III

Le soleil frappait la masse bouillonnante du torrent. Sous cette éclatante lueur, l'eau se moirait de plaques étincelantes, reflétait des scintillements irisés, les escarpements de granit sombre se doraient, les pervenches et les myosotis levaient joyeusement leurs corolles bleues, et les mousses, les humbles mousses plaquées sur le roc aride et toutes mouillées de rosée, se couvraient d'une royale parure.

A travers les ramures du grand châtaignier, des filets de lumière venaient rayer les murs gris de la chapelle gothique et se jouaient sur la chevelure d'Isabelle, sur ses mains actives occupées à réunir les diverses pièces d'un corsage. Elle y mettait une extrême application, et, très évidemment, aucune pensée étrangère ne venait l'en distraire. Madame Norand pouvait se rassurer… Oui, Isabelle ne songeait vraiment qu'à ce corsage…

Elle se leva soudainement, laissant tomber les morceaux d'étoffe qui s'éparpillèrent sur le sol humide… Ses mains se froissèrent l'une contre l'autre et ses grands yeux se levèrent, empreints d'une angoisse déchirante. Une flamme de vie et de passion éclairait cet impassible visage… flamme fugitive, car il reprit instantanément son calme accoutumé. La jeune fille se rassit et réunit paisiblement les matériaux de son travail épars autour d'elle. Ce souffle de douleur, traversant subitement son âme, n'avait laissé aucune trace sur sa physionomie.

Mais elle s'arrêta encore, prêtant l'oreille à un bruit de voix enfantines que dominait, par intervalles, un organe masculin extrêmement vibrant… Et une troupe d'enfant déboucha soudain du sentier, à la droite d'Isabelle. Il y en avait de tous les âges, depuis un bébé porté par la grande jeune fille entrevue un jour à travers la palissade de la Verderaye, jusqu'à une svelte et vive fillette de quinze ans qui accourait en faisant flotter au vent ses longues nattes blondes. Cette dernière s'arrêta en apercevant la jeune fille assise près de la chapelle, ce qui permit aux autres de la rejoindre. Parmi eux se trouvait le plus âgé des deux jeunes gens rencontrés par Isabelle quelques jours auparavant. A chacune de ses mains était pendu un enfant… un délicieux petit garçon de trois ans, aux longues boucles blondes, et une petite fille un peu plus âgée.

Tous s'arrêtèrent, évidemment surpris et embarrassés… Une ombre de contradiction s'était étendue sur le visage d'Isabelle. Elle rassembla les différentes pièces de son ouvrage, les glissa dans un sac et s'éloigna tranquillement, sans affectation.

Elle alla s'asseoir un peu plus bas, sur une pierre sculptée posée à l'extrême bord de la falaise. Ces sculptures naïves étaient, disait-on, l'oeuvre d'un humble pâtre… Un siècle plus tard, une dame d'Abricourt, coupable de nombreux crimes et accusée de magie, se précipitait de là dans le torrent pour échapper au bûcher qui l'attendait immanquablement. Depuis lors une mauvaise renommée, encore augmentée, par le voisinage de la chapelle hantée, en tenait superstitieusement éloignés les paysans.

Isabelle s'était remise au travail, sans songer peut-être qu'un brusque mouvement pouvait la précipiter dans le gouffre écumant. Un large bloc de granit la cachait aux regards des étrangers dont elle entendait cependant les voix et les rires joyeux… Les sourcils de la jeune fille demeuraient froncés et sa physionomie avait pris une expression singulièrement amère.

Elle eut un tressaillement de stupeur en apercevant tout à coup près d'elle le petit garçon blond qui la regardait avec une curiosité timide… Ce bébé avait la plus ravissante petite tête qui se pût imaginer, et il souriait d'une façon si charmante qu'Isabelle demeura à le contempler. Quelque chose d'attendri, de très doux, avait soudain illuminé sa pâle et grave physionomie.

L'enfant se détourna tout à coup et se rapprocha du bord de la falaise… Un frémissement de crainte agita Isabelle, et, involontairement, ces mots s'échappèrent de ses lèvres tremblantes:

—N'allez pas là, mon mignon, vous pourriez tomber.

Le petit tourna vers elle ses grands yeux bleus.

—Je veux la fleur! dit-il d'un ton volontaire.

Et, avant qu'Isabelle eût pu faire un mouvement, il se penchait pour cueillir une jonquille dont la corolle jaune s'épanouissait au revers de la falaise. Mais son petit bras était trop court… Isabelle se leva vivement, bien que ses jambes fussent fléchissantes de terreur, et s'élança vers lui. Sa main le saisit brusquement par sa petite robe, au moment où il allait glisser dans l'abîme…

Mais l'étoffe, un peu mûre sans doute, céda subitement. Dominant une épouvantable angoisse, Isabelle réussit à saisir le bras de l'enfant, au risque de choir avec lui dans le gouffre, mais son mouvement avait été si brusque qu'elle alla tomber en arrière, tenant le bébé pressé contre elle. Sa tête heurta un objet dur, elle ressentit une vive douleur… puis elle perdit la notion de ce qui l'entourait.

En revenant à elle, Isabelle vit toute la tribu enfantine, surprise et effrayée, rangée en cercle autour d'elle… Un peu plus loin, les grands yeux bruns qu'elle avait aperçus un jour la regardaient avec émotion, et, tout près d'elle, la fillette aux longues nattes, agenouillée, lui présentait un flacon de sels.

—Elle ouvre les yeux, Danielle! dit-elle joyeusement. Respirez encore un peu ceci, Mademoiselle, pour vous remettre tout à fait.

Isabelle obéit docilement… En reprenant complètement ses sens, elle s'aperçut que sa tête était soutenue par la grande jeune fille dont le visage inquiet et très ému se penchait vers elle. Instinctivement, Isabelle sourit pour la rassurer et essaya de se soulever… Mais une douleur derrière la tête l'arrêta net.

—Qu'ai-je donc? demanda-t-elle avec surprise.

—Une petite blessure sans aucune gravité. Vous êtes tombée sur une pierre très aiguë, expliqua la jeune fille. Nous avons bandé sommairement cette plaie, mais, si vous le voulez bien, nous allons rentrer pour vous confier aux soins de ma soeur aînée, qui fera les choses dans toutes les règles, et vous donnera un cordial dont vous avez besoin… Je suis Danielle Brennier, la seconde fille du nouveau propriétaire de la Verderaye. Voici ma soeur cadette, Henriette… mon cousin, M. Arlys, avocat au barreau de Paris… C'est à vous que nous devons la vie de notre petit Michel et nous ne l'oublierons jamais, ajouta-t-elle d'une voix tremblante d'émotion. Sans vous… ô ciel!

Elle s'interrompit en frissonnant, et la même angoisse rétrospective altéra subitement la noble et énergique physionomie de M. Arlys.

—Vous êtes une vaillante personne, dit-il d'une voix chaude et profonde. Bien peu auraient eu votre sang-froid et votre parfait oubli de vous-même, Mademoiselle.

Elle ferma à demi les yeux avec un geste de lassitude. Ainsi étendue, son blanc visage sans expression entouré des flots de sa chevelure argentée, dénouée par sa chute, elle semblait une jeune morte, d'une beauté glacée.

—Qu'est-ce que la vie?… Vaut-elle la peine que je fasse un pas pour la conserver? murmura-t-elle à voix basse avec un accent de paisible désespérance.

Danielle et son cousin tressaillirent douloureusement, et leur regard compatissant se posa sur le beau visage si étrangement calme.

—Notre vie ne nous appartient pas, et nous avons le devoir de la conserver autant que nous le pouvons, dit gravement le jeune avocat. Mais, Michel, tu n'as pas remercié Mademoiselle.

Il se tournait vers l'enfant qui demeurait assis sur l'herbe, ses beaux yeux fixés sur Isabelle. Le petit était fort paisible, et, très évidemment, ne s'était pas ému du danger couru par lui… Mais en voyant M. Arlys se pencher vers lui en lui tendant la main, il se leva et le suivit sans hésiter près de la jeune fille. Les belles prunelles violettes d'Isabelle l'enveloppèrent d'un regard attendri.

—Dis merci à Mademoiselle et demande-lui la permission de l'embrasser, ordonna doucement Danielle.

Deux petits bras se nouèrent aussitôt autour du cou d'Isabelle et le charmant visage de Michel se trouva près des lèvres de la jeune fille, qui s'y posèrent tendrement. Une claire petite voix criait en même temps un "merci" retentissant—relativement à la taille de Michel.

—Qu'il est gentil! murmura Isabelle dont la pâle physionomie s'était soudainement éclairée.

—Oui, quand il ne désobéit pas, comme tout à l'heure, dit M. Arlys en enlevant Michel entre ses bras. Mais ne partons-nous pas, Danielle?

L'émotion de sa chute, sa blessure, jointes à son habituel état de langueur, rendaient Isabelle faible et brisée. Pour un instant, le corps avait raison de l'énergie indomptable—et insoupçonnée—de cette âme de jeune fille… car, en un autre temps, elle n'eût jamais accepté de se rendre dans une maison étrangère sans l'autorisation de Madame Norand… Et voici que maintenant, sans avoir eu la pensée de résister, elle se trouvait appuyée au bras de M. Arlys qui la soutenait fortement. A sa gauche marchait Danielle, portant le dernier bébé; devant couraient Henriette et les enfants, envoyés pour prévenir à la Verderaye.

Isabelle entra dans cette demeure étrangère par la porte familiale—une étroite petite porte pratiquée dans la palissade, sur le sentier du torrent. Dans le jardin, le monsieur aux cheveux gris, entrevu un matin sur la terrasse, s'avançait en compagnie d'une jeune personne grande et forte comme Danielle… Et, en la voyant approcher, Isabelle constata qu'elle lui ressemblait également de visage. Elle avait les mêmes traits un peu forts, les mêmes beaux yeux noirs, rayonnants de bonté et de franchise, et aussi une épaisse chevelure châtain foncé. Mais Danielle possédait de fraîches couleurs, annonçant une santé vigoureuse, elle semblait vive et gaie, et quelques noeuds mauves éclaircissaient sa simple robe de laine grise… La jeune personne qui s'avançait avait des noeuds noirs, un visage pâle, déjà marqué de quelques rides, et une gravité mélancolique dans son beau regard pénétrant.

—Mon père… Antoinette, ma soeur aînée, dit la voix claire de
Danielle.

Isabelle se vit entourée, remerciée avec effusion. Un peu étourdie, elle souriait doucement, assez surprise, sans doute, de se voir comptée pour quelque chose… Antoinette la conduisit dans un grand parloir clair et très simple où elle se mit à panser la blessure avec dextérité.

—Quelques soins, et il n'y paraîtra bientôt plus, déclara-t-elle.
Danielle, le cordial, s'il te plaît.

Après avoir bu, Isabelle se leva, en disant qu'elle ne pouvait demeurer plus longtemps. Sa grand'mère serait mécontente… Elle n'osa dire inquiète.

—Je vais vous accompagner, si vous le permettez, proposa Antoinette.
Vous êtes un peu ébranlée par cette secousse et le chemin est dangereux.

Isabelle n'osa refuser, mais elle se demanda avec un peu d'angoisse quel serait l'accueil de sa grand'mère… Elle suivit Antoinette dans le vestibule, où un groupe entourait Michel, tandis que Danielle faisait le récit de l'évènement à deux nouveaux arrivés: le jeune homme blond qu'Isabelle avait rencontré avec M. Arlys, et une jeune fille extrêmement jolie, dont les yeux bruns doux et singulièrement lumineux enveloppèrent Isabelle d'un sympathique regard.

—Encore une présentation à faire! s'écria gaiement Antoinette. Ma soeur Régine, la cadette de Danielle, et mon frère Alfred, sous-lieutenant d'infanterie.

—Et tous deux vous remercient sincèrement, Mademoiselle, dit Régine en lui tendant la main.

Elle possédait une voix charmante, très musicale, dont la séduction était encore augmentée en cet instant par une émotion très vive.

—Oh! je vous en prie, pas de remerciements!… Je suis trop heureuse d'avoir évité un sort si affreux à ce pauvre petit! dit Isabelle avec une chaleur qui la surprit sans doute elle-même, car une très légère rougeur envahit son teint blanc.

Elle serra les mains qui lui étaient tendues et suivit Antoinette qui avait décroché un chapeau de jardin et l'assujettissait sur sa tête… Sur la terrasse, M. Arlys se promenait, les bras croisés. Il s'arrêta en apercevant sa cousine et la jeune étrangère, dont la tête était entourée d'un châle de dentelle appartenant à Danielle.

—As-tu bien mis Mademoiselle d'Effranges au courant des soins à donner à sa blessure? dit-il avec un demi-sourire, en s'adressant à Antoinette. Il faut que vous sachiez, Mademoiselle, que ma cousine est le médecin préféré de sa famille, et aussi des pauvres.

—C'est cela, fais de moi une doctoresse, dit Antoinette.

Un sourire éclairait son visage sérieux, lui donnant un attrait particulier, une apparence plus jeune… car elle devait avoir atteint, sinon dépassé la trentaine.

—Nous accompagnes-tu, Gabriel?

Il s'inclina en signe d'assentiment et prit son chapeau déposé sur une table… Ils marchèrent d'abord en silence, le long du torrent grondeur. Isabelle, un peu lasse, avançait lentement.

—Etes-vous déjà venue plusieurs fois dans ce pays? demanda Antoinette à sa jeune compagne.

—Oui, deux fois déjà. Nous quittons Paris au mois de mai pour ne rentrer qu'en novembre.

—Ah! vous êtes de Paris! Nous aussi… Et ne regrettez-vous pas de le quitter?

—Non, pas du tout… J'aime mieux la campagne… quoique, après tout…

Elle eut un geste de profonde indifférence, tandis qu'une indicible mélancolie s'étendait sur son beau visage.

—… L'un ou l'autre, au fond, cela revient au même pour moi, reprit-elle d'une voix paisible. Seulement, ici, j'ai au moins le spectacle de la nature si belle, si sauvage et si douce à la fois, tandis qu'à Paris… rien, rien que l'ennui perpétuel, accablant! murmura-t-elle d'un ton morne.

—L'ennui!… Comment cela peut-il se faire? s'écria Antoinette avec une intense surprise. Ne pouvez-vous rien pour vous distraire?

—Non, cela ne m'est pas permis, répondit-elle brièvement.

Elle rencontra tout à coup le regard profond de Gabriel Arlys, empreint en cet instant d'une sympathique compassion, et le pli amer de sa bouche se détendit un peu.

—Je vous étonne, Monsieur? dit-elle tranquillement. Vous ne connaissez peut-être pas l'ennui?

—Si, parfois, Mademoiselle. Il y a des heures sombres, des événements décourageants, ou d'étranges lubies de notre pauvre cervelle… Mais cela passe, bien vite même, si nous savons demeurer unis à Dieu et implorer son secours.

—Dieu?… murmura pensivement Isabelle. J'en ai entendu parler, mais je ne le connais pas.

Un léger cri de stupéfaction douloureuse échappa à Antoinette, tandis que dans les yeux bruns de Gabriel la pitié se faisait plus intense et plus triste.

—Oh! ma pauvre enfant!… Je ne m'étonne plus si vous succombez sous le fardeau! dit la voix émue d'Antoinette. Ainsi, vous n'avez reçu aucune éducation chrétienne?… vous n'avez pas été baptisée?

—Je ne crois pas… je n'en sais rien… Mais cela empêcherait-il ma vie d'être triste et si longue… si longue!

—Certes!… Tout ce que nous faisons pour Dieu est doux et agréable, quelque pénible que soit la chose en elle-même.

—Et vous pouvez en croire Antoinette, Mademoiselle, dit gravement Gabriel, car elle a souffert, et beaucoup souffert. Cependant, elle ne se plaint pas…

Ils avaient atteint le petit pont de Maison-Vieille, et Antoinette refusa d'aller plus loin, prétextant sa toilette de maison.

—Nous viendrons un autre jour, un peu plus en cérémonie, pour nouer connaissance avec Madame Norand, si elle le permet… Au revoir donc, et soignez bien votre blessure.

Elle lui serra chaleureusement la main, Gabriel s'inclina profondément et ils s'éloignèrent… Après avoir traversé le pont, Isabelle s'adossa à un arbre et les regarda jusqu'à ce qu'ils eussent disparu dans le jardin de la Verderaye… Un profond soupir souleva sa poitrine et, à pas très lents, elle se dirigea, à travers le jardin inculte, vers la sombre maison… Oh! oui, combien sombre et austère, surtout en venant de la Verderaye, gaie, animée, hospitalière!

Dans la cour, Madame Norand donnait des instructions à Rosalie. Isabelle, d'un mouvement résolu, vint se placer en face de sa grand'mère qui recula avec une légère exclamation.

—Que vous est-il arrivé, Isabelle? dit-elle d'un ton où se pouvait discerner un peu d'inquiétude.

En quelques mots brefs, la jeune fille la mit au courant de ce qui s'était passé… Un grand pli de mécontentement se forma sur le front de Madame Norand, et son regard scrutateur se plongea dans les yeux impénétrables de sa petite-fille.

—Peut-être auriez-vous pu éviter cela, Isabelle, dit-elle d'un ton glacial. Vous connaissez mes idées relativement aux relations que vous devez avoir, et il me déplaît extrêmement que vous ayez ainsi fait connaissance avec ces inconnus, trop voisins, beaucoup trop voisins… Enfin, j'irai demain les remercier de leurs soins. Si ces jeunes personnes sont simples et sérieuses, peut-être vous permettrai-je de les voir de loin en loin… Sinon, tout se bornera là. Mettez-vous bien cela en tête, Isabelle.

Une expression inquiète et soucieuse se lisait dans les yeux d'Isabelle tandis qu'elle montait à sa chambre. Elle connaissait assez le rigorisme de sa grand'mère pour craindre un jugement défavorable sur les demoiselles Brennier. Certes, elles semblaient extrêmement simples, laborieuses, femmes d'intérieur parfaites… et pourtant, combien elles étaient différentes des insignifiantes créatures que Madame Norand avait voulu lui imposer comme amies!… Ses amies, ces pauvres têtes creuses, poupées dressées au rôle de femmes de ménage, comme d'autres le sont à celui de mondaines… ces jeunes filles niaises ou fausses, sans coeur et sans esprit!… Jamais elle ne les avait acceptées comme telles, et si elle les voyait parfois, c'était pour obéir à la volonté tyrannique de sa grand'mère. Mais à la Verderaye…

Et, tout en ourlant consciencieusement une pile de serviettes, Isabelle revit défiler devant elle les figures entrevues tout à l'heure, les jolis enfants si gais, le père au regard indulgent et doux, la charmante Régine aux grands yeux purs, Danielle et Alfred, qui semblaient la gaîté de la famille, la grave Antoinette, si bonne, M. Arlys, dont il lui semblait encore sentir sur elle le regard ému et triste… Ces gens-là ne souffraient-ils pas comme les autres… comme elle?

Mais si, un passé d'épreuves se lisait sur le visage flétri avant l'âge d'Antoinette Brennier, sur le front de Gabriel, traversé de quelques rides précoces. Alors, pourquoi n'étaient-ils pas, comme elle, las, anéantis, désespérés?… Ils possédaient donc quelque chose qu'elle n'avait pas, ils se trouvaient soutenus par une force inconnue d'elle?

Et, les récentes paroles de M. Arlys lui revenant à l'esprit, elle murmura:

—Dieu?… Peut-être?…