XVII
Qui était le dieu des Souomi[*].
Le seizième jour, l’ambre devenant plus rare et le gibier plus farouche, nos navires furent remis à flot, et nous reprîmes notre navigation dans la direction de l’est. Au bout de cinq jours la pénurie de vivres frais et le désir de faire de nouvelles découvertes me décidèrent à pénétrer dans l’embouchure de la grande rivière que j’avais déjà vue une fois, bien que l’aspect des lieux ne fût pas plus engageant que celui de notre précédente station. Après avoir tiré nos navires légers à terre et établi le campement entouré d’un fossé, je remis au lendemain l’exploration de l’intérieur des terres.
La nuit se passa tranquillement. Au jour, nous partîmes à la découverte. Cette fois, nous rencontrâmes tout de suite des traces fraîches indiquant la présence de l’homme. Près d’un feu encore allumé, se dressaient une douzaine de cabanes coniques : je fouillai ces cabanes ; j’y trouvai des armes et des ustensiles de pierre assez mal polis, deux haches et une marmite de cuivre de fabrication évidemment tibarénienne, des morceaux de viande crue et cuite et des poissons séchés. Ces cabanes avaient été évidemment abandonnées à la hâte. Dans l’une d’elles il y avait un lit de roseaux couverts de mousse encore chaude. Certain que les naturels n’étaient pas loin et qu’ils s’étaient enfuis à notre approche, je fis placer dans la plus spacieuse de ces cabanes une pièce d’étoffe rouge, des colliers et des bracelets de bronze, des perles de verre et d’émail, enfin tous les objets que je croyais propres à exciter la convoitise des sauvages. Ensuite je me retirai à trois cents pas de là, et nous fîmes halte.
Mon calcul ne me trompa point. Les sauvages parurent bientôt et visitèrent leurs cabanes. Voyant que nous ne bougions pas, ils se décidèrent à se rapprocher. Nous leur fîmes alors toutes sortes de signes d’amitié, puis je m’avançai vers eux, accompagné du seul Gisgon, qui leur adressa la parole en langue celtique. Mais ils ne l’entendaient point du tout, car ils nous répondirent dans une langue que ni Gisgon ni moi ne comprenions. Tout ce que je pus deviner, c’est qu’ils montraient souvent un marais voisin, en disant : « Souom, Souom, » et ensuite ils mettaient la main sur la poitrine, en disant : « Souomi ; » je conclus qu’ils appellent un marais « Souom », et qu’ils s’appellent eux-mêmes « les gens des Marais ». Ils nous montraient aussi leurs ustensiles de pierre polie et désignaient le nord-est en nous disant : « Goti. » Je pensai, par là, que Goti était le nom des gens qui les leur vendaient. C’est la première fois que j’entendais parler d’un peuple de ce nom, et ce qui me surprit beaucoup, c’est qu’ils me montraient leurs objets de bronze tibarénien et qu’ils disaient aussi : « Goti. » Appelleraient-ils Goti les gens du Caucase ? Je l’ignore.
Quoi qu’il en soit, j’avais déjà vu bien des sauvages dans ma vie, mais je n’en avais pas encore vu d’aussi laids. Leur tête grosse, leur face camarde, leurs yeux obliques et tout petits, leur bouche énorme, leur teint d’un brun jaunâtre, leur corps trapu et large planté sur de petites jambes grêles et rabougries en font des êtres affreux. Il est vrai qu’en répétant « Goti » et en levant la main, ils nous faisaient entendre que ces « Goti », avec lesquels ils paraissent avoir de fréquents rapports, étaient plus grands qu’eux et que nous.
Pour eux, ils étaient aussi misérables que laids. Couverts de lambeaux de peaux de bêtes, armés de casse-tête mal travaillés, de lances de pierre et de harpons à bouts en os, ils n’avaient même pas les ornements que les sauvages ont d’ordinaire. Un seul portait un collier de coquillages et de morceaux d’ambre non taillé. Celui-là, qui semblait être le chef, voulut nous donner une marque de grande amitié. Il nous tendit une corne de bœuf sauvage remplie d’un liquide jaunâtre, qu’il tenait à la main.
J’allais la prendre, lorsque l’éternellement altéré Himilcon s’en empara lestement, en la portant à sa bouche. Mais à peine eut-il avalé une gorgée qu’il fit une grimace épouvantable et laissa tomber la corne, en crachant avec toutes sortes de marques de dégoût.
Himilcon laissa tomber la corne.
« Pouah ! s’écria-t-il, les vilains sauvages ! Fi ! fi donc ! C’est de l’huile de poisson ! Pouah ! pouah ! »
Tout le monde se mit rire. Quant au chef, il ne riait pas. Il paraissait au contraire très-froissé du dédain qu’on témoignait à sa corne et son huile de poisson, et s’emporta jusqu’à faire des gestes de menace. J’essayai de le calmer, mais rien n’y fit. Lui et les siens s’enfoncèrent dans les bois.
Le pauvre Himilcon restait tout penaud.
« Capitaine, me dit-il, je suis un ivrogne et un fou. Fais-moi pendre à cet arbre prochain. Je le mérite pour mon étourderie.
— Allons, lui répondis-je, il n’y a pas de ta faute. Console-toi. Pour une occasion perdue de nous aboucher avec ces sauvages, dix de retrouvées. L’étrangeté du régal explique ta conduite.
— J’avoue, dit Hannibal, que j’ignore moi-même ce que j’aurais fait, si, croyant avaler quelque boisson douce et agréable, je m’étais empli la bouche d’une huile puante et nauséabonde. »
Nous reprîmes notre route le long du cours d’eau. A mesure que nous avancions, les traces humaines devinrent plus fréquentes. Nous rencontrions à chaque instant des groupes de sauvages qui nous suivaient en criant et en gesticulant. Nous leur faisions quelques petits présents, qu’ils nous arrachaient des mains plutôt qu’ils ne les acceptaient ; mais dès que nous essayions de nous approcher d’eux, ou de prendre quelqu’un de leurs objets en échange, ils s’enfuyaient à toutes jambes.
Bientôt le bois s’éclaircit. Nous approchions évidemment d’une grande agglomération. Enfin j’aperçus une vaste nappe d’eau, au centre de laquelle, sur une espèce d’îlot, il y avait nombre de cabanes coniques, groupées autour d’une cabane plus grande. Une étroite chaussée artificielle reliait la ville sauvage au bord de l’étang. Nous nous arrêtâmes à l’entrée de la chaussée.
Après avoir beaucoup crié et beaucoup gesticulé, les sauvages finirent par nous faire comprendre qu’ils ne voulaient pas nous laisser pénétrer dans leur ville. En revanche, ils se montrèrent tout disposés à trafiquer : ils nous apportèrent quantité de morceaux d’ambre auxquels ils ne paraissaient pas attacher grand prix. Il n’en était pas de même des objets usuels en leur possession, même des moindres. Ils ne voulaient se défaire ni d’une lance à pointe grossière en pierre éclatée, ni d’un hameçon d’os, ni de rien de ce genre. C’était encore bien autre chose pour les objets en pierre polie auxquels ils attachaient un prix infini. Ils nous en demandaient par gestes, en montrant les leurs, et semblaient surpris que nous n’en eussions pas. Pourtant ils con- naissaient le bronze, et même nos arcs et nos flèches, car, nous ayant montré des oiseaux sur des arbres, ils nous faisaient signe de tirer dessus. Bicri ne résista pas à la tentation de faire montre de son adresse et abattit plusieurs oiseaux.
Cependant la nuit s’approchait, et il ne paraissait pas prudent de rester là. Je donnai l’ordre de retourner à nos vaisseaux, et nous nous mîmes en route, escortés par nos gens des marais.
La nuit était si noire et le terrain si mauvais que nous nous égarâmes au milieu des bois, des marais et des fondrières. Le lendemain, au petit jour, le vent soufflant en tempête, je me trouvai, moi sixième, avec Hannibal, Chamaï, Himilcon, Bicri et un matelot, embourbé jusqu’à la ceinture dans un marécage. Nous eûmes beau appeler, courir de droite et de gauche après nous être dégagés, nous étions parfaitement perdus au milieu des bois. La situation était terrible. Elle se compliqua bientôt davantage. Comme nous cherchions dans la futaie quelque indice qui pût nous guider, nous fûmes subitement entourés de plus de deux cents sauvages qui se précipitèrent sur nous de toutes parts, la lance et le casse-tête à la main. Toute résistance était inutile et n’aurait abouti qu’à nous faire massacrer. Du reste nous n’eûmes pas le temps d’y songer. La forêt était si touffue, les Souomi sortirent des broussailles si près de nous, que nous étions renversés et garrottés avant même d’avoir pu mettre l’épée à la main. Aussitôt les sauvages nous emportèrent en dansant et en hurlant. Pour ma part, ils étaient quatre qui me tenaient, deux par les jambes et deux sous les bras. Un cinquième, qui dansait derrière moi, en se penchant à chaque instant pour mieux me voir, me prit mon épée, mon baudrier et mon bonnet. Nos capteurs paraissaient être préparés à cette expédition : ils avaient tous les cheveux teints en rouge et la figure barbouillée de noir et de bleu. J’avais trop pratiqué les barbares pour ne pas reconnaître immédiatement une peinture de guerre dans ces barbouillages.
Une heure après notre capture, nous traversions, bien malgré nous, la chaussée qui nous avait été interdite la veille, et nous entrions, portés et poussés à la fois, sous une des huttes coniques que nous avions remarquées. Un troupeau de femmes hideuses et une nuée d’affreux enfants nous accompagnèrent de leurs vociférations jusqu’au moment où nous fûmes jetés sur la terre froide et humide, dans cette cabane obscure. Aussitôt on tendit devant la porte un rideau fait de peaux de bêtes et on nous laissa seuls, plongés dans une obscurité complète. Un instant après, nous entendîmes, aux trépignements de la foule que tout le monde s’en allait. Le bruit des voix, des chants et des pas finit par s’éteindre, et nous restâmes étendus sur le sol, garrottés, dépouillés, déchirés, au milieu des ténèbres silencieuses.
Ce n’était pas avec de grosses cordes à travers les nœuds desquelles il est possible de glisser les mains que nous avions été liés, c’était avec des cordes d’écorce minces et souples, qui vous entrent dans les chairs au plus petit mouvement. Chamaï, qui se raidissait pour essayer de rompre ses liens, s’en aperçut bien vite, car il se coupa les poignets et ne put retenir un gémissement de douleur.
« Qui est-ce qui gémit ainsi ? demanda la voix d’Hannibal.
— C’est moi, répondit Chamaï ; j’essaye de casser mes cordes, et je ne puis pas.
— Sottise, de vouloir casser de la corde mince, dit Himilcon : on romprait plutôt un câble. Amiral Magon, es-tu là ?
— Oui, pilote, répondis-je.
— Et toi, Bicri ? reprit le pilote.
— J’y suis aussi, dit l’archer, mais j’aimerais mieux être ailleurs. Et Guébal qui est resté au camp avec Dionysos ! Si Guébal était ici, je suis sûr qu’il nous tirerait d’affaire.
— Oui, dis-je à mon tour, mais Guébal n’est pas ici. Tâchons donc de nous tirer d’affaire sans lui, bien que la chose ne paraisse pas facile.
— Amilcar et Asdrubal, dit Hannibal, marcheront certainement pour nous délivrer, dès qu’ils s’apercevront de notre absence. S’ils ne marchent pas, je déclare qu’ils sont les plus viles et couardes créatures qui aient jamais chaussé un soulier.
— Je ne doute pas que nos camarades n’essayent de faire quelque chose, répondis-je. Mais à l’heure présente ils ont probablement eux-mêmes les sauvages sur les bras. Qui sait s’ils n’ont pas été massacrés ou enlevés de la même manière que nous ? Et s’ils peuvent percer jusqu’à cet étang, comment feront-ils pour traverser cette chaussée étroite et facile à couper ?
— Comment ils feront ! s’écria Hannibal indigné ; ils déploieront leurs archers à droite et gauche de la chaussée pour la balayer à coups de flèches ; ils formeront leurs pelotons de gens de guerre par quatre pour marcher à l’attaque ; s’ils ne font pas cela, ils sont indignes de porter une épée et un bouclier, par Nergal et par le Dieu des armées ! Oui, et ils sonneront leurs trompettes.... »
En ce moment, comme à point nommé, le son lointain d’une trompette se fit entendre. Nous tendîmes tous l’oreille.
« C’est la trompette ! s’écria Chamaï ; les nôtres attaquent, nous sommes sauvés ! »
La sonnerie se prolongea, parfaitement distincte.
« Seigneur des cieux, reprit Chamaï, étends ta main sur nos braves compagnons !
— Pourvu, s’écria Hannibal à son tour, qu’ils se forment par pelotons de quatre de front et de huit de profondeur, et qu’ils fassent alterner les pelotons de piquiers avec les pelotons d’hommes armés d’épées, et je réponds de tout ! Ah ! si j’étais là pour leur faire observer les règles de la vraie tactique ! »
Bicri, que l’enthousiasme gagnait, se mit à exhorter des archers imaginaires.
« Mettez le genou en terre, compagnons ! cria-t-il. Archers, visez à la tête ! »
Le son de la trompette se prolongeait toujours.
« Ce n’est pas la trompette phénicienne, dit l’incrédule Himilcon. Écoutez et taisez-vous : ce n’est pas la trompette de nos navires.
— Et quelle trompette veux-tu que ce soit, pilote ? fit Hannibal en colère. Où as-tu vu que ces sauvages aient des trompettes ?
— Himilcon a raison, dis-je à mon tour. Écoutez attentivement. Cette trompette ne sonne ni la marche ni la charge, mais des notes confuses et discordantes.
— D’ailleurs, reprit le pilote, si je suis bien orienté dans ce trou où nous sommes, le son ne vient pas du côté de la terre, mais précisément du centre de ce maudit étang.
— Je juge comme toi, répondis-je à Himilcon. Et puis, si les nôtres approchaient et attaquaient, on entendrait les cris de guerre et le bruit du combat.
— Alors qu’est-ce donc ? dit Hannibal à demi convaincu, et comment expliquer le mystère de ce clairon que nous entendons ? »
En ce moment, les sons de trompette cessèrent et furent immédiatement suivis de trois grandes acclamations. Ils avaient bien duré un quart d’heure.
« Je ne connais qu’une seule poitrine capable de souffler aussi fort et aussi longtemps, » dit Himilcon.
Le nom de Jonas fut sur toutes les bouches.
« Comment cette brute épaisse serait-elle ici ? s’écria Chamaï.
— Je ne me charge pas de l’expliquer, reprit le pilote, et je ne dis même pas qu’il y soit. Mais quel autre homme pourrait tirer d’un tube de bronze des mugissements si prolongés ?
— Moi, observa Bicri, je crois bien avoir reconnu sa manière de sonner. Si Guébal était ici, il l’aurait reconnue bien vite.
— Voyons, dis-je, ne nous laissons pas aller à de sottes rêveries. Nous ne pouvons être délivrés que de trois manières : ou de vive force par nos camarades, ou par composition en payant une rançon à ces sauvages, ou par ruse en nous évadant. Quand ils viendront tout à l’heure, tâchons de nous faire entendre d’eux et offrons-leur de nous racheter ; ou cherchons tout de suite quelque moyen de nous débarrasser de nos liens et de nous échapper de cet étang maudit.
— Amiral, dit le matelot qui était avec nous, en traversant la chaussée j’ai vu des pirogues amarrées contre l’îlot.
— Et moi aussi, dit Himilcon.
— Voilà qui est bien, répondis-je. Il s’agit donc à présent de nous délier, de sortir de cette hutte et de nous glisser inaperçus jusqu’aux pirogues. Ceci est moins facile.
— Et quand nous serons aux pirogues, dit Hannibal, et si nous arrivons heureusement à terre, comment ferons-nous pour échapper aux recherches de ces barbares et pour retrouver les nôtres ?
— Voyons d’abord à nous défaire de nos liens, s’écria Chamaï ; moi, ce qui m’ennuie le plus, c’est d’être attaché. Un homme qui a la libre disposition de ses bras et de ses jambes peut tout entreprendre. Mais quand je suis garrotté de la sorte, mes pensées sont obscures et confuses.
— Ah ! jouer des jambes ! soupira Bicri ; me trouver dans la plaine ou dans la montagne, avec un bon arc à la main, en face d’une douzaine de ces hideux sauvages, et même de plus encore !
— Personne n’a un couteau ? interrompis-je.
— Personne, me répondirent mes compagnons l’un après l’autre. Les sauvages nous ont complétement dépouillés.
— Toi, Bicri, qui es le plus jeune et le plus souple, essaye de te rouler de mon côté.
— Bien, répondit l’archer : je vais essayer. »
Tout le monde garda le silence. On n’entendit plus que le bruit de la respiration haletante de Bicri et le choc sourd de ses épaules contre la terre, à mesure qu’il arrivait à se retourner. Au bout d’une demi-heure d’efforts, je le sentis contre moi.
« Nous y voilà, dis-je alors. Maintenant, tâche de placer ta tête sur mes poignets, et quand tu y seras, ronge la corde si tu peux.
— J’ai de bonnes dents, dit Bicri. Pourvu que je la tienne, ce sera vite fait. »
Un instant après, je sentis la bouche de l’archer sur mes mains et ses dents qui entamaient la corde, et un peu aussi ma peau ; mais nous n’en étions pas à ces détails. Bientôt la corde ne tenait plus qu’à un fil, et en faisant un petit effort je la rompis, et j’étendis joyeusement mes mains libres.
« Ouf ! m’écriai-je ; maintenant je peux jouer des mains. Dans cinq minutes nous serons debout, et alors....
— Silence ! dit vivement Himilcon qui était couché en travers de la porte ; silence, on vient. »
J’allongeai les bras, en entortillant mes mains dans la corde le mieux que je pus. Aussitôt la portière de cuir s’écarta et plusieurs sauvages entrèrent dans la hutte.
Plusieurs sauvages entrèrent dans la hutte.
L’un d’eux fixa la tenture de la porte ; un autre, à l’aide d’une perche, souleva une espèce de chapeau qui couvrait un trou rond pratiqué au sommet du toit et destiné à laisser échapper la fumée. Grâce à cette double ouverture, un peu de jour entra sous la cabane, et on put y voir à peu près clair. L’intérieur était complétement nu. Au milieu étaient des débris de cendres de cuisine entre les trois pierres du foyer. Les parois étaient couvertes de suie. Par l’ouverture du sommet, une pluie fine et froide pénétra dans cette tanière, et commença à clapoter sur le sol de terre battue.
Les sauvages qui nous visitaient étaient barbouillés de leurs plus belles peintures. L’un d’eux était couvert de la peau d’un ours dont la tête était rabattue sur la sienne et lui faisait un masque grimaçant ; j’ai vu de ces masques de bêtes chez les Assyriens. Un autre avait la tête et les cornes d’un élan sur les épaules. Un troisième, qui tenait un bâton à la main, conduisit ces deux-là au milieu de la loge, où ils se mirent à danser gravement en faisant des contorsions, mais sans prononcer une parole. Quand ils eurent bien dansé, l’un d’eux, qui avait un collier de dents de bêtes et qui tenait ma propre épée, s’approcha de moi.
C’était vraisemblablement le chef. Il me regarda attentivement, puis prononça un discours auquel naturellement je ne compris rien. Tout ce que j’entendais, c’est que le mot de « jouno » y revenait fréquemment, et chaque fois qu’il disait « jouno » tous les autres faisaient un grand cri. Quand il eut fini, l’un d’eux prit une corne de bœuf sauvage et nous arrosa chacun d’un liquide nauséabond, après quoi ils crièrent tous ensemble quelque chose qui finissait par « jouno » et s’en allèrent en refermant la portière derrière eux.
« Négociez donc avec des animaux pareils ! m’écriai-je furieux et perdant toute patience.
— Attends un peu, dit Hannibal ; tout à l’heure nous aurons les mains libres, et que Baal Péor me confonde si, même sans armes, je n’écrase une demi-douzaine de ces singes !
— Et moi, dit Himilcon, je ne m’y épargnerai pas ! je vais leur donner de leur jouno, et de leur huile de poisson, et de leur eau sale à travers la figure !
— Par le Dieu vivant qui nous voit, s’écria Chamaï, fussent-ils plus nombreux que les palmes à Jéricho et les puces à Chekem, ils ne m’empêcheront pas de passer à travers eux et de rejoindre Abigaïl. »
Pendant que mes amis parlaient, j’avais achevé de défaire mes liens et j’avais défait ceux de Bicri. En un clin d’œil tout le monde fut délivré et debout. Chacun se détira et frotta ses articulations engourdies. Puis le premier geste d’Hannibal, de Chamaï et d’Himilcon fut de s’emparer des pierres du foyer.
« Massue pour massue, dit Chamaï en levant la sienne, celle-ci en vaut bien une autre, et fendra suffisamment la tête du premier sauvage que je rencontrerai.
— Cette arme, observa Hannibal en contemplant attentivement sa pierre et en la retournant sur toutes ses faces, cette arme est bizarre et insolite. Mais, à défaut d’autre chose, elle peut être employée sans honte ni scrupule ; j’ai entendu dire qu’il y a de longues années nos pères s’en servirent.
— Ah ! si j’avais une fronde ! soupira Bicri en ramassant deux ou trois éclats de pierre que le feu avait détachés.
— Une fronde ? dit Himilcon ; n’est-ce que cela ? Et mon grelin et un morceau de mon outre vide ? Elle sera vite faite !
— Donne, donne ! » s’écria Bicri en sautant de joie.
Le jeune archer se mit immédiatement à se confectionner une fronde. Pendant tous ces préparatifs, la nuit était venue ; la pluie tombait toujours ; la tourmente soufflait avec force, ébranlant notre hutte. Le moment était favorable.
« Préparons-nous, dis-je à mes compagnons, et que chacun invoque son dieu. Nous allons sortir. S’il n’y a qu’une sentinelle, nous en aurons aisément raison. S’il y en a plusieurs, nous tâcherons de leur passer sur le corps. Une fois dehors, vite à la chaussée, et tâchons de nous saisir d’une pirogue ; sinon, jetons-nous à la nage, et dirigeons-nous chacun vers la tête de la chaussée. Pour ralliement, nous imiterons trois fois le cri du corbeau. Personne n’a rien à objecter ?
— Personne, » répondirent ensemble mes compagnons.
J’adressai mentalement une courte invitation à Astarté. Himilcon leva machinalement les yeux vers le trou du toit pour voir ses Cabires ; mais il ne vit que la nuit noire et le ciel obscur.
J’approchai de la tenture et j’y appliquai mon oreille. Tout à coup, j’entendis le bruit de pas d’hommes qui approchaient, et par la fente de la portière et de la paroi je distinguai la lueur d’une torche.
Mon cœur battait violemment.
« Attention ! dis-je voix basse. Groupons-nous des deux côtés de la porte, et dès qu’ils entreront, précipitons-nous sur eux. D’après le bruit de leurs pas, ils ne sont pas plus de trois ou quatre. Il ne faut pas leur laisser le temps de jeter un cri. »
Chacun s’effaça contre la paroi, prêt à se ruer sur ceux qui entreraient. Ils ne se pressaient pas. Nous les entendions très-bien, arrêtés devant la hutte et causant entre eux. Je distinguai encore à plusieurs reprises le mot de « jouno ».
« Est-ce qu’ils veulent encore nous asperger d’eau sale et nous abreuver d’huile de poisson ? dit Himilcon à voix basse.
— Attends, répondit Hannibal, je vais les abreuver de coups de pierre sur la tête. »
Au même instant, le son assez voisin de la trompette, perçant le silence de la nuit d’accords discordants, se fit entendre, et bientôt il fut suivi de hurlements et de vociférations. Comme si cette trompette et ces cris avaient été un signal, la portière se leva, la lueur d’une torche éclaira l’intérieur de la hutte, et l’homme qui portait la torche entra seul, en laissant retomber la portière derrière lui.
Il ne fit qu’un pas, un seul ; la main de Chamaï s’abattit sur sa bouche, étouffant ses cris. Quatre bras vigoureux le saisirent ; je lui arrachai sa torche, prêt à m’en faire une arme ; Himilcon leva sa pierre sur sa tête ; mais, au lieu de frapper, il se jeta en arrière et, les yeux hagards, laissa échapper une exclamation :
« Dieux Cabires ! »
Je portai la torche au visage de l’homme, et la laissant tomber de surprise, je me jetai dans les bras de celui que nous allions assommer.
C’était Hannon !
Hannon, Hannon lui-même ! Mon matelot ramassa la torche et nous éclaira. Hannon nous reconnaissait, nous reconnaissions Hannon ! L’émotion nous empêchait de parler, nous ne pouvions que l’embrasser, et l’embrasser encore, et lui serrer les mains ; et Astarté sait quelles cordiales étreintes notre brave scribe nous rendait.
Enfin il prit la parole.
« Ouf ! c’est bon de se revoir, dit-il ; à présent, Hannibal, cesse de m’étouffer, et toi, Chamaï, ne m’étrangle pas !
— Fais-nous un bon mot, dit Hannibal, que je sois sûr que c’est toi !
— Capitaine, me dit le bon Hannon, où sont nos amis, où est Chryséis ?
— A nos navires, répondis-je, à l’embouchure du fleuve voisin, bien portante et pensant à toi.
— Astarté soit louée ! » s’écria Hannon les yeux humides.
En ce moment, on heurta du dehors contre la portière de cuir. Ceci nous ramena vers la réalité.
Hannon se tourna vers la portière, l’entre-bâilla et croassa quelque chose qui fut accueilli par des grognements d’approbation ; puis il se retourna vers nous.
« Maintenant, nous dit-il, reprenant son ton joyeux d’autrefois, vous savez pourquoi je viens ?
— Non, répondis-je.
— Eh bien, je viens vous chercher pour vous conduire au grand temple des Souomi, qui est bâti dans la plus belle architecture, en roseaux et en os de poissons, et pour vous sacrifier au grand dieu Jouno.
— Bon, dis-je au scribe. Du moment que tu es sacrificateur, la chose me paraît un peu moins dangereuse que ce matin.
— Je le crois, dit Hannon en riant ; mais savez-vous qui est ce grand dieu Jouno ?
— Le dieu de l’huile de poisson, s’écria Himilcon, que les Cabires le plongent à cinq cents brasses au fond de la mer !
— Le dieu Jouno, reprit gravement Hannon, respecte-le, mon cher pilote. Le dieu Jouno méprise l’huile de poisson tout autant que toi, et chérit le bon vin tout autant que toi. Le dieu Jouno est Jonas d’Eltéké, Jonas la tête de bœuf, Jonas l’ami de Guébal, Jonas enfin, le seul, l’incomparable, Jonas le sonneur de trompette !
— Qu’est-ce que je disais ! s’écria Himilcon. J’ai reconnu sa trompette du premier coup !
— Et la voilà qui sonne, dit Hannon, dans le temple où le peuple assemblé attend les victimes.
— J’espère que tu vas nous procurer des armes, dit Chamaï, et que nous allons tomber sur les sauvages à bras raccourcis.
— Doucement, répondit Hannon. Ils sont plus de trois mille ici ; avec nos armes nous n’arriverions qu’à nous faire mettre en morceaux. Il s’agit d’user de ruse et de se servir de la légitime influence du dieu Jouno, de sa trompette et de son prêtre Houno, votre serviteur. Je vais d’abord leur dire que j’ai fait tomber vos liens, et que rien qu’en prononçant trois paroles magiques je vous ai rendus obéissants et soumis.
— A présent, dis-je à Hannon, as-tu des nouvelles de nos compagnons ?
— Ils viennent justement de paraître dans les bois et ils marchent vers nous. C’est pour obtenir la victoire sur eux qu’on veut vous sacrifier.
— Brave Amilcar ! vaillant Asdrubal ! s’écria Hannibal. Sauvages stupides et scélérats ! Je vais les rouer de coups !
— Patience, capitaine, reprit Hannon ; modère ton ardeur et laisse-moi faire. J’ai un plan excellent, et si vous suivez bien exactement tout ce que je vous dirai, je me charge de le mettre à exécution. Le tout est de faire parvenir un message aux nôtres. Je vais l’écrire tout de suite. Je me suis fait un calame avec un roseau d’ici, de l’encre avec leur peinture de guerre et du papyrus avec de la peau de renn. Je vais écrire présentement. »
Hannon s’accroupit et rédigea vivement son message.
« Maintenant, il n’y a pas de temps à perdre. Suivez-moi et allons au temple. Le dieu Jouno déclarera par ma bouche qu’il ne veut pas encore de vous. Nous gagnerons ainsi trois ou quatre heures, pendant lesquelles je trouverai bien un moyen de faire parvenir ma lettre à nos compagnons.
— Marchons, dis-je aussitôt.
— Ayez bien l’œil sur moi, et ne vous décontenancez pas, quoi que je fasse, dit encore Hannon. Je vais les étonner de mes prodiges.
— Si tu nous tires de leurs griffes, répondis-je, tu seras le plus grand des thaumaturges.
— Oh ! s’écria Hannon, tu sais que j’ai étudié pour être prêtre et que j’ai toujours eu des dispositions pour la magie. Tôt ou tard je devais faire des miracles. Seulement, je ne pensais pas les faire en un si vilain pays, et les devoir à mon intercession auprès de Jonas. »
A ces mots, Hannon prit sa torche, leva la portière et nous fit signe de le suivre. Nous nous avançâmes la tête basse, et nous sortîmes derrière lui, à la grande surprise des sauvages qui l’attendaient.
L’îlot que nous traversions était plus grand qu’il ne nous avait paru. Les huttes y étaient disposées irrégulièrement, par groupes entourés de palissades. Nous marchions dans un dédale obscur et fangeux, où nos pieds clapotaient dans les flaques d’eau, pendant que la pluie ruisselait sur nos têtes nues et sur nos épaules. Après de nombreux détours, nous arrivâmes tout à coup sur la place au centre de la ville sauvage. Cette place, assez spacieuse, éclairée par des torches, fourmillait de Souomi armés et barbouillés de leurs peintures. Nous entrâmes sous la grande hutte qui servait de temple, et qui était ronde et faite comme une ruche. Plus de deux cents sauvages y grouillaient, parmi les torches et les pots de poterie grossière remplis d’huile ou de graisse, dans lesquels brûlaient des mèches d’écorce. Ces lampes fumeuses répandaient une odeur infecte, à laquelle s’ajoutaient le parfum de l’huile de poisson, dont le corps et les guenilles de ces Souomis sont toujours imprégnés, et toutes sortes d’autres senteurs nauséabondes.
J’eus d’abord de la peine à distinguer la divinité au fond de son temple. Les lampes et les torches faisaient tant de fumée, les sauvages s’agitaient et se démenaient tellement dans cette atmosphère puante et épaisse, que la vue se troublait. Enfin, j’aperçus sur une espèce d’estrade ou d’autel fait d’os de poissons barbouillés de noir et de rouge un monstre informe et horrible dont la tête énorme émergeait d’un tas d’ornements, ou plutôt de détritus de toute nature. Peaux de bêtes, colliers d’intestins de poissons, vessies de veaux marins, plumes d’oiseaux formaient une espèce de hutte dans laquelle était fourrée l’idole, et au-dessus de laquelle on voyait sa tête hideuse et effroyable. Cette tête à la chevelure noire et crépue était peinte de rouge et de bleu et ornée de cornes de bœuf et de défenses de vache marine. Du fouillis des vêtements de l’idole sortait une main, peinte de rouge également et tenant une grande trompette que je reconnus tout de suite pour l’avoir achetée chez Khelesbaal, marchand de la rue des Calfats, à Tyr, moyennant douze sicles d’argent. La trompette me fit immédiatement reconnaître Jonas. Sans elle, il eût été parfaitement méconnaissable sous ses peintures et sous ses ornements.
Les sauvages s’écartèrent devant nous et on nous poussa en avant, au pied de l’autel où trônait l’idole. Hannon se plaça aussitôt à côté et lui fit un signe. Le monstre emboucha sa trompette et en tira des sons à nous déchirer les oreilles. Ensuite Hannon dit quelques paroles à l’assistance, qui se prosterna la face contre terre.
A ce moment, l’idole daigna baisser les yeux et laissa tomber ses regards sur nous, qui étions restés debout. Rien ne peut rendre la grimace qu’il fit. Sa bouche s’ouvrit deux ou trois fois, énorme et béante. Toute sa figure se distendit, écaillant la couche de peinture rouge dont elle était couverte. Enfin sa voix sortit de son gosier et s’écria d’un ton rauque :
« Baal Chamaïm, seigneur des cieux ! »
Un murmure de terreur parcourut l’assistance prosternée. Le dieu Jouno avait parlé !
« Jonas, triple brute, veux-tu te taire ! » s’écria le prêtre Hannon d’un ton solennel, mais en bon et intelligible phénicien.
Le dieu fit un soubresaut et ferma la bouche. Les fidèles frissonnaient de frayeur.
Le dieu Jouno.
Mais voilà que de grands cris s’élevèrent du dehors, et que quelque chose de fauve et de velu se précipita en bondissant par la porte ouverte, et s’élança d’un saut sur la tête crépue de l’idole, lui tirant les cheveux, l’égratignant, le mordant et l’embrassant à la fois. Tous les sauvages se levèrent, hurlant, gesticulant et donnant les marques de la peur la plus insensée. Quelques-uns même s’enfuirent. Mais le désordre fut à son comble quand l’idole, se levant tout de son haut, bouscula ses ornements, lâcha sa trompette, saisit l’être cramponné à sa chevelure et le serra dans ses bras en s’écriant :
« Guébal ! Te voilà, petit homme ! Comment vas-tu ? Reconnais-tu ton ami Jonas ? »
A l’aspect effroyable du singe, créature si nouvelle pour eux, à la vue de l’émotion du dieu Jouno, à ses paroles mystérieuses, tous les sauvages s’enfuirent terrifiés. En un clin d’œil le temple fut vide.
Aussitôt, et ostensiblement, Chamaï donna un grand coup de poing sur la figure de la divinité, pendant qu’Hannon lui détachait un grand coup de pied du côté opposé. Mais Jonas resta insensible à ces chiquenaudes.
« Bonjour, capitaine, s’écria-t-il ; bonjour, seigneur Hannibal ; bonjour, Himilcon, et bonjour aussi, petit Bicri. A présent que je suis dieu, que voulez-vous que je vous fasse servir à manger ?
— Je veux, dit vivement Hannon, que tu commences par te taire, que tu remontes sur ton estrade et que tu y restes complétement immobile pendant que je parlerai. »
Jonas parut hésiter. Sa dignité céleste lui montait à la tête et le rendait très-indiscipliné.
« J’ai une outre de vin pour toi si tu obéis, » dis-je tout de suite. Cette fois le dieu fut vaincu. Il s’accroupit sur son estrade sans murmurer. Hannon se dépêcha de l’envelopper de ses oripeaux et Bicri siffla le singe qui lui sauta sur l’épaule.
« Voilà le messager tout trouvé, dit Hannon. Tiens, Guébal, porte, porte à Amilcar ; vivement, tu auras des gâteaux. »
Le singe saisit le fragment de cuir que lui tendait Hannon, fit une grimace, claqua des dents et s’enfuit sur trois mains par la porte du temple.
Un murmure de surprise et de peur nous apprit qu’il passait au milieu des Souomi.
« A présent, dit Hannon, ma lettre est en route ; tout marche à souhait ; prosternez-vous devant Jonas : les sauvages peuvent rentrer. »
Nous nous empressâmes d’obéir à Hannon malgré Jonas, qui se trémoussa sur son autel et dit à deux ou trois reprises :
« Mais non, amiral ; mais non, capitaine, mais.... » Chamaï lui ferma la bouche d’un nouveau coup de poing, puis se prosterna aussitôt devant lui, en donnant les marques du plus profond respect. Hannon, debout à la porte, haranguait les sauvages, les rassurant et les exhortant à rentrer.
Les plus hardis se décidèrent peu à peu, et une cinquantaine se réunirent dans le temple, l’oreille basse et tout tremblants.
Jonas emboucha sur-le-champ sa trompette et leur sonna des fanfares cacophoniques ; après quoi Hannon leur fit un beau discours. Son éloquence eut son succès accoutumé. Ils nous laissèrent seuls, et j’entendis qu’ils plaçaient des sentinelles à la porte pour empêcher tout le monde d’entrer. Alors Hannon, après avoir regardé s’il n’y avait plus de danger d’être dérangé, éteignit toutes les lampes et les torches, à l’exception de deux, et nous attira dans le coin le plus obscur du temple. Jonas, lançant ses oripeaux dans toutes les directions, nous y suivit sans qu’on eût besoin de rien lui dire.