VIII

Des prouesses que nous fîmes contre les Phokiens.

Dans l’après-midi, après avoir fait nos adieux à nos compatriotes qui se chargèrent de nos commissions et d’une lettre que je fis écrire pour le roi Hiram, je fis voile vers l’est, profitant du vent favorable. Je me dirigeai d’abord au nord, pour passer entre Céphallénie et Leucade. De là je n’avais plus qu’à courir directement à l’est, pour arriver sur la pointe sud du grand golfe des Iapyges. Le Cabire, qui nous précédait d’environ dix stades, contourna le premier la pointe nord de l’île de Céphallénie. Comme nous arrivions à notre tour et que la pointe de l’île nous masquait encore le Cabire, il me sembla que j’entendais, dans sa direction au loin, des cris et des appels de trompette. Je fis mettre les rameurs en place et forcer de vitesse. En dépassant la pointe de l’île, les cris et les sonneries devinrent plus distincts. Je fis aussitôt sonner l’alarme à mon tour et faire les préparatifs de combat. Quand la côte de Céphallénie m’eut démasqué la vue, j’aperçus le Cabire, à moins de six stades de nous, entouré de plus de vingt grandes barques hellènes, qui grouillaient autour de lui. Il y en avait bien une cinquantaine d’autres, qui arrivaient en débandade du sud de l’île. Elles l’avaient contournée par l’ouest, pendant que nous la longions par l’est, ce qui nous avait empêchés de les voir ; le Cabire, en doublant la pointe, était tombé au milieu d’elles, comme dans une embuscade, sans quoi sa vitesse lui aurait permis de se tenir aisément hors de portée et de ne pas se laisser entourer.

Le Cabire nous précédait d’environ dix stades.

Le tonnage du Cabire était trop faible pour qu’il pût être muni d’un éperon, de sorte qu’il se défendait à coups de flèches et de traits, tournant sans cesse en cercle pour éviter les tentatives d’abordage. Il avait d’ailleurs été complétement surpris, n’ayant vu les Hellènes qu’au moment où il se trouvait déjà au milieu d’eux.

Il n’y avait pas de temps à perdre. Le Dagon se dirigea immédiatement vers les barques qui arrivaient du sud, le long de la côte de l’île, et je courus droit sur les assaillants du Cabire.

Les barques sur lesquelles le Dagon se jetait ne paraissaient pas des adversaires bien redoutables. Elles étaient chargées de monde à couler bas, et encombrées de bestiaux, de sacs, d’instruments aratoires, de grands tonneaux de terre cuite. C’était évidemment un convoi d’émigration dans lequel nous tombions. Asdrubal s’en aperçut comme moi. Je le vis, du geste, faire signe à ses hommes de ne pas tirer ; puis, son navire décrivant un grand cercle pour prendre le dessous du vent, je le vis arriver à toute vitesse sur la foule pressée des barques hellènes.

Mes adversaires étaient moins nombreux, mais plus redoutables. Il n’y avait de ce côté-là que des hommes armés. J’eus beau me hâter, je n’étais pas encore à deux stades du Cabire qui se débattait au milieu d’eux, qu’ils trouvèrent enfin moyen d’y grimper. En un instant, le pont de mon brave petit navire fut couvert de monde. Au milieu d’un fourmillement de têtes et de lances, je pus distinguer Amilcar, couvert de son bouclier, l’épée au poing, lançant de grands coups de pointe au milieu d’un cercle d’assaillants, et Gisgon, adossé au couronnement, tenant sa grande hache à deux mains et fendant le crâne d’un homme qui voulait se jeter sur lui pour le prendre au corps.

Cinq ou six grandes barques se mirent en travers de nous, pour nous empêcher d’arriver au secours de nos camarades. J’entendais les cris de défi des guerriers qui les montaient et les chants avec lesquels ils s’excitent les uns les autres, criant sans cessé d’une voix aiguë : « Io Péane ! Io Péane ! » Sur l’avant de la plus haute de leurs barques était grimpé un grand gaillard qui paraissait être le chef. Il avait un casque à panache, un bouclier revêtu de lames de cuivre, des jambières revêtues de cuivre pareillement, et se démenait en gesticulant et en brandissant sa lance. Je n’eus pas besoin de le faire remarquer à Bicri ; le bon archer, un genou sur le bordage et sa flèche sur la corde, ne le perdait pas des yeux ; dès qu’il fut à portée, il ramena vivement la corde à son oreille : l’arc vibra, la flèche partit, et le chef hellène, étendant les deux bras, tomba dans la mer la tête la première.

Le Cabire était entouré de barques héllènes.

« Allons, à l’eau les sauvages ! criai-je aussitôt. Appuyez à gauche et tombons dessus. »

Un choc violent ébranla l’Astarté, qui heurtait de tout son poids la grande barque hellène ; celle-ci fut effondrée du coup et s’abîma dans un tourbillon d’écume. Je passai rapidement à côté d’une autre barque qui se trouvait à ma droite. Les gens de cette barque eurent la sottise de se jeter tous du même côté, pour grimper sur mon navire, de sorte qu’en virant de bord, et en passant du côté opposé, la poussée que je lui donnai au passage la chavira sur place. Des barques si mal construites et tellement chargées de monde chavirent au plus petit choc, quand elles sont prises dans un faux mouvement. Je courus un grand demi-cercle, pour me dégager des assaillants et prendre de l’élan afin de mieux culbuter ceux qui entouraient le Cabire : je voyais, sur celui-ci, qu’on se battait vigoureusement. Hannibal prit en même temps ses dispositions avec intelligence. Il plaça ses archers sur l’élévation de l’arrière et ses hommes d’armes en deux groupes : l’un, à l’avant, sous ses ordres, devait sauter sur le pont du Cabire, quand nous arriverions à nous rapprocher, pour balayer ses agresseurs ; l’autre restait sous les ordres de Chamaï, prêt à nous défendre contre toute tentative d’abordage.

Du côté du Dagon, il n’y avait rien à craindre. Du haut de mon banc de commandement, je le voyais, à chaque instant, reculer, ramant arrière, pour prendre de l’élan, puis se jeter en avant de toute sa vitesse, écrasant, effondrant, chavirant la cohue inerte de ses adversaires. Je voyais voler les pots à feu et les faisceaux de gros traits, et j’entendais les cris et les hurlements de rage et de désespoir qui sortaient de ce fouillis : le Dagon travaillait terriblement.

Hannibal, parlant à ses hommes d’une voix brève, leur dit :

« Tout à l’heure nous allons nous prendre corps à corps. Les plus alertes, ceux qui sont habitués aux vaisseaux, sauteront avec moi sur le pont du Cabire. Les autres combattront ici de pied ferme avec Chamaï. Dans cette presse, on n’a pas de place pour manier la lance : donc, bas les piques, et aux épées !

— Attention ! criai-je, tenez-vous bien ; nous allons choquer : rame avant, rame ! »

Au même moment, nous bousculâmes deux des barques qu’ils avaient détachées et qui cherchaient à se placer contre nous.

« Aux machines, et vivement ! commandai-je. Archers, tirez ! »

Bicri, ses archers, et les gens des machines firent pleuvoir sur les barques qui se jetaient sur nous, de droite et de gauche, une grêle de pierres, de traits, de flèches et de pots à feu. Hannibal et ses hommes se pelotonnèrent sur l’avant, l’épée en main, le bouclier pendu au cou, et prêts à bondir. Chamaï et les siens, groupés autour du mât, n’attendaient que la vue de l’ennemi pour charger. Bicri et ses archers jetèrent leurs arcs et tirèrent leurs épées et leurs couteaux. Jonas, cessant de souffler, plaça proprement sa trompette à ses pieds et saisit un énorme levier que deux hommes remuaient difficilement et qui servait à tirer l’ancre du fond.

« S’ils m’ont, s’écria-t-il, donné un veau pour quelques tapes amicales et étreintes sans conséquence, que vont-ils me donner à présent, quand je vais leur décharger cette barre sur la tête et sur les épaules ? Il faut qu’ils me donnent dix bœufs, trente gâteaux et cinq outres de vin, car je vais les assommer par douzaines. Dodanim, préparez votre cuisine ; je vais vous faire voir le moulinet de Samson, l’homme fort !

— Va de l’avant, commandai-je, et choquez ! »

Un flot d’écume se souleva jusque par-dessus l’avant. Un craquement formidable se fit entendre, au milieu de cris de terreur et de fureur. Des mâts oscillèrent à nos côtés, une grande barque, l’avant soulevé, s’engloutit par l’arrière, une autre s’abîma à notre gauche, une troisième tournoya et chavira à notre droite. Je vis, à un demi-trait-d’arc devant nous, Asdrubal, la tête ensanglantée ; Gisgon les cheveux épars et la hache levée ; une douzaine de nos matelots, réfugiés tout contre l’arrière du Cabire, et repoussant, d’un dernier effort, le flot acharné des envahisseurs.

« A nous, Magon ! à nous, les Sidoniens ! cria Amilcar d’une voix terrible.

— Tiens bon ! m’écriai-je ; nous voilà ! Rame à droite, à droite, timonier, et lève rames ; laisse arriver. »

Une barque hellène s’effondra sous notre choc ; notre avant s’éleva un moment, soulevé par la barque que nous abordions, comme si nous la tenions sous nos genoux.

« En avant ! » cria Hannibal.

Je vis, bord à bord, et au-dessous de nous, le pont du Cabire, et les gens d’Hannibal, leur chef en tête, qui, empoignant des cordages pour se laisser glisser, ou se donnant de l’élan par-dessus les bordages, sautaient à corps perdu sur le pont, dans la masse grouillante des Hellènes.

« A toi, Magon, les voilà ! » cria Hannon, se précipitant l’épée haute.

Deux barques s’étaient collées, l’une à nos flancs, l’autre sous notre arrière, et les Helli sautaient de tous côtés sur notre pont. D’un coup de pointe, lancé à bras raccourci, je crevai la poitrine au premier qui venait sur moi, la lance levée. Je vis Hannon, qui profitait bien de ses leçons d’escrime, parer du bras gauche le coup de lance d’un autre et riposter d’un coup d’épée, porté la main haute, qui le frappa entre le cou et l’épaule. Je vis Chamaï moulinant son épée, se baissant et se relevant avec une agilité extraordinaire, un Hellène qui reculait devant lui s’abattre lourdement sur le pont ; un autre qui, se comprimant le ventre, chancela, puis tomba sous les pieds des combattants, et un troisième qui s’accroupissait en se tenant la tête à deux mains, pendant que le sang coulait entre ses doigts. Je vis Bicri qui sautait du haut de l’arrière au milieu d’un groupe de trois ou quatre hommes et qui roulait pêle-mêle avec eux, puis se relevait tout seul, son épée ensanglantée d’une main et son poignard de l’autre ; je vis Himilcon qui, saisissant un homme à la gorge, le collait au mât et lui enfonçait son épée dans le flanc. J’entendis les mugissements de Jonas et le bruit de son levier qui tournoyait avec un sifflement de tempête, défonçant les crânes, cassant les bras, effondrant les poitrines, broyant les omoplates, fracassant les côtes, brisant les jambes, ruinant les colonnes vertébrales et réduisant les clavicules en bouillie.

« Rangez-vous ! tonnait le sonneur ; faites-moi de la place ! J’ai besoin de place pour bien manier mon bâton ! Écartez-vous de mes coudes ! Où sont-elles, les bêtes curieuses ? Préparez votre vin, vos bœufs, vos fromages et vos gâteaux ! Je suis un homme qui gagne ses repas en conscience ! »

Trois ou quatre Doriens se jetèrent en même temps sur moi. Je reçus un coup de lance dans mon bouclier, si violent qu’il me le fit lâcher. Tandis que d’un revers je taillais la figure à l’homme du coup de lance, un autre me saisit par la gorge et me renversa contre le bordage ; je vis devant mes yeux briller son épée en faucille, avec laquelle il allait me saisir le cou pour me couper la tête, quand Hannon, se jetant sur lui et l’empoignant par le bras, lui plongea son épée sous l’aisselle. En tombant, il entraîna Hannon avec lui, et tous deux glissèrent sur moi. Je vis briller la lance d’un troisième près de la poitrine d’Hannon ; mais au même instant Chamaï lui lança un si terrible coup de pointe qu’il le jeta à la renverse à deux pas de nous. Je me relevai, et Hannon, mettant le pied sur le dos de celui qu’il avait tué, retira son épée, profondément engagée dans le corps de l’Hellène. En me relevant, je pus voir Chryséis, toute pâle, mais ferme, debout, les mains jointes, près de la poupe, et Abigaïl qui, en vraie fille de Juda, avait empoigné une épée et frappait à tort et à travers, d’estoc et de taille, sur un Dorien qui avait perdu sa lance et qui s’abritait d’un air effaré sous son bouclier, stupéfait d’être attaqué par une femme. Chamaï, voyant le jeu, passa comme un taureau à travers les combattants, renversant amis et ennemis, pour courir à l’arrière, et Hannon le rejoignit en deux bonds. Cependant Himilcon et une quinzaine de mes matelots, s’étant fait un passage, se placèrent autour de moi, le coutelas et la hache à la main. A leur tête, je balayai le pont jusqu’à l’avant, renversant ou jetant par-dessus bord tous ces Doriens, empêtrés dans leurs grandes lances, trébuchant dans les cordages, dans les manœuvres et dans les agrès. Sur l’avant, je me retournai, et je pus voir que Chamaï et Hannon avaient débarrassé l’arrière et se précipitaient vers le mât où Bicri, avec les autres, se battait furieusement contre un nouveau flot d’assaillants qui escaladaient les bordages. Au-dessus de la masse confuse des têtes, des lances, des haches, des boucliers et des épées, on voyait tournoyer le levier de Jonas, et par-dessus les cris, les hurlements, le cliquetis des armes et le fracas du bronze, on l’entendait mugir :

« Arrivez, arrivez donc, Dodanim ! Vous n’aurez jamais trop de bœufs pour moi ! Apportez vos têtes et vos dos, en attendant que vous apportiez vos gâteaux et vos fromages. »

Un cri général de triomphe me remplit l’âme de joie. Je vis, sur le pont débarrassé du Cabire, Hannibal, ses gens, Amilcar, Gisgon et le reste de nos matelots l’épée ou le coutelas en l’air, acclamant Asdrubal et le Dagon, qui arrivaient comme le tonnerre et entraient avec un fracas formidable dans la masse, déjà bien réduite, des barques hellènes.

L’une de ces barques s’engloutit, brisée par le choc ; une grêle de pierres, de traits et de pots à feu tomba, du haut du Dagon, sur la fourmilière qui montait à l’assaut de l’Astarté.

Je fis un signal aux timoniers et à quelques matelots qui étaient remontés à l’arrière, déblayé d’ennemis. D’autres se jetèrent aux rames, par les panneaux ; le peu d’ennemis qui avaient osé descendre dans l’entrepont furent écharpés en un instant, et l’Astarté, virant brusquement de bord, bouscula les barques pressées autour d’elle et vint ranger le Dagon, puis, tournant encore, nous allâmes prendre le Cabire au milieu de nous. Hannibal remonta sur notre pont avec une vingtaine d’hommes et aida à dépêcher les Hellènes qui s’y trouvaient encore et qui firent une défense désespérée. Puis nous coulâmes une grande barque ; deux autres furent abandonnées par leur équipage qui se jeta à la mer, saisi de frayeur, et nagea vers celles des barques qui s’enfuyaient en toute hâte, accompagnées par les flèches de Bicri et de ses archers.

Nous nous dirigions vers le grand convoi dont trois barques, abandonnées par leur équipage, se balançaient au gré des flots. En me penchant par-dessus la poupe, je vis, à ma grande surprise, notre barque, attachée derrière nous, qui était remplie d’Hellènes armés. Je fis signe à Bicri, qui accourut avec quelques archers. L’un des Hellènes, sa faucille à la main, allait justement couper la remorque ; une flèche, qui lui traversa la gorge, l’en empêcha.

« Bas les armes, vous autres ! » criai-je en ionien.

Les hommes qui s’étaient malencontreusement jetés dans la barque pour monter à l’abordage, et qui n’avaient pas eu le temps de s’en aller, me répondirent par une nouvelle tentative de couper la remorque, mais elle n’eut pas plus de succès que la première ; une nouvelle flèche de Bicri l’arrêta court.

« Faut-il les enfiler tous ? me dit l’archer en remettant une flèche sur sa corde.

— Non pas, lui répondis-je. Ce sont des hommes vigoureux. Cela se vend très-bien à Carthage. Ne gâtons pas la marchandise. »

Je les sommai encore une fois de se rendre, mais inutilement. L’un d’eux me jeta sa lance, qui me rasa l’épaule, et un autre, voyant l’affaire désespérée, sauta à la mer, où il s’est vraisemblablement noyé, car nous étions encore assez loin de la côte.

Il en restait quinze. Je les fis haranguer en leur langage par Chryséis et par Hannon, dont l’éloquence eut plus de succès. Hannon, sur mes ordres, leur promit qu’on les conduirait dans un pays dont le roi les prendrait à sa solde comme guerriers, et qu’ils y seraient bien traités et bien nourris. Ils me livrèrent alors leurs armes, que je fis hisser par un grelin, puis, leur ayant jeté un bout de manœuvre, ils montèrent sur le pont un à un, très-humiliés et médiocrement rassurés.

Je les fis haranguer par Hannon et Chryséis.

Quant au reste de nos agresseurs, ils s’en allaient aussi vite qu’ils pouvaient, les uns entiers, les autres avariés, se cahotant et se traînant péniblement sur la mer, dans le plus beau désordre, sans crier ni se vanter. Mais on entendait de loin des hurlements et des gémissements de femmes qui pleuraient les morts, les guerriers tués ou noyés. La nuit tombait tout à fait, et pour ces gens-là une navigation de nuit est une terrible affaire. Ceux qui avaient réchappé à la bataille devaient se croire perdus une seconde fois, à l’approche des ténèbres.

On voyait, dans la masse confuse de ces barques, la lueur de plusieurs incendies allumés par les pots à feu du Dagon. Amilcar et Asdrubal obtinrent de moi de se mettre à la poursuite du gros de la flotte : je fis passer à leur bord trente hommes avec Chamaï et Bicri, et en les attendant, je m’occupais d’amariner les deux barques d’escorte qu’ils avaient abandonnées devant nous et les trois du convoi qui restaient à notre portée. Il n’y restait plus un homme debout ; je n’y trouvai qu’une quinzaine de morts, que je fis jeter à l’eau après les avoir dépouillés. Je remis au lendemain matin l’inspection du butin que nous avions conquis, et je fis débarrasser le pont de l’Astarté des cadavres des Hellènes et d’une douzaine de leurs blessés qu’on jeta à l’eau. Onze de mes hommes avaient été tués et vingt-trois blessés dans cette vive affaire. Nos morts furent enveloppés d’étoffes et placés à l’avant, les uns à côté des autres, pour être confiés aux flots le lendemain, après qu’on aurait fait les invocations et les prières nécessaires. Malgré notre fatigue, nous dûmes encore passer cette nuit à recueillir les armes et les flèches éparses sur le navire, à tout remettre en ordre, à laver les flaques de sang sur le pont, enfin réparer le désordre inévitable après un si rude combat. Le Dagon et le Cabire revinrent avec trois prises et vingt-deux prisonniers. Je fis passer les quinze que j’avais déjà sur le Dagon, qui avait le moins souffert ; et tous les prisonniers ensemble, après avoir été liés, furent enfermés provisoirement dans la cale. Le Cabire avait huit morts et dix blessés ; le Dagon, trois morts et sept blessés. Vingt-trois morts et quarante blessés étaient une grosse perte pour nous ; elle prouvait le courage et l’acharnement des Hellènes. Si ces gens avaient eu la moindre notion des choses de la mer, si leurs bateaux n’avaient pas été si mal aménagés et si incapables de manœuvrer, s’ils avaient eu un peu l’habitude de combattre sur des vaisseaux et des armes plus appropriées que leurs grandes lances à ce genre de combat, nous eussions été certainement perdus : ils nous auraient tous massacrés. Parmi nos blessés se trouvaient Amilcar, Gisgon, Hannon qui avait une estafilade à l’épaule, Chamaï, un coup de lance dans le bras, et Himilcon, la tête contusionnée. Les blessures des deux premiers, quoique graves, n’étaient pas dangereuses, et celles des trois derniers assez légères pour ne pas les empêcher de faire leur service. Le maître matelot Hadlaï avait été tué raide, et Hannibal avait eu toutes ses armes faussées. Le grand Jonas avait cinq coups de lance, qu’il qualifiait d’écorchures. Il se frotta tout le corps d’huile et d’onguent et déclara que cette lutte, accompagnée d’une petite saignée, lui avait fait le plus grand bien et donné un prodigieux appétit et une soif extraordinaire. Quant aux Hellènes, ils avaient eu au moins cinq cents hommes tués ou noyés. J’avais trouvé vingt-six cadavres sur le pont de l’Astarté, et le Cabire en avait jeté trente-huit à l’eau.

Je pris une heure de repos à la fin de la nuit, et le matin, par une belle brise de l’est, nos navires tendus de noir se dirigèrent sur la côte d’Italie, emmenant nos huit prises, sur lesquelles j’avais fait passer quelques hommes pour alléger la remorque à la voile et à la rame.

Après avoir invoqué Menath, Hokk et Rhadamath pour nos morts, je fis immoler sur chacun des navires un bœuf, de ceux pris sur les barques du convoi hellène. On les hissa à l’aide d’un grelin, on les abattit, pendant que chaque capitaine et Hannon qui connaissait bien les rites, faisaient les prières voulues en l’honneur d’Astarté. On fit fumer la graisse et une partie de la chair, et avec le reste on apprêta un repas funéraire. Les enfants d’Israël, qui voulaient sacrifier à leur dieu El Adonaï, reçurent un mouton et sacrifièrent à leur manière. Je fis ensuite faire une distribution de vin, puis, avant le repas, nous jetâmes nos morts dans la mer au son des trompettes ; après quoi on enleva les tentures noires des navires et on mangea. Chacun se racontait pendant que nous mangions et buvions, les épisodes du combat, et, la gaieté nous revenant avec nos forces, nous oubliâmes nos fatigues, nos blessures et le chagrin de nos morts.

« Hannibal, dis-je au capitaine des gens de guerre, toi et les tiens vous vous êtes vaillamment comportés. Il importe maintenant de partager le butin suivant la charte partie qu’a rédigée Hannon avant notre départ.

— Je cède volontiers, dit Hannibal, la part qui me revient dans le butin en échange d’une armure neuve, car ma cuirasse est brisée et faussée et mon casque a perdu son cimier et son panache. Tu as, dans le bagage, une bonne armure lydienne ; donne-la-moi, et prends ma part de prise.

— J’y consens, dis-je à Hannibal, et j’ajoute à l’armure une mesure de vin de Sarepta.

— Bien dit, s’écria Himilcon, et puisque nous faisons des marchés, je vends ma part pour trois outres de vin de Béryte.

— Et moi, dit Chamaï, j’imite Hannibal et Himilcon. Si tu estimes que ma part de ce butin vaille un bracelet et des pendants d’oreilles syriens, tu n’as qu’à les remettre à Abigaïl, et je te tiens quitte envers moi.

— Et toi, Hannon, dis-je au scribe, feras-tu aussi quelque marché ? et contre quoi veux-tu troquer les bœufs, moutons, habits, armes ou captifs que la chance de la mer t’a donnés ?

— Par Astarté ! dit le scribe, je ne sais vraiment de quoi je puis avoir envie en ce moment. Garde donc ma part, capitaine, et divise-la entre ceux qui sont gravement blessés. Ils seront ainsi consolés de leurs blessures, et j’aurai le cœur plus content. »

Un sourire de Chryséis et la cordiale étreinte de Chamaï et d’Hannibal récompensèrent la générosité du scribe. En même temps, un des pilotes vint me dire, de la part de l’équipage, que tout le monde s’en remettait à moi pour la répartition et me priait de vendre le butin en bloc, suivant l’occasion, et d’en faire le partage en argent, selon estimation de la valeur que je penserais en tirer. Je fis aussitôt dresser par Hannon l’état du butin avec le prix que je donnais en sicles de chaque objet et je fis afficher, en triple expédition, cet état aux mâts des trois navires. Tout le monde s’étant déclaré satisfait, je fis faire la paye le soir même. Nos hommes avaient préféré de l’argent monnayé, pensant bien en faire usage à Utique, à Carthada et à Gadès, où le bon argent phénicien a cours et où ils comptaient se divertir.

Chryséis et Abigaïl passèrent la nuit à soigner nos blessés. Le lendemain, au matin, je fis venir devant moi les prisonniers hellènes pour les interroger, après qu’on leur eut donné quelque nourriture. Ces hommes arrivèrent très-abattus et l’air inquiet. Hannon se tint à mes côtés comme interprète et je fis avancer celui qui me parut le plus considérable et le plus intelligent de la bande.

Interrogatoire du prisonnier.

« Voyons, toi, lui dis-je, de quelle nation êtes-vous ?

— Nous sommes Helli, de la nation des Phokiens, répondit l’homme.

— Et de quelle ville ?

— Nous sommes de la campagne, du mont Parnasse ; nous n’avons pas de ville.

— Et d’où venez-vous ? et où alliez-vous ?

— Apollo le devin nous a ordonné de quitter notre pays et d’aller chercher d’autres établissements. Nous allions au nord, vers l’Épire et vers l’île de Corcyre la brune, où sont déjà de nos frères les Ioniens ; nous allions, avec nos femmes et nos enfants, chercher un séjour heureux. »

A ces mots, les larmes vinrent aux yeux de cet homme, et tous les autres éclatèrent en pleurs et en sanglots.

« Voyons, vous autres, leur dis-je, votre destinée n’est pas si mauvaise, pour larmoyer de la sorte. Vous êtes tombés entre mes mains, et je ne suis point un méchant homme. Ne vous a-t-on pas donné à manger tantôt ?

— Si, si, me dirent-ils tous.

— Eh bien, alors ! leur dis-je. Vous êtes des hommes, et vous vouliez faire la guerre.

— Si nous avions été en expédition de guerre, répliqua celui qui paraissait le chef, tu ne nous verrais pas pleurer ainsi ; tu nous verrais te défier. Mais nous avions avec nous nos femmes et nos enfants, dont plusieurs ont sans doute péri dans les flots, et leur souvenir nous vient à la mémoire. Voilà ce qui nous fait pleurer.

— C’est bon, lui dis-je. Dzeus l’a voulu ainsi, vous n’y pouvez rien changer. Pourquoi nous avez-vous attaqués ?

— Écoute, répondit l’homme. Un grand navire phénicien et plusieurs autres nous ont croisés il y a trois jours et ont demandé à nous acheter des vivres. Comme nous traitions amicalement avec eux, comme nous avons toujours fait avec les Phéniciens, que nous regardions comme des hommes divins, plusieurs montèrent à bord du grand navire avec les bœufs, le grain et les fruits que nous lui vendions. Hélas ! parmi eux était mon fils. Voici tout à coup que les Phéniciens, profitant du vent favorable, déployèrent traîtreusement leurs voiles et firent force de rames. Nous eûmes beau les poursuivre : tu sais mieux que moi que nos bateaux ne peuvent pas lutter de vitesse avec vos grands navires. Alors, nous jurâmes de venger les nôtres sur les premiers Phéniciens que nous rencontrerions, et les premiers, c’était vous.

— Que Moloch brûle, que Khousor Phtah écrase Bodmilcar ! s’écria Himilcon qui nous écoutait. C’est lui, encore lui, qui aura causé la mort de vingt-deux braves marins sidoniens et du vaillant maître Hadlaï.

— Comment était fait le grand navire ? demandai-je vivement au chef. Et les autres avec lui ?

— Il était rond et plus élevé au-dessus de l’eau que celui-ci. Et les gens qui étaient sur les autres étaient bruns de visage et vêtus différemment de ceux qui étaient sur le grand ; et ces navires plus petits étaient terminés par l’image taillée de la tête et du cou d’une oie.

— Le Melkarth et ses bons alliés les Égyptiens ! m’écriai-je. Bodmilcar, il n’y a pas à en douter, c’est Bodmilcar qui a fait le coup ! »

Le chef regardait mon agitation avec surprise.

« Écoute, homme, lui dis-je : as-tu ici, parmi ces prisonniers, quelques hommes solides et sur lesquels tu comptes ?

— J’ai mon frère, me répondit-il, et mes cinq cousins, dont l’un a perdu sa femme, enlevée sur le grand navire.

— Fais-les avancer, » lui dis-je.

Je regardai les six hommes ; ils étaient jeunes et vigoureux.

« Veux-tu ravoir ton fils ou le venger ? » dis-je encore au chef.

Il bondit en avant, les yeux étincelants.

« Peux-tu faire cela, dieu phéacien ? me demanda-t-il.

— Donnez des kitonets et des armes à ces sept hommes, m’écriai-je. Hannibal les prendra parmi les siens. Quant aux autres, qu’on les mette avec les rameurs auxquels ils aideront ; on les vendra à Utique ou à Carthada, où ils ont toujours besoin de soldats mercenaires et de rameurs.

— Mon fils, mon fils ! me répétait le chef. Tu m’as dit que je pourrais retrouver mon fils ?

— Tu retrouveras ton fils quand je retrouverai mon mortel ennemi, car c’est lui qui te l’a enlevé, lui répondis-je. D’ici là, toi et tes six hommes, obéissez exactement à ce grand guerrier que vous voyez ici, et servez-moi loyalement. »

Les sept Phokiens m’entourèrent, me baisant les mains et pleurant de joie. Les autres descendirent dans l’entrepont, beaucoup plus gais qu’ils n’étaient montés de la cale, quand Hannon leur eut annoncé qu’ils seraient traités et nourris comme rameurs sur nos vaisseaux.