TOMBER.
| Locut. vic. | Mon fils est tombé hier. |
| Locut. corr. | Mon fils a tombé hier. |
«L’Académie et la plupart des grammairiens disent que le verbe tomber ne prend pour auxiliaire que le verbe être, et qu’on ne peut jamais le conjuguer avec le verbe avoir. Cependant en donnant cette règle avec beaucoup d’assurance, ils ne peuvent se dispenser de convenir que plusieurs écrivains, dans certains cas, ont conjugué tomber avec l’auxiliaire avoir; mais ils appellent ces locutions des distractions ou des fautes, et n’en regardent pas moins leur règle comme infaillible.
«Je conviendrai qu’il faut toujours dire: je suis tombé, si par cette locution on peut exprimer toutes les nuances, toutes les vues de l’esprit, que peuvent présenter les temps composés du verbe tomber; mais s’il est des cas où cette locution confond une vue de l’esprit avec une autre, je serai fondé à croire qu’elle ne suffit pas. Une mère voit son enfant près de tomber, elle dit: il va tomber; elle le voit tombant, elle dit: il tombe; elle le voit à terre après sa chûte, elle dit: il est tombé; mais si elle le relève, et qu’elle veuille indiquer à quelqu’un l’accident qui lui est arrivé, comment dira-t-elle? Dira-t-elle encore: mon enfant est tombé? Elle se servira donc de la même locution pour exprimer deux vues différentes de l’esprit.—Mon enfant est tombé; on lui répondra: courez vîte le relever.—Mais je ne veux pas dire qu’il est actuellement par terre, par suite de sa chûte: on l’a relevé.—Que voulez-vous donc dire?—Il n’y a point de femme qui, pressée par ces questions, ne réponde alors: je veux dire qu’il a tombé.—Il y a des choses dont on peut dire qu’elles ont tombé, et dont on ne peut jamais dire, exactement parlant, qu’elles sont tombées. Telles sont les choses qui, ayant un nom dans leur chûte, le perdent quand la chûte est consommée. On appelle pluie l’eau qui tombe du ciel; la pluie tombe, la pluie a tombé, mais strictement parlant, on ne devrait pas dire que la pluie est tombée; car quand l’eau du ciel est sur la terre, ce n’est plus de la pluie, c’est de l’eau de pluie. Ainsi, la pluie, qui peut être ou avoir été dans un état de chose tombante, ne peut être dans un état de chose tombée. On peut donc dire la pluie tomba, la pluie a tombé; mais on ne devrait pas dire la pluie est tombée. Cependant on le dit, en parlant d’une période qui n’est pas encore écoulée: la pluie est tombée ce matin à verse. Mais il serait ridicule de dire: la pluie est tombée à verse il y a six jours; il faut dire: a tombé. On peut appliquer les mêmes observations aux mots foudre et tonnerre. L’année dernière, le tonnerre a tombé sur plusieurs édifices; le tonnerre est tombé ce matin, ou a tombé ce matin dans la Seine. Vouloir absolument que l’on emploie également l’auxiliaire être pour signifier et l’action, et l’état qui résulte de l’action, c’est confondre dans une seule expression deux choses réellement distinctes, c’est bannir de la langue une locution nécessaire pour exprimer une vue particulière de l’esprit, c’est apauvrir la langue. On a sans doute exclu cette locution de la langue, parce que l’Académie a omis de la mettre dans son Dictionnaire. Voilà comme l’Académie, à plusieurs égards, a contribué à apauvrir et à corrompre la langue. On a fait des règles de ses omissions et de ses bévues.» (Laveaux, Dict. des diff.)
L’Académie, qui prépare en ce moment une nouvelle édition de son dictionnaire, ne dédaignera sans doute pas d’avoir égard à la remarque de Laveaux, sur l’emploi de l’auxiliaire avoir avec tomber, et à tant d’autres observations non moins sensées, faites par plusieurs de nos meilleurs grammairiens sur les défauts malheureusement trop nombreux de son ouvrage. Espérons qu’un mesquin esprit de corps ne l’emportera pas sur l’intérêt de la langue française.