VII

Comment la belle Chryséis préféra le scribe Hannon à cinquante vaches.

Dès le matin on se mit à l’œuvre pour réparer nos avaries. La cargaison, parfaitement arrimée et emballée, n’avait pas souffert ; je fis transporter dans une prairie verdoyante et émaillée de fleurs les marchandises qu’on étala sous un bouquet d’arbres, et je fis descendre Jonas et sa trompette.

Quand le sonneur se vit à terre, il manifesta sa joie par des sauts et des cris formidables.

« Où sont-ils ? s’écria-t-il. Maintenant je ne suis plus sous l’eau, dans la gueule du Léviathan. Où sont les bêtes curieuses qui doivent lutter avec moi ? Maintenant je n’ai plus peur. Sur la terre solide, il n’est pas de bête que je craigne, si curieuse qu’elle soit. »

J’ordonnai à Jonas de sonner de sa grande trompette, aussi fort qu’il pourrait, et le fracas qu’il fit ne tarda pas à nous amener les habitants d’un village qu’on voyait de loin et de nombreux bergers dispersés dans la campagne. Tous ces gens accouraient vers nous sans défiance, voyant nos préparatifs pacifiques, et de loin ils s’appelaient les uns les autres, criant « Pheaki ! Pheaki ! » pour se dire qu’il y avait là des marchands phéniciens. C’étaient des hommes Doriens, hommes grands et bien faits, blancs de visage, ayant le nez très-droit, le front élevé, les cheveux noirs et bouclés ; la plupart étaient sans armes. Les uns étaient vêtus d’un vieux kitonet, de provenance évidemment phénicienne ; d’autres avaient essayé de s’en faire un avec la toile grossière qu’ils tissent : mais leurs imitations étaient informes et mal cousues. Le plus grand nombre avait la tête nue ; quelques-uns étaient coiffés d’une espèce de parasol fait avec de la paille tressée. Il y avait aussi des femmes avec eux, belles de corps et de visage. Elles étaient vêtues de longues robes sans manches, faites de deux morceaux de toile cousus ensemble, à peu près comme un sac, dans le fond duquel on aurait fait trois trous pour passer la tête et les bras, et par-dessus ces robes elles avaient une robe plus courte, fendue sur les côtés, qui leur descendait un peu au-dessous de la ceinture. Ils n’avaient d’ailleurs ni bijoux ni ornements.

Jonas sonna de la trompette.

Je fis aussitôt, à l’aide de piquets, tendre une corde autour de nos marchandises, et je dis à Hannon d’expliquer aux naturels qu’ils ne devaient pas franchir la corde, ce qu’ils comprirent très-bien. Ils me parurent, en toutes choses, très-réservés et très-intelligents.

L’un d’eux, qui avait autour de la tête un bandeau d’étoffe et portait à la main un long bâton terminé par une pomme de cuivre, pour faire reconnaître qu’il était leur chef, se mit à parler pour tous les autres. Les siens l’écoutaient dans le plus profond silence. Ce chef se tint devant nous, les yeux baissés et les mains croisées, et nous fit un long discours, car les Doriens sont grands parleurs et amis des harangues. Je le comprenais assez bien, et d’ailleurs j’avais Hannon pour m’aider. Il nous souhaitait la bienvenue et nous faisait beaucoup de compliments, nous appelant des demi-dieux, et célébrant tout ensemble les dieux nos parents et nos navires, ce qui fait toujours plaisir à des marins. Finalement, il nous demanda de faire voir, à lui et à son peuple, les belles choses que nous avions apportées de la ville divine de Sidon.

Je connaissais depuis longtemps l’idée qu’ont les Doriens, les Ioniens, et en général tous les peuples qui s’appellent entre eux du nom commun d’Hellènes. Ils croient que les Phéniciens ne sont pas des hommes comme les autres et pensent volontiers que nous sommes d’origine ou de parenté divine. Le lointain mystérieux de nos villes, nos navires, nos voyages, les marchandises que nous leur apportons, toutes choses extraordinaires pour eux, leur ont donné cette idée, et on comprend bien que ce n’est pas nous qui les détrompons : au contraire. Ce qui finira par les détromper, c’est la vue de nos colonies, les coups de main de nos capitaines et matelots et les collisions qui s’ensuivent quelquefois. Toujours est-il qu’ils nous regardent comme une espèce d’hommes bien supérieure et qu’ils avalent, avec la plus parfaite candeur, toutes les bourdes que nous leur racontons.

Je fis répondre à ce chef, par Hannon, que nous rapportions toutes sortes de choses extraordinaires du Caucase, où habitent des géants, de la Cilicie où sont des montagnes enflammées et les bouches du monde souterrain, de Sidon, ville divine, d’Arabie où sont des hommes, qui vivent trois cents ans, d’Égypte où vivent les dieux et les crocodiles, serpents de deux stades de long.

« En attendant, ajoutai-je, si vous avez des cuirs de bœuf, du cuivre de Chalcis, de la laine filée, des cornes de bouquetin, apportez-les-moi. Je vous donnerai en échange des habits, des perles de verre, des parfums, du nectar, ou toute autre chose que votre cœur pourra désirer.

— Qu’est-ce que tu leur racontes là, me disait Chamaï, stupéfait, à mesure que je parlais ? Les Madianites sont les plus justes des hommes, et les enfants d’Ismaël vivent trois cents ans, et on rencontre des dieux qui se promènent en Égypte ? »

La stupéfaction de Chamaï m’amusait beaucoup.

« Tais-toi donc, lui dit Himilcon, tu en entendras bien d’autres.

— Mais ce sont des mensonges gros comme des montagnes !

— Du moment qu’ils font plaisir à ces sauvages et qu’ils leur font acheter nos marchandises, ce ne sont plus des mensonges. »

Le chef envoya aussitôt des hommes vers le village pour chercher ce qui pourrait être à ma convenance. Il me proposa aussi des pilegech ou jeunes filles esclaves, qu’ils appellent pellex, car ils ne savent pas bien prononcer notre langue ; ils écorchent les mots, disant pellex pour pilegech, kiton pour kitonet, kephos pour koph, kassiteros pour kastira, ou bien ils allongent les mots et en défigurent le sens. Par exemple, quand on leur parle de la grande mer qui est passé Gadès et qui fait le tour du monde, au lieu de l’appeler mer de Og, ils la prennent pour une rivière nommée Ogeanos ou Okeanos, et ils croient aussi que c’est un dieu. C’est ce qui arrive toujours avec des gens demi-sauvages, qui ne comprennent pas bien ce qu’on leur explique. Enfin, le chef me proposa donc des pilegech, me disant qu’ils avaient fait des prisonnières dans une expédition de guerre récente sur la terre ferme et qu’on leur en donnait aussi en tribut. Mais je les refusai, n’ayant pas à m’embarrasser d’esclaves femelles qui ne sont pas de défaite dans nos colonies de Libye, ni en Tarsis.

On m’apporta bientôt une assez grande quantité de bon cuivre, des peaux de bœuf et de grandes cornes propres à faire des arcs et des manches de couteaux. J’eus tout cela à bon compte, ainsi que de bonne laine filée qui venait de terre ferme. Pour ne pas être continuellement encombré sur la plage, j’envoyai des marchandises dans l’intérieur du pays, sous l’escorte de Bicri, qui ne demandait qu’à courir, et en compagnie de Jonas dont la trompette retentissante devait annoncer nos produits et attirer les chalands. Cette trompette fit l’admiration des Doriens, qui ne pouvaient se lasser d’écouter ses fanfares. Je mis toute l’expédition sous la direction du maître matelot Hadlaï, que je chargeai de la vente, car il s’y entendait fort bien, avec recommandation d’être de retour dans les quarante-huit heures : c’était le temps qu’il me fallait pour réparer nos avaries.

Dans la journée, j’envoyai huit hommes m’abattre un chêne dans une forêt, sur les flancs de la vallée, pour refaire une vergue au Dagon. Les Doriens me laissaient couper tout le bois que je voulais, sans rétribution. Ils se croyaient assez récompensés quand on les laissait regarder nos travaux de charpentage, qu’ils suivaient avec une vive curiosité, et quand ceux de nos matelots, qui savaient un peu leur langue, leur contaient des histoires de voyages, mêlées de contes faits à plaisir. Ils nous aidaient à transporter notre bois de cuisine et de construction, notre eau, tout ce que nous voulions. Ce sont de fort bonnes gens pour les marins phéniciens : j’ignore ce qu’ils peuvent être avec les autres.

Chryséis, heureuse d’entendre parler sa langue, ne pouvait suffire à satisfaire la curiosité de ces Doriens. Ils voulaient savoir comment était fait le pays des Phéaciens, leur ville, leur roi, et se pâmaient de surprise quand elle leur disait les splendeurs des palais et les magnificences des temples. Ils n’ont d’ailleurs aucune idée juste de la Phénicie, qu’ils prennent pour une île, la confondant avec notre colonie de Kittim, et même avec nos établissements de Chalcis, qui sont pourtant bien près de chez eux. Ils voient d’ailleurs des Phéniciens partout. Ainsi, ils appellent la côte de Carie, le pays des Lélèges Cariens, où nous avons des comptoirs, « Phénicie. » Ce sont ces Lélèges Cariens et les Phrygiens qui les ont précédés dans l’île, commençant à refouler les Kydoniens dans les hautes vallées ; ils disent même que sur la terre ferme les Lélèges et les Pélasges vivaient avant eux, et qu’il en reste beaucoup. Je crois volontiers que les Cariens, Éoliens et autres, que nous avons chassés des côtes, ont pu venir en Crète, d’autant plus que les Cariens connaissent un peu la navigation, et que dans cet archipel, semé d’îles, le voyage de la côte d’Asie en Crète n’est pas bien difficile, même pour les barques de ces gens-là. Toujours est-il que la plus grande montagne de leur île de Crète porte un nom pélasge-éolien, le même que celui de la montagne qui est en Éolie, au fond du golfe en face de l’île de Mytilène : elle s’appelle le mont Ida. Ainsi, les Pélasges et les Lélèges, de la nation des Cariens, Éoliens, Lyciens, Dardaniens, et autres, auraient occupé autrefois, non-seulement tout le pays et la côte depuis le détroit des Traces et l’île de Mytilène jusqu’en face de l’île de Rhodes, mais aussi les îles et la terre ferme depuis le pays des Traces jusqu’au cap Malée. Encore y aurait-il eu d’autres habitants avant eux, dont les Kydoniens sont un reste. Les Doriens, Ioniens et autres ne seraient venus qu’après eux, et maintenant ils viennent aussi, en sens inverse, s’établir de terre ferme dans les îles et à la côte d’Asie. La chose me paraît vraisemblable, car tout le monde sait que nos ancêtres connaissaient les Pélasges bien avant de connaître les Doriens et les Ioniens, et qu’il y a encore des villes pélasges, mal bâties et fortifiées, mais grandes, populeuses et anciennes, comme Plakia et Skylaké en Propontide, au nord de la Dardanie et de la petite île de Ténédos.

Je n’expliquerais point toutes ces choses si je ne croyais utile, pour un bon marin phénicien, de connaître non-seulement la configuration des terres et des mers, la marche des astres, le commerce et la navigation, mais aussi la parenté des peuples, leur langue, leurs dieux et leurs coutumes. Mon expérience m’a toujours appris que c’étaient là des choses très-utiles sur terre et sur mer et que les capitaines de navires devaient s’en informer et l’apprendre aux gens de leur ville, en le cachant, comme de juste, aux peuples étrangers.

Les Doriens se reconnaissent frères des Ioniens ; ils font partie d’une seule et même famille de peuples qui se désignent entre eux par le nom d’Hellènes, et aussi de Ræki ou Græki. Les Hellènes ou Græki comprennent douze peuples ou tribus, comme les enfants d’Israël. Ce sont les Thessaliens, les Béotiens, les Doriens, les Ioniens, les Perrhébiens, les Magnètes, les Lokriens, les Étéens, les Achéens, les Phokiens, les Dolopes et les Maliens. Il en est encore parmi eux qui, au lieu d’Hellènes, se servent du nom plus ancien de Helli et de Graï ou Græki. Toujours est-il qu’ils sont d’accord pour dire que leurs douze tribus, en arrivant au sud du pays des Traces, habitèrent d’abord le pays d’Hellopia, qu’ils possèdent encore maintenant, d’où ils se sont répandus dans la presqu’île et dans les îles. C’est le pays qui entoure le fleuve d’Acheloüs ; bien connu des marins, ce fleuve qui débouche sur la côte ouest, au nord du golfe, dans le canal qui sépare l’île de Céphallénie de la terre ferme. Leur plus ancienne ville est dans le pays d’Hellopia : c’est Dodone, et, après celle-ci, ils ont aussi Delphi. Ce sont leurs deux villes sacrées, où sont leurs dieux les plus puissants. C’est de là que nous les appelons tantôt Ioniens, enfants de IonIavan, parce que nous connaissons plutôt les Ioniens des îles et de la côte d’Asie, et tantôt Dodanim, gens de Dodone, à cause de leur ville de Dodone en Hellopia ; mais entre eux ils se désignent par les noms de Helli ou Hellènes, et de Graï ou Græki.

Tous les Helli reconnaissent entre eux les quatre fraternités suivantes :

Fraternité de sang et de race ;

Fraternité de langage ;

Fraternité par l’habitation de leurs dieux et les sacrifices qu’ils demandent, parce que les douze tribus ont les mêmes dieux ;

Fraternité de coutumes et de caractères.

Tous les Helli envoient à Dodone, et peut-être à Delphi, leurs plus sages Anciens et Chefs, qui jugent leurs différends communs. C’est là qu’ils prêtent un serment et jurent de ne détruire aucune ville de celles qui sont entrées dans le serment et la fraternité, de n’empêcher aucune de ces villes de communiquer avec l’eau courante ; de punir par la main et le pied ceux qui feront chose pareille. C’est ainsi qu’ils jurent.

Leur plus grand dieu est Dzeus, qui habite à Dodone. Ils croient que c’est le même que le Dzeus des Lélèges et des Pélasges, que les Kurètes de la Crète honorent par des danses, chants et hurlements. C’est un dieu comme Baal Chamaïm, dieu des cieux et des éléments de l’air, fils du temps, du ciel et de la terre. C’est lui aussi qui, sous la forme d’un taureau, porta la déesse des Phrygiens, Europê, dans cette île de Crète ; les Doriens ont sur le versant sud des montagnes, dans la vallée du petit fleuve Léthé, une ville qu’ils appellent Hellotis ou ville des Helli, que je n’ai point vue. Ils disent que dans cette ville, à côté d’une source, est un platane sous lequel se reposèrent Dzeus et Europê. Dans l’île est encore une autre ville, Knosse, que je crois fondée par les Phrygiens, et où Dzeus habite aussi.

Le plus grand dieu des Helli, avec Dzeus, est Apollo, devin et lanceur de flèches. C’est le dieu particulier des Doriens, qu’il a conduits sur mer sous la forme d’un dauphin, et il habite à Delphi. C’est là qu’il prédit l’avenir et révèle toutes choses ; c’est pourquoi il s’appelle le Pythien ou devin. Peut-être est-il le même que le Baal Chillekh, dieu lanceur de flèches, que nous connaissons en Phénicie et est-ce nous qui avons appris à l’honorer aux Helli. Ainsi penseraient-ils qu’il est un dauphin, leur ayant enseigné la navigation.

Ils révèrent aussi Hermès, dieu mystérieux des forces cachées de la nature, et à moins qu’ils ne l’aient connu des Égyptiens, je pense que ce dieu les a protégés et s’est fait connaître à eux de toute antiquité.

Les Kydoniens leur ont appris le culte d’Artémis, et nous leur faisons tous les jours connaître Astarté, qu’ils apprennent ainsi à vénérer par-dessus les autres.

Pour ce qui est de Baal Zébub, de Baal Péor, de El Adonaï, de Kémos, ils ne les connaissent point, ni les Cabires non plus. Ils ne savent pas même reconnaître les Cabires au ciel et ne naviguent point les yeux fixés sur le septième Cabire, qui est le pôle autour duquel tournent les autres étoiles. Aussi ce sont des marins timides qui n’osent pas perdre la terre de vue et rampent péniblement le long des côtes, sur leurs grandes barques non pontées, mal construites, mal lestées, mal gréées, et manœuvrant aussi pitoyablement à la voile qu’à la rame. Le moindre gros temps, le plus faible courant, sont des obstacles pour eux. Ils ignorent les distances et la figure des terres. Pour la navigation, ils sont tout à fait sauvages.

Leurs villes sont fortifiées grossièrement, par des amas de pierres non liées avec du ciment, et placées dans des lieux d’accès difficile, dont l’escarpement les défend. Leurs maisons sont faites de pierres sèches ou de briques cuites au soleil : ce sont des cabanes, à vrai dire. Ils n’ont point d’industrie et savent, tout au plus, travailler un peu le cuivre, dont ils font, tant bien que mal, des pointes de lance, des haches, des casques informes, mais couverts d’ornements, et des plaques de cuirasse. La lance est leur vraie arme de combat : leurs chefs la jettent du haut de leurs chariots, ou à pied. Ils ont très-peu d’archers et point de cavaliers, et ne se battent point avec l’épée. Corps à corps, ils se servent d’une espèce de poignard, qui est, chez les Doriens, recourbé en forme d’hameçon et tranchant par la face concave. Hannibal et Chamaï, qui se divertissaient à montrer à Hannon le maniement de l’épée, étaient toujours entourés d’un cercle d’admirateurs doriens, en extase devant les parades, les voltes, les coups de pointe subtilement lancés, et autres adresses d’escrime en usage parmi les gens d’Assur et de Chaldée, les Phéniciens, les Philistins et les enfants d’Israël.

Les boucliers des Doriens sont ronds et faits de peaux de bœufs. Ceux des chefs sont revêtus de lames de cuivre et portent des ornements et des peintures. Pour un bouclier de bronze travaillé et repoussé au marteau, le roi des Doriens de Hellotis, qui vint nous voir avant notre départ, nous proposa vingt-cinq bœufs. Je le lui cédai pour une bonne provision de pierres d’agate, propres à être employées en bijouterie, et pour deux énormes défenses de sanglier qu’il avait rapportées de la terre ferme, pièce curieuse qu’on peut voir dans le temple d’Astarté, à Sidon, à côté du troisième pilier à main droite.

Le troisième jour après notre arrivée dans l’île, un de nos matelots, blessé d’un coup de flèche pendant le combat que nous avions livré aux Égyptiens, mourut des suites de sa blessure. Je fis, suivant l’usage, tendre les navires d’étoffes noires, et je m’informai, auprès des Doriens, s’il se trouvait quelque caverne dans le voisinage. Ils m’en indiquèrent une, sur une montagne, à une vingtaine de stades de notre mouillage. Nous y portâmes le défunt, au milieu d’un grand concours de Doriens, parmi lesquels les femmes s’affligeaient et se lamentaient. Ce peuple a beaucoup de respect pour les morts et les inhume avec soin : ils ont même une peur effroyable qu’on ne fasse pas les cérémonies religieuses autour de leur corps, et c’est une des choses qui les font tellement craindre de périr en mer, d’être engloutis dans les eaux loin de leurs proches et de la terre et d’être privés des rites funéraires. La caverne était petite, mais profonde. Nous y déposâmes notre mort, après l’avoir bien lavé, et avec le corps on laissa les deux avirons et la planche sur lesquels on l’avait porté. On boucha ensuite l’entrée de la caverne avec de grosses pierres, et Hannon invoqua, à haute voix, Menath, Hokk et Rhadamath, qui jugent les morts dans le Chéol.

Nous y portâmes le défunt.

Les Doriens connaissent ces trois dieux, mais ils prononcent mal leurs noms, disant : Minos, Éaque et Rhadamante. Ils croient aussi qu’avant de juger dans le monde souterrain, Minos était roi de toute leur île, très-expert dans la navigation, et que ses vaisseaux allaient en terre ferme, chez les Ioniens, qui lui payaient un tribut de jeunes filles et de jeunes garçons. Pour Rhadamanthe, ils croient que des Phéniciens demi-dieux l’ont emmené sur leurs navires dans l’île de Chalcis. Ayant appris à les connaître par des capitaines sidoniens, ils ont tout brouillé ensemble, et ont confondu les dieux et les marins qui les leur avaient apportés. C’est ainsi que je pense aussi que la peine Pasiphaï, qu’Europê, la déesse apportée par le taureau Dzeus, et même Ariadnê, espèce de déesse qu’un de leurs rois ou demi-dieux connut en Crète, et qui connut ensuite Dionysos, dieu de la vigne et du vin, ne sont que des noms différents d’Astarté et des souvenirs de ce que leur avaient dit les Phéniciens qui leur apportent du vin. De même encore leur avons-nous enseigné Khousor Phtah, dieu du feu et du marteau qu’ils nomment Phtos ou Phaistos. Enfin, tout ce que savent ces peuples, ils l’ont appris des Sidoniens. Les Sidoniens leur ont enseigné l’usage des métaux, du vin, et leur enseignent l’usage des lettres. Nos anciens ne disent-ils pas que nous-mêmes, il y a longtemps, bien longtemps, nous apprîmes la connaissance des dieux et de la navigation de Uso, le chasseur sauvage, et de Tannat, déesse et reine égyptienne, et qu’ainsi nos connaissances nous viennent des Égyptiens ? Et celles des Égyptiens eux-mêmes viendraient des Atlantes, plus anciens encore, des Atlantes de l’ouest qui passèrent du couchant et des terres disparues, en Libye, puis en Égypte, et jusqu’en Éthiopie, quand la Grande Mer était encore au sud de la Libye ? Tout cela prouve que les nations se succèdent et que les dieux sont éternels.

Après avoir inhumé notre matelot, dont les Doriens nous promirent de respecter le sépulcre, nous retournâmes à nos vaisseaux, que je laissai tendus de noir jusqu’à la nuit. Vers le soir, Hadlaï revint avec son monde, ayant fait quelques bonnes acquisitions. Jonas, bouffi d’orgueil, était entouré d’une suite d’admirateurs qui l’escortaient depuis la montagne ; il portait un veau sur son dos.

« Que prétends-tu faire de ce veau ? lui dis-je.

— Je prétends le manger. Je l’ai bien gagné.

— Et comment as-tu gagné un veau ? Est-ce en sonnant de la trompette ?

— Non. Leurs hommes forts ont voulu s’essayer avec moi, et je les ai terrassés l’un après l’autre. Alors ils m’ont donné un veau. S’ils veulent m’en donner toujours ainsi, je les terrasserai tant qu’ils voudront. Tant qu’ils auront des veaux, je ne me las- serai pas de les terrasser ; c’est un fameux pays ! »

Là-dessus, voyant le roi des Doriens accompagné d’un troupeau de bœufs, Jonas lui cria :

« Si tu veux me donner un bœuf, je te renverserai et je te battrai dos et ventre ; et pour deux bœufs, je te casserai bras et jambes. »

Le roi, qui ne comprenait pas le phénicien, demandait ce que disait Jonas. J’eus beaucoup de peine à faire taire l’obtus sonneur de trompette et à lui faire comprendre sa sottise.

« Puisque c’est leur plaisir d’être jetés par terre, disait-il, et qu’ils vous donnent de bonnes choses à manger quand on les bat ! Quel beau pays que ce Dodanim ! si je m’avisais de battre quelqu’un de la tribu de Dan, ou de Juda, il me frapperait avec son couteau. Chez nous, on donne des coups de couteau, et ici on donne des veaux. Je suis bien content d’être venu : c’est un fameux pays ! »

Cette nuit-là, le vent se mit à souffler des régions du nord et du nord-ouest, mais non point assez fort pour nous inquiéter sur notre départ. Au matin, les Doriens étaient bien étonnés quand ils nous virent nous préparer à prendre la mer ; avec leurs canots, ils n’auraient jamais osé le faire.

« Allez-vous donc partir maintenant, contre la volonté du vent et des flots ? nous dit celui de leurs chefs qui savait un peu le phénicien.

— Sans doute, lui dis-je.

— J’aurais dû penser, fit-il, que vous êtes arrivés par cette tempête épouvantable et qu’il fallait être des demi-dieux comme vous pour conduire sûrement vos noirs navires sur cette mer déchaînée. La nuit où la tempête était dans son fort, vous étiez sur les flots furieux.

— Nous y étions assurément, homme Dorien, lui dis-je, et nous tenions tête aux coups de mer, comme doivent le faire des enfants d’Astarté et des Cabires.

— A telles enseignes, ajouta Himilcon, qu’au milieu de la tempête, l’eau salée m’ayant fort altéré, les Cabires m’envoyèrent une outre du meilleur vin.

— Les dieux marins protégent les Phéniciens, qui sont leurs enfants, s’écria le chef ; je le sais, je le sais. Je les ai vus, dans cette terrifiante tempête, voler au sommet des flots, à la lueur des éclairs. Oui, j’ai vu leur char qui courait sur la crête des vagues, pour aller à votre secours, et je me le rappellerai toute ma vie.

— Et comment est-il fait, le char des dieux ? exclama Himilon, surpris à son tour.

— Tu le sais bien, dit le chef d’une voix émue. Il est fort élevé, et rond, en formé de coquillage multicolore, et des monstres marins le traînent sur les lames, blanches d’écume.

— Il a vu le gaoul de Bodmilcar, dis-je à voix basse à Himilcon. A la lueur des éclairs, il lui aura paru de toutes les couleurs.

— Si je pouvais tordre le cou à ce dieu marin là, me dit Himilcon de même, je consentirais bien volontiers à boire de l’eau pendant un mois. »

En ce moment, je vis qu’Amilcar, Gisgon et quelques autres examinaient attentivement des épaves que la mer jetait sur la plage. J’allai les voir avec eux, et nous reconnûmes des débris du couronnement de poupe et de l’avant d’un navire.

« Ce n’est pas un phénicien, pour sûr, dit Amilcar en me montrant les débris de chevillage que conservait une planche.

— Non, lui répondis-je, et je me tromperais fort si ce n’était pas un égyptien. Voilà bien leur manière d’assembler les planches, avec des chevilles sans taquet, et leur épaisseur de bois.

— Et tiens, dit Asdrubal, tiens, le cou d’oie, là-bas : c’était un égyptien.

— Vraisemblablement, Bodmilcar en a emmené en sa compagnie, dis-je aux autres. La partie de plaisir a mal commencé pour eux et paraît s’être terminée dans ces parages.

— C’est bien fait, dit Gisgon. Mais je mentirais si je disais que j’en souhaite autant au tyrien. Il a les trois quarts des marchandises dans ses flancs, et si nous le rejoignons, je tiens à le rejoindre non endommagé. La destinée de ces coquins étant de périr, je suis d’avis qu’une bonne corde est préférable pour eux à vingt-quatre heures de séjour au fin fond de la mer. Voilà ce que je pense.

— Et tu penses bien, lui dis-je. Présentement, embarquons. Nous allons dans l’île des Sicules, voir si tu n’y retrouverais pas par hasard tes oreilles, et jusqu’à ce que le vent change, il va falloir courir des bordées et louvoyer comme des hommes. »

Au moment où l’on terminait les préparatifs du départ, le roi dorien, qui se trouvait là en compagnie de tous ses gens, vint à moi brusquement, et comme quelqu’un qui a des choses importantes à dire :

« Tu es un Phénicien, un roi des navires et de la mer, me dit-il. Moi je suis un Dorien, un roi des peuples. Nous pouvons nous entendre. Tu vois ces bœufs, ces chevaux, ce char, tout cela est à moi. Je commande à trente villages et douze mille guerriers. Je suis puissant et favorisé des dieux.

— Il a quelque chose à me demander, celui-là, » pensai-je.

Regardant autour de moi, je vis nos vaisseaux tout prêts, quarante hommes d’Hannibal à terre, outre Hannon, Chamaï, Bicri et Jonas ; Abigaïl et Chryséis ne comptant pas ; et autour du roi, une trentaine d’hommes à lance.

« Bon, pensai-je encore. En tout cas, il ne me le prendra pas de vive force.

— Roi des Phéniciens, reprit mon Dorien, veux-tu me vendre la Pilegech qui est ici, Chryséis l’Ionienne ? Je t’en donnerai ce ce que tu voudras. »

Hannon fit vivement deux pas en avant. Je le retins.

« Roi des Doriens, répondis-je, Chryséis n’est pas à vendre. Toutefois parle-lui : si elle veut venir avec toi, je passerai marché. En considération de la bienveillance de ton peuple, je consens à te la céder, à la condition expresse qu’elle y consente elle-même. »

Hannon regarda Chryséis d’un air effaré, puis me regarda moi-même. Le Dorien s’avança vers elle, et élevant le bras, il lui dit :

« Fille hellène, sœur par le sang, veux-tu être la reine des Doriens d’Hellotis ? »

Chryséis, les yeux fixés à terre, ne répondit pas.

« Que Dzeus et Apollo le devin t’inspirent ta réponse, s’écria le roi. Vois, les filles des Doriens m’admirent quand je passe. Heureuse, disent-elles, la femme que Dzeus lui fera choisir ! Tu auras douze jeunes filles esclaves qui te serviront, et fileront la laine autour de toi. Tu choisiras ta nourriture parmi mes trois cents chèvres, et cinquante vaches te donneront du lait. Ma maison est bâtie en pierres, comme les maisons des Égyptiens, et j’ai dans un coffre des colliers et des épingles de tête en or que m’ont vendus des Phéniciens pareils à ceux-ci. Chryséis, tu seras honorée entre toutes les femmes des Doriens de la Crète ! »

Chryséis leva les yeux, et regarda le Dorien d’un air assuré. Puis, mettant la main sur l’épaule d’Hannon, elle dit fermement :

« Dzeus m’a donnée à celui-ci ; c’est avec lui que je veux rester. »

Le Dorien frappa du pied avec dépit.

« Ce n’est qu’un petit parmi les Phéniciens, et je suis un grand roi parmi les Hellènes ! s’écria-t-il.

— Le scribe d’un navire sidonien, répondit fièrement Hannon, est l’égal des rois de la terre. Je ne reconnais au-dessus de moi que les dieux et mon capitaine.

— Quand il serait le dernier des matelots, dit Chryséis, mon cœur est à lui. Dzeus le veut ainsi, et sa déesse Astarté m’a déjà sauvée du péril.

— Tu veux donc encore, s’écria le Dorien, t’exposer à la fureur des mers et courir au-devant de la colère des dieux qui envoient des monstres ? Regarde là-bas, la mer sombre et menaçante, et ici, les fraîches montagnes, les riantes prairies, les forêts ombreuses.

— Roi des Doriens, dit Chryséis en souriant, la mer contient des merveilles que tu ne connais pas, et la déesse Astarté, qu’Hannon m’apprit à révérer, la déesse qui m’unit à lui, me montre dans les vagues des pays aussi riants que les prairies et les montagnes.

— Vive Astarté ! s’écria Hannon en attirant Chryséis sur sa poitrine. Un marin de Sidon, n’eût-il que son écritoire, lui plaît davantage qu’un roi entouré de guerriers. Chryséis, Chryséis, regarde nos navires qui se balancent là-bas ; vois comme ils sont beaux et gracieux ! N’entends-tu pas la déesse t’appeler du fond des eaux ? Fi de la terre !

— Et toi, roi des Phéaciens, me dit le Dorien, t’en tiens-tu là ? C’est ton dernier mot ?

— La fille a parlé, répondis-je. La volonté des dieux s’est révélée par sa bouche. J’en rends grâce à mon Astarté et ton Dzeus ! »

Le roi monta sur son char avec colère, et s’éloigna rapidement, sans détourner la tête.

« Aujourd’hui, dit Hannon à Chryséis en revenant à bord, je t’ai vraiment conquise. Maintenant, que pouvons-nous craindre ? La dame des cieux t’a faite sa prêtresse, et tu protéges nos navires.

— Haute la voile ! criai-je de mon banc, et vous, rameurs, nagez ferme ! »

Nos vaisseaux s’éloignèrent vers le nord-ouest, courant largement des bordées pour prendre le dessus du vent. Cinq heures après, nous avions connaissance de l’extrémité occidentale de l’île, et dans la nuit nous rangions par le nord les rochers de la petite Cythère.

Deux jours d’une navigation fatigante, mais sûre, nous conduisirent à l’embouchure du grand fleuve Achéloüs, que nos marins appellent la rivière Blanche, à cause de la couleur de ses eaux. Nous passions entre les côtes agréablement découpées et verdoyantes de la terre ferme et les îles de grande Cythère, Zacynthe et Céphallénie. Nous rencontrâmes aussi un assez grand nombre de barques hellènes, grandes et petites, car dans ces parages d’une navigation facile, où l’on ne perd jamais la côte de vue, les gens du pays font un cabotage très-actif, alimenté par les productions naturelles de leur sol et par nos produits manufacturés.

J’arrivai à l’embouchure de l’Achéloüs par une mer tranquille et une jolie brise du nord-est, qui me servait à souhait pour me rendre au détroit de Sicile. Je ne comptais pas longer la côte jusque vers l’île de Corcyre, comme on fait quelquefois pour avoir moins de pleine mer à traverser, et les circonstances favorables me décidèrent à profiter du vent. Je renonçai donc à visiter la métropole des Helli, et comme j’avais de l’eau et des vivres en abondance, je m’abandonnai au vent grand largue et je fis voile pour la pointe méridionale de l’Italie. En passant dans le canal entre l’île de Céphallénie et la petite île d’Ithaque, je rencontrai deux grands gaouls sidoniens et une galère, avec lesquels je communiquai. Leur capitaine, qui s’appelait Bodachmoun, me proposa de m’arrêter à la pointe d’Ithaque, pour prendre nos commissions, car il retournait à Sidon. J’y consentis bien volontiers, et je me rendis à bord d’un de ses gaouls. Il revenait du fond de la mer de Iapygie, des bouches de l’Éridan, où il s’était procuré une bonne quantité d’or, tant en poudre qu’en pépites. Il avait aussi du cristal de roche, que les riverains de l’Eridan se procurent chez les habitants des hautes montagnes d’où ce grand fleuve descend. Comme le capitaine Bodachmoun n’était pas très-encombré, je lui offris un échange, après lui avoir raconté la trahison de Bodmilcar et la perte de mon gaoul.

Mon récit indigna Bodachmoun.

« Pareille trahison, s’écria-t-il, n’est jamais arrivée entre Sidoniens et Tyriens. Je la dénoncerai par toute la Phénicie, et je la raconterai au roi Hiram, de façon que si Bodmilcar revenait pendant ton voyage, soit en Phénicie, soit dans une colonie voisine, à Kittim, à Rhodes, à Melos, à Thera ou à Thasos, il reçoive le châtiment qu’il mérite. Quant à l’échange que tu m’offres, je suis tout disposé à le traiter avec toi.

— J’ai, lui dis-je, du cuivre de Crète, des peaux de bœuf, de la laine filée et des cornes de bouquetins sauvages d’une grandeur peu commune. Je pense que tu te déferas avantageusement de ces objets en Égypte et en Phénicie. En outre, et comme renseignement, ils ont en Crète des jeunes filles esclaves à vendre, que tu auras à bon compte.

— Je ferai mon profit du renseignement, répondit Bodachmoun, et pour ce qui est du marché, il me convient. Nous allons le régler ensemble au plus juste prix. Maintenant, si tu as un peu de vin, je serai bien content d’en boire, car le mien est épuisé depuis six mois, et ce n’est pas chez les Iapyges, les Ombres et les Hénètes que j’en ai pu trouver. »

J’invitai aussitôt Bodachmoun, ses deux capitaines et ses pilotes à venir manger de la viande fraîche, des oignons, des figues sèches, des fromages, et à boire du vin à mon bord, car nous étions surabondamment ravitaillés de vivres et de boisson. Avant le repas, nos compatriotes visitèrent nos navires, dont ils louèrent grandement la construction, le gréement et l’aménagement. Bodachmoun visita aussi les marchandises que je voulais lui céder et m’en donna un prix fort avantageux en pépites d’or et en cristal de roche.

Au moment où nous allions nous asseoir pour manger, Bodachmoun s’écria :

« Par Astarté ! Il faut, puisque tu nous régales de vin, que je te régale d’un spectacle curieux. J’ai ici, à mon bord, un vieil Héllène, à moitié aveugle, que j’ai embarqué à Corcyre pour le débarquer en Crète, où il veut aller. Ce vieux est tout à fait vénérable, et il connaît toutes les histoires du monde aussi bien que Sanchoniaton le Tyrien et Elhana l’homme d’Israël. Il chante, en s’accompagnant d’une cithare, les histoires des dieux et des guerriers de son pays, et me paye son passage en chansons. Il nous chantera des choses extraordinaires. »

On alla chercher le vieillard, qui s’appelait Homêros[*]. Il avait une grande barbe blanche et l’air tout à fait majestueux, et il portait dans sa main sa cithare, qui était faite d’une écaille de tortue :

« Phéaciens, nous dit-il, rois de la mer, vous qui voyez les merveilles du monde, que les dieux conduisent vos vaisseaux noirs. Pour moi, mes yeux sont fatigués. Je ne puis plus voir les campagnes, les troupeaux, les guerriers et leurs belles armures. A peine puis-je apercevoir la lumière du soleil. Mais les déesses Mousae, qui habitent le fleuve Pénée et ses fraîches montagnes, m’ont appris les chants et l’harmonie, et je vais partout, célébrant les exploits des guerriers et des rois conducteurs de peuples. »

Homéros chante les exploits des guerriers et des rois.

Je fis boire du meilleur nectar au vieil Homêros et il eut le cœur tout réjoui. Je comprenais peu de chose de ce qu’il nous chantait, mais Hannon, qui comprenait tout, était transporté d’admiration.

« Je n’ai jamais entendu rien de pareil, s’écria le scribe, et ce vieillard est vraiment divin. Les peuples qui ont de pareils hommes ne sont point si sauvages, encore qu’ils ne sachent point naviguer, fabriquer ou trafiquer comme nous. »

Dans la joie qu’il avait de connaître ces beaux chants, Hannon fit présent au vieillard de son propre manteau, qui était de la laine la plus fine d’Helbon et brodé à grands ramages.

« J’ai, dit Hannibal, vu dans la ville de Our en Naharan un homme extraordinaire. C’était un Égyptien qui voyageait, comme celui-ci, mais il n’était point si vieux. Il avait un singe, il jouait de la flûte et il chantait, et toutes les actions qu’il chantait, le singe les faisait. Ainsi tout le monde comprenait ses chants. Quand Chryséis chante les exploits des guerriers, je ne comprends point ses paroles, mais à son ton, à je ne sais quoi, je me sens transporté d’ardeur. Mais ce vieux, je n’entends pas un mot de ce qu’il dit. Il devrait avoir un singe comme l’Égyptien.

Homêros.

— La sagesse d’Hannibal, dit Hannon, m’a toujours rempli d’étonnement : j’ai la conviction qu’il serait tout à fait propre à servir de singe à ce chanteur.

— Nous sommes tous comme cela à Arvad, répondit modestement Hannibal. Si je comprenais le langage du vieillard, je pourrais parfaitement faire tous les gestes, aussi bien et même mieux que n’importe quel singe. »