VI

De l’île de Crète et de ses habitants.

Himilcon et moi, nous allâmes prendre un peu de repos bien nécessaire, car nous avions passé toutes les nuits précédentes debout, pour bien veiller à notre direction. Tout le monde était accablé de fatigue, et je ne me réveillai que quand le soleil était déjà monté au-dessus de l’horizon.

Un coup d’œil jeté sur la plage nous montra qu’elle était parfaitement déserte. Il n’y avait pas trace d’habitation.

Les montagnes, rocheuses et très-escarpées, semblaient sortir de la mer, tant elles étaient près du rivage, et la petite vallée par laquelle passait la rivière s’étranglait tout de suite en gorge profonde, couverte de bois touffus de myrtes et d’yeuses. Je fis immédiatement descendre à terre une compagnie d’archers et de soldats, en cas de besoin, et des escouades de matelots pour remplir d’eau nos outres et nos barils. Bicri partit à la découverte avec dix archers et remonta le cours de la rivière, vers la gorge et les montagnes. Comme le bois ne nous manquait pas, je fis allumer les feux sur la plage, pour faire la cuisine à terre, et je fis dresser deux tentes, sous l’une desquelles on déballa quelques marchandises, dans le cas où Bicri trouverait des naturels. Le grand Jonas se montra très-utile, enlevant à lui seul un baril d’eau et portant sur son dos la charge de bois de trois hommes.

« Je voudrais, disait-il en portant ses barils, qu’ils continssent aussi bien du vin que de l’eau, et je porterais une charge encore deux fois plus lourde, si on me la laissait boire. »

Vers le milieu de la journée, Bicri revint avec ses hommes, très-fatigué ; mais il avait réussi. Il avait vu dans les montagnes plusieurs naturels qui s’étaient sauvés à son approche, et il les avait poursuivis, étant lui-même un montagnard adroit à sauter d’un rocher à l’autre. Il avait fini par en attraper un qu’il m’amenait. Les autres leur avaient jeté des pierres, en les suivant de loin, mais sans leur faire de mal et sans oser les attaquer à fond. Sur mes ordres, Bicri était d’ailleurs resté sur la stricte défensive et ne leur avait pas répondu à coups de flèches. Le sauvage que m’amenait Bicri était un grand gaillard bien découplé ; sa figure était aussi brune que celle d’un Madianite ; il avait la face large, les pommettes saillantes, les yeux noirs et obliques et le menton pointu. Ses cheveux étaient lisses, épais et très-noirs. Il était vêtu d’une peau de bouc sauvage, retenue par une corde autour des épaules et autour des reins, et sur sa poitrine et ses bras nus il portait des colliers et des bracelets de coquillages. Bicri lui avait pris une hache, faite d’une pierre verdâtre, très-bien polie et emmanchée d’un manche de bois très-dur, avec laquelle il avait essayé de se défendre.

Le sauvage que m’amenait Bicri.

Quand on me l’amena, il se mit à gesticuler et à parler beaucoup, mais dans une langue que je ne comprenais pas. Je lui fis rendre sa hache et je lui fis présent d’un morceau d’étoffe rouge ; puis, l’ayant conduit sous une tente, je lui montrai différentes marchandises, après quoi on le laissa libre. Il courut aussitôt vers ses montagnes et disparut dans les bois.

Deux heures après, il revint, accompagné de plusieurs autres sauvages, vêtus comme lui et portant de courtes lances, des arcs et des flèches mal faits. Ils s’arrêtèrent à cent pas de notre campement et agitèrent des branches de myrte. Je leur fis faire le même signe, et je m’avançai vers eux, accompagné de Hannon, qui leur montrait des pièces d’étoffes et des rangées de perles de verre. Peu à peu ils se rassurèrent et vinrent jusqu’à notre campement. L’un d’eux, qui paraissait être leur chef, essayait de se faire comprendre. Il nous montrait le ciel et disait : Britomartis ; puis il nous montrait toujours la même direction vers les montagnes, répétant : Phalasarna, Phalasarna. Il semblait aussi avoir déjà vu des Phéniciens, car il disait, en désignant les navires : Sidon, Sidon, et il nous montrait nos habits, qu’il appelait très-bien kiton.

Nous donnâmes au chef un vieux kitonet et aux autres des perles de verre, moyennant quoi ils nous apportèrent deux bouquetins et des perdrix, qu’ils appellent, dans leur langue, hamalla.

Vers le soir, il en vint un vieux, vêtu d’un kitonet par-dessus lequel il portait sa peau de bouquetin et chaussé de vieilles sandales. Il savait un peu de phénicien et nous expliqua que sa nation était celle des Kydoniens[*], qui possédait autrefois toute l’île ; mais qu’il était venu des Phrygiens de l’est et des Lélèges du nord qui leur avaient fait la guerre, et que maintenant ils s’étaient réfugiés dans ces montagnes que je voyais à l’ouest et qui étaient inaccessibles, et que dans les montagnes inaccessibles de l’est il y avait aussi d’autres Kydoniens. Tous les plateaux du centre et toute la côte, et toutes les vallées fertiles du nord et du sud, étaient occupés par ces Phrygiens et Lélèges, et par d’autres peuples qui étaient venus plus tard, gens de la nation des Doriens, et ils exterminaient la race des Kydoniens. Je m’expliquai alors pourquoi, n’ayant jamais abordé en Crète que par la côte nord, en venant de Carie et de Rhodes, je n’avais vu que des Doriens, et pourquoi d’autres capitaines de Tyr et de Sidon, ayant abordé à l’extrémité orientale de l’île, et ayant fondé des comptoirs où l’on achetait un peu de minerai, ou autour desquels on exploitait quelques mines fort peu riches, avaient été en relation avec des sauvages kydoniens.

Le vieux nous dit aussi que Britomartis, qui signifie dans leur langue « la douce Vierge », était leur déesse, et que Phalasarna était leur ville, sur un haut plateau des montagnes blanches. Je lui fis boire du vin pour le remercier, et il fut enchanté. On lui donna en présent deux pointes de lances et un collier de perles de terre émaillée, et il nous promit que le lendemain il nous procurerait des vivres frais tant que nous voudrions.

Là-dessus, la nuit étant venue, les sauvages grimpèrent à leurs montagnes, et Hannibal fit doubler les sentinelles par mesure de précaution.

Nos Kydoniens arrivèrent, le matin, nous amenant quelques chèvres. Comme ils ne cultivent pas la terre, ils ne pouvaient nous apporter ni grains, ni légumes ; mais ils avaient des fruits sauvages, assez aigres, et du miel doux et parfumé. Comme je leur demandais des bœufs et que j’essayais de me faire comprendre en leur montrant une figure de cet animal, ils me dirent qu’ils n’avaient pas de bêtes pareilles dans leurs montagnes et qu’elles étaient même inconnues dans l’île avant l’arrivée des Phrygiens. Leur déesse Britomartis est dans les bois, et c’est la déesse de la chasse. La nuit, ils me firent voir le croissant de la lune et me dirent que c’était Britomartis. Chryséis connaissait aussi cette déesse, mais elle l’appelait Artemis. Je crois que ce sont les Kydoniens qui ont appris à la révérer aux Doriens, lesquels l’auront appris aux Ioniens. Ils lui sacrifient des biches et des cerfs et aussi, autant que j’ai pu comprendre, des jeunes garçons ; mais je n’en suis pas bien sûr. Bien que cette déesse soit la lune, ce n’est pas Astarté, parce qu’Astarté leur aurait certainement enseigné la navigation, et que Britomartis Artemis leur a enseigné la chasse : cela est certain.

Ils connaissent aussi le dieu des Phrygiens, de ceux qu’on appelle Kurètes et Korybantes, qui ont une ville appelée Knosse, avec un temple. Ce dieu est un taureau blanc, et on le voit aussi sous la figure d’un homme. Les Doriens disent que c’est le dieu de cette île, mais les Kydoniens croient que les Kurètes l’ont apporté avec eux. Toujours est-il que je ne connais pas ce dieu, et que ce n’est pas non plus l’Apis des Égyptiens, ni notre Moloch, quoiqu’il soit un bœuf. Chryséis le connaissait et disait qu’il avait traversé le détroit entre la mer Noire et la mer des Ioniens, avec une femme sur son dos, et elle l’appelait Dzeus. Les Phrygiens de la Crète l’honorent par des danses, des hurlements et le son des tambourins, et ses prêtres sont de la tribu des Korybantes, enfants de Korybas. C’est un très-grand dieu. Chryséis disait aussi qu’un taureau avait eu un enfant demi-homme, demi-bœuf, d’une reine de cette île, nommée Pasiphaï, mais que cet enfant avait été vaincu par un roi ou dieu de la nation des Doriens ou des Ioniens, je n’ai pas pu bien comprendre. Mais je pense qu’ils veulent rappeler par là quelque victoire des Doriens ou Ioniens sur les Phrygiens, Kurètes et Daktyles, lorsque les Doriens les chassèrent des plaines et des vallées en venant s’établir dans l’île, et j’infère aussi que ce taureau n’était pas Dzeus, ou que ce dieu n’est pas le Moloch ; car autrement, comment le Moloch n’aurait-il pas donné la victoire à ses enfants contre des étrangers ? Le Moloch n’est-il pas plus puissant que les dieux des Doriens et des Ioniens ? Maintenant, il se peut que leurs dieux aient été plus forts que ceux des Phrygiens, ou que les Phrygiens n’ayant pas bien honoré leur dieu, le Dzeus taureau, que leurs danses, cris, hurlements et tambourins ne lui ayant pas été agréables, celui-ci ait passé du côté des Doriens et les ait protégés contre leurs ennemis, rejetant les Phrygiens du nombre de ses peuples. Cela est possible.

« Qu’est-ce que ces dieux ? s’écria Chamaï. Il n’y a qu’un Dieu, le Dieu vivant, qui s’appelle El, et qui a encore un autre nom qu’on ne doit pas prononcer. Et tous ces dieux, le Moloch et Artemis, Dzeus et Melkarth, sont moins forts que lui. Est-ce que Kémos, le dieu de Moab, a protégé Moab contre nous ? Est-ce que Dagon a défendu les Philistins de Gaza et d’Askelon ? Est-ce que Nitsroc a pu faire triompher les Syriens de Tsoba, et Adramélec ceux de Damas ? Et tous leurs Baal ont-ils pu faire résister les enfants de Hamalek, et les Iduméens et tant d’autres ? Non ; mais c’est El, le Dieu des armées et des guerriers, qui a fait le ciel, la terre et les mers, qui nous a délivrés de la puissance des Égyptiens et nous a donné la victoire sur tous les peuples depuis le torrent d’Égypte jusqu’au Liban et à l’Euphrate, et leurs dieux ne sont que des mauvais dieux. Ainsi, El est le seul, l’unique ; c’est un Dieu fort, un Dieu jaloux, le Dieu de nos vengeances et de nos guerres.

— Je penserais volontiers, dit Hannibal, que El est un dieu de montagnes et aussi de vallées, car dans les pays montagneux il a toujours montré sa puissance. Mais on ne peut pas dire qu’Astarté n’ait pas manifesté sa grandeur sur mer en faveur des Sidoniens et de ceux d’Arvad. Et ainsi, on doit honorer Astarté sur mer, et El dans les montagnes ; et pour ce qui est des plaines, j’y ai vu El comme étant aussi un dieu très-puissant. Mais pour le Moloch et pour Melkarth, je ne les révère pas. Seulement, Achmoun, dieu d’Arvad, et Baal Péor, dieu de Béryte, ont grandement protégé les Phéniciens en Libye et en Tarsis, et il est bon de les honorer dans ces pays-là.

— Et les Cabires ! s’écria Himilcon. Qui donc conduirait les proues de nos navires, si les Cabires ne luisaient pas pour nous ? Les Cabires sont les dieux favorables aux pilotes sidoniens.

— Ah ! dit Chamaï, pour des dieux de pilote, moi, cela ne me regarde pas. Je me contente d’adorer El sur terre et sur mer ; mais les pilotes doivent connaître leur affaire mieux que moi. »

Là-dessus, nous allâmes nous coucher, après avoir chacun prié son dieu. J’étais décidé à partir le lendemain, ayant complété mon chargement en vivres frais et n’ayant pas grand’chose à retirer des sauvages kydoniens. De bon matin, on fit donc les préparatifs du départ, après avoir acheté encore quelques provisions aux naturels. Mon intention était de contourner la pointe occidentale de la grande île, de tourner vers le nord, de reconnaître la petite et la grande Cythère, de longer la côte de terre ferme jusqu’à l’embouchure de l’Acheloüs, où je comptais faire de l’eau et communiquer avec les naturels, puis de là passer entre Zacynthe et Céphallénie, et me diriger à l’ouest, pour passer entre la grande terre et l’île des Sicules. Une fois là, je n’avais plus qu’à longer la côte nord de l’île pour arriver au promontoire de Lilybée, d’où il est facile de passer au promontoire de Carthada, car il n’y a pas plus de trois cent quatre-vingts stades. Les dieux en décidèrent autrement. Quelqu’un d’eux fut-il irrité de ce qu’avaient dit Hannibal et Chamaï, ou voulaient-ils éprouver notre constance et la bonté de nos navires ? Toujours est-il qu’au moment où nous partions le temps était lourd et menaçant.

Himilcon me fit remarquer la formation de petits nuages livides dans la région du sud-ouest.

« Raison de plus pour partir, lui dis-je. Le coup de vent qui s’annonce de ce côté va nous pousser à la côte, dont les atterrages sont fort dangereux, comme tu vois. Ici nous ne sommes pas abrités. Je sais qu’il n’y a guère, sur la côte du sud, de bon mouillage, et j’en connais sur la côte du nord. Hâtons-nous donc de passer à l’ouest de l’île avant que l’ouragan n’arrive, et précédons-le vers le nord, au lieu de nous laisser précéder par lui. »

Le temps était d’un calme inquiétant. Je mis tout le monde aux rames, et les trois navires coururent rapidement vers l’ouest. Il me fallut environ douze heures pour dépasser l’île dans ce sens, d’où j’infère que la distance est d’environ quatre cent cinquante stades. Le ciel était maintenant complétement couvert de nuages très-bas ; l’ouragan ne pouvait tarder. Je continuai de courir à l’ouest, m’éloignant de terre vers la pleine mer, pour être plus en mesure de lutter. J’allais avoir besoin de toutes nos forces, car à la nuit la bourrasque nous arriva brusquement et la tempête éclata avec fureur. J’avais calculé que nous avions dépassé l’île d’environ cent cinquante stades ; la tempête venait du sud-ouest ; en nous abandonnant, nous devions donc être poussés au nord de l’île, en passant entre la Crète, assez au large, et la petite Cythère. Je fis donc hisser les voiles pour courir devant le vent.

Cette nuit, il nous fut impossible de savoir où nous étions. La pluie tombait à torrents, les coups de mer se suivaient rapidement, nous jetant des masses d’eau et d’écume par-dessus bord, et nos timoniers avaient fort à faire pour empêcher la lame de nous prendre par le travers. Le tonnerre éclatait incessamment, et à la lueur des éclairs nous voyions la mer, blanche d’écume, se déchirer et se creuser en gouffres noirs et profonds.

Nous embarquions beaucoup d’eau, mais les navires ne fatiguaient pas : ils se comportèrent admirablement. Je mis les soldats et les rameurs au travail des écopes, sous la direction du maître rameur et d’Hannibal, qui n’épargnèrent ni les encouragements ni les coups de bâton pour les faire bravement travailler.

« Eh bien ! criai-je à Chamaï, car le vent, la pluie, le tonnerre, la mer, faisaient un tel fracas qu’on avait bien de la peine à s’entendre, eh bien ! voici le moment de crier à ton Dieu.

— Sommes-nous vraiment en danger ? demanda Bicri.

— La lame, dans l’Océan, est autrement grosse que cela, répondis-je. Ici elle est courte, mais rageuse. Les navires tiennent bon, et j’en ai vu d’autres dans les Syrtes et passé le détroit de Gadès. »

Abigaïl et Chryséis se tenaient étroitement embrassées, dans leur cabine. Chamaï et Bicri, quoique non habitués à la mer et fortement secoués, se conduisirent en hommes vaillants, aidant à raffermir les cordes et à maintenir l’arrimage tant qu’ils pouvaient ; mais l’épais Jonas s’était laissé tomber dans l’entre-pont, où il roulait au gré du tangage et du roulis, comme un énorme ballot.

« Il faut m’arrimer cela, dit Hannibal en lui détachant un grand coup de pied dans les côtes. Il va défoncer quelque chose.

— Hélas, hélas ! gémissait Jonas, que je regrette d’être venu ! Hélas, qu’on mangeait de bon pain et de bonne viande dans mon village ! Oh, oh, oh ! les poissons vont nous manger, à présent ! Ahi ! on ne peut pas se tenir debout, et nous sommes sous l’eau. Aidez-moi mes bons frères. Ho, ho !

— Te tairas-tu, bœuf, chameau, chien crevé ? lui cria Hannibal en colère. Attachez-le au pied du mât, vous autres. Il roule ici à droite et à gauche, et il a déjà manqué de me faire tomber. » On attacha Jonas, qui se laissa ballotter comme une masse inerte. Je remontai sur le pont, où Himilcon, à côté des timoniers, faisait de son mieux.

« Je ne vois plus le Dagon, » me cria-t-il.

En ce moment, le Cabire faillit être jeté contre nous, par une vague qui le prenait trop en travers. A la lueur d’un éclair, je vis Amilcar et Gisgon encourageant leurs hommes du geste.

« Elle va bien, nous cria Gisgon en passant, c’est le commencement du voyage !

— Et ce ne sera pas la fin, lui répondis-je. C’est nous qui serons les plus forts. »

Hannon, cramponné à une corde, cherchait à percer l’obscurité.

« Bon courage, Hannon ! lui dis-je.

— Sois sans crainte, s’écria le vaillant scribe. J’en ai pour Chryséis et pour moi, mais je n’ai jamais vu de temps pareil.

— Attention ! cria Himilcon, attention à la voile ! »

Nous fûmes près d’être chavirés. Une vague nous avait jetés de côté et le vent plaquait la voile contre le mât. Nos matelots s’élancèrent sur la vergue.

Tout à coup, dans un éclair plus éblouissant que les autres, je vis un grand navire rond droit devant nous. Himilcon ne put retenir un cri :

« Le Melkarth ! »

« Bodmilcar ! » s’écria Hannon à son tour.

Un second éclair me fit voir le navire : c’était bien le Melkarth ! Je ne pouvais pas ne pas le reconnaître, et sur la poupe, la tête levée et bravant la tempête, Bodmilcar semblait commander à la mer.

C’était bien le Melkarth.

Un troisième éclair, accompagné d’un violent coup de tonnerre, ne nous montra plus rien : le Melkarth avait disparu dans les ténèbres.

« Khousor Phtah[1] travaille ferme là-haut, avec son marteau, cria Himilcon. Va, Khousor Phtah, frappe, éclaire, gronde, tu ne me fais pas peur. Les Cabires sont pour nous. »

Il me semblait que la tempête infléchissait notre course vers le nord, mais je n’avais aucun repère pour me guider. Je passai près d’une heure dans l’angoisse. Les coups de mer menaçaient à chaque instant de nous défoncer ; le Cabire se tenait dans nos eaux et nous l’entrevoyions de temps en temps, tantôt au-dessus de nos têtes, tantôt au-dessous. Un paquet de mer, plus fort que les autres, vint subitement balayer le pont ; j’étais à ce moment à l’arrière, sur le toit de la cabine, avec Himilcon et les deux timoniers ; je me retins au bordage ; quand je me redressai, tout étourdi et aveuglé par la masse d’eau qui avait passé sur moi, Himilcon et l’un des timoniers avaient disparu.

Je me jetai aussitôt sur le timon, qui n’avait pas été emporté, et je donnai un fort coup d’aviron pour tenir le navire arrière à la lame. En même temps, un maître matelot sauta sur la poupe ; je lui passai le timon, et me penchant vers le pont, je criai d’une voix forte :

« Himilcon, Himilcon ! »

Je ne vis que Chamaï, car le jour commençait à se lever, et on distinguait assez clairement. Au coup de mer qui avait manqué d’effondrer la cabine, il s’était jeté devant la porte, la couvrant de son corps et montrant les deux poings à la vague.

« Adonaï ! Notre Seigneur, Dieu des enfants d’Israël qui as fait le ciel et la terre, cria le brave capitaine, envoie la colère de tes eaux contre nous autres hommes, mais sauve les deux femmes qui sont ici ! »

Hannon accourut à moi, entendant mon appel.

« Le bon pilote a-t-il donc été entraîné par la mer ? s’écria-t-il.

— Je le crains, » lui dis-je.

Mais au même instant une voix joyeuse, partant de dessous, nous répondit :

« Il n’y a pas de mal : je suis tombé sur la tête ! » Et Himilcon émergea de l’entrepont, tenant une outre entre ses bras.

« Voilà ! dit-il ; la lame m’a jeté tout juste sur l’ouverture du panneau, par où je suis descendu dans la cale la tête en bas. Cette outre, mal arrimée, a paré le choc et, chose merveilleuse, n’a point souffert. Il y a des Cabires en cette affaire. Et où est le timonier Kadmos ? »

Je haussai les épaules et lui montrai la mer furieuse. Là-dessus, Himilcon s’assit sur le pont et se mit à teter consciencieusement son outre.

Tout à coup Bicri vint à moi.

« Amiral, me dit-il, puis-je parler ?

— Qu’as-tu à dire ? lui demandai-je.

— Je te demande pardon, seigneur, de mon audace de parler ici des choses de la mer ; mais j’ai les yeux excellents, et il me semble voir des sommets de montagne, là, derrière la poupe, un peu à droite. »

Himilcon, sans lâcher son outre, sauta sur ses pieds, et de son œil unique regarda attentivement dans la direction indiquée.

« L’archer a raison, dit-il, et mon œil ne m’a pas habitué à me tromper. Nous sommes sous le vent de la terre. »

La bourrasque faiblissait un peu, et malgré la pluie constante il me semblait aussi voir des montagnes derrière nous, à notre droite.

Je me fis ce raisonnement : le vent paraît tourner en cercle, du sud-ouest au sud franc, nous poussant vers le nord. La terre que je crois voir ne peut être qu’un promontoire de la côte nord de Crète. J’aurais donc ainsi la direction de l’est à ma droite. Faisons un effort pour sortir du tourbillon et nous diriger de ce côté.

Je fis aussitôt le signal au Cabire. Je doublai le nombre des rameurs, à l’aide des soldats, mettant deux hommes à chaque rame. Je m’assurai par moi-même de l’arrimage, qui avait presque partout tenu bon, et je fis pousser vigoureusement du côté supposé de l’est.

Je ne m’étais pas trompé. Bientôt nous sortîmes de l’action du vent. Au bout d’une heure, il diminuait sensiblement ; au bout de deux heures, il tombait tout à fait ; au bout d’une autre heure, la pluie cessait, et un rayon de soleil, dardant à travers les nuages, nous montrait en même temps la franche lumière et notre route.

« Vive le roi ! cria Chamaï. Adonaï nous a sauvés, mais j’ai eu une belle peur.

— Permission de teter un peu l’outre avec l’archer Bicri, qui a vu le bon chemin le premier ? demanda Himilcon en secouant son kitonet trempé.

— Va, lui dis-je, vous l’avez bien gagné. »

Hannon et Chamaï firent sortir de la cabine les deux femmes, qui tremblaient bien encore un peu, mais qui souriaient déjà.

« Les voilà comme le temps, dit le scribe gaiement : moitié effarouché, et moitié riant.

— C’est égal, c’est égal, dit Chamaï ; j’aimerais encore mieux avoir affaire à une douzaine de guerriers qu’à la mer en fureur.

— Tu t’y feras, capitaine Chamaï, lui dis-je, et pour une première épreuve, tu t’en es fort bien tiré : mais il ne faut plus médire des dieux. »

Hannibal sortant de l’entre-pont, son casque d’une main et sa cuirasse de l’autre, s’écria d’une voix retentissante :

« J’ai craint, pendant toute cette nuit et affreuse tempête, que mon armure ne fût perdue ou bosselée tout au moins. Mais j’avais tant à faire pour maintenir une stricte discipline et bâtonner les esclaves rameurs afin de leur donner de l’ardeur et du courage, que je n’ai pu visiter mes armes que ce matin. Les voici saines et sauves, grâce Adonaï El, à Astarté, à Achmoun, aux Cabires amis d’Himilcon, et à tous les autres dieux qui auront bien voulu s’en mêler. Maintenant, j’ai très-faim. Salut, belles jeunes filles ! j’espère que vous avez très-faim aussi ? »

Hannibal, son casque d’une main.

Disant cela, Hannibal aperçut l’outre d’Himilcon et de Bicri et se dirigea sur-le-champ de leur côté.

A mesure que nous avancions, le beau temps venait à notre rencontre. Dans l’après-midi, les nuages se dissipèrent tout à fait, et un soleil radieux éclaira la mer bleue et des côtes verdoyantes à moins de trente stades de nous. J’envoyai le Cabire en avant, à la recherche d’un mouillage, car nous avions bien du dégât à réparer. Bientôt, comme nous étions assis au soleil et que nous nous séchions, en prenant notre repas, qui se composait de quelques figues sèches et de pain sans levain, avec de nos oignons tout crus, je vis, à ma grande joie, le Dagon derrière nous. Il avait été entraîné par la bourrasque et avait vigoureusement lutté, ayant eu sa vergue et sa voile emportées. Heureusement que nous avions des voiles de rechange. A la hauteur d’un cap assez élevé, nous trouvâmes le Cabire qui nous annonça qu’au sud de ce cap se trouvait une belle baie, dans laquelle une rivière descendait d’une vallée large et verdoyante. Nous longeâmes de conserve la côte du nord au sud, et au soir nous arrivâmes au fond de la baie, où la côte se dirige vers l’est. Le mouillage était excellent, le temps superbe. On jeta l’ancre sur-le-champ et le Cabire fut tiré à la côte. Nous nous couchâmes rompus de fatigue, à la nuit tombée. On voyait dans les terres les feux de plusieurs villages, ce qui nous réjouit grandement, et cette nuit-là tout le monde dormit de bon cœur.