Les Lombards.
I. Les Lombards étaient un grand peuple germanique qui, sorti de l’île de Scandinavie, sur le rivage septentrional de l’Europe, parvint enfin, après de nombreux combats et voyages, en Pannonie, où il s’installa à demeure, n’osant pas s’avancer plus loin vers le sud. On les appela d’abord les Vinules, puis les Lombards, à cause des longues barbes qu’ils avaient coutume de porter. Or, pendant qu’ils étaient encore en Germanie, leur roi Agilmud trouva, dans une piscine, sept enfants jumeaux que leur mère, une femme galante, avait jetés là pour les faire mourir. Le roi, surpris, retournait ces enfants avec sa lance, lorsque l’un d’eux saisit la lance dans sa main. Ce que voyant, le roi le fit élever, lui donna le nom de Lamission, et lui prédit un grand avenir. En effet, ce Lamission se distingua si fort qu’à la mort d’Agilmud ce fut lui que les Lombards élurent pour roi.
Vers le même temps, c’est-à-dire vers l’an 490, un évêque arien, ayant à baptiser un homme appelé Barbe, lui dit : « Je te baptise au nom du Père, par le Fils, dans le Saint-Esprit » ; ce par quoi il voulait signifier que le Fils et le Saint-Esprit étaient inférieurs au Père. Mais aussitôt toute l’eau disparut de la piscine qui servait au baptême, et Barbe se convertit à la foi véritable. — Vers le même temps encore fleurirent deux frères utérins, saints Médard et Gildart, qui naquirent le même jour, furent consacrés évêques le même jour, moururent le même jour et furent béatifiés le même jour. — Et il y a encore un autre miracle que nous devons raconter ici. L’an 450, pendant que l’hérésie arienne pullulait en Gaule, l’unité de substance des trois personnes de la Trinité fut démontrée aux hommes par un symbole visible. Sigebert raconte en effet que l’évêque de Bazas, célébrant sa messe, vit tomber sur l’autel trois gouttes transparentes, d’égale grandeur, qui, se réunissant, formèrent un unique diamant d’une beauté merveilleuse. L’évêque plaça ce diamant au milieu d’une croix d’or : aussitôt toutes les autres pierres de la croix se détachèrent et tombèrent. Ce diamant paraissait obscur aux impies tandis qu’il s’illuminait pour les yeux des justes ; il donnait la santé aux malades et renforçait la piété de ceux qui adoraient la croix.
Dans la suite, les Lombards eurent un autre roi nommé Alboin, qui défit et tua le roi des Gépides : ce qui lui valut d’être ensuite attaqué par le fils de ce roi, qu’il défit et tua pareillement. Après quoi, il prit pour femme la fille de ce roi, nommée Rosemonde ; et, en même temps, du crâne du roi vaincu il se fit faire une coupe, ornée d’argent ; et il s’en servait pour boire.
L’empire romain était alors gouverné par Justin le Petit, avec l’aide d’un eunuque nommé Narsès, homme de sens et de valeur, qui avait repoussé l’invasion des Goths, et rendu la paix à toute l’Italie. Mais les grands honneurs dont il jouissait lui attirèrent l’envie des Romains : faussement accusé auprès de l’empereur, il perdit ses dignités ; et l’impératrice Sophie, pour achever de l’humilier, le condamna à dévider et à filer la laine avec ses servantes. A quoi Narsès se résigna en disant qu’il tisserait pour l’impératrice une toile dont, aussi longtemps qu’elle vivrait, elle ne pourrait sortir.
Et en effet ce Narsès, s’étant retiré à Naples, manda aux Lombards d’abandonner leur misérable Pannonie pour venir prendre possession du sol fertile de l’Italie. Ce qu’entendant, Alboin se mit en route avec ses Lombards, et pénétra en Italie, l’an du Seigneur 568. Ils s’emparaient de toutes les villes qu’ils trouvaient sur leur passage, mettant à mort tous les habitants : car Alboin s’était juré de tuer tous les chrétiens. Mais quand ils voulurent entrer à Pavie, après un siège de trois ans, le cheval du roi s’agenouilla devant la porte de la ville, et, pressé de coups d’éperon, refusa de se relever. Alors un chrétien expliqua au roi la cause du miracle ; et c’est ainsi qu’Alboin renonça à son serment. Les Lombards pénétrèrent ensuite à Milan. En peu de temps, ils subjuguèrent presque toute l’Italie, à l’exception de Rome et de la Romagne.
Se trouvant à Vérone, dans un grand festin, Alboin versa à boire à sa femme dans le crâne du roi Gépide, en lui disant : « Bois avec ton père ! » Ce qui remplit Rosemonde de haine contre son mari. Or, il y avait un chef lombard qui avait pour concubine une servante de la reine. Rosemonde, une nuit, prit place dans le lit de sa servante, y reçut le chef, puis, après s’être donnée à lui, lui dit : « Sais-tu qui je suis ? » Il répondit en nommant sa concubine. Mais elle : « Pas du tout ! Je suis Rosemonde ; et tu viens de perpétrer un crime qui, si tu ne tues pas Alboin, te vaudra certainement d’être tué par lui ! Donc, je veux que tu me venges de mon mari, qui, ayant tué mon père, m’a fait boire dans son crâne en guise de coupe ! » Le chef se refusa à tuer lui-même Alboin, mais promit de trouver quelqu’un pour accomplir le crime. Alors la reine enleva de la chambre du roi toutes les armes qui s’y trouvaient, et lia fortement le glaive qu’Alboin mettait toujours à la tête de son lit, de manière que le roi ne pût le tirer du fourreau. Lorsque le meurtrier pénétra dans la chambre, le roi, qui l’avait vu venir, sauta hors de son lit, et, ne parvenant pas à tirer son glaive, saisit un escabeau et se défendit vaillamment. Mais le meurtrier, mieux armé que lui, eut enfin sur lui le dessus, et le tua. Puis, emportant tous les trésors du palais, il s’enfuit avec Rosemonde à Ravenne. Mais là, Rosemonde, ayant vu un jeune et beau préfet, et l’ayant désiré pour mari, versa du poison dans le verre de son complice ; et lui, après en avoir bu, fut étonné d’un goût amer, et ordonna à Rosemonde de boire le reste. Rosemonde, le couteau sur la gorge, dut boire le breuvage empoisonné ; et c’est ainsi que tous deux périrent.
Enfin un roi lombard, nommé Adaloth, se fit baptiser et reçut la foi du Christ. Plus tard, une reine lombarde nommée Théodelinde, personne pieuse et sage, fit construire un bel oratoire à Monza. Elle convertit à sa foi son mari Agisulphe, qui fut duc de Turin avant de devenir roi des Lombards. Et c’est sur le conseil de Théodelinde que ce roi fit définitivement la paix avec l’Empire et l’Eglise romaine. Cette paix fut conclue le jour des saints Gervais et Protais ; et c’est pourquoi saint Grégoire fit chanter à l’office de la messe, le jour de ces saints : Loquetur Dominus pacem, etc. Saint Grégoire était d’ailleurs l’ami de la reine Théodelinde, à qui il dédia ses Dialogues. Et la paix, conclue le jour des saints Gervais et Protais, fut confirmée le jour de Saint-Jean-Baptiste par la conversion générale des Lombards. En souvenir de quoi Théodelinde fit construire à Monza le susdit oratoire, dédié à saint Jean, qu’une vision avait, en outre, révélé à un saint homme comme le patron et le défenseur des Lombards.
Grégoire, à sa mort, eut pour successeur Savin, qui eut pour successeur Boniface III, à qui succéda Boniface IV. C’est à la prière de ce dernier que l’empereur Phocas, en l’an 660, donna à l’Eglise chrétienne le Panthéon de Rome. Et c’est sur les prières de Boniface III qu’il consentit à reconnaître la chaire de Rome comme la tête de toutes les Eglises, titre que revendiquait, jusqu’alors, l’église de Constantinople.