frapper, empoigna l’homme par les épaules et lui frappa deux ou trois fois la tête contre le bordage. On dit que les Égyptiens ont les os de la tête très-durs, mais je puis assurer que le crâne de celui-ci éclata comme une pastèque mûre.
Les Égyptiens croisèrent leurs piques.
Au même instant, Hannibal, parant avec son bouclier le coup de pique d’un autre Égyptien, avança le pied droit et riposta par un coup d’épée qui lui coupa la gorge, et Chamaï se jetant presque à plat ventre, tant il s’allongea, en éventra un troisième d’un coup furieux porté au-dessous de la ceinture. J’avais empoigné la lance d’un autre, et je cherchais à la lui arracher, mais à la vue de nos gens qui accouraient, il s’empressa de me l’abandonner et fit comme son camarade resté debout, qui sauta à l’eau comme une grenouille pour se sauver à la nage. Bicri, debout sur le bordage, perça un des nageurs d’un coup de flèche, et nos rameurs assommèrent l’autre qui passait à portée de leurs avirons.
Voyant la bagarre, une des galères égyptiennes de la rive droite se dirigea sur nous, et, des barques égyptiennes qui se groupèrent pour nous entourer, il nous arriva une volée de flèches dont les unes piquèrent dans les bordages et dont les autres nous sifflèrent au-dessus de la tête. Le combat commençait.
Je n’eus pas de peine à voir que le Melkarth se faisait remorquer vers la rive droite, pour descendre en aval de nous et nous barrer le chemin. En même temps, pour nous occuper, deux navires égyptiens suivaient la côte de la rive gauche et cherchaient à nous joindre, et toute la flottille des barques nous entourait en nous lançant des flèches, prête à nous donner l’assaut. Sur mon ordre, Hannibal fit jouer ses machines et jeta par-dessus le Cabire des traits, des pierres et des pots de poix et de soufre enflammés sur les deux navires égyptiens, et tout de suite après, par un double mouvement en sens inverse, le Cabire et le Dagon, virant de bord, passèrent à ma gauche et à ma droite, le premier se dirigeant au nord vers les deux galères qui nous barraient le chemin, le second au sud, juste sur le remorqueur du Melkarth. Je vis Bodmilcar, se démenant sur l’avant de son gaoul, tâcher de faire comprendre aux Égyptiens le danger qu’ils couraient, et se dépêcher de faire mettre ses rames à l’eau ; mais il était trop tard. Notre manœuvre les surprit complètement. Le Dagon passa de toute sa vitesse au milieu des barques égyptiennes, chavirant ou broyant celles qui n’eurent pas le temps de se garer sur son chemin. L’Astarté, dégagée par le mouvement du Cabire, courut sur les deux navires qui cherchaient à passer en aval, et le Cabire, filant vers le nord, jeta dans le courant cinq ou six brûlots qui dérivèrent vers les deux grandes galères chargées de nous barrer le chemin. Le coup réussit parfaitement. L’un des navires égyptiens, abordé en plein travers par l’Astarté, fut effondré et coula tout de suite. Son compagnon, accablé de pots à feu, effrayé par le tourbillon qu’il creusait en s’engloutissant, alla s’échouer sur la berge.
Le Dagon, se jetant sur le remorqueur par la droite de son avant, le défonça comme une planche pourrie, et me retournant, j’eus la satisfaction de voir les gens de Bodmilcar qui coupaient leur remorque en toute hâte. Aussitôt le Dagon et moi nous virâmes de bord et nous courûmes à toute vitesse sur la galère égyptienne qui avait renoncé à nous attaquer et qui se repliait sur le Melkarth. La froissant des deux côtés, en répondant à la grêle de flèches qu’elle nous envoyait, nous lui brisâmes les deux tiers de ses rames, puis nous filâmes vers le nord, dans la direction du Cabire, qui échangeaient des flèches avec les deux autres galères et laissait dériver sur elles un brûlot après l’autre.
L’affaire n’avait pas été longue. En moins d’une heure, nous avions mis le Melkarth hors de combat, coulé deux navires égyptiens, envoyé le troisième s’échouer sur la berge, où il avait fort à faire d’éteindre l’incendie allumé par nos pots à feu, écrasé ou chaviré une quinzaine de barques. L’eau était déjà couverte de débris, de nageurs qui dérivaient au fil du courant. Les navires égyptiens, stupéfaits par la soudaineté de l’attaque, s’empêtraient les uns dans les autres et ne faisaient que gêner le Melkarth, qui cherchait une remorque au milieu de tous ces maladroits. Sans m’occuper d’eux, je lâchai du coup une douzaine de brûlots, que les gens du Cabire, armés de gaffes, écartaient de leurs flancs pour les faire dériver vers les deux galères, et de concert avec le Dagon, je me dirigeai vers le nord, tranquillement et sans me presser, laissant vers le sud mes assaillants dans le plus parfait désordre et Bodmilcar, qui gesticulait sur la poupe de son Melkarth paralysé, dans la plus belle fureur. Bicri aurait bien voulu lui envoyer une flèche, mais il était décidément hors de portée.
« C’est partie remise, dit le brave archer en remontant vers l’avant.
— Oui, lui dis-je. Le coquin sent qu’il a mal emmanché sa journée. Mais il attendra son occasion, et nous nous reverrons.
— Je l’espère bien ! » dit Hannon.
En même temps, il se fit un grand mouvement dans les navires égyptiens, et trois d’entre eux, qui avaient réussi à se débrouiller, se remirent à notre poursuite, accompagnés d’une multitude de barques. Levant les yeux vers le rivage, je vis, sur la chaussée de la digue, un nuage de poussière dans lequel s’avançait rapidement une file de chariots[*] étincelants de bronze et de dorures ; des cavaliers couraient le long de la berge et galopaient vers nous. C’était sans doute le Pharaon qui venait assister à notre défaite et à notre capture. Il arrivait un peu tard.
C’était le Pharaon.
Des quarante ou cinquante brûlots que nous avions lancés, deux avaient fini par s’accrocher à l’une des galères, et l’on voyait l’incendie à son bord et son équipage qui courait, effaré, de droite et de gauche. Elle se jeta tout de suite sur la berge : c’est la grande manœuvre maritime des Égyptiens. Nous avions deux stades d’avance sur ceux qui nous poursuivaient lourdement et tout le temps d’arriver à notre aise sur la deuxième galère chargée de nous barrer la route : son compte était bon.
« A l’abordage, amiral Magon ! s’écria Hannibal. Tombons dessus, elle est à nous.
— A l’abordage ! répétèrent Hannon et Chamaï.
— Ce n’est pas la peine, répondis-je. Nous n’avons pas le loisir de nous amuser. Nous allons nous borner à la couler.
— Comme un caillou, » appuya Himilcon.
Le Cabire, voyant où nous en étions, passa tranquillement sous la proue de la galère qui lui envoya quelques flèches et pierres par acquit de conscience, et se dirigea vers la mer en hissant sa voile. Je fis le signal à Amilcar, et nous jetant sur le navire égyptien qui cherchait à fuir, le Dagon par l’arrière et moi par le travers, nous le coupâmes littéralement en deux. Il disparut aussitôt dans un tourbillon d’écume, et hissant nos voiles, nous sortîmes rapidement dans la mer, en sonnant toutes nos trompettes en signe de victoire et de défi.
Derrière nous s’éleva un concert de cris et de malédictions. Avec le Melkarth sans remorque et attardé, avec leurs coquilles de noix égyptiennes, c’était tout ce qu’ils pouvaient nous envoyer. Nous piquâmes vers le nord-est, et nos proues victorieuses fendirent les flots blanchissants d’écume. Nous n’avions que deux morts et une quinzaine de blessés, presque tous légèrement, et ils devaient en avoir trois ou quatre cents, embrochés par nos archers et nos machines, grillés par nos pots à feu, ou noyés par le Nil, fleuve du Pharaon d’Égypte.
En prenant la mer et en tournant vers l’ouest, je vis, derrière les côtes plates et basses, les mâts des navires rester immobiles.
Les Égyptiens, probablement sur le conseil de Bodmilcar, renonçaient à nous poursuivre. Nos avaries étaient peu de chose et faciles à réparer. Un aviron cassé à mon bord et deux à ceux du Dagon furent remplacés par des rechanges. Le pont fut nettoyé, les blessés installés en bas, les morts jetés à l’eau, après qu’on eut invoqué Menath, Hokk et Rhadamath[1], les trois juges du Chéol, du monde souterrain, pour les nôtres, et proprement dépouillé les corps des trois Égyptiens. On raffermit aussi les étais, on répara quelques cordages cassés par le choc, on recueillit les flèches piquées dans le gréement, le pont et les bordages. En deux heures tout était fait, et il n’y paraissait plus. Chryséis et Abigaïl, qui avaient assisté bravement au combat, ne pouvaient se lasser de se réjouir de leur liberté, en compagnie de Chamaï et d’Hannon, dont la verve était devenue intarissable.
Je fis venir Amilcar à mon bord, pour tenir conseil avec Himilcon et lui.
Le conseil de guerre.
« Voici, dis-je. Ils nous poursuivront certainement. Comme ils ont des haleurs tant qu’ils veulent, ils remonteront la branche orientale du Nil, puis redescendront la branche occidentale, et ressortiront ensuite, soit par la bouche de Canope, soit par celle du Phare ; par terre, il leur est facile d’envoyer des courriers dans ces deux directions, pour qu’on nous y crée des obstacles. Le Pharaon a sans doute des vaisseaux à Canope et au Phare. Nous ne pouvons pas y être avant au moins vingt-quatre heures, en marchant à toute vitesse. Avec leurs courriers et leurs relais, ils auront prévenu déjà demain matin. De plus, nous n’avons presque plus d’eau. Hier soir, nous aurions dû en faire : mais enfin je ne m’attendais pas à tout cela et la bagarre nous a surpris.
— Nous avons du vin, insinua Himilcon.
— Mon avis, dis-je en haussant les épaules, est que nous fassions de l’eau à la bouche la plus proche, celle de Sebennys, où ils ne songeront pas à prévenir, car ils ne pensent pas que nous osions si tôt revenir à terre, et leur plus court, pour nous poursuivre, est de sortir par Canope ou par le Phare. Dans deux heures, nous serons à l’eau douce ; dans deux autres heures notre provision sera faite. Le point est une petite localité ; si on y est prévenu, eh bien, on prendra de l’eau de vive force.
— C’est bien vu, dirent Amilcar et Himilcon. Et après ?
— Après, repris-je, Bodmilcar sait très-bien où nous allons, Tarsis. Il est homme à nous suivre jusque-là. Faut-il y renoncer, parce que nous n’avons plus le gaoul et la plus grande partie des marchandises ?
— Non, non, par Astarté, dame de la mer ! s’écrièrent mes lieutenants.
— S’ils nous manquent à Canope et au Phare, ils vont nous suivre tout le long de la côte, guettant une occasion favorable. Bodmilcar a dû recevoir des renforts du Pharaon, pour prix de sa trahison : Ils ne peuvent manquer de nous rattraper, d’une façon ou de l’autre.
— Tant pis pour eux, dit Amilcar.
— Oh ! observai-je, ils nous causeront encore bien du trouble. Le mieux serait, à mon avis, de leur faire perdre complétement notre trace. Si c’est la volonté des dieux que nous les retrouvions plus tard, eh bien, nous les retrouverons, et que ce soit pour leur malheur.
— Mais comment faire ? demanda Amilcar.
— Écoutez bien. En naviguant continuellement vers le nord-est, c’est-à-dire en tenant le grand Cabire devant nous et un peu à gauche la nuit, en réglant notre course sur le soleil le jour, nous pouvons, en quatre jours et quatre nuits, arriver à la grande île de Crète. »
Himilcon me regarda, plein d’admiration, ainsi qu’Amilcar.
« Voilà qui est beau, s’écria le capitaine du Dagon, mais on n’a jamais tenté, jusqu’à ce jour, d’aller d’Égypte en Crète par la pleine mer.
— On a tenté des choses plus difficiles, lui répondis-je. Nous avons bon vent d’est, et dans cette saison il ne change guère avant la prochaine lune. Si nous manquons la Crète, nous tomberons, soit sur la terre ferme, soit sur une des îles de l’Archipel, et de là je me charge, en doublant le cap Malée, d’arriver sans encombre en Sicile. Une fois en Sicile, nous arrivons aisément à Carthada, et nous sommes sur la bonne route de Tarsis.
— Astarté nous voit, s’écria mon lieutenant, ton plan est bien combiné. Pendant ce temps, ils barboteront dans les Syrtes.
— Jolie navigation ! dit Himilcon ; c’est la plus mauvaise partie de la Grande Mer. Nous avons failli y périr il y a deux ans. Que pareille chance arrive à Bodmilcar et tous les Tyriens ! O Tyriens maudits, quand vous verrai-je tous enfilés par les ouïes, comme des poissons fraîchement pêchés ? »
Sur ces entrefaites, nous arrivâmes devant la petite ville de Sebennys. Le Cabire, envoyé à terre, nous rapporta que tout était tranquille. J’envoyai donc nos matelots faire provision d’eau, après avoir payé la redevance nécessaire au chef égyptien de la ville ; on acheta aussi quelques paniers d’oignons et de la viande fraîche, et vers la fin du jour je tournai le dos à la terre et je mis hardiment mes proues au nord-ouest.
« Où allons-nous ? me dit Hannon, voyant que nous changions notre route.
— Dans le pays de ta Chryséis, lui répondis-je. Allons, qu’on apporte les plats. J’ai faim. »
Nous nous assîmes joyeusement sur l’arrière. Tout le monde était content, y compris les matelots et les soldats qui avaient reçu une ration de vin pour fêter la victoire du matin. Notre cercle était grand maintenant, avec Chryséis et Abigaïl qui mangeaient en notre société.
« Il paraît, dit Hannibal, que nous changeons d’itinéraire et que nous allons dans la grande Ile ?
— Tout juste, répondis-je.
— Et qu’est-ce qu’on voit dans cette grande île ? demanda Chamaï ; est-ce l’île de Kittim ?
— Non, c’est une autre ; et pour ce qu’on y voit, je t’apprendrai qu’elle est remplie de hautes montagnes, qu’on y trouve des boucs sauvages dont les cornes sont aussi grandes que celles des bouquetins de l’Arabie, et que les habitants sont fort habiles archers.
— Bon, dit Chamaï, Bicri trouvera à qui parler. Et quels peuples sont ces sauvages ?
— Ce sont les Phrvgiens et les Doriens, hommes grands, blancs et beaux de visage, et bien faits de corps. Ils savent bâtir des villes, et les Sidoniens ont des comptoirs et des marchands parmi eux. On y va par Kittim et l’île de Rhodes, pays des Rhodanim, et la langue des Doriens est la même que celle que parle Chryséis.
— Ah, vraiment ! s’écria Chamaï, qui s’était pris d’affection pour Chryséis ; je suis content que les Doriens soient parents des Ioniens et que Chryséis trouve des gens de sa nation. Savent-ils faire la guerre, Hannibal ?
— Ma foi, dit celui-ci, je ne connais pas ce peuple. »
Chryséis, en se faisant aider un peu par Hannon, nous apprit que les Doriens, comme les Ioniens des îles et ceux de la terre ferme qui s’appellent Achéens, sont braves à la guerre et vigoureux à manier les armes, et qu’ils avaient fait de grandes guerres et conquêtes.
« Que le monde est donc vaste ! s’écria Hannibal. Voici un peuple que je connais à peine de nom, et je ne sais pas même l’histoire de ses batailles. Présentement, nous le verrons, et je m’en réjouirai. N’est-ce pas de Crète que viennent les épées de Chalcis ?
— Non, lui dis-je en riant ; les épées de Chalcis viennent de Chalcis, une autre île, où les Phéniciens exploitent le plus beau cuivre et le plus propre à recevoir la trempe.
— Demande donc à la belle Chryséis, dit Hannibal à Hannon, quelle est la tactique et l’ordonnance des Ioniens et des Doriens, comment ils partagent et disposent les troupes de leurs gens de guerre, et comment ils les soldent.
— Que veux-tu qu’une femme sache de tout cela, capitaine Hannibal ? lui dit Abigaïl. C’est affaire aux hommes. Une femme sait que les hommes de son pays se battent fort et courageusement, qu’ils défendent la ville et les champs, et quand ils reviennent de leurs guerres, elle sait quel butin ils rapportent et les noms des plus vaillants, — et c’est tout. »
Chryséis approuva en souriant, et nous dit les noms de rois et de capitaines vaillants dans son pays. Je l’entendis nommer un roi qui s’appelait Agamemnon, et un autre, Achillis — ou Achillès, et un autre aussi Aïak. Elle nous dit aussi qu’il y avait eu dans son pays deux fameux rois, qui avaient navigué extraordinairement et étaient experts en la navigation, et que l’un s’appelait Jason, et l’autre Odyssous.
« Oh ! pour ceux-là, dit Himilcon, ce seront quelques marins d’eau douce qui se seront traînés le long des côtes, d’une île à l’autre, aussi loin qu’un trait d’arc par jour. Je connais leurs canots. Je n’en voudrais pas pour aller de Sidon à Kittim, et leurs gens ne savent même pas lire leur route dans les étoiles. »
Chryséis avoua que dans son pays elle n’avait rien vu qui fût comparable, même de loin, aux navires des Phéniciens, et que les Phéniciens étaient vraiment semblables à des dieux marins.
« Alors, tu es la déesse Astarté en personne, s’écria Hannon, et tu commandes à la troupe des dieux. Mais nous sommes moins divins que cela, et si nous l’étions, je voudrais redevenir homme, pour être mortel comme toi.
— Tu aurais dû lui dire toutes ces belles choses en ionien, dit Hannibal, bâillant à se décrocher la mâchoire. Elle n’a rien compris à ton discours. »
Mais Chryséis fit très-joliment signe de la tête à Hannibal qu’elle avait compris, et dit en très-bon phénicien :
« J’ai compris, Hannon, ô guerrier ! »
Là-dessus, tout le monde se mit à rire, Hannibal comme les autre, et le brave capitaine s’écria :
« Les femmes comprennent toujours quand on leur dit des paroles flatteuses.
— Je voudrais bien voir Hannon essayer de se faire comprendre par la femme celte de Gisgon, dit Himilcon. En voilà une belle langue, le celte : c’est comme le croassement des corbeaux de Bodmilcar. »
A ces mots, la nuit étant venue, Himilcon courut vers son poste à l’avant, et je m’assis attentif sur le couronnement de la poupe.
Cette nuit et le jour suivant, le vent fraîchit et souffla violemment, toujours dans la même direction. Je n’étais pas inquiet de cette bourrasque, qui servait mes desseins. Il n’en fut pas de même de mes passagers, effrayés de ne voir sans cesse que le ciel et l’eau, et secoués par des vagues énormes où ils croyaient s’abîmer à chaque instant, quand le navire descendait la lame et qu’ils le sentaient fuir sous leurs pieds. Je les entendis plusieurs fois invoquer leurs dieux, et ils mangèrent de mauvais appétit. La nuit suivante, la bourrasque augmenta encore, et le lendemain le vent tourna au sud, nous poussant franchement vers le nord, avec une rapidité que je ne puis pas estimer à moins de dix-huit cents stades en vingt-quatre heures. Nos trois navires tenaient très-bien la conserve et semblaient voler ensemble sur la surface agitée de la mer. Vers le soir, le vent tomba un peu, et le matin du quatrième jour il était devenu tout fait maniable. Cette matinée-là, par un ciel très-clair, à la grande joie de nos passagers et à la mienne, le guetteur cria du haut de son mât : « Terre ! terre droit devant nous ! ». J’allai rejoindre Himilcon à la proue, et nous distinguâmes très-bien les sommets neigeux et dentelés des montagnes qui étincelaient au soleil. Dans l’après-midi, la terre devint visible pour des yeux moins exercés que les nôtres, et vers le soir nous commençâmes, à la clarté des étoiles, à longer une côte rocheuse qui ne nous présentait d’accès nulle part. Ce n’est qu’au milieu de la nuit que nous trouvâmes un mouillage dans une petite baie mal abritée, au fond de laquelle une rivière se jette dans la mer, à travers des plages de sable fin et brillant. A l’est, on voyait s’élever vers l’intérieur des terres le massif noir de hautes montagnes boisées, desquelles sortaient des montagnes plus élevées encore, et dont le sommet était blanc de neige. Le Cabire se hala sur la plage, à l’embouchure de la rivière, et les deux galères purent s’approcher assez près pour s’amarrer sur de gros rochers dont la plage est parsemée, car les fonds sont excellents dans cette baie. La côte était d’ailleurs parfaitement déserte et on n’y voyait pas trace d’habitations.
- [1.] Les Grecs ont fait de ces trois dieux phéniciens, qui jugent les morts dans le Chéol, c’est-à-dire dans le monde souterrain, Minos, Éaque et Rhadamanthe.