VIE DE JEAN DE MEUNG
PAR ANDRÉ THÉVET.
Encores que l'ancienneté et enrouillée rimaille, dont autres-fois s'est servy celuy duquel je fais la vie, semble avoir effacé le reste de la mémoire qui nous pouvoit rester de son travail: je suis néantmoins contant de retirer de la prison d'oubly la louange que plusieurs éclopez de leur cervelle ont voulu malicieusement par calomnies luy dérober: ne reconnoissans pas ce qui a esté fort bien remarqué par le Chroniqueur d'Aquitaine, qu'il a été docteur en théologie[5]; et véritablement aussi ils font tort à tout le corps de sa compaignie, quant ils veulent le mettre, non pas entre les balieures de la menuë populace seulement, mais parmi la voyerie des plus [p. CXLIV] désesperez ennemis d'honnesteté. Je les prierois de me dire pourquoy le Prieur de Saloin[6] le représente bien vestu d'une robbe ou chappe fourrée de menu vair; il faut bien qu'il le tint pour un homme d'autre remarque, que ceux qui voudroient bien volontiers nous faire croire, qu'à cause de son nom Clopinel, il a esté pietre, ridicule et misérable. Mais d'autant que (selon le commun proverbe) l'habit ne fait pas le moyne, par ses dits et escrits je veux faire entendre à un chacun, qu'il n'alloit point tant trainant sa jambe, qu'il ne sçeût bien s'avancer devant ses compagnons. Quand nous n'aurions que le Roman de la Rose, encore faudroit-il reconnoistre en luy une merveilleuse adresse, quoyqu'il n'ait esté le premier qui y ait donné le premier coup; mais Guillaume de Lorris, qui n'ayant pu conduire à sa fin son discours, quarante ans après sa mort fut secondé par Jean Clopinel, comme on voit par ces vers que j'ai insérés ici:
Et puis viendra Jean Clopinel,
Au cueur joly, au cueur ysuel,
Qui naistra sur Loire à Meun.
Et peu après encore:
Il aura le Rommant si chier,
Qu'il le voudra tout parfournir,
Se temps et lieu lui peut venir;
Car quant Guillaume cessera,
Jean si le recommencera
Après sa mort, que je ne mente,
An très-passé plus de quarente.
Plusieurs ont voulu imiter ce Roman de la Rose, et entre autres [p. CXLV] Geofroy Chaucer, Anglois, qui en a composé un qu'il intitule: The Romant of the Rose; lequel, au rapport de Balaeus, a esté tiré du livre de l'Art d'aimer, de Jean Mone[7], qu'il faict Anglois. Je conjecture qu'il entend notre Jean de Meung, encores qu'il le face Anglois, d'autant que n'est aisé à croire qu'un Anglois osa se hazarder à une telle oeuvre; quoy que les termes ne semblent que trop rudes maintenant, si estoyent-ils bien riches pour lors. Et quoy qu'on considere les traicts qui sont romancés par Clopinel, je ne puis estimer que ceux qui les contempleront, n'admirent l'adresse de ce poète, qui, souz des termes enveloppez et couverts, a assez clairement exprimé la vérité à qui la vouloit entendre. Je sais bien qu'il y a eu quelques lecteurs chagrins et importuns qui ont voulu se formaliser de la licence qu'ils trouvent dans ce roman, de manière que par des écrits publics ils ont voulu blasmer et le livre et l'autheur: il s'en est même trouvé un entre les autres qui s'est tellement abandonné à sa colère, qu'il a dit que plutost il croiroit que Judas fut sauvé que le pauvre Jean Clopinel. L'occasion sur laquelle se fondoyent ces rechignés controlleurs, est qu'ils voyoyent que ce livre trottoit par les mains de la Noblesse, et principalement des Courtisans, et en estoit mieux reçeu que les advertissemens de dévotion, piété et amour divin. Cela fit que pour les en dégouster, ils s'armerent contre la Rose, jetterent plusieurs execrations qui, quant tout sera bien espluché, seront plus ineptes que nécessaires. Aussi l'effect a bien monstre qu'ils ne sçavoient quelles estoyent les vertus et propriétés de la Rose, telles qu'encores que par le dehors elle pique, elle a neanmoins [p. CXLVI] au dedans une fort singulière et souveraine odeur. De fait, je passeray volontiers condemnation que Clopinel, s'émancipant souz le passe-droit que la poésie se veut attribuer, s'est peut-être, plus souvent que besoin n'eust esté, laissé esgarer en vains et ridicules discours; qu'il a quelques-fois trop piqué quelques-uns, et finalement qu'il n'a gardé la modestie qui eust esté bien requise; mais que pour cela il ait fallu d'un plain saut le prendre au collet pour le terrasser, il n'y a point aparence. Pourquoi n'ont-ils foudroyé sur les lascivetés d'un Martial, d'un Ovide, et d'autres poètes tant grecs que latins, lesquels ont bien autrement gazouillé de l'amour que n'a faict ou de Lorris ou Clopinel? Ce qui donne couleur à ceste censure, est que desja Clopinel, pour avoir esté trop libre en ses paroles, faillit à avoir le foüet des Dames de la Cour, contre lesquelles il avoit escript ces vers:
Toutes estes, serés, ou fustes
De fait, ou de volonté, putes;
Et qui très-bien vous chercheroit,
Toutes putes vous trouveroit.
Premièrement, je pourrois alléguer l'incapacité du jugement, qui, quelque ignominieux qu'il eut sçeu estre, ne pouvoit emporter aucune note d'infamie contre ce pauvre criminel, qui à tout évenement pouvoit demander son déclinatoire devant juges qui eussent esté receuz et admis au siège de justice par les loix. Or, il est tout notoire que l'estat de judicature, aussi bien que la prestrise, est viril; et partant que les dames en sont forbannies. En après la condemnation n'estoit pas d'avoir le foüet des mains [p. CXLVII] de l'executeur de justice. Cela seroit contre tout droict, que les parties plaintives chastiassent elles-mêmes ceulx qui les auroyent intéressées. Et en outre seroit blesser la grandeur, honeur et dignité des Dames, qui eussent esté bien marries d'avoir voulu empoigner le foüet pour servir en tel office. Mais qu'est-il besoin de disputer sur l'exécution, puisqu'il en obtint la surséance par une ruse, laquelle estant gaillarde et gentille, je suis bien contant de la proposer icy. Doncques maistre Jean de Meung ayant esté amené à la Cour par quelques Gentils-Hommes, lesquels, pour gratifier aux dames, avoyent promis le leur livrer, et n'empêcher qu'il ne leur, fist réparation de l'injure qu'elles alléguoyent leur avoir esté faite, fut resserré dans une chambre. Après fut présenté aux Dames, la plus hardie desquelles commence à lui remonstrer qu'au Roman de la Rose il avoit introduit un jaloux qui dit tout le mal qu'il est possible des femmes, et trop témérairement avoit lasché sa plume pour escrire les vers que j'ai cy-dessus récités. De manière qu'à son dire il n'y a Dame qui ne soit putain, ne l'ait esté, ou ne veüille l'estre; qui est trop ouvertement deschirer l'honeur, pudicité et chaste intégrité des Dames. Encores que telle insolence méritast très-griefve peine, et qui ne pourroit pourtant esgaler à ce qu'il a mérité, il estoit dict et arresté qu'il seroit foüetté des Dames, qui là assistoyent, tenant chacune une poignée de verges. Clopinel, encores qu'il ne fust de bas or, si craignoit-il la touche; et partant, après avoir quelque tems pensé en soi-même, voyant que son aâge ne pouvoit esmouvoir les Dames à miséricorde, et d'autre costé le nombre si grand de poignées pour descharger sur son dos, pressé qu'il se vit de se dépouiller, [p. CXLVIII] humblement les requit lui vouloir octroyer un don, jurant qu'il ne demanderoit rémission du chastiment qu'elles entendoyent (à tort) prendre de luy, ains l'avancement. Ce qui luy fut accordé, non sans grande difficulté; et, n'eust esté respect des Gentils-Hommes qui intercéderent pour luy, il estoit frustré de son espoir, Alors, dit-il, je vous prie, Mesdames, puisque j'ai trouvé tant de grâces envers vous que ma demande est intérinée, que la plus forte putain de votre compaignie commence la premiere et me donne le premier coup. Ma requeste est juridique, d'autant que je n'ai parlé que des méchantes, folles et mal advisées. Par ce moyen, lia les mains à toute la compaignie: elles se regardoyent l'une l'autre pour sçavoir qui auroit l'honeur de commencer; mais n'y en eut pas une, quoy-qu'elles eussent toutes bonne envie de l'estriller, qui se hazardast de le toucher. Clopinel, joyeux de ce nouveau incident, eschapa, et apresta matiere aux Gentils-Hommes de se gaber (ou moquer) des Dames, lesquelles, au lieu de luy porter honeur et réverence, vouloyent trop rudement l'outrager. C'étoit bien-loin de faire comme Marguerite, fille de Jaques premier du nom, roy d'Ecosse, et femme du Dauphin, qui fut depuis le roy Loüis unzieme du nom, laquelle, comme elle passoit par une sale où estoit endormy Alain Charretier, secrétaire du roy Charles septieme, homme docte, poète et orateur élégant en la langue françoise, l'alla baiser en la bouche, en présence de ceux de sa suite. Et comme quelqu'un de ceux de la compaignie lui eut répondu, qu'on trouvoit estrange qu'elle eust baisé un homme si laid, elle respondit: Je n'ay pas baisé l'homme, mais la bouche de laquelle sont issus tant et excellens [p. CXLIX] propos, matières graves et sentences dorées. Ce n'est pas qu'il se laissast emmuseler (comme ses escrits le justifient), non plus que Clopinel; mais ceste vertueuse princesse chérissoit et admiroit ceux qui doctement déchiffroient la vérité.
Quant au tems auquel vivoit notre Jean de Meung, n'est pas aisé de pouvoir le vérifier précisément; toutefois est loisible de conjecturer par l'Epistre liminaire qu'il a mise au commencement du livre de Boëce, De la Consolation, à peu près en quel tems il a vescu. «A TA ROYALE MAJESTÉ, dit-il, très-noble Prince, par la grâce de Dieu, roy des François, Philippes le Quart; je Jean de Meung, qui jadis au Romans de la Rose, puisque Jalousies et mis en prison Bel-Accueil, enseigné la manière du chastel prendre et de la Rose cueillir; et translaté de latin en françois le livre de Vegece de Chevalerie, et le livre des Merveilles de Hirlande; et le livre des Epistres de Pierre Abeillard et Helois sa femme; et le livre d'Aelred, de Spirituelle amitié; envoyé ores Boëce de Consolation, que j'ai translaté en françois, jaçoit ce qu'entendes bien latin.» Or ce Philippes le Quart commença à régner l'an douze cens quatre-vingt et six, et régna vingt-huit ans. Et du depuis il présenta son livre, intitulé le Dodecaedron, au roy Charles cinquiesme du nom, lequel commença son regne l'an mil trois cens soixante et quatre; de manière que j'infère qu'il a esté aâgé d'environ quatre-vingt tant d'années, et a esté contemporain de Dante, poète italien, qui vivoit l'an mil deux cens soixante-cinq. Ce qui donne de la peine en ce calcul est, qu'il n'est pas croyable que le Roman de la Rose ait esté buriné par quelque jeune cerveau; de manière que si Clopinel a esté d'aâge [p. CL] meur et rassis quand il reprint l'oeuvre délaissé par de Lorris, il s'ensuit qu'il n'ait pas atteint jusqu'au regne de Charles: autrement auroit-il atteint pour le moins six vingt tant d'années. Pour ceste occasion aucuns ont désavoué l'oeuvre du Dodecaedron, qui ne peuvent se persuader qu'un homme consommé en prudence et abbatu par la longueur d'une vieillesse, ait voulu sur ses derniers jours s'amuser à tels jouëts. Quant à moi je ne veux tenir un party ny l'autre, ne pouvant au vray asseurer ce qui en peut estre; néantmoins oserai-je bien dire qu'il n'est point inconvénient que Clopinel y ait mis la main, puisque la gentillesse de l'oeuvre ne gist qu'en une promptitude et certaineté des secrets de l'arithmétique, pour si bien asseoir les renvoys et responses, afin de se rapporter aux poincts des dez. Qu'aux mathématiques Jean de Meung ait esté bien versé, appert par son Testament, duquel je veux toucher un mot pour quelques singularités qui y sont remarquables. Ce bon Clopinel estant près de sa fin, advisa de testamenter; et par sa disposition dernière, laissa aux Jacobins de Paris un coffre qu'il avoit avec tout ce qui estoit dedans, commandant ne l'ouvrir qu'il ne fust mis en terre, à charge que les frères prescheurs le feroyent enterrer dans leur église: lesquels il avoit desja par le passé fort harassés pour la haine commune qu'en ce tems ceux de l'Université portoyent aux mendiens. Les pauvres Jacobins, soit qu'ils pensassent que Jean de Meung, sur ses vieux jours, se repentoit des algarades qu'il leur avoit aidé à faire, soit pour l'opinion qu'ils avoyent que ce laiz enfleroit de beaucoup leurs bouges, ensevelirent Clopinel avec toutes les solemnités au mieux qu'ils peurent, et parachevèrent son [p. CLI] service mortuaire. A peine eurent-ils finy l'office, qu'incontinent ils viennent pour enlever ce coffre beau, diapré, fermé à plusieurs serrures, et fort pesant. Ils faisoyent estat d'avoir des escus à milliers: mais quant ils furent venus à l'ouverture, ils se trouvèrent par la reveuë deçeus d'autre moitié de juste prix; car au lieu d'or et d'argent, n'y trouvèrent que des pierres d'ardoise sur lesquelles il tiroit des figures tant d'arithmétique que de géométrie. Tellement en furent irrités ces bons moines, qu'après avoir long-temps délibéré, enfin s'hasarderent de le déterrer, alléguans qu'il estoit indigne d'estre enterré en leur maison, puisque vif et mourant il se moquoit d'eux. Mais la Cour de parlement, advertie de telle inhumanité, par son arrest le fit remettre en sépulture honorable dans le cloistre du couvent. Je ne doute pas qu'il ne leur ait voulu bailler quelques cassade, ne plus ne moins que Me François Rabelais, homme rare en doctrine, auquel on fit coucher en laiz articles qui excedoient son pouvoir; et quant on lui demandoit où on puiseroit tout ce qu'il donnoit: Faites, dit-il, comme le barbet, cherchez; et après avoir dit: Tirez le rideau, la farce est joüée, décéda. Toutesfois pour ne détracter des morts, et combien que ce ne soit mon intention de contrerooler cest arrêt, sçachant très-bien que la Cour a eu très-juste occasion d'ainsi décerner, je veux bien proposer deux raisons qui peuvent l'avoir induicte à le donner. La premiere est que, par les ordonnances des Empereurs romains, est défendu de refuser d'inhumer un corps sous prétexte de la pauvreté du défunt; pour cet effet, lisons-nous aux nouvelles Constitutions de Justinien, qu'à Constantinople ont esté établis certains [p. CLII] lieux et personnages destinez à ensépulturer les corps morts, de manière que cette seule raison rendoit condemnables les Jacobins. Mais puisque sans chenevis les chardonnerets ne chantent pas volontiers, comme l'on dit, voyons s'ils n'ont rien eu, et si le laiz a été frustratoire, fraudulent et captieux. Clopinel leur legue son coffre tel qu'il est, avec ce qui est dedans: il sçavoit bien ce qui y estoit. De le vouloir contraindre à exprimer la chose qu'il donne, c'est brider sa volonté. Mais on dira que les Jacoqins présumoyent qu'il fust garny d'escus. Et pour ce donc que le légataire estime qu'un plat d'estain, qui lui a esté laissé par le testateur, soit d'or ou d'argent, il s'ensuivra que l'héritier sera tenu de lui en donner ou faire forger un chez l'orfevre? Mais à vostre advis, qui valoit davantage ou un escu, ou bien une figure d'arithmétique? Je sais bien que ceux qui ne pensent qu'à la réparation de la cuisine, diront que les escus eussent esté beaucoup plus profitables à ces pauvres freres que l'ardoise géométriquée, et qu'autant pesant d'or ou d'argent comme il y avait d'ardoises, eust faict un gros tas d'escus; mais ceux qui ont le coeur généreux priseront davantage les gentillesses que il avoit tirées sur les ardoises, que tout l'or de Gygès, Craesus ou Midas; que les sciences libéralles, telles que sont les mathématiques, sont à préférer aux méchaniques et principalement à la cuisine. Bien est vrai que quant elle est froide, on ne peut aisément continuer de philosopher; mais l'estat, condition et qualité dont ils avoyent fait profession, leur ostoyent tous moyens de s'aider de telles allégations, qui sont plutost contes de mondains, qu'opinions seulement de ceux qui tiennent un degré beaucoup plus eslevé. Finalement [p. CLIII] je veux que toute sa vie il leur ait fait du pis qu'il ait pu, qu'il se soit mocqué d'eux en leur legant des lopins d'ardoise au lieu d'escus, pour cela falloit-il le desenterrer? Cela est contre le commandement de Dieu, qui nous commande d'aimer nos ennemis. Que s'ils ne se sentoyent assez régenerés pour savourer ce saint précepte, au moins devoyent-ils avoir horreur de se venger sur un mort: il n'étoit pas hérétique, partant ne pouvoyent le tirer hors du sépulchre en desdain du tort qu'il leur pouvoit avoir faict. Ne sçavoyent-ils pas bien qu'il est défendu de mesparler d'un trespassé, non pas seulement de paroles, mais d'effect? Vouloyent-ils deschirer la renommée de ce pauvre Clopinel, lequel a esté en telle estime, que (comme j'ay dit) l'Anglois Balaeus l'a voulu transporter en Angleterre, dont n'est merveilles? Il est assez coustumier de choisir les plus belles roses qu'il peut, soit en France, Allemaigne ou Espaigne, pour en reparer sa patrie. Mais aussi le plus souvent trouve-t-il qui s'y opose, et par légitimes moyens les revendique. Quoique ce soit encores, est-il contraint de confesser que son Chaucer a pillé (il appelle cela illustrer le livre de Jean de Meung) les plus beaux boutons qu'il a peu du Roman de la Rose, pour en embellir et enrichir le sien? Ce que j'ai bien voulu ajouster, tant pour monstrer en quoi se mesprennent les Anglois, qui veulent ravir à nostre France le Roman de la Rose, que pour faire entendre à un chascun que, en ce que nous avons mis cy-dessus touchant Clopinel, nous n'entendons le mettre au rang et roole des affronteurs, encore moins taxer les religieux de saint Dominique d'autre que de ce qu'ils se pourroyent avoir laissé commander par quelques escervelez, qui les [p. CLIV] auroyent poussez à se formaliser d'une chose qu'ils seroyent autrement, je m'en assure, faschez de contrerooler, attendu qu'ils sçavent très-bien que le devoir de pieté les induit à une oeuvre accompagnée d'une telle et si grande humanité. De ma part je prise et honore leur compaignie; mais impossible est que parmy un si grand nombre qu'ils estoyent, il n'y en ait toujours quelqu'un qui fasse des fautes, et par quelques fois donne un mauvais bransle. Or, pour revenir à notre Clopinel, on l'eust peu attaquer d'affronterie, si on eust trouvé qu'après sa mort il eust esté garny de meubles précieux ou d'escus: le plus précieux joyau qu'il avoit estoyent ces exercices qu'il avoit prins après ces ardoises orbiculaires: il en fait un laiz à ceux lesquels il supplioit entomber son corps, mesurant un chascun à son aulne; et présumant que tout ainsi qu'il avoit prins plaisir à philosopher, aussi ils se baigneroyent à veoir les belles figures mathématiques qu'il avoit là tracées. J'insiste principalement sur ce point, d'autant que je ne suis tenu de respondre pour la liberté de parler où il s'est licencié: non pas que je craigne de tomber au même inconvénient auquel il pensa être engagé; mais parce que la ruse accorte qui le garantit de la punition exemplaire dont il devoit estre justidé et réparer la faute, l'a desgaigé de toute crainte, puisque sur l'exécution de l'arrest donné à l'encontre de luy, il y a eu une modification accordée du consentement des juges et parties, au grand contentement du pauvre sentencié. Mais quand j'aurois à porter paroles pour Jean de Meung, je ne m'en donneroye pas si grande peine que l'on pourrait penser, d'autant que, sans me mettre en charge d'entrer en preuve, je ne voudroye faire targue que de [p. CLV] la face du livre, qui, portant sur son frontispice LA ROSE, devoit apprendre à toutes ces mescontentes que la Rose n'est point seulement accompagnée d'une souefve odeur, couleur vermeille, blanche et délicate; ains aussi des piquerons qui arment la rose, et souvent poignent ceux ou celles qui, ou trop près ou mal-à-propos, l'approchent de leur nés.