IX

La terre des troupeaux.

Le lendemain matin, deux jours et demi après le combat, nous reconnûmes les montagnes de l’Italie. Nous arrivions au sud du grand golfe, au nord duquel se trouve la presqu’île des Iapyges. Nous ne tardâmes pas à reconnaître l’embouchure d’une rivière qui serpente à travers une belle plaine coupée alternativement de pâturages et de bois de haute futaie, de pins élégants entremêlés de lauriers-roses. A une centaine de stades dans les terres s’élevaient de hautes montagnes grises, passablement boisées et surmontées de crêtes de rochers gris déchiquetés et bizarrement découpés. Les fonds n’étaient pas mauvais, et je me décidai à mouiller tout de suite, ayant un besoin urgent d’eau et de fourrage pour mes bestiaux. Le travail fut long et pénible, car il fallut mettre tout le bétail à terre. Je fis descendre aussi mes prisonniers helli, les chargeant de pâturer les bêtes sous la surveillance de Bicri et d’une vingtaine d’hommes armés. Je comptais me faire suivre de toutes mes bêtes le long de la côte, jusqu’au détroit de Sicile, où je les embarquerais de nouveau, si je ne trouvais pas une occasion de m’en défaire avantageusement d’ici là.

« Nous aurons de la peine à les vendre ici, me dit Himilcon. Ne sommes-nous pas dans la Vitalie, dans la terre des troupeaux comme l’appellent les indigènes ? Si nous leur apportions des chèvres, comme celles que nous avons introduites dans le pays des Ioniens, ces animaux, nouveaux pour eux, leur plairaient sans doute. Mais des bœufs, ils en ont à nous revendre.

— Tâchons d’abord, dis-je à Himilcon, de trouver quelque endroit habité. Cette côte me paraît entièrement déserte. Nous devons pourtant y rencontrer des Vitaliens ou Italiens, et aussi des Iapyges, car il y en a au sud comme au nord du grand golfe. Sais-tu le iapyge, toi, Himilcon ?

— Non, mais je sais un peu de la langue des Vitaliens, aussi bien du dialecte des Opski, Marses, Volskes, Samnites et autres Ombres et Sabelliens de la montagne et de l’est, que de celui des Latins de la côte ouest. Pour ce qui est de la langue des Rasennæ du nord-ouest, Gisgon la sait passablement. »

Le chef des six Phokiens que j’avais pris comme soldats, et qui s’appelait Aminoclès, vint moi timidement.

« Puis-je parler, roi des Phéniciens ? me dit-il.

— Tu sauras d’abord, lui répondis-je, maintenant que tu sers sur nos vaisseaux, que je ne suis pas roi, et qu’on m’appelle capitaine et amiral Magon. A présent, qu’as-tu à dire ?

— Capitaine amiral Magon, reprit Aminoclès, je voudrais savoir sur quelle terre nous sommes et quels gens l’habitent ?

— Nous sommes, lui répondis-je, sur la terre ferme, une très-grande terre qu’on appelle le pays d’Italie ou Vitalie, ce qui veut dire la terre des bestiaux et des troupeaux. Les gens qui l’habitent sont par ici les Vitaliens et leurs nations et tribus ; par là-bas, au nord-est, de l’autre côté du golfe, les Iapyges, dont il y a aussi quelques-uns au sud du golfe ; et là-bas, là-bas, fort loin d’ici, tout à fait au nord, les Rasennæ, qui bâtissent de grandes villes et ont un royaume au pied des montagnes et dans les vallées fertiles.

— Je ne connais pas ce pays et ces nations, et personne parmi nous ne les connaît, dit Aminoclès.

— Attends un peu, s’écria Himilcon, je vais le faire comprendre tout de suite. Écoute ici, l’homme helli : connais-tu les Opski ?

— Nos pères nous ont raconté, répondit Aminoclès, qu’autrefois, il y a tant d’âges d’homme qu’on ne peut pas le savoir, les Helli avaient avec eux le peuple des Opiki. Et nos anciens se sont transmis que c’était encore avant que nous n’eussions bâti Dodone, et même avant que tous les Hellènes ne fussent réunis sur l’Acheloüs, mais que nous étions encore bien loin, au nord, dans un pays où il faisait froid, et voisin des Traces. Alors il y avait, sur la terre ferme et dans les îles, des Lélèges, des Pélasges et des géants, et il y avait aussi des nains et des monstres. Les dieux les ont tués, et nous sommes venus. Si les Opski sont les mêmes que les Opiki, je les connais.

— Tu vois bien qu’il ne comprend pas, dis-je à Himilcon. Laisse-le tranquille.

— Patience, me répondit le pilote. Tu vas voir s’il ne va pas comprendre. Ouvre bien tes oreilles, Aminoclès. Connais-tu les Tyrséniens ?

— Non, je ne connais pas ceux-là.

— C’est étrange ! observa Himilcon. J’ai entendu des Hellènes me désigner assez bien la terre ferme de Vitalie, et m’y nommer un peuple des Tyrséniens ou Tyrrhéniens. Eh bien, voyons : connais-tu les Sicules ?

— Les Sicules ? répéta Aminoclès d’un air effrayé.

— Oui, les Sicules, reprit le pilote ; et les Kyklopes, et les Lestrigons ?

— Oh ! s’écria le Phokien tout effaré, sommes-nous dans le pays de ces peuples-là ?

— Tout juste ! répondit Himilcon triomphant. Nous sommes ici dans le pays des Lestrigons, et là-bas, vers l’ouest, de l’autre côté du canal, est la grande île des Kyklopes, des Sicaniens et des autres Lestrigons, où nous allons directement après que nous aurons passé la Charybde et fait connaissance avec Scylla.

— Oh ! gémit Aminoclès, pendant qu’Himilcon se tenait les côtes, oh ! quelle destinée nous envoient les dieux ? Hélas ! pourquoi n’avons-nous pas péri dans le combat, sous les coups de ces Phéaciens ! Pourquoi sommes-nous leurs esclaves, pour qu’ils nous emmènent dans le pays des monstres ! Oh ! malheur, malheur ! Quelles effrayantes apparitions allons-nous voir, et qu’allons-nous devenir ! »

Le rire d’Himilcon me gagna moi-même, quand je vis l’ignorance et les lamentations de cet homme.

« Allons, tais-toi, imbécile, lui dis-je. Pour aujourd’hui, les Lestrigons ne t’ont pas encore avalé, et tu en verras bien d’autres avant que nous soyons en Tarsis et que j’aie rattrapé Bodmilcar. »

En ce moment, une sentinelle donna un signal et je vis s’approcher dans la plaine une cinquantaine d’hommes. Ces gens semblaient très-méfiants. Ils s’arrêtèrent sur la lisière d’un bois, nous considérant attentivement, mais ne se décidant pas à venir vers nous. Suivant ma coutume, j’allai seul vers eux, en leur faisant des signes d’amitié. Enfin, deux d’entre eux prirent leur parti et s’avancèrent à ma rencontre. C’étaient des hommes robustes, de taille moyenne, trapus avec des épaules carrées, la barbe forte, les cheveux frisés, le front bas et la face large, blancs de visage d’ailleurs. Ils avaient les bras et les jambes nus, la tête découverte, et étaient vêtus d’une espèce de kitonet en laine foulée très-grossière, et d’une grande couverture qu’ils portaient en sautoir, passée sur l’épaule. Tous étaient armés, chacun tenant à la main deux courtes lances à pointe de cuivre et portant un poignard, un couteau ou une espèce d’épée à la ceinture. Une douzaine d’entre eux avaient des arcs et des frondes.

L’un des deux qui s’avançaient me cria en langue italienne :

« Qui êtes-vous ? que voulez-vous ? »

Himilcon, qui m’avait suivi, lui répondit dans la même langue :

« Nous sommes des marchands venus des pays lointains : nous voulons commercer.

— Ne venez-vous pas pour prendre nos troupeaux ? N’êtes-vous pas des Rasennæ ? cria l’autre.

— Non, non, reprit Himilcon. Nous sommes de l’orient ; nous sommes des Phéniciens. Venez près de la mer : nous vous ferons voir les belles choses que nous avons apportées. »

Les deux hommes retournèrent vers les leurs et parurent se consulter ensemble. Au bout d’un instant, ils revinrent.

« Voyez-vous ces deux arbres-là, à ma droite et à ma gauche ? nous cria l’un. Vous ne devez pas aller plus loin. »

“Vous ne devez pas aller plus loin.”

Là-dessus, l’homme s’avança jusque sur la ligne des deux arbres et d’un geste vigoureux piqua sa lance en terre.

« Vous ne devez pas franchir ma lance, dit-il, ou je la déterrerai, et nous serons ennemis ensemble.

— C’est bon, répliqua Himilcon. Nous ne voulons pas vous faire de mal. »

L’homme avança tout à fait vers nous, d’un air hardi.

« Nous sommes des Samnites Sabellins, dit-il. Que payerez-vous pour l’herbe que mangent vos troupeaux ? »

Sur mon ordre, Himilcon leur promit qu’on leur ferait un présent. Puis on tendit des cordes sur des piquets, et j’interdis à mon tour aux Samnites de franchir la limite.

Ils se montrèrent satisfaits et vinrent en grand nombre regarder nos vaisseaux, les marchandises qu’on déballait, nos visages et nos habits. Ils nous parurent, en tout, plus rudes et plus méfiants que les Helli. Avec beaucoup de patience, j’arrivai toutefois à organiser un commerce avec eux. Ils nous apportèrent des légumes en petite quantité, car ils cultivent peu la terre et élèvent surtout des bestiaux, bœufs, moutons et porcs assez sauvages. Les porcs, que Chamaï et Bicri voyaient pour la première fois, leur causèrent une grande surprise. Ils ne connaissent point non plus l’usage du pain, mais mangent une bouillie qu’ils appellent masa ; ils cherchaient beaucoup à s’enquérir auprès de nous comment nous faisions le pain, dont les navigateurs phéniciens leur font quelquefois goûter, ainsi que le vin. Toutefois ils aiment le vin moins que les Helli.

Le lendemain, dès le matin, ils vinrent en grand nombre. J’avais vu, toute la nuit, des feux allumés dans les campagnes et sur les montagnes, par lesquels ils s’appelaient. Par mesure de précaution, je fis doubler la garde. Mais les Samnites venaient dans des intentions tout à fait pacifiques, et, sur mon injonction, ils ne se présentèrent à notre limite que par groupes de cinquante ensemble. Les autres attendaient derrière leur limite à eux que les premiers arrivants eussent fini de trafiquer avec nous. Ils sont beaucoup plus patients et moins bruyants que les Helli, moins questionneurs, mais aussi moins gais. Ils m’apportèrent, ce jour-là, de bonnes quantités de corail qu’ils recueillent sur les côtes après les gros temps, ou qu’ils cherchent avec des plongeurs montés sur de méchants radeaux, car ils ignorent absolument la navigation, mais sont bons nageurs. Les meilleurs plongeurs et pêcheurs de corail sont les Iapiges, tant ceux qui vivent au milieu des Samnites et des Brettiens que ceux de la Iapygie du nord-est du golfe. Quelques-uns de ces Iapiges, que je vis parmi eux, étaient des gens grands, la tête ronde, imberbes, bruns de peau, ressemblant assez aux Kydoniens. Ils me parurent plus doux, plus gais et plus communicatifs que les autres Italiens. Ils ressemblent aussi beaucoup aux Sicules, et je crois que les Iapiges, Sicules, Kydoniens et les anciens habitants de Malte la Ronde, que virent nos pères quand nous occupâmes l’île, sont les habitants primitifs de ces pays. Les Pélasges et les Lélèges, si semblables aux Lydiens, Lyciens, Cariens, vinrent après, de la côte d’Asie dans les îles, et aussi dans le Dodanim, puis, en dernier lieu, les Italiens et les Helli, qui sont arrivés du nord, du côté du pays des Traces. Quant aux Rasennæ, je ne sais pas d’où ils viennent. Toutefois des navigateurs phéniciens qui ont visité les montagnes au nord de l’Éridan, tout au fond de la mer des Iapiges[1], ces montagnes d’où vient le cristal de roche, m’ont dit qu’il y a là un peuple qui s’appelle les Rètes, et dont le langage ressemble tout à fait à celui des Rasennæ.

Je passai deux jours à trafiquer, achetant du corail ; j’arrivai ainsi à me débarrasser très-avantageusement de tout mon butin, qui me gênait fort. Je fis briser les barques dont je n’avais que faire et je fis enlever seulement les planches, mâts et madriers dont on pouvait faire des espars de rechange. Quand mon butin fut usé, je payai en vieux habits, en perles de verre et d’émail, en pointes de lance et en lames d’épée, dont ils se montraient extrêmement avides. Pour quatre lames d’épée qui valaient bien quatre sicles, j’eus pour une valeur de quatre cents sicles de beau corail. Je m’étonnais de leur en voir de si fortes provisions, mais ils m’expliquèrent qu’ils les accumulaient depuis longtemps pour aller les porter à un des comptoirs phéniciens que nous avons échelonnés dans le golfe et sur la côte ouest, et qu’ainsi je leur épargnais le voyage. Ils me demandèrent aussi si je n’avais pas de chèvres et me dirent que celles que nous apportions commençaient à se répandre dans les montagnes plus au nord, chez les Marses et chez les Volskes.

Les Samnites n’ont pas de villes, mais habitent dans des hameaux épars, se composant de quelques maisons faites de boue et de branches et couvertes de chaume. Ils cultivent mal et peu. Les meilleurs cultivateurs sont les Latins de la côte ouest, particulièrement ceux de la vallée du Tibre. Ils ont là déjà une ville placée dans un accès difficile entre une montagne et un petit lac, et qu’ils appellent Albe. Sur la côte, je ne connais qu’une seule ville port de mer : c’est Populonia des Rasennæ. Mais les Rasennæ ne sont point de mauvais marins ; ce sont même de hardis pirates comme je le savais depuis longtemps, et comme je devais l’apprendre ici, sur cette côte des Samnites.

Le troisième jour de mon arrivée, comme j’avais acheté aux Vitaliens tout ce que je pouvais leur acheter, et que je m’apprêtais à partir après avoir embarqué mon chargement, un Samnite arriva en courant, et cria de loin quelque chose aux autres, qui les mit tous en émoi.

« Qu’est-ce qu’ils ont ? demanda Himilcon. Est-ce que Nergal court après eux, avec son bec de coq et sa crête de feu ? Qu’est-ce qui leur prend ?

— Apprêtez-vous, apprêtez-vous, Phéniciens ! nous crièrent les Samnites. Voici les forbans qui approchent sur leurs vaisseaux ; voici les Tyrrheni !

— Ils contournent la pointe ; ils ont pillé les villages de nos alliés, là-bas au nord, et les ont emmenés en esclavage, criaient d’autres ; ils mettent tout à feu et à sang. Aux armes et à la montagne !

— Jonas ! m’écriai-je ; Jonas, souffle dans ta trompette, brute ! sonne l’alarme ; tout le monde à bord !

— Bon ! dit Chamaï en grimpant sur le pont. Et moi qui ai le bras droit tout endolori ! Heureusement que je suis bon gaucher ! Je crois qu’il va en cuire à ces Tyrrheni. »

Hannibal se dépêcha de coiffer son casque et de grouper ses hommes, avec lesquels il mit nos sept Phokiens. Les maîtres rameurs, le bâton à la main, gourmandant et battant leurs rameurs, eurent bientôt fait de les ranger sur leurs bancs. En quelques instants nous avions appareillé et nous nous tenions sous rame à trois stades de la côte, prêts à tout événement. Les Tyrrheni pouvaient venir.

« Qu’est-ce que c’est que ces nouveaux animaux-là ? me demanda Bicri en débouclant le couvercle de son carquois et en tendant son arc.

— Ce sont les Tyrrheni ou Rasennæ, gens du nord-ouest de la Vitalie, lui répondis-je, assez habiles marins et faisant sur ces côtes le commerce et la course. Mais ni eux ni leurs vaisseaux ne sont encore taillés à lutter sur mer contre les Sidoniens, et j’espère que cette course qu’ils font pourra bien finir à notre avantage, si les flancs de leurs navires sont suffisamment garnis de cargaison et de butin.

— Pour des Tyrrhéniens ou Rasennæ, dit Hannibal, je dois déclarer que je n’ai jamais battu ce peuple-là. Mais s’ils ont seulement de la chair et des os, des côtes qu’on puisse casser et des crânes qu’on puisse fendre, nous allons leur donner une leçon de tactique et d’art militaire à la manière d’Arvad. Je vais essayer sur eux la masse d’armes chaldéenne que m’a donnée le bon roi David. »

Le Cabire, sur mon ordre, se porta rapidement en avant, en serrant la côte autant que possible, pour ne pas être aperçu.

Il contourna la pointe d’où il avait vue le long de la côte et revint bientôt me rapporter qu’il avait aperçu cinq assez longs navires qui suivaient la côte sans avoir l’air de se presser, marchant à la rame et à la voile, pour tenir le dessus du vent, et avançant en courant de petites bordées. Nous avions largement une demi-heure devant nous avant qu’ils ne pussent nous voir. Ils tombaient tout droit dans notre embuscade.

En regardant autour de moi, je vis deux de nos barques hellènes qu’on n’avait pas encore coulées. On avait démoli toutes les autres, et on avait négligé celles-ci ; ceci me donna une idée.

« Combien de fond ? demandai-je à Himilcon.

— Dix coudées et fond de roche, me répondit le pilote.

— Les Tyrrhéniens calent six coudées pour leurs bateaux de course, dis-je.

— Oh ! dit Gisgon, qui était venu me faire le rapport et qui était encore sur l’Astarté, six coudées au moins. Ils sont très-bas sur l’eau, mais ils enfoncent beaucoup. C’est pourquoi ils roulent peu et sont lourds à la manœuvre.

— Bon, dis-je aussitôt. Vous allez me saborder ces deux mauvaises carcasses et me les couler là, coque, quille et mâts par mon travers.

— Compris, s’écrièrent ensemble Himilcon et le Celte sans oreilles. Ils vont être bien attrapés. »

En quelques instants, les deux barques furent coulées, faisant estacade de leurs débris à trois coudées sous l’eau. Le Cabire abattit sa voile et dépassa lentement la pointe, se traînant comme un bateau qui a des avaries.

Le Dagon se plaça à deux stades au large de moi, et je restai en place, la voile abattue, les rames traînantes, les boucliers rentrés, après avoir fait coucher tous les hommes d’armes à plat pont. J’avais l’air d’un inoffensif marchand qui a souffert dans son gréement. Le Dagon resta sous voile, courant de petites bordées, comme s’il venait à mon secours.

Nous étions prêts quand nous vîmes les cinq navires tyrrhéniens au large de la pointe.

« Capitaine, me dit Chamaï en levant un peu la tête, à quel singulier jeu jouons-nous là ?

— Au jeu du pêcheur qui prend une murène pour un thon, lui répondis-je. Attends un peu. Tu vas voir tout à l’heure. »

Les Rasennæ ne tardèrent pas à nous apercevoir. L’un d’eux se mit tout de suite à la poursuite du Cabire, qui prit chasse ; deux autres suivirent le Dagon qui courut au large, et les deux derniers se dirigèrent vers moi, qui restais en place comme un pauvre désemparé.

Quand ils furent à un stade, on put voir à l’aise leurs longues barques[*] à un seul pont, armées de trente rameurs et assez mal construites. Elles ont l’arrière élevé mais le reste du pont très-bas et comme à fleur d’eau. A l’avant, on voit peints deux gros yeux blancs et rouges qui regardent la mer. Les hommes montés sur ces barques étaient grands et massifs, avec une grosse tête, la face plate et large, le visage rougeâtre, la barbe rare et clair-semée, les bras gros et l’allure pesante. Ils étaient armés de grandes lances, de haches et de boucliers ronds, et portaient des colliers et des bracelets. Sur leurs têtes étaient des casques ronds et sans cimier, à leurs pieds des sandales ou des brodequins à bout pointu. Ils étaient vêtus de robes de couleur sombre, faites sans couture, moins courtes que nos kitonets, mais moins longues que les robes des Syriens, et leurs ceintures étaient très larges et garnies de plaques de bronze brillant.

A la vue de ces Rasennæ, Abigaïl ne put retenir une exclamation :

« Seigneur dans le ciel ! s’écria-t-elle, qu’ils sont laids ! J’aimerais mieux mourir que tomber entre les mains de gens aussi laids ! »

Comme elle disait ces mots, les Rasennæ nous crièrent quel- que chose, mais nous nous gardâmes de bouger. Reconnaissant que leurs sommations restaient sans réplique, l’un d’eux courut sur mon travers et l’autre fila sous ma poupe pour passer entre la terre et mon navire. Mal leur en prit, car celui qui se jetait sur moi talonna violemment sur une des barques coulées et, après deux ou trois efforts pour se dégager, resta sur place, couché sur le flanc et son arrière s’enfonçant visiblement. Au même instant je fis mettre mes rames à l’eau, sonner mes trompettes et lever tous mes gens qui poussèrent des cris de guerre et de victoire.

L’autre Tyrrheni, stupéfait, voulut virer de bord pour nous échapper, mais son mouvement fut si maladroitement exécuté qu’il alla échouer son arrière à la côte. Je m’approchai tout à mon aise, et je fis tomber sur lui la plus jolie pluie de traits, de flèches et de cailloux qu’il eût certainement reçue jusqu’à ce jour.

« Tenez, Tyrrheni ou Rasennæ, ou qui que vous soyez, criait Hannibal, dirigeant le jet de ses scorpions ; prenez pour vous ce paquet de traits en bois de chêne ; prenez aussi cette manne de cailloux de rivière : je l’ai fait ramasser en Crète à votre intention ! Et si vous n’êtes pas encore satisfaits, j’y joins ce faisceau de pieux pointus qui en ont déjà éborgné d’autres que vous. »

Bicri, qui avait une marque à ses flèches, choisissait ses victimes avec le plus grand soin, ne s’adressant qu’à ceux qui avaient une belle ceinture, des bracelets d’argent ou un casque à sa convenance.

« En voici un, disait-il, qui porte un collier avec des perles d’or, des pierres bleues et des pierres jaunes. Celui-ci me plaît ; je vais le viser à la tête pour ne pas gâter sa robe noire à broderies rouges et blanches, qui est aussi bonne à prendre. »

Les Rasennæ, sans défense contre ce déluge de projectiles, car quelques archers qu’ils avaient ne pouvaient rien faire contre nous à cause de la position où étaient leurs navires, et aussi du peu de hauteur de leur pont que nous surplombions de plusieurs coudées, prirent le parti de se réfugier dans la cale. Aussitôt Hannibal, Chamaï, Bicri, le grand Jonas et quelques autres sautèrent sur leur bord. Le grand Jonas tomba sur le pont avec fracas, mais, se relevant aussitôt, il saisit un Rasennæ qui n’avait pas eu le temps de se cacher, l’empoigna par les pieds, le fit tournoyer en l’air comme une fronde et lui brisa la tête contre le plancher du navire. En quelques instants, tous ceux qui restaient furent dépêchés, et les nôtres, sortant du panneau, reparurent, conduisant avec eux vingt hommes, parmi lesquels, à ma grande surprise, je reconnus, à leurs visages et à leurs habits, onze Phéniciens. En me retournant vers la mer, je vis que le Dagon avait coulé l’un des Tyrrheni et que lui et le Cabire chassaient vivement les deux autres qui fuyaient vers la côte. Je me mis aussitôt à la poursuite et, grâce à mon aide, l’un des Tyrrheni fut entouré et enlevé après un court combat qui ne nous coûta que deux hommes, car nous avions d’abord balayé le pont avec nos projectiles de façon à rendre toute résistance illusoire. L’autre profita de ce répit pour s’échapper. Nous revînmes ensuite rapidement vers nos deux prises, près de la côte, et je les fis garnir tout de suite de monde, à la vue des Samnites qui avaient observé le combat de loin et qui se précipitaient de tous côtés pour piller les navires abandonnés. Mais j’y fus avant eux. Ils se tinrent alors à distance, attendant les miettes du festin.

On vida en premier lieu le Tyrrheni qui s’était heurté sur une des barques coulées. Comme il avait déjà deux coudées d’eau dans la cale à l’arrière et qu’il enfonçait visiblement, il pouvait couler d’un moment à l’autre.

On n’y fit pas de prisonniers ; les uns avaient pu se sauver dans une barque qu’ils avaient, les autres avaient gagné la côte à la nage, mais ils s’y firent prendre par les Samnites. Le Dagon et le Cabire avaient trente-trois prisonniers qui, avec neuf que j’avais, faisaient quarante-deux. On les répartit entre les trois chiourmes, après leur avoir enlevé tous les objets de valeur qu’ils pouvaient avoir sur eux, en attendant qu’on les vendît à nos colons de la côte de Libye, qui achètent à de bonnes conditions les adultes pour en faire des manœuvres ou des soldats.

Les onze Phéniciens que j’avais délivrés étaient au comble de la joie. Ils m’apprirent qu’ils faisaient partie de l’équipage d’un gaoul sidonien qui avait naufragé en Sardaigne. Ils avaient pu échapper au naufrage dans leur barque et avaient essayé de gagner un des établissements que nous avons dans cette île. Mais un très-gros temps les avait rejetés vers la pleine mer, et finalement à la côte de terre ferme. Ils se dirigeaient vers un de nos comptoirs du Sud quand les Rasennæ les avaient enlevés, il y avait de cela huit jours. Je fis donner à ces hommes, parmi lesquels se trouvaient un timonier et un maître matelot, de la nourriture et des vêtements, car ils étaient affamés et tout déchirés, puis, à leur grande joie, je les reçus parmi nos matelots aux conditions et charte partie des autres. Avec les sept Phokiens que j’avais enrôlés, nos pertes se trouvaient ainsi à peu près compensées, tous nos blessés allant d’ailleurs très-bien et leur état nous faisant espérer une prompte guérison.

Le dépouillement des morts, la récolte, l’inventaire, l’emballage et l’arrimage du butin nous retinrent jusqu’au soir. Le soleil se couchait quand, par un coup de vent favorable, je pris, en longeant les côtes, la direction du détroit de Sicile, laissant derrière moi les deux bateaux capturés, car le troisième avait entièrement disparu. Les Samnites s’y précipitèrent aussitôt, avec des cris de joie, pour s’emparer des objets trop encombrants ou sans valeur que nous leur abandonnions. Je fis servir le repas, qui fut naturellement des plus joyeux après les opérations fructueuses que nous avions traitées en corail et les bonnes prises que nous venions de faire.

« La ruse de guerre que tu as montrée à ces Tyrrheni, s’écria Hannibal aussitôt que je vins m’asseoir, les attirant dans une embuscade navale et disposant des barques sur lesquelles l’un d’eux s’est coulé, est digne de louanges. Je proclame qu’elle est tout à fait agréable, et j’aurai toujours du plaisir à la raconter.

— C’est un vieux tour, dit Himilcon, un vrai tour de poisson de mer sidonien. Nous l’avons déjà joué aux Cariens en face de l’île de Rhodes, quand nous prîmes onze de leurs vaisseaux avec un butin considérable. Ah ! c’est que nous connaissons les malices et les stratagèmes, nous autres les anciens de Tarsis, et tu en verras encore plus d’une !

— Capitaine, me demanda Chamaï en me faisant voir des bracelets et un grand collier faits en façon de corde tordue, et le collier orné d’une très-grande plaque en forme de croissant, ces bracelets et colliers, que j’ai pris sur un Rasennæ, sont-ils de l’or ?

— De l’or le plus fin, capitaine Chamaï, lui répondis-je. De l’or de l’Éridan ou du Rhône, et tu as bien choisi ton homme pour t’approprier ces bijoux.

— Moi, dit Hannon, je n’en ai tué aucun, de sorte que je me contenterai de ma part générale de butin. Mais j’y ai vu un grand vase de terre avec des peintures et une coupe qui me plairaient fort. Les peintures qui sont dessus sont tout à fait réjouissantes, et ces Rasennæ si laids me paraissent d’habiles artisans.

— Tu auras ton vase et ta coupe, dis-je à Hannon. Je veux que tout le monde soit content. En attendant, donne-moi l’inventaire de ce que nous avons trouvé. »

Je remarquai que sur cet inventaire il y avait beaucoup plus d’objets d’or que d’objets d’argent, ce qui n’est pas étonnant, quand on songe que les Tyrrheni n’ont pas de communications avec Tarsis et les autres pays argentifères, et qu’ils en ont avec l’Éridan qui roule des sables d’or, et avec le Rhône, car, en passant les montagnes, ils trouvent la grande route que nous avons fait construire dans le pays des Ligures, par des esclaves et des condamnés, depuis ce fleuve du Rhône jusqu’à la Péninsule. Ils avaient aussi quantité d’objets en bon cuivre, qui vient de la basse Vitalie, et, parmi ces objets, des images que je reconnus tout de suite comme étant des dieux.

Je fis venir à mon bord Gisgon-sans-Oreilles et je lui ordonnai d’interroger les prisonniers.

Ceux-ci répondirent, de ce ton sourd particulier à leur langue, qu’ils montaient des navires de course venant de leur port de Populonia, et qu’ils étaient sujets du roi Tarchnas, qui règne sur vingt villes de la Tyrrhénie. « Populonia, me dirent-ils, était leur seule ville maritime, d’où ils faisaient la course, ayant des Rasennæ pour guerriers et des Ligures pour matelots et rameurs. »

Ils m’apprirent encore que leurs deux chefs, qui avaient péri, s’appelaient Vivenna et Spurinna. Himilcon pensait que c’étaient des noms de Vitaliens, qui disent autrement Vibius et Spurius.

Ils reconnurent tout de suite leurs dieux que je leur présentais, et me les nommèrent. C’étaient Turms, qui est le même que le Hermès des Helli ; Turan, que je crois être notre Astarté ; Sethlans, qui est le même que Khousor Phtah ; Fouflouns, qui est le Dionysos des Helli, et Menrva, que je ne connais pas. Himilcon prétendait que Menrva était une déesse des Vitaliens, qui la nomment Minerva, mais je l’ignore. Ils me dirent qu’ils faisaient la guerre contre les Samnites et qu’ils étaient alliés des Latins et des Opski, dont le nom veut dire dans notre langue les travailleurs. Les Samnites, disaient-ils, avaient attaqué la ville des Latins, Novla, qui signifie la ville neuve, et commis des déprédations sur le fleuve qui roule, sur le Volturnus. Ainsi, eux, Rasennæ, exerçaient des représailles contre ces Samnites demi-sauvages, à cause de leurs alliés latins et opski, bien que ces Opski ou Oski soient de même race et langue que les Samnites. En ayant assez appris, je fis renvoyer mes Rasennæ à la chiourme, et nous allâmes nous reposer.

Un peu avant le jour, je me levai et je pus voir à notre gauche et derrière nous les éclairs, les flammes et les tourbillons de fumée rougeâtre que lance la montagne d’Etna. Chamaï, Bicri, les deux femmes, Aminoclès, tous ceux qui n’avaient pas encore vu ce spectacle se tenaient sur le pont, les uns surpris, les autres effrayés. Hannibal n’était pas le moins étonné de tous.

Tous se tenaient sur le pont.

« On penserait, disait-il, que c’est ici l’entrée du Chéol, si les navigateurs n’assuraient pas que c’est simplement une montagne qui jette du feu. Il serait ingénieux de recueillir tout le feu que cette montagne jette inutilement et de le lancer à l’aide de machines de guerre. Voilà qui serait une belle invention, capable de consumer des villes entières.

— Tu n’as pas vu, lui dis-je, les montagnes de Cilicie ? Je les ai vues embrasées comme celle-ci.

— Non, dit Hannibal ; j’y aurai passé dans un mauvais jour, car lorsque je les ai vues, elles ne brûlaient pas. »

On entendait distinctement le grondement de la montagne. Les deux femmes, terrifiées, allèrent se cacher dans la cabine.

« A combien sommes-nous de ce brasier qui tonne si fort ? me demanda Hannon.

— A soixante stades au moins, lui répondis-je.

— Et on le voit de si loin ?

— Parfaitement ; c’est parce que la montagne est très-élevée et qu’elle s’éclaire tout à l’aise, comme tu peux t’en apercevoir. Le jour, nous la verrons moins bien. Je m’en suis rapproché plus que d’habitude, car je tiens à serrer la côte de l’île des Sicules, pour donner droit dans la passe. »

Jonas, fort effrayé d’abord, ne put contenir sa joie, une fois qu’il fut bien sûr que nous n’allions pas à la montagne.

« Et nous n’y allons pas ? C’est bien avisé ! De loin, j’aime voir ces tourbillons, s’écria-t-il. C’est ici la cuisine de Nergal, le coq flamboyant[*], où il ne rôtit que des Léviathans et des Béhémoths ! Le moindre de ses plats est deux fois plus grand que notre vaisseau ; mais quand El Adonaï détruira tous ces dieux abominables et jugera tous les hommes, c’est Nergal qui sera bien attrapé, lui le coq dont la tête touche au ciel et les pieds la terre, et les Béhémoths, et les Léviathans ! El Adonaï les servira tout cuits aux enfants d’Israël et c’est nous qui les mangerons !

— Ne te tairas-tu pas, tête de bœuf ? s’écria Chamaï en colère, et nous rapporteras-tu ici les sottises de vos gens de Dan et les visions des ivrognes d’Ephraïm ?

— Seigneur des cieux ! mugit Jonas, ce ne sont pas là des visions, capitaine, et tu peux l’apercevoir comme moi. Que vont-ils dire, à Eltéké, quand je leur raconterai que j’ai vu la cuisine de Nergal ? Voici qui est plus curieux que toutes les bêtes curieuses ! »

Chamaï lui ferma la bouche d’un fort coup de poing.

« Bon, bon, grogna Jonas ; je me tais, je me tais ; du moment que cela te déplaît, je ne dirai plus rien. »

Nous avancions rapidement vers le nord, au grand désespoir d’Aminoclès et de ses Phokiens, qu’Himilcon et les matelots se divertissaient à effrayer.

« Tiens, disait Himilcon, maintenant que tu as vu la montagne des Kyklopes et que le jour se lève, regarde bien, là-bas, à droite et à gauche. C’est la Charybde qui avale les navires, et c’est Scylla qui les mâche avec ses gueules. Les vois-tu ? Entends-tu leurs hurlements ?

— Moi, dit un matelot, j’ai vu la Charybde qui reniflait trois gaouls et cinq galères aussi aisément que je bois une coupe de vin.

— Et moi, répliqua un timonier, j’ai vu les têtes de Scylla qui secouaient une flotte au milieu de l’écume, tellement fort que le corps de l’amiral, ayant été lancé en l’air, alla retomber dans le grand fourneau des Kyklopes, là, derrière nous.

— Et moi, déclara Himilcon[*] qui tenait à garder le dernier mot, je les ai vues de bien plus près. Étant assis de nuit sur l’avant du navire, par un ciel nuageux, et cherchant à distinguer la constellation des Cabires, voilà qu’une des gueules de Scylla s’approche tout doucement derrière moi et me saisit mon bonnet, croyant trouver ma tête dedans, et comme je me retournais, la Charybde m’avala d’un coup une outre du meilleur vin de Béryte et trois fromages secs de Judée.

— Et que lui as-tu dit, pilote ? que lui as-tu dit ? demanda Jonas stupéfait. Moi, je lui aurais donné un grand coup de poing sur le museau !

— Je ne lui ai rien dit, répondit gravement Himilcon ; elle ne m’aurait pas compris, car elle n’entend pas le phénicien ; elle ne sait absolument que le lestrigon. »

Les six Phokiens, épouvantés, s’enfuirent à fond de cale, et Aminoclès, accroupi sur le pont, se cacha la tête sous son manteau et se boucha les oreilles, à la grande joie d’Himilcon et des matelots.