XVI

Sur l’Océan.

Pendant huit jours, je naviguai hardiment vers le nord, longeant la côte ; le huitième jour, je doublai un promontoire élevé et je tournai à l’est. La côte était formée d’une chaîne de hautes montagnes, dont le pied était battu par l’océan. Jamais je n’avais encore vu parages plus difficiles, vagues plus hautes et plus furieuses. Quinze jours durant, nos navires se débattirent au milieu de tempêtes sans nom. Il y eut un cap qui nous prit quatre jours à doubler. Enfin, la côte retourna vers le nord, les montagnes cessèrent et j’arrivai à des plages basses et sablonneuses et dans des eaux plus tranquilles. Nous étions tous épuisés.

En longeant la côte, je trouvai l’embouchure d’une grande rivière, si large que je la pris d’abord pour un golfe. J’y pénétrai. Elle était bordée de collines boisées et verdoyantes. Ce pays était gai et de bon aspect. Je résolus de m’y arrêter, et je n’eus pas de peine à trouver un excellent mouillage au milieu de l’estuaire où j’avais pénétré.

« Sur mon âme, voici un village celte[*] ! s’écria Gisgon en désignant sur la plage des huttes de branchages à toit conique fait de chaume et de roseaux. Je reconnais leurs cabanes ! »

Le pilote sans oreilles ne voulut pas attendre la fin des préparatifs de débarquement, et s’en alla dans une des barques avec quatre rameurs, impatient de revoir ses vieilles connaissances.

Gisgon ne s’était pas trompé. Une demi-heure après, nos navires furent entourés de chétives pirogues, montées par des Celtes ; quelques-uns de ces sauvages étaient si curieux de nous voir que, ne trouvant pas de place dans les pirogues, ils se jetèrent à la nage. En un instant, notre pont fut encombré de Celtes croassant leur langue désagréable, parlant tous la fois, riant, gesticulant, au demeurant tout à fait pacifiques. Ces hommes n’étaient point aussi barbares que les gens de Tarsis. Ils sont vêtus d’une espèce de robe très-courte, faite d’une étoffe grossière qu’ils tissent eux-mêmes. Leurs jambes sont entourées de deux sortes de manches ou longs caleçons qui leur descendent jusqu’à la cheville. Ils sont de belle stature, ont le visage rond, le teint blanc, les yeux clairs et généralement bleus, les cheveux bruns ou même blonds, la physionomie riante et les gestes affables. Quelques-uns d’entre eux ont des armes, des outils et des bijoux de bronze qui leur viennent de Phénicie par les embouchures du Rhône et la tribu des Salyens ; mais la plupart en sont encore aux instruments de bois, de pierre ou d’os, assez bien travaillés d’ailleurs.

Ces bons Celtes étaient des pêcheurs. Je visitai leur village établi sur pilotis au milieu des eaux. J’échangeai avec eux diverses marchandises pour de la poudre d’or. Tous me rapportèrent que leurs tribus venaient du nord-est et qu’ils étaient établis dans le pays depuis moins de cent ans. Ils avaient refoulé devant eux des gens semblables aux Ibères et aux Ligures, grands ou petits ; derrière eux venaient d’autres Celtes qu’ils nommaient Galls et Kymris.

Après avoir quitté leur village, ou leur mas, comme ils disent, je repartis vers le nord. Huit jours d’une navigation passable me conduisirent dans un dédale d’îles, d’écueils et de rochers tenant la terre ferme, où je trouvai d’autres Celtes, nommant ce pays Ar-Mor, c’est-à-dire le pays de la Mer. Ils m’assurèrent qu’au nord de leur contrée se trouvait une grande île, riche et fertile. Je continuai donc hardiment ma navigation.

Au bout de deux jours, je fus pris dans une tempête épouvantable. Cinq jours durant, j’errai sur la mer dans un brouillard épais, que mes compagnons appelèrent « le poumon marin ». Traîné au hasard dans cette mer écumeuse et noire, roulant sans direction dans cet air épais, sombre et humide, il nous semblait que nous étions dans le royaume des morts.

La nuit du sixième jour, j’ignorais absolument ma direction.

Nous dérivions au gré du vent et des flots. Vers le milieu de la nuit, accablé de fatigue, je m’assoupissais au pied du mât, quand la voix stridente d’Himilcon, dominant le bruit de la tempête, me fit lever en sursaut.

« Brisants devant nous ! » criait le pilote.

D’un bond je fus au gouvernail, à côté du timonier.

« Rame arrière ! m’écriai-je. Faites des signaux aux autres navires !»

On alluma à la hâte des torches et des fanaux, mais il était trop tard. Un long cri de détresse nous apprit que le Dagon venait de s’échouer.

Je fis virer de bord pour retourner en arrière, et je vis ce spectacle douloureux du Cabire couché sur le flanc, au milieu des brisants.

L’Astarté restait intacte. J’avais les écueils devant moi et sur les côtés. Je manœuvrai pour retourner en arrière et retrouver le chenal par où j’étais entré dans ce cercle de rocs à fleur d’eau. Mais un courant violent et la force du vent rendaient vains tous mes efforts. Au bout d’une heure de lutte, j’entendis encore le grondement des brisants et je vis la mer blanchir sur les roches aiguës. Pour la vingtième fois, je donnai l’ordre de virer de bord. Mais cette fois, j’avais à peine commencé à reculer pour la manœuvre qu’un choc violent et un craquement horrible m’apprirent que l’Astarté talonnait. Nous venions de toucher par l’arrière. La nuit était noire, nos trois navires étaient perdus !

Le reste de la nuit fut affreux. Au petit jour, le vent tomba et je pus voir que nous étions enfournés dans un cercle d’écueils, mais à moins d’un demi-stade d’une plage accessible, à trois jets d’arc de la terre. Au delà des brisants qui nous avaient arrêtés, la mer était calme, la terre proche : nous étions relativement hors d’affaire.

Nous étions naufragés, mais la vie sauve. La plupart de nos hommes descendirent à terre, et sur mon ordre ceux qui hésitaient encore abandonnèrent les navires. L’Astarté n’était pas précisément en bonne situation : la mer la battait furieusement ; le Cabire avait été tiré à terre : celui-là était sauvé ; quant au Dagon, il me paraissait bien malade. Quoi qu’il en fût, j’eusse préféré périr mille fois que de quitter le vaillant navire qui m’avait amené de si loin, avant de savoir si sa perte était irrémédiable et définitive. Je restai donc sur le pont de mon Astarté. Malgré mes efforts, Amilcar, Asdrubal, Gisgon et Himilcon y restèrent avec moi. Quant à Chamaï, qui ne voulait pas s’en aller, je le chassai de force. C’était affaire à nous, chefs marins, et non à d’autres, de nous cramponner jusqu’à la dernière heure aux planches de nos navires.

Quand le jour se leva, le temps s’était un peu calmé. La mer était toujours blanchie par l’écume, mais la lame était moins forte et le vent moins violent. A quelques encablures de nous, je vis la terre qui me parut verdoyante, le ciel découvert, bleu pâle avec des nuages blancs. Au bord de la mer, nos compagnons nous faisaient des signes, et bientôt l’agile Bicri, sautant de roche en roche, s’aventura jusqu’à notre bateau. Il était suivi de Dionysos, qui ne le quittait guère.

Tout bien examiné, la situation était moins mauvaise que je ne croyais. A marée basse, je pus visiter les coques ; celle de l’Astarté avait peu souffert, elle était engagée entre deux roches et solidement maintenue. Je pensai même, tout de suite, qu’à la première marée un peu forte il serait possible de la renflouer. Quant au Dagon, il s’était si malheureusement jeté sur les roches aiguës, que la mer devait le mettre en pièces à courte échéance et à coup sûr. Je profitai de la marée basse pour organiser immédiatement un va-et-vient et décharger nos navires. Nos compagnons avaient trouvé à terre un ruisseau d’eau douce ; un bois voisin nous fournissait du combustible. On put donc dresser tout de suite un camp. Je le fis entourer d’un fossé, et Hannibal y distribua les logements et les postes. A la marée basse suivante, j’achevai mon déchargement, je fis démâter l’Astarté et enlever du Dagon, que la mer démolissait peu à peu, tout ce qu’on put enlever, maîtresses planches, bancs de rameurs et même fragments du doublage en cuivre. Pendant tout ce temps, nous ne trouvâmes pas trace d’indigènes.

Enfin, après trois jours d’un travail accablant, la mer monta, sous l’action d’un fort coup de vent, si bien que l’Astarté, débarrassée de ses agrès et complétement déchargée, se renfloua toute seule et flotta joyeusement aux acclamations de tout le monde. Himilcon et Asdrubal se trouvaient précisément à bord, avec vingt matelots. Ils la dirigèrent si habilement qu’on put l’échouer sur le sable et, tout le monde se mettant à l’œuvre, la tirer à terre en sûreté. Quant au pauvre Dagon, la mer acheva de l’emporter. Amilcar versa des larmes et je le consolai de mon mieux.

Je consolai Amilcar de mon mieux.

Le jour même, comme je me disposais à envoyer les deux barques à la pêche, car nous manquions de vivres frais, je vis paraître, au nord de la pointe qui nous abritait, une longue pirogue, faite, à ce qu’il me sembla, de cuir tendu sur des cerceaux. Plusieurs sauvages demi-nus pagayaient cette embarcation. A la vue de nos navires, ils parurent hésiter ; mais on leur fit tant de signaux d’amitié qu’ils se décidèrent à ramer de notre côté. Bientôt ils furent près de nous et sautèrent hardiment sur la plage.

« Pour sûr, dit Gisgon lorsqu’il vit de près la physionomie et le costume de ces hommes, pour sûr, voilà des Celtes. »

Il leur adressa tout de suite la parole en langue celtique. Les sauvages lui répondirent aussitôt, riant, gesticulant et parlant avec volubilité. Ils étaient si contents de voir des hommes qui parlaient leur langue, qu’ils voulurent à toute force nous embrasser. Il fallut nous résoudre à leur accolade, malgré leur malpropreté et leurs longs cheveux imprégnés de graisse et de beurre rance.

« Ce ne sont pas des Celtes du sud et du centre, nous dit Gisgon ; ce sont des Kymris du nord, dont la langue ressemble beaucoup à celle des autres. Ils sont parents de ceux du continent et aussi de ceux de la grande terre que nous avons passée. C’est une île, et ils l’appellent en leur langue Preudayn. »

Ces Kymris étaient des hommes gais, remuants et bavards au delà de toute idée. Ils nous accablèrent de questions. C’était d’ailleurs une belle race : gens de haute taille, bien faits de corps et beaux de visage, le teint comme du sang et du lait, les yeux bleus comme le ciel et les cheveux blonds comme les épis de blé mûr.

« Voici, dit Hannibal, des hommes de belle apparence et propres à devenir des guerriers de bonne mine. Je m’en souhaite deux mille comme cela, bien armés ; que je puisse les instruire pendant six mois et que je rencontre Bodmilcar après.

— Ils n’ont pas d’arcs, observa Bicri.

— Pourtant ils les connaissent, répondit Gisgon. J’en ai vu aux mains des Celtes. Leurs lances, dagues et haches de pierre sont bien taillées, polies et affilées, et eux-mêmes sont de braves gens. »

Sur mon ordre, Gisgon demanda à ces insulaires s’ils connaissaient les Phéniciens.

Ils répondirent que leurs frères, les Kymris du continent, leur avaient parlé d’étrangers à teint brun et barbe noire, venus dans des navires avec les plus belles choses du monde, mais que nous étions les premiers qu’ils voyaient.

Je leur fis des présents et je leur donnai du vin à boire, au grand regret d’Himilcon, qui voyait notre provision diminuer. Ils avalèrent avec délices cette boisson nouvelle pour eux. Puis, quand ils eurent la tête échauffée, ils commencèrent à nous faire des démonstrations d’amitié, tout en criant, en se démenant et en se disputant entre eux. Mais ils avaient l’air si bons et si francs qu’ils ne nous inspiraient aucune crainte. En fin de compte, ils s’en allèrent, disant qu’ils allaient chercher de belles choses pour nous les rapporter en échange de nos magnifiques présents et qu’ils reviendraient avec toute la population de l’île le soir même au plus tard. Mais ils ne revinrent que le lendemain matin, sans rien nous apporter. Il est vrai qu’ils arrivaient en troupe, hommes, femmes, enfants. Ils se précipitèrent dans notre camp avec une telle expansion d’amitié, tant de bruit, tant de questions, tant d’accolades, tant de discours et parlant tellement tous à la fois, que je faillis en perdre la tête. Ils tenaient absolument à se rendre utiles et mettaient tout en désordre sous prétexte de nous aider à tout mettre en place. Toutefois, de tous ces objets si nouveaux pour eux, et qu’ils admiraient à grand renfort d’exclamations et de gestes, ils ne dérobèrent rien, et se montrèrent scrupuleusement honnêtes. Bruyants, indiscrets, questionneurs à l’excès, ils furent insupportables à force de vouloir être agréables et polis. Le pauvre Hannibal ne savait où se mettre, persécuté par les sauvages qui voulaient tous toucher à sa cuirasse et regarder son casque de près. Quant à Chryséis et Abigaïl, il leur fallut se fâcher pour empêcher les femmes des insulaires de les déshabiller. Mais ce fut bien autre chose quand ils virent Guébal. Ils s’étouffaient autour du singe, mettant au comble de l’aise Bicri et Dyonisos, fiers de leur élève à quatre mains.

Ils s’étouffaient autour du singe.

« Ha ! s’écria Hannibal, en les bousculant à grands coups de poings, ce qu’ils laissaient faire amicalement et en riant ; ha ! que Jonas n’est-il ici ! Quel effet ne produirait pas sa figure et sa trompette sur ces remuants sauvages ! »

En l’absence de Jonas, le singe, les autres trompettes et la cuirasse d’Hannibal se partagèrent l’admiration de nos visiteurs. Pour moi, préoccupé avant tout du double objet de mon voyage, découverte de terres nouvelles et acquisition d’objets précieux, je les interrogeai de mon mieux sur la configuration et la situation exacte, tant de leurs îles que de la grande terre devant laquelle nous avions passé.

Ces sauvages sont intelligents et même hardis navigateurs, car ils s’aventurent fort loin sur leurs barques de peaux cousues. J’appris d’abord que les îles par moi découvertes sont au nombre de douze, et toutes petites[1]. Nous étions sur la principale. Quant à la grande terre de Preudayn, d’après ce que m’en dirent les indigènes, elle serait aussi considérable que le Tarsis, car il ne faut pas à leurs barques moins de deux mois pour en faire le tour. Je pressai les sauvages de m’apporter quelques objets de trafic : ils finirent par se décider, et dès le lendemain mon camp fut régulièrement approvisionné de poisson, de coquillages et de venaison qu’ils apportaient de la grande terre. Quant à du grain ou à des légumes, il n’en était naturellement pas question, car ils ignorent la culture. Pourtant plus tard il nous arriva de Preudayn une certaine quantité d’orge et d’un autre grain comestible ; il paraît que dans l’intérieur quelques tribus commencent à cultiver la terre.

Une chose qui me frappait, c’était la grande quantité de bijoux et d’objets en étain que portaient ces insulaires. Je les questionnai sur la provenance de cet étain si blanc, si pur et si beau. A ma grande surprise et à ma grande joie, ils me répondirent qu’il venait de l’île même où nous étions. On comprend que je ne remis pas au lendemain la visite des gisements. J’y allai sur-le-champ, accompagné d’Himilcon, de Gisgon, d’Hannibal et de quelques hommes. La découverte était immense, inappréciable. L’île n’était qu’une vaste mine d’étain !

Je rentrai au camp, le cœur débordant de satisfaction. Mon parti fut pris tout de suite. Avec le bois de construction qui abondait aux îles et sur la grande terre voisine, je résolus de construire un gros navire, pour remplacer le Dagon ; pendant le temps qu’on mettrait à le construire, j’aurais tout le loisir de réunir des monceaux d’étain et de ramener en Phénicie un chargement comme on n’en avait jamais vu. Mes idées soumises à mes compagnons furent approuvées de tous. Quant aux indigènes, moyennant quelques colifichets et une partie des débris de cuivre qui avaient servi de doublage au Dagon, ils me cédèrent le terrain que j’occupais, pour aussi longtemps que je voudrais, et le droit de fouiller leurs mines. Ils me paraissaient même désireux de nous faire rester toujours ; au plus petit présent qu’on leur faisait, ils nous témoignaient leur joie et leur reconnaissance et nous aidaient volontairement dans tous nos travaux. Mon camp était littéralement encombré des produits de leur pêche et de leur chasse. Je puis dire que, de tous les sauvages que j’ai vus, ces Celtes et Kymris sont les meilleurs, malgré leur humeur guerroyante, leur mobilité et leur perpétuel bavardage.

Tout était donc au mieux. Je me mis à l’œuvre. Amilcar partit sur le Cabire avec Bicri et vingt archers et hommes d’armes pour reconnaître les îles et la grande terre. Asdrubal et Gisgon se chargèrent de la fouille des mines. Pour moi, je restai au camp avec Himilcon, pour diriger la construction du futur navire. Je fis établir aussi des baraquements et des abris plus solides et mieux appropriés que nos tentes au climat froid et pluvieux de ce pays. Hannibal et Chamaï, n’ayant rien à faire, passaient leurs journées à pêcher, chasser, à prendre part aux jeux des insulaires et à leur apprendre les manœuvres et la tactique. Jamais on ne vit élèves plus dociles et plus heureux ; ils ne se lassaient pas d’être commandés et conçurent pour leurs instructeurs une amitié inaltérable.

Un beau jour, Hannibal et Chamaï, qui n’avaient pas paru depuis quarante-huit heures, revinrent le menton rasé et ne portant que la moustache ; leurs amis les sauvages les avaient accommodés à leur mode.

« Eh bien ! vous voilà jolis tous deux, dis-je en riant. On vous prendrait pour des Kymris : il ne vous manque plus que de vous peindre la figure !

— Il importe, dit Hannibal, qu’en tout pays on se conforme aux coutumes des indigènes quand elles ne sont point trop déraisonnables. La coutume des guerriers, en ce pays, étant de raser le menton et de ne laisser de barbe que sur la lèvre supérieure, il convenait que nous, qui sommes des guerriers, nous portions, coupions ou taillions notre barbe de manière qu’on reconnût notre profession.

— D’ailleurs, dit Chamaï, Abigaïl est d’avis que cela sied mieux. »

Devant cet argument décisif et concluant je n’avais qu’à m’incliner. Quand Chamaï avait une fois invoqué l’autorité d’Abigaïl, tout était dit pour le brave garçon.

Les jours, les semaines et les mois se succédèrent, pendant que nous poursuivions ces travaux utiles, mais monotones. Amilcar revint de la grande île, dont il avait reconnu toute la côte occidentale. A l’ouest de cette île, il en avait découvert une autre moins considérable, et toute verdoyante, dont il avait fait le tour. Les indigènes l’appellent Erinn, qui signifie l’île Verte ; je lui conservai ce nom. L’hiver arriva, morne, glacé. Tous ceux qui n’étaient pas employés au dehors ne sortaient plus de leurs baraquements. Je n’essayerai pas de dépeindre la stupéfaction de tous ceux des nôtres qui n’avaient pas encore été dans le nord, quand ils virent de la neige et de la glace et les souffrances de Guébal. Les seuls Bicri et Dionysos ne renoncèrent pas à leurs courses. Imitant les enfants et les jeunes gens des Kymris, ils se divertissaient à faire des boules de neige et à les lancer. Ils glissaient sur l’eau solidifiée par le froid, et revenaient le nez rouge, mais le corps réchauffé par leurs exercices violents, toujours de bonne humeur, toujours riants. Dionysos, au contact de Bicri, commençait à devenir un bon archer et un habile frondeur : maintes fois, au retour de la chasse, il nous rapporta des preuves de son adresse.

Le plus triste de tous était le pauvre Himilcon ; non que le vaillant pilote, endurci par de longs voyages, craignît la brume ou le froid. Mais la provision de vin diminuait de jour en jour, et l’heure où elle serait épuisée s’approchait avec une rapidité fatale.

« Hélas ! disait Himilcon à chaque outre qu’on entamait, il serait barbare et cruel de ne point boite de si bon vin ; mais combien en reste-t-il ? Douze outres à peine ! Douleur amère ! Quand ce triste hiver sera terminé, nous saluerons le joyeux printemps en buvant de l’eau ! Ah ! qu’il serait temps de mettre un terme à ce long voyage, et de retourner dans la Phénicie, voir les vignes sur les coteaux de Béryte ! »

Ainsi gémissait le pilote d’une voix dolente, et Hannibal compatissait à ses chagrins. Je ne dis pas que plus d’un d’entre nous ne vît avec ennui approcher le moment où nos outres seraient sèches et vides. Mais le seul Hannibal s’associait, à haute voix, aux mélancoliques réflexions de l’altéré pilote.

Enfin, le soleil oblique remonta dans le ciel, et nous pûmes jouir de quelques journées plus claires. La mer, presque toujours démontée, reprit un peu de calme. Notre nouveau navire était terminé, et nous le lançâmes, en célébrant la fête de l’ouverture de la navigation. Les Kymris y assistèrent. Nous y vîmes leurs prêtres et prêtresses, qui, pour nous faire honneur, se dévêtirent et se peignirent le corps de bleu et de noir. Le soir même, nous fîmes un grand festin de venaison, de poisson, d’orge et de racines du pays. On servit le dernier vin qui nous restait.

« Et maintenant, dit Himilcon, remplissant sa coupe jusqu’au bord, buvons à notre heureuse navigation et à notre prochain retour.

— Nous y songerons plus tard, répondis-je. Notre voyage n’est pas actuellement terminé. »

Tout le monde me regarda d’un air stupéfait, car chacun croyait fermement que nous allions prendre la mer pour retourner à Tyr et à Sidon.

« Comment, nous allons encore plus loin ? dit Chamaï en faisant la grimace. Nous allons encore nous plonger dans le poumon marin ?

— Libre à toi de nous quitter, repris-je, et de repartir pour ton pays. J’ai fait construire expressément ce navire-ci en place du Dagon afin de renvoyer, avec le chargement, ceux qu’effrayeraient de nouveaux voyages en ces pays brumeux. Mais moi, ne me restât-il que le Cabire, je pousserai encore en avant.

— Ho ! s’écria le jeune guerrier en se levant tumultueusement, peux-tu songer que je veuille t’abandonner ? Certainement, l’idée de rester encore plus longtemps sous ce triste ciel ne me réjouit pas ; mais où tu iras j’irai, quand tu devrais me conduire à la mort ! »

J’embrassai cordialement le brave garçon.

« A présent, continuai-je, je vais vous dire le motif qui me porte à pousser plus loin. Voyez cette pierre si jolie que je tiens dans ma main : elle est jaune, translucide et me paraît digne d’être mise à côté des plus précieuses de nos pays. Le Celte qui me l’a donnée l’appelle « ambre » et m’assure qu’à trente journées plus loin vers l’est se trouve un grand continent, et que sur la côte on ramasse abondance d’ambre ; la mer l’y rejette, et c’est un présent d’Astarté. Qui sait si cette mer immense, qui communique avec la Grande Mer à l’ouest par le détroit de Gadès et baigne le Tarsis et le pays des Celtes, ne communiquerait pas aussi par l’est ? Nous ne connaissons pas toute la côte nord de la mer Noire. Qui sait si, après avoir chargé d’ambre nos navires et découvert des terres immenses, nous ne reviendrons pas à Sidon par le détroit, la côte de Carie et Kittim ? »

Les noms familiers de ces pays, voisins du nôtre, réjouirent tous nos compagnons, et mes projets les enflammèrent. Il fut résolu que nous reprendrions notre navigation vers l’est et que nous irions à la côte de l’ambre.

« Avec ou sans vin, » comme disait Himilcon.

Notre nouveau navire fut appelé Adonibal, en souvenir du brave suffète d’Utique. J’y fis charger notre étain. Chaque navire embarqua provision d’eau et quantité de viande et de poisson fumés et salés. Je me procurai aussi du grain et quelques fruits aigrelets et assez mauvais, puis je pris la mer, après que nous eûmes fait nos adieux à ces bons Kymris qui nous avaient rendu si agréable le séjour de leurs îles. Quelque temps encore ils nous accompagnèrent sur leurs barques de peaux cousues, mais nous allions trop vite pour eux. Bientôt nous les perdîmes de vue, et je doublai le cap occidental de la grande île de Preudayn.

Six jours d’une navigation pénible, par une mer rude et fatigante, nous conduisirent au cap oriental de l’île. De là, nous dirigeant vers l’est, je rencontrai une côte plate, basse, que je suivis avec précaution pendant huit jours. Je finis par arriver à l’estuaire d’un très-grand cours d’eau. A quelques heures de navigation de cet estuaire, la côte remontait vers le nord. Malgré le vent debout furieux et la mer démontée qui fatiguait nos navires, je suivis encore cette côte pendant cinq jours, cherchant obstinément un passage vers l’est. Plusieurs fois, dans les terres, les feux allumés me firent voir que le pays était habité : mais je n’entrai pas en communication avec les habitants. Enfin, après tant d’efforts, le mauvais temps continuel et l’état des vivres me forcèrent de renoncer au passage qui, après tout, n’existe peut-être pas. Je revins donc vers le sud-ouest, cherchant la terre un peu au juger.

Je finis par retrouver la côte marécageuse que nous avions longée en partant du cap oriental de Preudayn. Près de cette terre, je fis rencontre de quatre grandes pirogues kymris, marchant à la voile. Ces gens nous dirent qu’ils venaient du continent et qu’ils retournaient en Preudayn, où ils rapportaient de l’ambre. Ils me confirmèrent que j’en trouverais grande quantité le long de la côte, du côté de l’est. Je me décidai alors à reprendre ma navigation dans cette direction, quand nous fûmes enveloppés d’une brume épaisse qui nous réduisit à nous arrêter. Nos barques, envoyées à la découverte, finirent par trouver la côte à tâtons. Pour nous faire retrouver, j’avais fait allumer à bord des fanaux et des torches en grande quantité.

Enfin, nos barques nous rejoignirent, non sans peine, et, marchant à la rame, nous finîmes par trouver quelque chose qui ressemblait à la terre. C’était le pays de l’ambre.

« Allons, dis-je à mes compagnons, puisque nous ne pouvons rien trouver par mer, cherchons à trouver quelque chose par une autre voie, et débarquons. »

Il nous parut que nous étions entrés, presque au hasard, dans l’embouchure d’un fleuve. Nous fîmes aussitôt nos préparatifs de débarquement. L’atterrissage était exécrable, et le débarquement fut pénible. Nous étions littéralement envasés. Dans ce triste pays, tous les éléments sont confondus, et la terre, le ciel et l’eau semblent ne former qu’un. Plongés dans un brouillard humide et froid, nous avions bien de la peine à reconnaître les limites indécises de la mer vaseuse et de la terre boueuse. Après quatre ou cinq heures d’un rude travail, l’Astarté fut enfin solidement liée dans une crique du fleuve, et les autres navires tirés au sec, si tant est qu’on puisse appeler secs les sables trempés de ces pays. Le reste du jour fut employé à creuser un fossé autour de nos navires et à établir un camp. Bientôt la brume devint plus épaisse et nous enveloppa comme le poumon marin des îles de l’étain. Le jour terne et la nuit sans lune combattirent longtemps. Enfin l’obscurité fut complète.

Bicri, qui était parti à la découverte avec vingt hommes, revint des bois en grelottant, sans avoir vu personne. Il nous rapportait de bons fagots d’un bois humide, mais résineux et brûlant assez bien. On alluma les feux de toutes parts, et malgré l’épaisse fumée qu’ils dégageaient, on s’assit autour et on prépara le repas du soir.

Chamaï, enveloppé dans sa couverture, rompit le premier le silence.

« Quel affreux pays ! s’écria-t-il. Je ne pense pas que des créatures humaines puissent vivre sur cette terre désolée, dans cet air épais et sans soleil. Ce doit être vraiment le pays des monstres !

— Si le pauvre Jonas était ici, dit Hannibal, il voudrait voir ces monstres et ces bêtes curieuses ! Et Hannon nous dirait des bons mots !

— Que parles-tu de Jonas et de Hannon ? répondis-je. Ils sont au pays du soleil et de la lumière. Il y a longtemps qu’ils ont dû se sauver de chez leur barbare de Tarsis, et retourner à Gadès, pour Sidon la grande ville !

— Plaise aux dieux que nous la revoyions ! s’écria Asdrubal.

— Oui, repris-je, et maintenant sans doute ils se promènent dans les rues étincelantes, ou sur le Liban parfumé, baignés le jour dans les clairs rayons du soleil, et contemplant la nuit les astres d’or dans le ciel pur.

— Et buvant de bon vin, soupira Himilcon, de bon vin d’Helbon, et du vin de Byblos, et du vin de Béryte, et du vin de Sarepta, et du vin de Nectar....

— Tais-toi ! s’écria Hannibal, que cette énumération du pilote exaspérait. Tais-toi, Himilcon ! Tu me rendrais aussi ivrogne que toi.

— Ivrogne, moi ! gémit Himilcon en montrant son gobelet rempli d’une eau trouble et jaunâtre. Dieux Cabires ! Mais avec quoi donc m’enivrerais-je ? »

Tout le monde était comme engourdi par ce ciel brumeux et cette terre humide. Guébal lui-même restait immobile ; à peine faisait-il des grimaces, malgré les étoffes de laine dont Bicri et Dionysos l’entouraient pour le réchauffer. Nous nous couchâmes autour de nos feux, et la fatigue nous endormit d’un sommeil lourd et pénible.

Au matin, un jour indécis, gris, terne, sans soleil, finit par nous éclairer. Le bouillant Chamaï se fâcha tout rouge.

« Mais il n’y a donc pas de soleil dans ce pays maudit ? s’écria-t-il.

— Que veux-tu que le soleil vienne faire par ici ? dit Gisgon. C’est comme au nord du pays des Celtes ; il vient quelquefois ; mais dès qu’il a vu comme tout est laid, il se dépêche de retourner sur la Grande Mer et sur sa chère Phénicie.

— Oh ! disait Aminoclès que ses craintes prenaient très-vite, c’est ici certainement l’Hadès et le royaume des ombres. Faisons vite un sacrifice pour que les dieux du sombre royaume nous soient favorables. »

Nous autres et nos marins, nous nous moquions bien de tout cela ; mais, à vrai dire, la tristesse de ce pays nous pesait sur le cœur. Je réunis mon monde et je pris la parole.

« Il s’agit, dis-je, de voir tout d’abord où nous sommes, et de tâcher d’entrer en relations avec les indigènes, s’il s’en trouve dans ces parages. Nous allons pousser une reconnaissance le long du fleuve, sans tarder. Bicri, avec vingt hommes, partira pour avant-garde. Amilcar, avec trente hommes, servira d’arrière-garde. Asdrubal et cinquante hommes resteront à la garde du camp et des navires. Chamaï, Hannibal et moi nous marcherons avec les autres entre Bicri et Amilcar. Mangeons vite un morceau et partons, le plus tôt sera le mieux.

— Quel dommage, dit Bicri, de n’avoir plus ici cette brute de Jonas et sa trompette ! S’il y a des sauvages, il les attirerait de cinq stades à la ronde. Enfin, mangeons et marchons ! »

Nous marchions au milieu des fondrières, ne sachant jamais si nous étions sur la terre ou sur l’eau. Enfin nous atteignîmes les forêts de sapins noirs et d’arbres grêlés, au feuillage rare et gris. Dans ces forêts coupées de flaques d’eau et de marécages il n’y avait pas créature humaine. Pourtant des hommes devaient y passer, car, dans quatre endroits différents, je trouvai leurs traces : c’étaient des débris de cabanes faites avec des roseaux, des tas de cendres, des os rongés portant la trace du feu et des monceaux de coquillages. En revanche, s’il n’y avait pas d’hommes, il y avait des bêtes. A chaque instant, nous apercevions sur le sol des empreintes fourchues paraissant provenir, les plus grandes de bœufs, les plus petites de cerfs. A juger d’après ces empreintes, bœufs et cerfs devaient être vraiment gigantesques. Dans un fourré assez épais, où Bicri suivit pendant deux cents pas la coulée faite par les animaux sauvages, il remarqua que des branches d’arbres avaient été brisées par les cornes de ces animaux, et d’après la hauteur de ces empreintes il inféra qu’il y avait là des cerfs de deux et même de trois palmes plus hauts que des chevaux. En revenant vers le camp, nous aperçûmes deux cerfs de taille beaucoup plus petite. Gisgon les reconnut immédiatement, et me dit qu’il en avait vu de pareils dans le pays des Celtes, où ils les appellent renn, et aussi tarenn. Ces renns s’enfuirent de fort loin, et à leurs allures farouches je conjecturai que les gens du pays devaient leur faire une chasse active, car moins un animal est pourchassé par l’homme, moins il montre de défiance. Bicri et Dionysos, se glissant sous la futaie, parvinrent à rejoindre les deux cerfs et les abattirent à coups de flèches. Ce fut pour nous une heureuse conquête, car nous manquions de viande fraîche. Les rennes sont de la taille d’un âne. Ils ont les jambes très-fines, le sabot large, le poil gris et fourni, un fanon de poils blancs sur la poitrine, et les cornes amples, velues et portées en avant. Les deux cerfs furent mangés le soir même, car nous étions nombreux.

Ils abattirent les deux cerfs à coups de flèches.

Le lendemain, j’envoyai Amilcar, avec deux barques, longer la côte, et je partis avec Hannibal, Chamaï, Bicri, Aminoclès et Dionysos, vingt archers et trente hommes d’armes, reconnaître le pays un peu plus loin. Dans les bois, nous fîmes la rencontre d’un troupeau de bœufs sauvages. Ces animaux monstrueux furent attaqués immédiatement. Aux premières flèches qui les piquèrent ils nous chargèrent avec fureur, et malgré le soin que nous mettions à nous réfugier derrière les arbres pour éviter leur choc, un des hommes d’Hannibal fut piétiné, et un autre lancé en l’air d’un coup de corne si malheureusement qu’il eut deux côtes brisées et les reins cassés. Trois de ces bœufs furent tués et dépecés, et leur chair emportée à notre campement. Au retour, Bicri blessa un cerf d’une taille colossale que Chamaï acheva d’un coup d’épée au défaut de l’épaule. Gisgon connaissait aussi cette bête-là, et la nommait elenn. Mais il nous dit qu’elle était rare dans le pays des Celtes. Ces elenns sont plus grands qu’un cheval ; ils pâturent aux basses branches des arbres, et ne peuvent atteindre l’herbe par terre que dans les terrains mous où ils enfoncent jusqu’au genou, parce que leur cou est court et raide. Leur ramure est aplatie, écartée des deux côtés de la tête et formidable. Leur force est prodigieuse, et ils n’ont rien de la timidité des autres cerfs, car ils font tête hardiment aux chasseurs. Ce sont des animaux qu’il n’est pas prudent d’aborder l’épée à la main, comme nous avons eu occasion de le voir par la suite, quand nous en avons abattu plusieurs.

Amilcar revint au campement, rapportant une bonne quantité d’ambre qu’il avait ramassée le long de la côte. Nous restâmes quinze jours à cet endroit, ramassant de l’ambre et abattant des bœufs sauvages, des renns et des elenns pour notre nourriture. Celui des nôtres qui avait péri le deuxième jour, tué par un bœuf sauvage, fut enterré à l’endroit même où le bœuf l’avait percé de ses cornes. Je plaçai sur son sépulcre un fragment de rocher, où je fis graver profondément son nom et une invocation aux dieux.