X

Où Gisgon retrouve ses oreilles.

Nous passâmes le détroit sans difficulté, malgré le courant très-fort qui porte contre le cap qui le termine à droite, et qui a donné lieu à toutes ces histoires de Charybde et de Scylla que nos Phéniciens s’amusent à raconter aux gens pour les effrayer. Mais je connaissais si bien le bon chenal, mes navires étaient si propres à la manœuvre, que je ne diminuai pas sensiblement ma vitesse. Bientôt je doublai le cap et je longeai la côte vers l’ouest, laissant à ma droite les montagnes enflammées des îles volcaniques.

Toute cette côte, des deux côtés, est couverte de belles montagnes boisées, couronnées par des rochers gris, à pic et déchiquetés comme des créneaux de forteresse. Elle présente partout de très-beaux mouillages, surtout la baie magnifique qui est sur la côte de l’île dans le détroit. J’avançais rapidement, comptant arriver vers la rade qui précède le promontoire de Lilybée avant la nuit. Les Sicules ont quelques cabanes dans cette rade, où les Phéniciens ont l’habitude de se rendre régulièrement pour acheter du soufre et des pierres de lave ; car les Sicules de la côte nord sont moins farouches que ceux de la côte ouest et sud. Le contact fréquent des navigateurs, le flot croissant de l’immigration des Italiens-Latins, les ont beaucoup adoucis, tout en réduisant leur nombre, et je crois que les Sicules finiront par disparaître entièrement devant les Latins.

A la nuit, je reconnus ma baie, et j’y mouillai commodément, sur bon fond, à deux traits d’arc de la côte. Comme il faut néanmoins se défier un peu dans ces parages, je n’envoyai ni marchandises ni hommes à terre, me réservant de communiquer le lendemain. Mais il vint encore des hommes avec des torches qui nous firent des signes d’amitié sur le bord. Je leur répondis, en langue italienne, que j’entrerais en relation avec eux au matin et que, s’ils avaient du soufre, du corail, de la nacre, je leur en achèterais à de bonnes conditions. Ils insistèrent pour venir à bord ; mais, voyant que j’étais inflexible, ils s’en allèrent, en me promettant de revenir de bonne heure avec leurs marchandises.

Peu après, Himilcon me signala plusieurs bancs de thons à notre portée et me demanda la permission d’aller à la pêche. Comme il y avait longtemps que nos équipages n’avaient eu de poisson frais, je la lui accordai volontiers. Quelques matelots, adroits pêcheurs, descendirent dans la barque avec des tridents et des harpons. Bicri se joignit à eux avec deux archers ; nos harponneurs leur avaient donné des flèches à pointes barbelées et leur avaient enseigné à les attacher à une ligne, pour ne pas perdre le poisson piqué. Jonas les accompagna par goinfrerie, dès qu’il entendit parler de grands poissons bons à manger. On lui fit emporter sa trompette et les torches qui servent à attirer le poisson curieux.

Aminoclès, qui, paraît-il, était bon pêcheur, se décida lui-même, quand on lui eut bien promis qu’il ne verrait aucun monstre.

« Mais, dit-il à Himilcon, comment avons-nous échappé à la Charybde ? J’ai bien regardé un petit peu par-dessous mon manteau, et je n’ai rien vu.

— Moi non plus, répondit Himilcon d’un air sérieux. La Charybde n’y est pas tous les jours. Elle s’était probablement cachée : peut-être a-t-elle eu peur de la trompette de Jonas, ou du panache du capitaine Hannibal. On ne sait pas : ces monstres sont si bizarres !

— Elle a bien fait d’avoir eu peur, s’écria Jonas. Moi, maintenant que j’ai vu la cuisine de Nergal, je n’ai plus peur de rien. Je l’aurais assommée, si elle avait eu l’audace de se montrer.

— Ces flammes que nous avons vues là-bas en passant, demanda encore Aminoclès, effrayé de nouveau au souvenir du volcan, sont-elles bien loin ?

— Oh ! très-loin, reprit Himilcon. A six cents stades au moins. Nous n’avons vu que leur reflet dans les nuages, et non pas les montagnes elles-mêmes.

— Ne crains donc rien, dit Jonas. Ce sont les autres cuisines de Nergal. Il cuit et fricasse sans relâche ; il a des cuisines partout de ce côté. C’est un fameux cuisinier. »

Himilcon traduisit à Aminoclès les propos insensés de Jonas, ce qui redoubla l’hilarité de nos matelots.

La pêche fut très-fructueuse. On nous ramena, à trois reprises, la barque pleine de poisson. Au matin, nos pêcheurs allèrent se reposer, après une nuit si bien employée. Dès l’aube, nos hommes de la veille arrivèrent avec bon nombre d’autres, et l’un d’eux, s’étant mis à la nage, traversa hardiment et vint à mon bord. C’était un homme de haute taille, le front déprimé, le nez et les lèvres minces, le crâne allongé, la face cuivrée et le menton imberbe, un vrai Sicule. Il parlait l’italien des Latins, et commença par nous informer tout de suite que les Latins occupaient toute la partie orientale de l’île et étaient leurs ennemis.

Je lui répondis que j’étais Phénicien et qu’Italiens-Latins ou Italiens-Samnites, Ombres et Sabelliens m’étaient complétement indifférents ; que je voulais simplement du corail, du soufre, de la pierre de lave, et que ce qu’ils apporteraient serait bien payé.

« Nous sommes, me dit le Sicule, sujets du roi Morgés, qui ne veut pas qu’on prenne les marchandises autrement qu’à terre. Nous avons quantité des objets que tu désires. Vous n’avez qu’à venir sur la montagne, là-bas, avec vos marchandises, et nous ferons l’échange. »

Cette insistance pour nous faire venir à terre éveilla sur-le-champ ma défiance, mais je n’en fis rien voir. Je feignis de me rendre aux raisons du Sicule et je descendis avec des ballots et soixante hommes bien armés. En même temps, je fis monter tous les archers sur le Cabire, qui put se rapprocher à quelques coudées du rivage, machines prêtes et paquets de flèches posés sur le pont.

« Pourquoi tant d’hommes ? dit le Sicule. Nous porterons très-bien vos ballots.

— Oh ! lui répondis-je, nous ne voulons pas vous donner cette peine. Portez les vôtres simplement de la montagne à la plage, car nous n’irons pas plus loin dans les terres. »

Le Sicule retourna vers les siens, de fort méchante humeur, à ce qu’il me sembla. Je profitai des négociations qu’il avait l’air d’entamer avec eux pour faire remplir nos barriques au beau ruisseau qui est au fond de la rade.

Bientôt mon sauvage revint avec deux camarades et me fit de nouvelles invitations.

« Ne craignez pas de vous fatiguer pour monter, nous disaient-ils. Nous vous porterons, vous et vos bagages. Venez là-haut, nous vous ferons voir de belles choses : nous y avons tout le corail, la nacre et le soufre que vous pouvez désirer.

— Cela nous est impossible, leur répondis-je ; il faut que nous partions ce soir même, et nous n’aurions pas le temps d’aller et de venir. Apportez vous-mêmes vos objets. »

Disant cela, je fis étaler devant eux tant de chaudrons brillants, tant de verroteries et d’émail, tant de flacons, tant d’étoffes chatoyantes, que la convoitise fut plus forte et qu’ils se décidèrent à nous apporter de quoi trafiquer avec nous.

C’étaient des gens rudes et brutaux, marchandant beaucoup, puis essayant de nous arracher brusquement des mains l’objet qui les tentait, ou de l’escamoter subtilement s’il était de petite dimension. Mais nous les connaissions, et ils étaient bien surveillés. A mesure que j’avais un chargement de barque complet, je l’envoyais tout de suite au Dagon et l’Astarté, pour ne pas être pris à l’improviste sur la plage. Peu à peu le nombre de ces gens-là grossissait, ils devenaient plus arrogants et les contestations se multipliaient. Je fis rejoindre Chamaï, Bicri, Himilcon et vingt hommes. Mes Sicules devenaient de plus en plus menaçants, et je m’attendais à une attaque d’un moment à l’autre.

Tout à coup Gisgon, qui les observait assis sur la plage et sans dire un mot, se leva brusquement, et mettant la main sur l’épaule d’Himilcon, lui désigna du doigt un remous qui se faisait dans la foule des Sicules. Je suivis des yeux la direction qu’indiquait le pilote, et je vis s’avancer, parmi les autres qui s’écartaient sur son passage, un de leurs chefs ou rois, devant lequel on portait des bâtons peints de rouge et ornés de corail, de nacre et d’autres objets voyants. Au bout d’un de ces bâtons, du plus grand, pendillait un objet informe, qui me fit d’abord l’effet d’une guirlande de feuilles d’arbre. Mais Gisgon était plus clairvoyant que moi.

« Mes oreilles ! capitaine, me dit-il d’une voix étranglée par l’émotion, en me montrant le bâton.

— Tes oreilles ? lui répondis-je surpris. Où vois-tu des oreilles ?

— Là, sur le bâton, enfilées parmi les autres. Ce sont leurs trophées de guerre, murmura le pilote. Oh ! je les reconnais bien. »

J’écarquillai les yeux pour voir à quoi Gisgon pouvait reconnaître ses propres oreilles parmi les cartilages desséchés qu’exhibaient les Sicules, mais je dus lui déclarer que je ne voyais absolument rien qui me prouvât que c’étaient ses oreilles à lui plutôt que les oreilles d’un autre.

« Oh ! dit vivement Gisgon, je reconnais l’homme qui me les a coupées : c’est le chef ; cela me suffit. »

Le chef, propriétaire des oreilles de mon pilote, m’apportait une bonne quantité de soufre et de nacre, que je lui achetai. Mais quand on commença à les embarquer, la contestation recommença. Le chef voulait absolument avoir une cuirasse comme celle d’Hannibal en sus du marché, et je ne voulais pas la lui donner. Là-dessus, il saisit le bord de celle que portait Hannibal et se mit à la tirer à lui de toutes ses forces, croyant qu’il pourrait l’arracher. Le capitaine le repoussa si rudement qu’il trébucha et tomba. Il nous arriva aussitôt, et comme à un signal convenu, une grêle de lances et de pierres. Je fis donner le signal à mon tour, et le Cabire commença de balayer vivement la plage, envoyant ses projectiles par-dessus nos têtes dans la masse des Sicules. En même temps, Hannibal et Chamaï, prenant à droite et à gauche, les chargèrent rudement à la tête de leurs hommes.

Mais quelqu’un avait été plus rapide que le Cabire et qu’Hannibal ; c’était Gisgon. Avant que le roi des Sicules ne fût relevé, il était sur lui, la hache au poing. Son ami Himilcon le rejoignit, et l’un maniant son épée, l’autre sa hache, en deux tours de main ils eurent fendu le crâne du roi et jeté par terre, tués ou grièvement blessés, deux de ses porte-bâtons.

Pour moi, voyant mon chargement terminé et la barque prête à partir, je fis sonner en retraite à mes hommes d’armes qui avaient fait reculer les Sicules d’un bon demi-stade. Ils revinrent, et les Sicules firent volte-face et les suivirent, leur jetant des lances et des pierres, mais sans oser les aborder. Je fis embarquer peu à peu mes hommes sur le Cabire et sur la barque. Comme celle-ci faisait son dernier voyage et que nous n’étions plus qu’une quinzaine sur la plage, les Sicules nous serrèrent d’assez près, et sans la protection du Cabire, qui leur lançait ses projectiles dès qu’ils se groupaient à bonne portée, ils se seraient certainement jetés sur nous. Enfin, nous nous embarquâmes les derniers, le Cabire démarra et la barque fit force de rames. Les Sicules nous suivirent dans l’eau aussi loin qu’ils purent, poussant des cris furieux et jetant des pierres à la main. Sans notre prudence et les précautions que j’avais prises, ils nous auraient attirés dans une embuscade ou enlevés sur la plage. Enfin, tout s’était bien terminé. Je n’avais perdu qu’un Phokien tué, un autre était grièvement atteint et huit des nôtres étaient légèrement blessés ou contusionnés, mais j’emportais pour quinze cents sicles de corail, de nacre et de soufre.

Le plus content de tous était Gisgon. Il vint sur l’Astarté me faire voir les deux bâtons conquis sur le roi. A chacun d’eux était une paire d’oreilles fraîchement coupées et encore saignantes : le brave pilote avait vengé les siennes.

Au reste, il fut persuadé qu’il avait retrouvé ses cartilages à lui, et il les conserva précieusement dans sa bourse, ce qui est une façon comme une autre de les porter.

Dans la nuit, nous passâmes au milieu des îles Ægates, où les Phéniciens ont une station maritime, au large du promontoire de Lilybée. Après avoir communiqué au passage avec l’un des stationnaires, je me dirigeai vers le sud-ouest, par une mer favorable et un vent d’est assez faible. Je comptais arriver dans l’après-midi à la grande baie où se trouve, d’un côté, la rade d’Utique, et de l’autre celle de Botsra la ville neuve, ce nouvel établissement qui commence à rivaliser avec Utique, métropole et place d’armes de tous nos établissements de Libye.

Au matin, tout le monde était sur le pont, impatient d’arriver à notre première étape.

« Ha ! ha ! dit Hannibal ; je vais donc enfin voir Utique et Carthada. Il y a longtemps que j’ai envie de voir ces deux places. Carthada n’a-t-elle pas été fondée il y a une vingtaine d’années, et ne s’appelait-elle pas d’abord Botsra ?

— Si fait, lui répondis-je. C’était d’abord une botsra, une citadelle. Mais Utique existe depuis plus de cent ans, à l’embouchure du grand fleuve Macar, qu’on appelle aussi Bagrada. C’est une belle et grande ville et la rade est magnifique. Le Cothôn ou port de guerre contient soixante cales sèches et autant de magasins construits au-dessus ; et la ville, du côté de la terre, est fortifiée par une triple enceinte, tellement que la place passe pour imprenable. »

Avant de débarquer, je voulus visiter mes esclaves pour voir s’ils étaient en bon état. Je les fis nettoyer, et on leur donna double ration, pour qu’ils eussent meilleure apparence. Les Rasennæ, qui ont toujours l’imagination remplie de toutes les images effroyables de leurs dieux et de leur Chéol, et qui ne voient partout que nains, géants, tortures et supplices, n’étaient pas rassurés du tout dans la demi-obscurité de la cale, pensant que nous allions les sacrifier à quelque dieu. Ils s’attendaient à voir apparaître Turms avec ses grandes ailes qui conduit les âmes dans le séjour des morts, et croyaient déjà sentir les fouets et les serpents avec lesquels les nains les torturent dans le monde souterrain. Je leur annonçai que j’allais les vendre dans une grande ville, où ils seraient employés comme guerriers ou comme travailleurs, suivant leurs aptitudes, qu’ils seraient bien vêtus, bien nourris, et que, s’ils se conduisaient bien, on leur ferait plus tard des présents et qu’ils auraient une petite part du butin ramassé à la guerre. Tous furent dans une grande joie et mangèrent de bon appétit, sauf le regret qui leur était commun, aux Helli comme aux Rasennæ, d’être loin de leur Hestia, déesse de leur foyer, car les Vitaliens, qui ont une Hestia comme les Helli, ont appris à la révérer aux Rasennæ. Mais ils comprirent aussi que sur la terre lointaine ils auraient une autre Hestia, car les dieux sont partout, et ainsi ils se consolèrent. Je promis aussi aux Phokiens d’Aminoclès, enrôlés sous Hannibal, de leur procurer un terrain où ils pourraient donner la sépulture à leur mort suivant leurs rites, car ils l’avaient emporté avec eux sur le vaisseau. Quand ils furent assurés qu’à proximité de terre nous ne laisserions pas leurs morts sans sépulture, ils se réjouirent beaucoup et se déclarèrent prêts à affronter tous les dangers avec nous. Ce qui les avait aussi beaucoup encouragés, c’est qu’Himilcon leur avait expliqué que les Sicules, les gens qu’ils venaient de combattre, n’étaient autres que les Lestrigons : mais ils eurent quelque peine à le croire.