1.—ÉPITRE AU DIEU D'AMOURS
L'Épître au dieu d'amours paraît être le premier effort tenté par Christine pour réaliser ce progrès. Le sujet de ce poème était d'ailleurs bien fait pour inspirer celle qui a toujours eu à coeur la défense de son sexe, mais nulle part, peut-être, elle n'a répondu aux détracteurs de la femme avec plus d'esprit et d'à propos. Parodiant spirituellement la forme des Lettres Royaux, Christine suppose comme entrée en matière une requête adressée au dieu d'amours par des dames de toutes conditions qui portent plainte contre les hommes déloyaux et trompeurs [1].
Elle fait ensuite raconter par le dieu d'amours les stratagèmes que les mauvais chevaliers emploient habituellement pour parvenir à leurs fins et les actions déshonnêtes de ces hommes pervertis qui se vantent de leurs méfaits jusque dans les tavernes, chez les grands de la cour, et même dans le palais du roi. Cupido se déclare naturellement l'ennemi des personnes qui médisent aussi insolemment des femmes, et réserve tous les plaisirs dont il est le dispensateur aux chevaliers loyaux qui observent fidèlement ses salutaires commandements. Puis Christine, entrant au coeur de son sujet, développe avec un remarquable talent toutes les raisons que l'on peut faire valoir en faveur des femmes. C'est un véritable plaidoyer qu'elle entreprend; se posant en arbitre entre les détracteurs et les admirateurs exagérés du sexe féminin, elle se sert d'arguments empruntés plutôt à la simple logique et au bon sens qu'aux textes si souvent cités et interprétés par ses prédécesseurs; elle soutient la première une opinion moyenne, s'attachant surtout à faire remarquer que les femmes en général sont douées de bonnes qualités et qu'il ne faut pas faire retomber sur toutes les égarements de quelques-unes. Cependant, entraînée par l'ardeur de la discussion, elle ne peut s'empêcher de critiquer vivement les auteurs qui se sont, de parti pris, attaqués aux femmes et de dénoncer avec indignation l'Art d'aimer d'Ovide et le Roman de la Rose de Jean de Meun.
Certes une composition de ce genre, qui s'élevait si hardiment contre les théories essentielles d'une oeuvre jouissant encore d'une haute réputation, devait attirer à Christine la contradiction des nombreux et influents admirateurs de Jean de Meun; mais elle ne se laissa pas intimider et sut tenir tête à tous ceux qui l'attaquèrent. Dans cette lutte courageuse elle trouva même de puissants alliés qui embrassèrent complètement sa cause: il suffira de citer Jean Gerson [2], l'illustre chancelier, Guillaume de Tignonville, prévôt de Paris, et surtout le célèbre maréchal Boucicaut [3]. Ce dernier, qui revenait de sa brillante expédition en Orient, s'associa même si complètement aux sentiments de Christine qu'il fonda le jour de Pâques fleuries 1399 (11 avril 1400 n. st.), sous le nom de «l'écu verd a la dame blanche», un ordre de chevalerie pour la défense des femmes.
Mais, à côté de ces puissants personnages, qui venaient apporter leur concours à la vaillante femme, quelques contradicteurs s'efforçaient de faire entendre leurs protestations. Depuis long-temps Christine s'entretenait de littérature avec un humaniste distingué, Jean de Montreuil [4], prévôt de Lille. Plusieurs fois ils avaient échangé leurs appréciations sur certains ouvrages. Il paraît même probable que l'Épître au dieu d'amours, où Christine ne dissimulait pas son sentiment sur l'oeuvre de Jean de Meun, fut le point de départ de la fameuse querelle du roman de la Rose.
A la suite d'une discussion orale au cours de laquelle Christine avait de nouveau contesté les mérites de l'oeuvre si vantée, Jean de Montreuil lui envoya la copie d'une belle épître qu'il venait de préparer et d'adresser en réponse à «un sien ami, notable clerc» partageant la même opinion qu'elle, mais la rhétorique du prévôt de Lille fut sans effet sur les convictions de la célèbre femme qui répliqua par une attaque en règle contre l'immoralité du livre en question [5].
Un autre personnage jouissant d'une haute réputation politique, Me Gontier Col [6], secrétaire du roi, surgit alors pour défendre l'opinion de Jean de Montreuil, son disciple, et reprocha vivement à Christine d'avoir écrit «par maniere de invective» contre le roman de la Rose, la priant de lui envoyer l'épître qu'elle venait d'adresser au prévôt de Lille. Sa lettre est datée du 13 septembre 1401. Christine s'empressa de lui faire parvenir une copie de la lettre qu'il désirait connaître.
Gontier Col riposta immédiatement sur un ton arrogant et frisant presque l'insolence (15 septembre 1401), mais cette attaque inutile fut bientôt suivie d'une dernière lettre de Christine où elle persista dans son opinion et déclara qu'elle la soutiendrait partout publiquement, s'en rapportant au jugement «de tous justes preudes hommes, theologiens et vrays catholiques et gens de honneste et salvable vie».
On le voit, en dépit des attaques réitérées d'hommes érudits et investis d'un crédit considérable, Christine sut maintenir vaillament ses revendications sans laisser la moindre prise à ses adversaires. Bien plus, elle résolut de les confondre en soumettant leur contestation au jugement de l'autorité féminine la plus puissante et la plus redoutée; dans cette intention elle fit faire une copie de tout le débat et l'adressa à la reine Isabeau en même temps qu'au Prévôt de Paris, Guillaume de Tignonville. Cette requête fut écrite la veille de la Chandeleur 1401[7] (1er février 1402 n. st.).
L'histoire ne nous dit pas si la Reine fit connaître son sentiment, mais nous devons constater qu'en tous cas la lutte ne se termina pas complètement à cette époque. La fameuse Vision écrite par Jean Gerson contre le roman de la Rose vint raviver cette polémique, et servit de thème à une nouvelle discussion littéraire entre Christine et Pierre Col, chanoine de Paris[8].
Après avoir fait ressortir les principaux traits de ce débat, nous sommes autorisés à penser que l'Épître au dieu d'Amours eut un retentissement considérable et dut certainement placer Christine au rang des écrivains les plus remarqués. Cette composition fut même, pour ainsi dire, le point de départ de toute une nouvelle littérature ayant pour but la défense des femmes. Longtemps avant, il est vrai, quelques écrivains[9] avaient déjà élevé leurs protestations, Guillaume de Digulleville surtout s'était distingué par son audace en appelant l'oeuvre de Jean de Meun «le roman de luxure», mais ces légitimes récriminations étaient demeurées à peu près sans écho, et l'on peut avancer qu'à Christine de Pisan revient l'honneur d'avoir la première profondément tracé la voie que suivra désormais toute une école de moralistes»
Pour s'en convaincre il suffira de citer quelques-uns de ces continuateurs et admirateurs[10].
Mathieu Thomassin rend hommage dans son Registre Delphinal aux sentiments de Christine, Martin Le Franc ne tarit pas d'éloges dans son Champion des dames; plus tard Jean Bouchet compose Le Jugement poétique de l'honneur femenin, et enfin Jean Marot se fait l'interprète des mêmes sentiments dans La vray disant advocate des dames[11].
Mais, malgré toutes ces nouvelles manifestations de la même pensée, le souvenir de l'oeuvre de Christine resta longtemps vivace et n'était nullement effacé au commencement du xvie siècle puisqu'à cette époque on jugea encore intéressant d'imprimer son Épître sous le titre de «contre romant de la Rose». Nous ne connaissons qu'un seul exemplaire[12] de cette édition; il a fait partie de la Bibliothèque que Fernand Colomb forma à Séville de 1510 à 1539. Cet unique exemplaire, dérobé à la Colombine, a été acquis en 1884 par M. le baron Pichon. Il consiste en une plaquette in-12 de quelques feuillets, sans date ni nom d'imprimeur. L'Épître au dieu d'amours y est seulement contenue et annoncée sous le titre «Le contre Rommant de la Rose nommé le Gratia dei». Cette édition, fautive comme toutes celles de son époque, paraît cependant avoir été établie sur un bon texte, c'est-à-dire d'après un ms. de la famille A.
Une traduction libre en vers anglais avait déjà été faite en 1402 par Thomas Occleve; elle a été imprimée à Londres en 1721 dans l'édition des oeuvres de Geoffroy Chaucer par John Urry (p. 534 à 537). Toutefois cette pièce, publiée sous le titre de «The Letter of Cupide», est beaucoup plus courte que son modèle, car elle comprend seulement 68 strophes de sept vers.
Le texte de l'Épître au dieu d'amours, que nous donnons plus loin, a été établi d'après les mss. Bibl. Nat. fr. 835 (A1), 604 (B1) et 12779 (B2), Musée Brit. Harl. 4431 (A2), que nous avons décrits dans la préface de notre premier volume[13]. Un autre ms. contenant ce poème existait dans l'ancienne bibliothèque de Bourgogne et se trouve signalé à ce titre dans un inventaire de 1467 publié par Barrois[14] (Inventaire de Bruges n° 1402), on ne sait ce qu'il est devenu.